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     Il y avait une rivière, des arbres fruitiers, une balançoire ; des jeux de société, des livres, une boîte de peinture. Il y avait une grand-mère.
     Sa petite-fille était arrivée en début d’après-midi pour une semaine de vacances. Jeanine était allée la chercher à la gare avec une excitation juvénile retrouvée. Sur le quai, Chloé l’avait embrassée. Ce fut là leur seul contact physique. Sur le trajet de retour, l’adolescente ne décrocha pas une phrase de plus de 140 caractères. À peine la maison gagnée, elle s’était exilée dans la chambre à l’étage, pour reprendre sa conversation avec le jeune Enzo.
     L’après-midi passa, Jeanine méditant au calme sur les bienfaits de la technologie, tout en préparant sa fameuse tarte à la rhubarbe. Elle aurait bien voulu que Chloé la follow pour une promenade au fil de l’eau, qu’elle like ses confitures, qu’elle explore les romans ayant fait le buzz au XIXe siècle, si elle avait bien compris ce que lui avait raconté sa petite-fille. Chatouillée par le fumet de la rhubarbe caramélisée, Jeanine se dit que Chloé ne pouvait sans doute pas encore se nourrir uniquement de vidéos « ioutioube ». L’adolescente descendit lorsque son estomac lui notifia un creux.

     Le lendemain, Jeanine avait pris une décision. Son fils l’avait prévenue : en vacances, Chloé ne se levait pas avant midi, ce qui lui laissait la matinée entière. Elle se rendit au premier centre commercial, où un vendeur l’aiguilla vers le modèle le plus récent. Contrairement à elle, il relevait de la dernière génération.
     Au premier, Chloé écoutait de la musique pop. Jeanine déballa son paquet sur la nappe en toile cirée de la cuisine. Au moment où elle pressa le bouton « power » dont un schéma lui avait indiqué la localisation, un petit homme apparut à l’écran. Chauve, lunettes rondes, col roulé, il ondulait légèrement. Il ressemblait à un mime coincé derrière une vitre.
     — Bonjour ! Ceci est une révolution. Vous avez été choisie pour vivre en avant-première notre nouvelle expérience iGenius ! Acceptez-vous nos conditions d’utilisation ?
     Jeanine n’était pas cardiaque. Méfiante, elle chaussa ses lunettes et lut.
     — J’accepte, monsieur, merci.
     Elle n’avait pas compris une ligne.
     — Très bien. Comme vous l’avez lu, je peux donc exaucer trois de vos vœux.
     Jeanine n’en revint pas de sa chance. Elle réfléchit un court instant.
     — J’aimerais que le téléphone de ma petite-fille tombe en panne.
     — Exaucé !
     À l’étage, la musique s’interrompit. Il y eut un hurlement déchirant.
     — Mamie ! Ça marche pluuuuus !
     Jeanine fourra le téléphone et son génie dans ses guêtres. Sa petite-fille déboula en catastrophe dans la cuisine.
     — Mamie ! Mon iPhone est cassé ! Il faut qu’on aille en ville le réparer ! C’est important, j’étais en train de parler à Enzo, je dois envoyer des snaps à mes copines autrement je vais perdre toutes mes flammes et Jul sort un nouveau morceau ce soir !
     — Il y a plein de CDs si tu veux écouter de la musique.
     — Non ! Ça craint ! Il faut qu’on aille changer mon téléphone mamie !
     Jeanine ne céda pas. Chloé remonta dans sa chambre.
     Dehors, il faisait un soleil radieux. Le vent poussait une petite fille invisible sur la balançoire.
     En dépit de ses problèmes de hanche, Jeanine parvint à monter les escaliers pour trouver Chloé la tête plongée dans le traversin, la taie inondée de larmes. À nouveau seule, la grand-mère alluma son téléphone. Le génie apparut à l’écran.
     — J’ai un deuxième vœu.
     — Je vous écoute.
     — Je voudrais que le téléphone de ma petite-fille fonctionne à nouveau.
     — Exaucé !
     Jeanine entendit un nouveau cri au-dessus d’elle.
     — Ouiiii ! Ça remarche !
     Et ce fut tout.
     Jeanine baissa la tête. Une larme vint rouler sur la toile cirée.
     — Je… j’aimerais seulement que Chloé et moi redevenions amies.
     — Exaucé !
     Dans un flash aveuglant, la grand-mère se dématérialisa.
     Chloé reçut une notification Facebook : « Jeanine aimerait être votre amie ». Un profil complet s’afficha sous ses yeux.
 
 
 

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     Mon grand-père reposait sur le dos dans un élégant costume gris. Maman et sa sœur sont sorties pleurer. Je me retrouvais seul dans la pièce. J’ai voulu l’immortaliser… Enfin, garder un souvenir de lui.
     J’ai dégainé mon iPhone et me suis accroupi pour me mettre à hauteur du cadavre, joue contre joue.
     — Souris papy !
     Il n’a pas daigné montrer le dentier qu’il allait embarquer sous terre.
     J’ai publié la photo en ligne et rangé innocemment le téléphone dans ma poche quand j’ai entendu les reniflements de maman et tata approcher.
     Les vibrations furent presque immédiates et continues. Avant que maman ne se mette à vibrer elle aussi d’irritation, je suis sorti à mon tour. Il ne fait pas bon troubler le silence du deuil.

     L’état de mon grand-père me dispensait de lui expliquer la signification du « buzz », auquel il participait pour moitié. S’il s’était envolé pour le paradis, la photo, elle, fit le tour du monde.
     Je n’aurais pas eu assez d’une vie, eût-elle été aussi longue que celle de papy, pour lire tous les commentaires suscités. Certains s’offusquaient que l’on puisse ainsi se jouer d’un corps endormi, d’autres saluaient la portée artistique de cette confrontation visuelle entre deux mondes, l’ici connecté et l’au-delà insondable.
     J’ai vite reçu des appels. Des membres de famille m’invitaient à la veillée de leur proche éteint. J’en fis bientôt ma spécialité. Je me déplaçais aux quatre coins de la ville, jour et nuit, pour portraiturer à mes côtés les masques charnels refroidis, avant qu’ils ne soient dévorés par les flammes d’un incinérateur ou les bouches d’asticots. J’offrais la lumière à ceux qui sombraient.
     Les morts atteignent parfois une élégance qu’ils n’ont jamais connue de leur vivant. On les pare et les maquille, pour garder d’eux une ultime image favorable que j’avais désormais loisir de rendre publique.
     Mes photographies furent présentées dans les plus grands musées d’art contemporain. L’attrait pour le morbide des millions de visiteurs se révéla bien supérieur aux pieux barrages dressés par les associations catholiques.

     Fut-ce la surexposition médiatique, les ondes du téléphone ?
     Je me suis senti las, vidé d’énergie. On me diagnostiqua un cancer. À l’hôpital où l’on m’emmena pour tenter de recharger mes batteries, je fus contraint au mode avion. Les roulettes du lit ne suffisaient plus à me porter auprès des morts voisins.
     Mon état déclina. Je surveillais attentivement le fil de ma vie s’étioler. J’attendis qu’il fût assez fin pour le chas d’une aiguille pour m’emparer de l’iPhone rangé dans le tiroir de la table de chevet. J’usai mes ultimes forces à élever l’objectif au-dessus de mon visage, presser le bouton. J’activais mon réseau pour l’envoyer. La connexion de trop. Les bips de l’électrocardiogramme s’emballèrent, ralentirent, se turent.
     Je me suis endormi l’iPhone sur le cœur, la photo sur sa carte mémoire. Les portes du paradis de Saint-Mark Zuckerberg me restèrent fermées.
 
 
 

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     — Tu viens manger ? Le repas est prêt.
     Lobsang Bao était installé en lotus dans la salle de méditation, quand la voix sourdit en son esprit. Curieux chant tibétain d’un oiseau enroué dans la cage de son crâne. L’avait-il rêvée ?
     Le gong fit vibrer l’enceinte du temple. La faim, celle de l’estomac de Lobsang Bao. Il remua les chevilles et se leva pour aller déjeuner du bol de riz quotidien.

     — Ne t’approche plus de chez nous ! Nous ne voulons plus te voir.
     — Tant mieux ! Vous n’êtes qu’une bande de yaks crottés !
     C’était le lendemain. Depuis six heures du matin, la conscience de Lobsang Bao reposait dans une quiétude laiteuse. Lors de ses contemplations, le jeune moine était habitué à voir apparaître des songes dont il devait parfois méditer le message pendant plusieurs semaines.
     Que signifiaient alors ces deux fenêtres lumineuses ? Les mots, écrits dans sa langue sur l’écran de ses paupières closes, s’évaporèrent, mais demeuraient en sa mémoire. Devait-il y lire les échos d’une guidance intérieure ? Des indications sur la voie de la libération ?
     Lobsang Bao crispa des doigts qui ne faisaient jusque-là qu’effleurer sa robe de moine.

     Le jour suivant, ce fut un chat. Plusieurs chats, une nuée de chats. Des chatons, figés dans d’adorables postures. Des paniers de chatons, des chatons endormis, des chatons joueurs, des chatons câlins.
     La nuque élancée vers le ciel de Lobsang Bao se relâcha. Le temple ne comptait pour seules présences vitales, outre les moines et les moustiques, que quelques chiens délaissés, soignés par les premiers, piqués par les seconds. Ces douces apparitions félines piquèrent de même la sérénité du moine.

     Le 4e jour, la colonne vertébrale de Lobsang Bao se mit à onduler à la façon d’un cobra charmé. Les battements de son cœur se calèrent sur les percussions de la violente musique qui hypnotisait son âme. Un moulin à images l’accompagnait, des femmes à moitié dévêtues aux déhanchés lascifs. Lobsang Bao tint bon. Le volume sonore dans sa tête décrut. Et une autre vidéo prit le relai, un homme musclé, se dandinant sur une plage anonyme…
     L’émoi du jeune moine perturba le calme de ses voisins. S’il n’y a pas d’examen pour les lamas, si chacun se montre seul juge de sa progression sur les échelons de la sagesse, Lobsang Bao n’en était pas moins prodige. Le maître de la communauté le prenait souvent à part pour lui dispenser des enseignements particuliers.
     Enfant, il avait grandi entouré de ses huit frères et sœurs, dans l’agitation propre au jeune âge et à la promiscuité d’une chambre partagée. Appelé dans un rêve par son incarnation précédente à embrasser la vie monastique, il avait d’abord été frappé par le calme du temple, presque uniquement troublé lorsque le large gong doré l’était lui aussi, frappé. Les moines mangeaient en silence, discutaient par chuchotements diffus. Ils ne faisaient jamais plus de bruit que dans les ronflements des nuits d’hiver où le froid congestionnait leurs voies nasales.
     Lobsang Bao avait appris à rendre son esprit aussi silencieux que ce lieu murmuré. De ses pensées, nombreuses et impétueuses d’abord, il avait su se détacher pour les observer, les laisser filer tels des oiseaux de passage, avant d’en peindre les ailes des couleurs de la bienveillance universelle. Puis ces aras radieux avaient disparu, offrant le champ libre pour contempler l’azur sans tourment de la paix mentale.
     La détermination sereine de Lobsang Bao inspirait ses confrères. Ils insistaient pour qu’il revienne enseigner ici après son proche transfert à Dharamsala, auprès du Dalaï-lama.
     Pourtant, à ce moment, Lobsang Bao se sentait plus loin que jamais de l’espéré Nirvana. Son ciel spirituel était troublé par ces appels, messages, ces images et musiques comme autant de charognards inattendus. À l’heure de se rendre dans la salle de méditation, au lieu de son habituelle équanimité, des cernes creusés par une nuit sans sommeil trahissaient son appréhension.
     Il s’assit, ferma la porte de ses yeux, bientôt celles de ses peurs. Ces apparitions devaient être des épreuves, la manifestation des cinq obstacles à la sagesse : le désir sensuel d’abord, la méchanceté insultante, la paresse et ses boules de poils ronronnantes, l’excitation de ces sons et lumières saccadés, et enfin le doute, dans lequel il avait plongé. Comme le lui avait appris son maître, Lobsang Bao harmonisa son esprit avec les fréquences obscures qui l’avait dérangé. La lueur seule peut dissoudre les ténèbres. Le jeune moine se concentra à envoyer des messages de paix et d’amour à ces forces tentatrices.

     Dehors, les dirigeants des compagnies d’opérateurs mobiles s’affolèrent. Un virus indéterminé s’était emparé des téléphones de leurs clients. Des citations mièvres jaillissaient sans prévenir par les haut-parleurs embarqués, des sutras du Bouddha s’affichaient sur les écrans telles les paroles d’un karaoké, appuyés par des photographies rayonnantes de lotus épanouis. Les téléphones semblaient chanter seuls des mantras tibétains exhortant à se libérer de toute attache matérielle ou mentale.
     Petit à petit, leurs clients se débarrassaient de leur appareil, encouragés à rejoindre le chemin de cette risible sagesse promise par ces publicités saugrenues. Les dirigeants se réunirent pour trouver l’émetteur des signaux. Ils recrutèrent les meilleurs informaticiens de la planète. L’antenne fut localisée avec étonnement : sans nul doute le stupa d’un modeste temple sur les flancs de la chaîne himalayenne, reliquaire à la pointe élancée sous lequel était conservée, prétendait-on, une mèche de cheveux du Bouddha. Les signaux étaient trop puissants pour être coupés. Ils décidèrent de les parasiter.

     Lobsang Bao demeurait plongé dans une transe profonde depuis quarante-neuf heures. Ses confrères veillaient sur lui, guettant la manifestation d’une libération imminente.
     Soudain, le jeune moine frissonna. Dans son esprit, une nouvelle fenêtre venait de s’ouvrir. Des formes multicolores, semblables à ces bonbons qu’ils voyaient parfois au marché du village voisin, étaient rangées là, respectant un strict quadrillage. Par l’unique force de sa pensée, Lobsang Bao parvint à les permuter deux à deux. Trois bonbons identiques s’alignèrent soudain, un feu d’artifice fêta leur fusion. Lobsang Bao se mit à briller.
     — Il a atteint l’éveil ! Il a atteint l’éveil ! chantèrent les moines autour de lui.
     Il continua à aligner seul des bonbons deux jours encore. En ouvrant les yeux sur une réalité devenue terne, les autres moines insistèrent pour qu’il révèle son secret.
     Lobsang Bao les fit s’asseoir en lotus et se connecter sur un même flux de conscience. Il put ainsi partager sa vision avec eux. Les moines brillèrent d’une lueur commune en commençant leur partie. Depuis lors, des avatars au crâne rasé occupent irrémédiablement les premières places du classement international de Candy Crush.
 
 
 

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     Lundi 18 avril 2016

     Un personnage de la BD « Les Profs » excelle à trouver les excuses les plus loufoques pour ne pas assurer ses cours. Tantôt mal remis de sa transformation en loup-garou de la nuit passée, tantôt ayant interverti par mégarde notre calendrier grégorien avec une version aztèque achetée à des éboueurs mexicains, Serge Tirocul, qui réussit également le même exploit que Casper à faire connaître son nom malgré une absence constante, semble miser sur le sensationnel pour faire passer la pilule. Il y aurait pourtant un autre prétexte, le plus naturel du monde, pour esquiver les tâches pénibles… Mais celles extérieures à sa salle de classe : il lui suffirait, justement, de travailler.
     Lundi midi, je dégustais chez un ami un excellent chili sin carne — puisque j’ai décidé d’arrêter de fréquenter les connes. Soudain la sonnerie de son téléphone entre deux bouchées de chili s’incarne, à rendre les haricots rouges de rage. Une téléconseillère magrébine lui propose à la hâte un nouveau forfait, il pourrait ainsi l’appeler plus souvent. Mon ami, bien élevé, a appris à couper la parole avant de raccrocher au nez.
     — Désolé madame, je n’ai pas le temps de parler, je suis au travail.
     J’hésitais entre la flatterie et l’amertume. Qu’il juge notre discussion suffisamment intéressante pour être considérée comme un travail sur nous-mêmes à nous instruire l’un et l’autre, le plat suffisamment sain pour être considéré comme un travail sur son corps à bien l’alimenter, m’honorait. Malgré tout, je doutais que ce fût de ce type de travail de longue haleine — prompte à devenir mauvaise pour peu qu’on ait mis de l’ail dans le chili — qu’il avait parlé.
     Ce que mon ami avait voulu signifier à son interlocutrice, c’était qu’il se trouvait dans son open space, à son bureau, devant l’écran de son ordinateur professionnel, entouré de collègues manifestement plus sympathiques que moi puisqu’il les invoquait, eux, pour justifier de son empressement. Je réfléchissais à cela le temps de la digestion, et établis, avant la fin des haricots dans l’intestin, mon principe de relativité salariale, vision unifiée des théories d’Einstein et de Newton, vous trouverez mon adresse plus bas pour le Nobel :

     Le temps passé dans une entreprise a plus de poids que celui passé au-dehors.

     La démonstration fait appel à des notions de chimie, tout particulièrement au 47e élément du tableau périodique : Ag, l’argent. Parce qu’en entreprise, le temps, c’est de l’argent, et qu’au-dehors, c’est du plaisir, 1 gramme d’argent pesant plus lourd qu’1 gramme de plaisir, CQFD, C’est Qu’une Fumeuse Démonstration.
     Si l’on n’a pas encore trouvé de domaine d’application à la relativité générale, voici deux exemples supplémentaires de mise en pratique de cette nouvelle théorie.
     Hier matin, dimanche, j’avais rendez-vous à 14h pour un atelier théâtral. M’étant réveillé à 13 et ne renâclant pas à l’offrande de muesli rituelle à ma propre gloire, j’envoyais à 13h30 ce SMS à l’organisateur de l’atelier, sans scrupule puisque mentir est le métier d’acteur : « Je sors du travail, j’aurai un peu de retard. » Et de voir se dérouler sous mes pas de 14h55 un tapis rouge, courbettes de mon hôte, canines apparentes, « Mon cher monsieur, vous avez bien du courage de travailler un dimanche matin, je vous en prie, vous êtes tout excusé d’avance pour les prochaines fois, du sucre dans votre café et un massage des épaules ? » Voilà qui ne va pas m’encourager à avancer l’heure de mon muesli sacrificiel dominical.
     La deuxième situation obéit à un corrélat du principe susénoncé. Elle illustre en effet que non seulement le temps vendu gagne en pesanteur, mais que les heures achetées, à l’opposé, peuvent s’évaporer. Prenons une salle de cinéma à 8 € le siège pour une séance de 2 heures de pubs suivie d’un film d’1 heure 30. Les 8 € ont été activement amassés par une dame la journée même, avec autant de peine que son endormissement est prompt à la 15e minute de la séance, au milieu de l’annonce pour le Printemps du Cinéma. Les voisins s’inquiètent : Mononucléose ? Tsé-tsé ? Travail. Ah, travail ! L’honnête femme, laissons-la dormir, elle a bien mérité de perdre conscience sur ce beau velours en angle droit contre quarante-cinq minutes de labeur. Pour qui maintiendra ses yeux ouverts jusqu’au générique en supportant les ronflements de la brave, il y a de quoi culpabiliser.
 
 
 

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     Cet après-midi, je suis allé faire un tour dans le Quartier Latin. J’étais à la recherche de ce frisson d’adrénaline que seule une expédition non préparée en un milieu hostile est capable de procurer. Que voulez vous, tout homme a ses vices, qu’il peut tourner dans un sens ou dans l’autre, le bon ou l’anti-horaire.
     N’ayant nulle envie d’y laisser des plumes, je m’y suis rendu dépouillé, sans smartphone ni casque Beats, sac Eastpak ou gourmette à mon nom. En plongeant dans l’ombre du Panthéon, je me suis senti immergé dans un monde plus obscur que par la simple absence de soleil, des ténèbres que la Loi même a renoncé à éclairer. Les trottoirs fleuraient le forfait, le chewing-gum d’amphithéâtre et les mégots de roulées Pueblo. Puis-je l’écrire ? Mes vibrisses nasales ont pris un plaisir honteux à se laisser caresser par ces parfums interdits.
     J’abandonnai un regard alerte aux murailles séculaires et restaurées de ces institutions du crime organisé, aux ballons de blanc liquoreux distillant leur venin nauséabond dans les interstices cérébraux de cette plèbe délinquante, aux pigeons badins lâchés sans laisse pour décimer d’un bec rageur les miettes de pain isolées. Je détournai prestement les yeux lorsqu’ils manquaient de croiser, pointant entre eux deux, l’angle rabougri d’un manuel de cours charrié sous le duvet printanier d’un avant-bras estudiantin.
     Sur la place dallée, plaque tournante tristement célèbre des commerces les plus illicites, la devanture lumineuse d’une armurerie-papeterie retint ma mal-attention. À côté d’un tag « Nicomaque ta mère », des halos laiteux choyaient sans pudeur, reflétés par un simple-vitrage impeccable, sur des kits clé en main à usage des apprenties crapules comme des invétérées. Dans la nostalgie de mai 1768, lorsqu’Al Embert et sa bande ont posé les fondements du Milieu, l’échoppe arborait fièrement un tatouage en lettres blanches « Dans les pavés, les pages ».
     Il faut accepter je crois, en l’homme, un penchant naturel pour tout ce qui peut être nocif pour lui-même ou son prochain. D’une main peu assurée, j’ai poussé la porte pour me retrouver dans la boutique.
     L’intérieur était atroce : un véritable laboratoire de torture reposait indolemment entre ces murs. Dès l’entrée, je faillis m’empaler sur la lame acérée d’un stylo-plume. De l’encre chaude gouttait d’ailleurs encore d’une pointe voisine. Sur l’étagère inférieure, des cartouches étaient proposées en sachets pour approvisionner des lance-missives Pilot, avec tête chercheuse gyroscopique et aileron chromé au capuchon. Rentrant le ventre de peur de toucher une mine, je m’enfonçai plus en avant.
     Des armes de distraction massive s’amoncelaient sur un étal en toute tranquillité. Je m’emparai d’une ou deux avec une précaution extrême pour vérifier qu’elles n’étaient pas chargées avec des pages à blanc. L’examen de 9 mm d’épaisseur fit courir dans mon dos des frémissements glacés tant ils semblaient légers, souples, rapides à déployer.
     Dans le fond, on pouvait piocher à sa guise parmi les rayons ordonnés alphabétiquement, passer à la caisse, et repartir avec son rail de mots pour consommer à l’ennui tombé. Certains ouvrages, comme La Nouvelle Héloïse ou Madame Bovary — j’espère ne pas être inquiété pour les avoir cités — proposaient en gros caractères, sur le liseré cartonné qui en retenait l’ouverture tel le cadenas menacé d’une boîte de Pandore, une injection d’héroïne.
     J’avais atteint le coin de la boutique, et ma morale commença à me rattraper sous la forme de perles de sueur. La peur sécrète souvent des larmes ; moi, je pleure des aisselles. J’avais eu ce que je cherchais, et bien mérité mon effroi. Les yeux passifs du libraire, qui m’avaient accompagné depuis mon entrée, me sont devenus plus lourds à supporter que les appels à la haine des jeunes du Quartier lorsqu’ils se réunissent pour manifester. Je suis sorti sans rien acheter., regrettant déjà d’avoir touché certains de ces objets. Je me suis sali l’humain. On risque de retrouver mes empreintes en cas d’incident.
     C’est en voulant regagner une civilisation qui m’était redevenue enviable que je tombai sur cette scène terrifiante. D’une ruelle proprette, perpendiculaire à celle par laquelle je tentais de m’échapper, me parvinrent les échos pernicieux de « Thalès pas traîner tes fiches ». Oui, je la connais, en dépit de sa capacité à nuire, et je ne doute guère que vous l’ayez aussi entendue un jour, malgré vous ou de plein gré.
     Je tournai la tête, aperçus deux silhouettes élégamment découpées sur l’asphalte grisâtre en serrer une troisième en étau.
     Le piégé portait un sweat à capuche quelconque, un caleçon violet saillant au-dessus d’une ceinture en cuir, des lacets rentrés dans ses baskets. J’ai immédiatement pensé qu’il était, comme moi, un curieux en mal de sensations fortes. Il semblait jeune, et ça ne m’eût pas étonné que ce fût là sa première fois.
     La haute figure qui lui bloquait le passage vers moi était perchée sur des talons de ballerine. Des collants bruns serraient ses chevilles minces, ses mollets lisses, ses cuisses soyeuses. Une jupette plissée, tombant au-dessus des genoux khâgneux, tenait lieu d’abat-jour à ces colonnes glabres. Elle avait libéré sa chevelure du joug des chouchous pour la laisser s’emmêler aux quatre vents. Sur son épaule entraînée se maintenait en équilibre la hanse d’un sac en toile, imprimé aux couleurs de son gang.
     Son acolyte s’était posté de l’autre côté, privant leur proie de toute possibilité de fuite en aval. Je ne pouvais distinguer que la moitié inférieure de son visage, le reste s’étant retiré sous la frange ombragée d’un chapeau en feutre. Ses lèvres serraient un stylo bille comme on oserait seul le faire avec une cigarette. Il en faisait danser la pointe incandescente, qui étincelait par moment.
     Pris de panique à l’idée d’être intercepté dans ma traversée de passage piéton, je fis un pas vif en arrière et me collai contre la paroi crépie de l’immeuble d’angle. Je laissai dépasser une oreille furtive pour entendre la conversation.
     — Regarde un peu ça Timothée. Depuis Diogène de Sinope, je suis certaine qu’on n’a croisé pareil chien dans la rue.
     La voix avait la sérénité cristalline du pédagogue qui ne doute pas de son savoir.
     — À cette époque, on se promenait encore à l’Agora, reprit son compère. Aujourd’hui, voilà qu’on laisse sortir le goret. Sûr qu’il se roule dans sa crotte, mais jamais dans Socrate.
     — Tout ce que je sais, c’est qu’il ne sait rien. Tu crois qu’il nous entend ? Tu as vu ses yeux ? Son intelligence doit être restée coincée dans le monde des Idées !
     Son complice semblait prendre son inspiration en tétant le plastique de son stylo. Il le retira de doigts sûrs pour déverser la fumée de son discours.
     — Il est tombé au fin fond de la caverne de Platon, et ne doit voir que les ombres projetées par son écran d’iPhone. Si c’est pas triste d’en arriver là…
     — Avoir pitié de son ennemi, c’est être sans pitié pour soi-même Timothée, comme le disait Francis Bacon. D’ailleurs, à voir son ventre, Bacon, je le lis, et lui, il le mange.
     Un ricanement siffla par le trou du bouchon.
     — Ha, bien trouvé Anne-Laure ! Il doit se goinfrer de chips Vico, mais pas Jean-Baptiste !
     — Heureusement que cet homme-ci n’est pas la mesure de toute chose, comme le voulait Protagoras. Autrement, on aurait du mal à soulever nos pieds !
     Le timbre posé de la fille se tourna au visage de leur sujet d’étude.
     — Qu’en penses-tu ? On parle français pour toi ? Vico, ça te dit quelque chose, au moins ? « Ce que la poésie fait de plus sublime, c’est de donner aux choses insensées sens et passions ». Non, tu ne comprends pas, je vois bien. Tu en manques clairement, toi, de poésie. Tu restes insensé. Je ne sais pas s’il y a un Surmoi, mais il n’y a rien sous toi, ça, je puis l’affirmer.
     — « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté » écrivait Nietzsche. Avec un type comme ça, plus proche du Néant que de l’Être, ce n’est pas très compliqué !
     Les munitions étaient lâchées à toute vitesse. La capuche de la victime menaçait de tomber à chacun des coups.
     — Dire que, pour Aristote, la nature ne fait rien en vain… Devant ce phénomène, on peut s’interroger tout de même. Qu’a-t-elle voulu faire ?
     — Nous rassurer ?
     — Hé, c’est sûrement cela ! Et comme l’art est imitation de la nature, avec lui, les nazes du dessin ont toute leur chance.
     — C’est vrai que le beau, comme l’a décrit Kant, plaît immédiatement, en dehors de tout intérêt. Lui, il m’a déplu tout de suite. Et comme le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont, avec un énergumène pareil, on pourrait bâtir une vaste théorie !
     — En voilà une idée ! Autant j’agis toujours de telle sorte à traiter l’humanité comme une fin, autant, lui, il n’est pas très fin. Alors pourquoi ne pas s’en servir ? C’est vrai quoi, puisque les périodes de félicité sont des pages blanches dans l’histoire du monde, noircissons-les avec ce genre de types.
     — Et sa tenue, tu as vu un peu sa tenue ? Nous commentons l’« Éthique », il les porte.
     — Cet homme est un animal pour les tiques.
     — Si des gens comme lui faisaient un Dieu, ils lui donneraient des baskets Nike.
     — Il doit être persuadé que Lévi-Strauss est une marque de jeans et Foucault un présentateur télé !
     — Cet individu est à lui seul une énigme insoluble ! Un véritable paradoxe de Zénon ! Rousseau s’était trompé d’une lettre : cet homme est naturellement con.
     Depuis mon coin, la vision du torturé courbé de douleur devenait insupportable. Le déferlement de violence de ces filousophes semblait inarrêtable. Sa source principale, le gosier de cette Anne-Laure qui aurait mérité de s’appeler Sophiste, intarissable.
     — Hé, tu sais quoi ? Je suis sûre qu’il est du genre Gai Savoir, Ecce Homo sur les bords, à sniffer du Karl Popper. Descartes pensait que l’union de l’âme et du corps se faisait par la glande pinéale. Lui, il unit son corps à d’autres par le gland pinéal !
     — Non ? Alors sa vie oscille, comme un testicule, de droite à gauche, entre la souffrance du manque et l’ennui du slip ? Tu penses qu’il a « Par-delà la douleur annale » pour livre de chevet ?
     — Je doute qu’il sache lire. S’il se connaissait lui-même, il ne serait jamais venu ici.
     — J’ai une idée, on va lui faire déguster. Passe-moi ton « Essai sur l’entendement humain ».
     Les serres crochues de l’adolescente se sont enfoncées dans son sac, en extirpèrent un ouvrage de gros calibre. Elle l’a tendu à son ami. Comprenant qu’elle était proche de sa fin, leur victime rassembla ses ultimes forces pour protester d’un souffle qui me parvint plus léger qu’une brise.
     — Je pense pas que cette idée est bonne…
     — Et ta Sor ? lui lança Timothée, en même temps que le livre en pleine figure.
     La cible tomba, amorphe, joue contre le bitume.
     — Pff, triste spectacle. Je lui lance Locke, il s’écroule comme tel.
     — Ça me fait songer à la pierre qui se meut de Spinoza. Si le livre était doté d’une conscience, il se serait cru libre de lui rentrer dans l’Hegel.
     — Sans doute.
     Il se pencha sur le corps meurtri.
     — Et c’est pas la peine de pousser des « aïe » de guerre !
     — Il saigne, constata sa chef.
     — Je pense, donc j’essuie pas.
     C’en fut trop pour moi, la goutte pourpre fit déborder le vase de ma lâcheté. Mon courage s’est soudain cristallisé, une fougue aveugle me dicta d’enfourcher l’étalon de la justice. J’ai sauté de ma cachette, crié du haut de la ruelle, à l’attention des deux brutes :
     — Hey, les snobs, qui c’est qu’a remporté le championnat de Ligue 1 l’année dernière ?
     La fille s’est retournée. Elle posa sur moi ses yeux d’agneau terribles. J’étais allé trop loin déjà pour perdre contenance.
     — Qui est premier du Top 20 d’la semaine sur NRJ ?
     Je perçus le reflet de larmes de rage qui commençaient à embuer le regard des bourreaux.
     — Quelle actrice est l’héroïne d’Hunger Games ? Comment s’appellent les neveux de Donald ? Sur une manette de Xbox, y’a combien de joysticks ? Combien coûte un ticket de tro-mé ? Avec qui s’est mariée Angelina Jolie ?
     J’étais vidé, las d’avoir épuisé ma culture en un si bref instant. Je me crus perdu, à la merci de ces deux vermines avides de commettre le mal. Soudain, la brèche de leur ignorance s’est ouverte en grand. Ils ont sombré droit dedans. Leur victime, recroquevillée au sol, en a profité pour sauter sur ses jambes et s’éclipser.
     Quant à moi, je n’ai pas plus tardé à filer avec la même précipitation inquiète. J’avais peur que certains de leurs camarades me tombent dessus. J’ai pu sortir, rentrer chez moi. Pour me laver le cerveau de toute cette violence accumulée, j’ai ouvert un Coca et me suis vautré sur mon sofa devant TF1.