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     Seulement lorsqu’il arrivait quelque incident, Lily venait à regretter son goût pour la solitude. Les panoramas verdoyants, les rencontres animalières, les effluves floraux… elle ne souffrait pas de ne pouvoir en partager l’émerveillement suscité. Elle savait se contenter de son propre contentement, apprécier seule les plats que lui servait la nature. Mais le danger, la peur, pouvaient devenir des fardeaux trop lourds pour ses frêles épaules. Il y a quelques mois, lors d’une excursion semblable à celle de ce jour, le manque d’eau l’avait frappée. Elle avait regretté de n’avoir personne à ses côtés pour partager cette épreuve de la soif ou, éventuellement, une gourde d’eau tiédie par les heures de marche. Aujourd’hui, c’est le manque de vigilance.
     En haut du sentier qui s’élance dans la vallée en un ruisseau de terre poudreuse, Lily n’a pu s’empêcher de se faire l’alliée de la gravité pour s’y laisser glisser à pleine allure. L’air à contre-courant, le martèlement des semelles de trekking, les arbres qui défilent… une pierre, et la chute. Elle s’est allongée sur le flanc droit avant de rouler dans les branchages. Sonnée, elle est restée près d’une minute au sol, a dû s’aider du tronc moussu d’un chêne pour se relever.
     Lily boîte à présent plus qu’elle ne marche. Elle tient un bras droit qu’elle ne sent plus contre sa poitrine, le sang dégouline de sa cuisse jusque dans ses chaussettes, qui commencent à se teindre. Tel le petit Poucet elle marque son chemin, de gouttes vermillons, que les oiseaux alentours ne viendront sûrement pas picorer.
     Elle arrive encore à penser, s’imagine être l’un de ces animaux blessés par un piège ou un coup de fusil, qui s’éloignent patte traînante pour mourir sur un lit de feuilles flétries. Elle compte, qu’il lui reste onze kilomètres pour atteindre le village, trois heures en temps normal, suffisamment pour que la vie se déverse le long de son mollet.
     Il lui reste assez de lucidité pour apercevoir, sur sa droite, des arbustes au feuillage plus vif que celui de leurs voisins. Des guirlandes à ampoules colorées, de celles que l’on trouve dans les guinguettes, y semblent accrochées.
     C’est à croire qu’à l’ombre de la mort, Lily préfère continuer de jouer plutôt que prendre l’existence au sérieux. Grimaçant au milieu des ronces qui strient à l’encre rouge ses jambes déjà meurtries, elle se dirige vers les arbrisseaux.
     Elle reconnaît des citrons, des oranges, des clémentines parmi les branchages. Et, alors qu’elle est prête à se laisser choir sous le premier venu de ces fruitiers avec une lassitude telle qu’elle douterait de s’en relever, elle distingue encore un mur en pierres sèches, à quelques pas. Lily s’approche.
     L’ouverture béante d’une ancienne porte laisse apparaître une vieille dame. Lily sursaute en l’apercevant. Elle porte l’une de ces vieilles robes à motifs champêtres que Lily pensait condamnées aux placards miteux à perpétuité. Des cheveux raides comme des brindilles, plus gris que les pierres, lui font un heaume grotesque. Elle se tient pieds nus sur le perron, des pieds tatoués par la poussière de la forêt. Malgré son état, Lily a peur de s’approcher davantage.
     — Bonjour jolie jeune fille, qu’avez-vous là ?
     Lily, encore en possession de ses dents, parvient tout juste à bredouiller sa détresse.
     — J’ai ce qu’il vous faut. Entrez vous asseoir.
     Pendant que Lily s’avance avec lenteur vers la maisonnette, la vieille dame sort de sa posture accueillante. Lily l’observe avec étonnement aller d’un arbre à l’autre, cueillir un citron par ci, une mandarine par là. Elle croit contempler une fillette batifolant après des papillons jaunes et orange.
     À l’intérieur, Lily s’assoit sur un massif bloc de pierre. Sur la table et des meubles tout aussi imposants, elle scrute les grimoires, prêts à s’envoler au prochain souffle, et la verrerie tortueuse. Les goulots de certains flacons semblent avoir été noués par une habile puissance. Un alambic somnole dans un coin. Lily frissonne à l’instant où la vieillarde revient.
     Elle porte sur le tissu de sa robe, à hauteur de son ventre, les fruits de sa récolte. Elle les laisse rouler dans un saladier transparent, puis s’empare d’une lame pour les éventrer un à un. Elle les empoigne alors au-dessus d’un entonnoir inséré dans une bouteille en verre. Lily suit la pluie de jus sucré derrière la vitre. La vieille dame y jette des pincées d’épices pêchées dans des bocaux aux formes diverses. Quand elle a fini, elle tend la bouteille à Lily.
     — Buvez ça, lentement. Ça va vous guérir.
     Lily, réticente d’abord, se laisse persuader par la douceur acide du breuvage. Les agrumes éveillent à son palais les papilles de la joie. Elle termine la bouteille et attend en silence.
     — J’ai toujours aussi mal, finit-elle par avouer à la vieille dame.
     — Sans doute. Mais vous souriez désormais.
 
 
 

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     Il y avait une rivière, des arbres fruitiers, une balançoire ; des jeux de société, des livres, une boîte de peinture. Il y avait une grand-mère.
     Sa petite-fille était arrivée en début d’après-midi pour une semaine de vacances. Jeanine était allée la chercher à la gare avec une excitation juvénile retrouvée. Sur le quai, Chloé l’avait embrassée. Ce fut là leur seul contact physique. Sur le trajet de retour, l’adolescente ne décrocha pas une phrase de plus de 140 caractères. À peine la maison gagnée, elle s’était exilée dans la chambre à l’étage, pour reprendre sa conversation avec le jeune Enzo.
     L’après-midi passa, Jeanine méditant au calme sur les bienfaits de la technologie, tout en préparant sa fameuse tarte à la rhubarbe. Elle aurait bien voulu que Chloé la follow pour une promenade au fil de l’eau, qu’elle like ses confitures, qu’elle explore les romans ayant fait le buzz au XIXe siècle, si elle avait bien compris ce que lui avait raconté sa petite-fille. Chatouillée par le fumet de la rhubarbe caramélisée, Jeanine se dit que Chloé ne pouvait sans doute pas encore se nourrir uniquement de vidéos « ioutioube ». L’adolescente descendit lorsque son estomac lui notifia un creux.

     Le lendemain, Jeanine avait pris une décision. Son fils l’avait prévenue : en vacances, Chloé ne se levait pas avant midi, ce qui lui laissait la matinée entière. Elle se rendit au premier centre commercial, où un vendeur l’aiguilla vers le modèle le plus récent. Contrairement à elle, il relevait de la dernière génération.
     Au premier, Chloé écoutait de la musique pop. Jeanine déballa son paquet sur la nappe en toile cirée de la cuisine. Au moment où elle pressa le bouton « power » dont un schéma lui avait indiqué la localisation, un petit homme apparut à l’écran. Chauve, lunettes rondes, col roulé, il ondulait légèrement. Il ressemblait à un mime coincé derrière une vitre.
     — Bonjour ! Ceci est une révolution. Vous avez été choisie pour vivre en avant-première notre nouvelle expérience iGenius ! Acceptez-vous nos conditions d’utilisation ?
     Jeanine n’était pas cardiaque. Méfiante, elle chaussa ses lunettes et lut.
     — J’accepte, monsieur, merci.
     Elle n’avait pas compris une ligne.
     — Très bien. Comme vous l’avez lu, je peux donc exaucer trois de vos vœux.
     Jeanine n’en revint pas de sa chance. Elle réfléchit un court instant.
     — J’aimerais que le téléphone de ma petite-fille tombe en panne.
     — Exaucé !
     À l’étage, la musique s’interrompit. Il y eut un hurlement déchirant.
     — Mamie ! Ça marche pluuuuus !
     Jeanine fourra le téléphone et son génie dans ses guêtres. Sa petite-fille déboula en catastrophe dans la cuisine.
     — Mamie ! Mon iPhone est cassé ! Il faut qu’on aille en ville le réparer ! C’est important, j’étais en train de parler à Enzo, je dois envoyer des snaps à mes copines autrement je vais perdre toutes mes flammes et Jul sort un nouveau morceau ce soir !
     — Il y a plein de CDs si tu veux écouter de la musique.
     — Non ! Ça craint ! Il faut qu’on aille changer mon téléphone mamie !
     Jeanine ne céda pas. Chloé remonta dans sa chambre.
     Dehors, il faisait un soleil radieux. Le vent poussait une petite fille invisible sur la balançoire.
     En dépit de ses problèmes de hanche, Jeanine parvint à monter les escaliers pour trouver Chloé la tête plongée dans le traversin, la taie inondée de larmes. À nouveau seule, la grand-mère alluma son téléphone. Le génie apparut à l’écran.
     — J’ai un deuxième vœu.
     — Je vous écoute.
     — Je voudrais que le téléphone de ma petite-fille fonctionne à nouveau.
     — Exaucé !
     Jeanine entendit un nouveau cri au-dessus d’elle.
     — Ouiiii ! Ça remarche !
     Et ce fut tout.
     Jeanine baissa la tête. Une larme vint rouler sur la toile cirée.
     — Je… j’aimerais seulement que Chloé et moi redevenions amies.
     — Exaucé !
     Dans un flash aveuglant, la grand-mère se dématérialisa.
     Chloé reçut une notification Facebook : « Jeanine aimerait être votre amie ». Un profil complet s’afficha sous ses yeux.
 
 
 

Thomas Pesquet, astronaute français, a invité depuis l’espace à inventer une courte visite du petit prince sur une nouvelle planète. Je me suis amusé à écrire ces deux textes pour y répondre :

Petit prince – Vent

Petit prince – Cœur

 
 
 
 

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     Elle ne savait dire si elle avait ouvert les paupières ou non. Un noir opaque inondait la chambre. Depuis trois mois, elle dormait dans le noir. Elle avait six ans maintenant, et ce n’était plus un âge pour avoir une veilleuse. Sa petite lampe rondelette avait été consignée au placard. Elle conservait seul son doudou, peluche d’un animal en loque qui aurait jeté le meilleur biologiste dans l’embarras.
     Il y eut un premier coup de tonnerre, un violent grondement. Ou bien le clocher sonnant l’heure au loin. Peut-être que son doudou venait d’éternuer. Ça l’avait réveillée.
     Il y en eut un deuxième. Dans son ventre. Elle comprit. Ça gargouillait dans son estomac. Elle avait faim.
     Forcément. C’était le soir-épinards. Il frappait aléatoirement, au gré des marchés et des listes de courses de sa mère. La petite fille le pressentait au plus tard en entrant dans la cuisine, quand elle n’avait pas reconnu la fluctuation caractéristique dans l’injonction pour la faire venir à table. Elle s’asseyait, livide, prête à défaillir avant que sa mère eût soulevé le couvercle de la marmite. Un nuage de vapeur tiède s’envolait, comme un pet des feuilles vertes, emprisonné jusqu’alors et qui la dégouttait profondément.
     On ne lui laissait pas le choix. Ses appels de détresse du regard ne trouvaient nul secours dans les yeux de ses parents, qu’elle cherchait successivement. Pour tout dire, elle soupçonnait son père de ne pas aimer plus qu’elle les plantes hachées menues. Elle pouvait le lire sur son visage. Il les mâchonnait longtemps, longtemps, hésitant à avaler, jusqu’au moment fatidique, où il ne pouvait plus reculer, et alors il les faisait descendre à grand renfort de salive avec un son de la gorge. Et sa fille ne savait si elle devait l’admirer pour cet effort titanesque par amour pour sa femme, ou le haïr pour sa lâcheté.
     Sa mère lui servait deux cuillères. D’âpres négociations avaient fixé le total à deux, et l’ustensile à utiliser restait sujet à débat. Ensuite, son esprit n’avait plus d’autre vue, à la manière d’un bon désherbant, que d’éliminer toute parcelle de verdure du disque en céramique. Elle y parvenait en déployant ses meilleures grimaces, que sa mère faisait semblant de ne pas remarquer et qui étiraient joyeusement les bajoues de son père. Sans doute était-ce là l’unique raison pour laquelle il tolérait ces séances de torture culinaire : profiter des amusantes contorsions faciales de son enfant.
     Elle quittait la table avec une saveur rance sur le palais, guère plus lourde que lorsqu’elle s’y était installée. Alors, dans la nuit, une fois les deux cuillerées digérées, elle se relevait.
     Ses plantes de pieds nues écrasèrent un banc de peluches qui ne poussèrent cri et quelques couvertures de contes. Elles évitèrent miraculeusement les écueils des jouets en bois. Sa main tendue heurta doucement le battant de la porte. Elle baissa le bras pour actionner la poignée.
     À présent, lancée sur le carrelage glacé, elle se laissait guider par le bruit. Le frigo tout neuf ronronnait dans un coin de la cuisine sans porte. La petite fille s’imaginait un gros matou sommeillant dans sa corbeille, elle qui n’avait pas le droit d’en avoir un. En franchissant le seuil, la vapeur d’épinards lui parut s’échapper à nouveau de la cocotte. Elle précipita son nez sous le coton de son pyjama.
     Le caoutchouc expira un bruit baveux de long baiser, et la porte s’ouvrit sur les rayons assombris. L’ampoule du frigo n’avait jamais fonctionné, mais la famille s’en sortait très bien sans. Seulement, à cette heure, il était difficile de dresser en un coup d’œil l’inventaire des provisions.
     Elle tendit la main et trouva d’abord le gros bocal à cornichons de son papy. Ça ne lui fit guère envie. Elle tâtonna encore les restes d’un rôti sous aluminium, l’emballage humide du camembert, les feuilles d’un poireau, un vieux yaourt tout cabossé, un sac de pommes, le papier gras du beurre, une boîte en carton… Une boîte ? De chocolats !
     Elle lui revint en mémoire en un éclair, comme si l’ampoule venait de s’allumer d’un flash. Son père l’avait ramenée du travail, juste avant le dîner. Il n’avait pas voulu la laisser au laboratoire pour que personne ne se serve. Une boîte rose, avec des liserés blancs, pour faire joli. Elle avait lu distinctement : « C-h-o-c-o-l-a-t-s ». Et puis, sur le papier que son père avait gribouillé : « Ne SURTOUT pas manger ». Le « SURTOUT », surtout, l’avait intriguée. Elle n’avait pas l’habitude de le voir là. Peut-être qu’il avait faim, lui aussi, faim de cacao. Son père l’avait collé sur la boîte.
     Elle la tira à elle aussi délicatement que s’il s’était agi d’un saladier rempli de crème anglaise. D’un coup de talon, elle claqua la porte, et le morceau de papier s’envola dans le trajet jusqu’à la fenêtre.
     Les volets de la cuisine restaient toujours ouverts. Le clair de lune jeta sur la fillette et son colis rose un halo similaire à celui d’une grosse lampe-torche. Elle bascula le couvercle.
     Avant toute chose, il fallait esquiver les liqueurs. Ces pièges-là poussaient partout, au milieu des sucreries innocentes, comme les amanites tue-mouches en forêt. Certains fabricants avaient la décence de les signaler par un enrobage en papier brillant. Mais elle connaissait trop bien la perversité des chocolatiers pour ne pas se méfier. Elle en avait encore fait les frais à la Noël dernière. Elle avait eu beau le cracher vite dans la paume paternelle, comme une grosse boule de poils prémâchée, le goût avait failli lui gâcher l’ouverture des paquets.
     Le deuxième danger, c’était le chocolat noir. On lui rabâchait qu’elle apprendrait à l’apprécier en grandissant, comme le café, ou le vin. En attendant, elle ne voulait pas plus en entendre parler que des épinards. Même, elle ne comprenait pas pourquoi ces bouchées si amères avaient encore places réservées dans les coffrets. Il lui semblait apercevoir confusément dans cette manie, du haut de ses six ans, un des fléaux de l’homme de ne jamais pouvoir s’épanouir parfaitement, de se délecter avec toute source d’extase d’une goutte d’aigreur. Telle une louche de légumes verts déversée entre deux frites.
     S’étant prémunie contre ces périls imminents, elle se sentait prête. D’abord, du bout de l’index, elle les caressa tous. Il en manquait trois ou quatre. « SURTOUT » avait dû passer par là avant. Ça allait, il était resté peu glouton. Elle refit un tour. Cette fois son doigt s’immobilisa sur un chocolat ovale, au sommet duquel les nervures d’une feuille étaient creusées. Elle l’extirpa de sa case, le jaugea à la lune, et en croqua la moitié.
     Un coulis fin de caramel roula sur son menton et ses phalanges. Les fils pendaient au sol, elle les rattrapa, les lécha pour se nettoyer. C’était trop bon. Elle goba le reste d’un coup et le laissa fondre un temps sur la langue, avant de céder et le broyer délicatement entre ses mâchoires pour mieux l’engloutir.
     Le deuxième était tout rond, comme une minuscule tourelle. Elle ne pouvait trop en distinguer la couleur. Était-il assez clair ? Dans sa bouche, elle eut la sensation que des centaines de petits pétards explosaient. C’étaient les éclats de noisette qui craquaient sous ses dents.
     Elle prit peur soudain de réveiller ses parents. Sa mère, notamment. C’était elle qui se lèverait pour la disputer. Sa mère était institutrice, et sa fille redoutait le jour où elle devrait l’avoir en classe. Elle s’étonnait sans cesse d’entendre des parents croisés dans la rue affirmer avec emphase qu’elle était une maîtresse bienveillante et douce. Car, à la maison, elle pouvait se montrer exigeante, voire sévère.
     Son père ne se réveillerait pas. Le peu de temps qu’il passait avec sa fille n’était pas pour la punir. Et puis, il travaillait beaucoup, ce qui le faisait bien dormir. C’était lui qui avait inventé son métier. Il était policier et scientifique, en même temps. On disait aussi, elle l’avait appris par cœur, « criminalistique ». Le Palais de justice lui avait accordé des locaux sous les combles et placé deux gendarmes sous sa supervision. Il faisait très chaud en été, bien froid en hiver, mais son père s’en moquait bien. Selon ses propres mots, le crime n’avait que faire des saisons. Le crime, il l’arrêtait en récoltant des cheveux ou des lettres, ou des empreintes de doigts ou des fibres de pull. Ensuite, il les cuisinait au bec Bunsen, au microscope, dans des éprouvettes ou des tubes à essai. Tout ce matériel faisait encore râler sa femme, car il avait dû se le procurer avec leurs économies personnelles. Ses éprouvettes, c’était leur voyage en Italie, répétait-elle souvent. À la place, son père racontait des histoires, à table, de bandits qu’il avait mis sous les verrous.
     Les pétards s’étaient arrêtés et il n’y avait plus aucun bruit dans l’appartement. Le parfum des noisettes faisait une couverture succulente à sa langue.
     Elle résista une minute, avant de plonger à nouveau ses doigts parmi les cases réfléchissantes. Ils en retirèrent une pure bouchée lactée, le sucre d’un ou deux pavés blancs, un délicieux fourrage à la mousse, de fines couches croquantes… En tout huit, ou dix, douze chocolats. Elle avait oublié totalement son expérience désagréable du réveillon, pardonné au pâtissier mal intentionné et retrouvé son amour pour les friandises que sa grand-mère appelait « crottes de lapin ». C’était peut-être un lapin, finalement, qui ronronnait dans son clapier. Un gros lapin qui aurait mangé des carottes au cacao, au lait, au caramel et aux noisettes.
     Les dents de la gourmande avaient pris du poids, elle avait du mal à les décoller. Son ventre était content, il s’était rendormi. Elle remit la boîte à sa place et retourna se coucher.

     Papa — c’est moi, la petite fille — papa entra dans ma chambre sans frapper. Il était plus tôt que d’habitude. Avant que j’aie eu le temps de réagir, il s’était penché au-dessus de moi.
     — C’est toi qui as tout mangé, Denise ?
     Je tournai vers lui une tête encore immergée dans son rêve interrompu. Papa avait une jolie moustache foncée, une moustache de chat, ou de lapin. Je n’avais pas l’habitude de le voir avec les cheveux en vrac sur son crâne rectangulaire. Il était tout de même beau, pour un adulte.
     — C’est toi qui as mangé les chocolats ?
     Il tenait la boîte sous mon nez. Je souris et il n’eut pas besoin de plus. Il décela les preuves de mon méfait sur mes dents, mes lèvres. Alors ses joues blanches s’embrasèrent.
     — Malheureuse ! Ils sont peut-être empoisonnés, je devais les analyser !
     D’un coup, j’avais compris, j’étais tout à fait réveillée. J’ai bondi hors de mon lit, me suis ruée aux cabinets. Courbée en deux au-dessus de la cuvette, j’ai essayé de vomir, de tout évacuer, comme dans la paume de papa à la Noël. Je sentais de l’acide et des vers et des monstres plus affreux encore que les épinards dans mon bidon. Le venin coulait dans mes veines, gagnait les extrémités de mes membres frêles. Je devenais de plus en plus faible, n’arrivais plus à réfléchir. Mes genoux ont glissé au sol, j’étais sur le point de m’évanouir, pour toujours.
     Rien ne voulait sortir. J’avais peur, très peur. J’imaginais que, d’un instant à l’autre, le poison allait m’étrangler, et je m’éreintais la gorge à racler et tousser et cracher.
     Papa s’est posté dans l’ouverture des toilettes. Comme je me retournai vers lui avec les prunelles embuées de larmes, il lança en me fixant curieusement :
     — Et bien, l’echpertise est faite.
     Il avait les mâchoires engluées, l’articulation difficile. Il me tendit la boîte, avec le couvercle dressé.
     — Un chocolat ?
 
 
 

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Félins pour l’eau

     « Plouf. »
     Le noir de la nuit était trop épais pour que le son parvînt jusqu’à ma fenêtre entrouverte, mais je l’imaginais résonner sur l’écume du fleuve.
     « Plouf. »
     Drôle de glas pour tirer sa révérence, singulier adieu aqueux qui devait persister en un trophée sonore dans ma mémoire.
     « Plouf. »
     Quelques secondes de lutte contre la puissance des flots, de miaulements d’agonie étouffés par le volume de la masse d’eau roulante, un dernier regard luisant pour les étoiles qu’il me semblait parfois distinguer, comme les faisceaux de deux phares très loin sur la côte. Et puis la chute, enfoncement oscillant d’une plume jusqu’à son lit funèbre de vase.

     Mon total se porta à cinquante-huit. En à peine deux années d’exercice, c’était un score honorable. Je manquais de concurrents sérieux auxquels me mesurer, et obtins pour unique récompense à ma nouvelle réussite la révérence de mes propres paupières, reflétées en transparence derrière le carreau de ma chambre. Les journaux du lendemain feraient-ils leurs gros titres sur le mystère inexpliqué des chats disparus ? Je le souhaitais de mes plus forts vœux. Le sujet semblait s’être volatilisé des conversations ces dernières semaines, étouffé sans doute par une haute instance en vue de me faire perdre courage. Ma dextérité grandissante aurait pourtant mérité d’être saluée par le stylet d’un journaliste. Il en aurait fallu un deuxième, je veillai jusque tard dans la nuit. Pour lutter contre l’engourdissement de mon esprit, je me remémorai mes plus beaux plongeons. Chacune de leur évocation me faisait l’effet d’un jet d’eau sur le visage pour ne pas céder au sommeil, comme si je m’étais trouvé agenouillé justement sur le quai au moment de la culbute. Malheureusement, mon attente demeura vaine. Mes pensées, par l’espace béant de la fenêtre, devaient avoir fait fuir les matous.
     L’origine de ce jeu remonte à une promenade au bord de mer par un doux soir estival, alors que je profitais de vacances en famille, dans la fleur de mes quatorze ans. Comme bien souvent en ces occasions se tenait un marché, où les flâneurs défilaient mollement en procession entre deux rangées de tentes. La chaleur de la journée avait assommé corps et esprits, on jetait des coups d’œil inquisiteurs aux étals sans avoir besoin de rien, parfois un prix se débattait sans fracas de voix, un bibelot s’enfermait dans un sac au bruissement clair du plastique. J’avais été forcé à sortir. Ma sœur se révélait toujours enthousiaste à ce genre d’activité, à croire qu’elle n’avait pas encore compris que les mêmes camelotes aux saveurs de lavande se vendaient au même moment sur les huit cents kilomètres du littoral méditerranéen. Au milieu de ces pensées accusatrices, je me surpris à tendre la main vers un objet de démonstration. Le marchand se montra prompt à me le glisser en paume et, de son accent africain, m’en vanta les mérites. Il s’agissait d’un laser. Guère plus qu’un tube métallique aux dimensions d’un stylo, avec un bouton en caoutchouc saillant sur le corps. Je le pointai devant moi et vis un point vert apparaître sur les vagues. Je levai doucement le poignet : c’était incroyable de portée et de précision ! Je pouvais distinguer la lueur virevolter sereinement jusqu’à la limite assombrie de l’horizon. On pouvait presque la confondre avec une étrange étoile dans le bas lointain. Le vendeur, témoin intéressé de mon ardeur, me proposa un coffret, composé du laser et d’une douzaine d’embouts pour modeler le faisceau. Je me tournai vers mon père, plus exactement vers son portefeuille. Nous étions en vacances, une atmosphère paisible planait sur la famille, je repartis sans mal avec le laser en main, et une pressante envie de l’essayer en tête.
     J’avais déjà remarqué à de multiples reprises ces taches lumineuses rouges ou vertes pirouetter sur les pelouses des stades de foot, moucheter les visages d’hommes politiques à la télévision, ou bien ramper dans la cour de l’école. Jamais pourtant je n’avais songé concrètement à m’en procurer un. Ce devait être une lubie de plus dans mon univers encore enfantin, à la malle aux jouets délaissés pleine à craquer. Le soir même, sur le mur blanc de ma chambre de location, j’essayai les embouts de la boîte. Je reconnus un requin, la tour Eiffel, le symbole « Peace and Love », un ballon… Je mis de longues secondes à comprendre que l’embout que le marchand avait glissé sous le couvercle en m’adressant un clin d’œil formait le corps dénudé d’une femme. Sa tête était d’abord à l’envers, et je dus lui donner le tournis en cherchant le bon sens.
     De retour chez moi, je pus débuter des expérimentations plus poussées, pour lesquelles les embouts se révélèrent superflus. L’été précédent, mon père m’avait interdit de jouer avec un pistolet à billes que j’avais gagné à la foire, en trouant la baudruche de projectiles en plomb. Les minuscules boules de plastiques jaunes à la trajectoire largement déviée par le vent sont pourtant bien inoffensives lorsqu’elles rebondissent sur la chaussée, après avoir raté leur cible. Des passants avaient remarqué malgré tout ma cachette de tireur embusqué, et j’avais été réprimandé. L’arme dormait depuis dans mon placard, mais le laser avait peu de chance de l’y rejoindre. Vous trouverez toujours des gens choqués si le point vient à flirter avec leur pupille, cependant la lumière n’atteint pas, ne blesse pas, elle n’assène pas de coup. En un soulèvement de pouce, on peut la contrôler. Je m’occupai tout un après-midi à dessiner des spirales aux carreaux des appartements d’en face, des zigzags sur les silhouettes des marcheurs d’en bas. Je m’entraînai à maintenir le plus longtemps possible le laser posé sur le revers de la main des conducteurs de voiture, à travers les pare-brises. Je me sentais déjà devenir viseur d’élite, à l’inverse de mes tirs approximatifs au pistolet. Un chien passa, tenu en laisse. Je pris un malin plaisir à le mener en bourrique, le faisant tourner autour de son maître qui s’empêtrait dans l’attache comme un gigot du dimanche.
     Au fait, je ne vous l’ai pas dit encore, je réside à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, une petite ville posée sur la crête de Lyon. La Saône la longe, mon immeuble lui fait de l’ombre. J’ai appris qu’au Moyen-Âge on jetait des lucarnes les seaux d’eaux usées et immondices des pots de chambre, je me demande si ce large ruisseau boueux est né de l’accumulation de ces déchets liquéfiés. Ils ont dû engloutir des villages dans leurs flots, mon immeuble se trouvait à l’endroit adéquat, juste au bord du passage. Un boulevard calme encadré de deux rangées de platanes clairsemés sépare seulement les bâtiments du torrent. Le tableau reste terne tout au long de l’année. Même le soleil d’été ne peut relever autre chose qu’une teinte de crasse, de bitume poussiéreux et de terre fangeuse. Heureusement, les voitures et les promeneurs, à l’ombre des platanes, ponctuent l’ensemble d’intermittentes notes bariolées. Mon étincelle verte vint s’y ajouter.
     Un chaton passa à la ronde, innocemment. Je pressai le bouton, sa queue se raidit instantanément. Il se gainait sur la défensive. Je fis trembler le point. Ce minou était décidément timide et peu joueur, il ne donna pas un coup de patte. Son espèce était pourtant réputée plus alerte que les canidés ! En même temps, il ne fuyait pas non plus. Il semblait hypnotisé. Son regard fixait prudemment mon pointeur. Moins vite que le plus lent des escargots, je le dirigeai vers l’eau. Le chaton suivit. Je vois encore ses poils blancs et orange, tel le pinceau d’un peintre fauve, remuer délicatement au rythme de ses courtes enjambées. Elles me paraissaient soyeuses à distance. J’allais bientôt les faire reluire… Un enfant vint précipitamment, les lourdes vibrations de sa course tirant le chaton de son apathie. Il se tourna dans ma direction, je m’étais dissimulé à temps, mais l’animal avait fui.

     La deuxième fois fut la bonne. Un chat errant noir, plein de puces sans doute, aux os proéminents sous sa maigre peau, m’avait porté bonheur. Il allait vif et bondissant sur le quai, et ne refusa pas le combat contre l’intrus verdâtre. Un véritable bras de fer télépathique s’engagea entre nous. Il s’élançait sur le point, ouvrant ses griffes en parachute, et croyait l’avoir capturé. Je l’avais seulement éteint. Son coussinet se soulevait et je faisais naître la lumière à l’endroit même où elle s’était évanouie. Le chat devenait fou. Je traçais d’amples ellipses et il surgissait des airs dès que je marquais un arrêt. J’engageais dans la lutte toute la supériorité de l’intelligence humaine sur la stupidité animale. Je songeais à la bataille du « Vieil homme et la mer », que j’avais dû lire en classe, et me figurais en « Jeune homme au balcon ». Un léger effort encore, une dernière manœuvre, et j’atteignais mon but…
     « Plouf. »
     Et d’un.
     Le frisson victorieux qui me réchauffa alors l’échine m’encouragea à réitérer. Posté derrière ma vitre, j’attendais tous les soirs l’occasion de manier mon sceptre rutilant. Chaque nouveau duel m’autorisait des approches plus subtiles, des figures périlleuses dignes du matador qui se met à hauteur, puis surpasse l’habileté du taureau. Je ferrais les chats à la manière du pêcheur, qui, isolé dans sa barque, n’a guère besoin de plus que sa canne en bambou et un asticot pour venir à bout des plus redoutables silures.
     La tombée de la nuit était le moment le plus propice à la réussite de cet exercice novateur. Les chats sortent chasser et passent se rafraîchir au bord de l’eau, il y a encore assez de clarté pour les distinguer et suffisamment peu pour qu’ils distinguent confusément la rive, et les témoins se font rares. Quand l’obscurité était établie, la difficulté de la manœuvre s’en trouvait accrue. Il fallait les repérer à leurs yeux perçants. J’y réussis une dizaine de fois.
     En quelques semaines, je vis fleurir dans le quartier des affiches « Chat disparu ». Ramassées, elles devenaient mon butin, conservé avec la précaution d’un philatéliste ennuyeux dans des pochettes plastifiées, rangées dans un classeur entre mes cours de maths et d’histoire. Mon premier éclat public se matérialisa par un article dans la gazette régionale. Les plaintes pour disparition s’étaient multipliées au commissariat, on avait mis des enquêteurs de l’État sur l’affaire ! S’ils savaient où leurs bêtes de compagnie reposaient… Momifiées dans le lit du Nil local, destin pharaonique.
     J’étais ce troubadour venu à Hamelin dans le conte, chassant les rats de la ville dépouillée de ses récoltes sous les assauts des rongeurs. Les chats sentent mauvais d’avoir trop traîné les égouts, ils salissent les sols de leurs pattes, laissent pourrir dans les halls des cadavres de souris aux intestins bâillants, reçoivent des grands-mères séniles plus d’amour que n’en est déversé sur les orphelins. Ma mère en est maladivement allergique, les virus voyagent accrochés à leur fourrure. Croyez-le ou non, cependant, je les tenais en estime pour les parties de plaisir qu’ils m’offraient. Je les récompensais d’une fin récréative, en les faisant passer de la lumière à l’ombre, de l’air à l’onde. Là où le flûtiste de la légende avait usé d’un tube de musique, j’employais un tube de clarté. Il avait dératisé la ville allemande, je « déchatifiais » la mienne. Les prédateurs marchaient dans les empreintes fantômes de leurs habituelles victimes.
     Il est mal aisé de garder à soi sa virtuosité. L’art qui enfle dépasse son créateur et prend des désirs d’éclosion à la face du monde. Les festins partagés seul restent frugaux. Ce quai minable et cette chambre juvénile devenaient trop étroits pour mes facultés. J’avais envie de m’élever bien haut ! Que la planète entière se repaisse de mes dons innés ! Les pudibonds défenseurs des droits animaliers seraient choqués, puis finiraient par applaudir devant la grâce. Mais la rampe d’accès vers le sommet se dissimulait encore à moi.
     Qu’étais-je supposé faire, au juste, pour que rayonnent mes talents au grand jour ?

     Une matinée d’août, je reçus à mon tour un coup de pouce du destin. En regardant distraitement les informations à la télévision, j’entendis que la panthère noire du parc de la Tête d’Or s’était échappée. Elle avait profité des ténèbres pour fondre son pelage au décor par une porte mal verrouillée. Les artères à mes tempes battirent aussi dru que les tambours des galériens. Le parc, à vocation de jardin botanique et zoo gratuit pour les Lyonnais, se situait juste au sud de Saint-Cyr. Si le fauve avait quelque logique, il aurait évité les bâtiments en pierre du sixième arrondissement, et préféré remonter, tapi dans l’ombre des verdures, le cours de la Saône. Pour moi se présentait alors l’opportunité d’un coup d’éclat.
     « Mesdames Messieurs, venez acclamer l’incroyable dompteur de félins, l’homme qui contrôle la lumière pour apprivoiser les fauves les plus féroces, quand les charmeurs de cobra s’épanchent en notes et pantomimes ridicules pour un simple reptile à sang froid ! Il a fait lui obéir les pumas agiles des Andes, les léopards voraces du Sahara, les tigres carnassiers du Bengale, les lions sanguinaires de Tanzanie ! Nul croc n’est assez incisif pour l’atteindre ! Nulle griffe suffisamment acérée pour l’écorcher ! » Je ferai une tournée planétaire, les gens se déplaceront à cent lieues à la ronde pour m’acclamer. Je devais trouver cette panthère.
     Je passai l’après-midi sur des cartes à supputer l’endroit où la bête avait pu se rendre. J’annonçai à mes parents que je dormirai chez un ami, et vers dix-huit heures mon vélo me portait sur les chemins caillouteux qui bordent le fleuve. Au milieu des champs, des bouquets d’arbres germaient sporadiquement. Selon toute vraisemblance, la panthère avait trouvé refuge dans l’un d’eux. Des groupes de recherche affublés de gilets fluorescents et de fusils à fléchettes anesthésiantes défilaient d’ailleurs sur la toile du paysage. Je me perchai dans un hêtre qui lançait ses cheveux ébouriffés vers le ciel. À l’orée d’un bosquet, il offrait une perspective de choix sur l’étendue découverte de la plaine, les bruits dans les branches craquelantes, et la piste lisse du fleuve. Je tenais le laser à pleine poigne. J’attendis. Pour tuer le temps, je préparai le récit de ma manœuvre que je donnerai en interview.
     Le crépuscule obscurcit ma vision. Les oiseaux poussaient des cris de temps à autre, et je remarquai soudain une nuée de moineaux décoller en hâte à quelques arbres de moi. Ils n’étaient déjà plus qu’ombres aux contours flous sur fond gris. Des branchages crépitèrent graduellement. On venait. Du velours sur des muscles d’acier. Des coussinets sous des billots raidis. Des lames contre des feuilles fragiles. La panthère passa juste au-dessous de moi.
     Je suspendis mon souffle. Elle me rappela immédiatement le chat noir de ma première victoire. Elle en était la magnificence portée à l’extrême, la réincarnation sculptée dans la chair. La musculature galbée sous ses épaules forçait le respect et me confondit un temps dans le silence. Elle devait être assoiffée, et avançait vers le fleuve. Arrivée à une poignée de mètres, je me ressaisis, et, comme avec les chats, entrai en action. Le point vert apparut précisément sur son chemin. Elle s’arrêta net. Je fis vaciller la lueur, sans brusquerie. La panthère ne broncha point. Elle était plus méfiante que ses modèles réduits de cousins. Je traçais des allers-retours lents entre elle et l’eau. Enfin elle souleva la patte, fit un pas en avant, puis un autre. L’angle devenait étroit, il fallait jouer serré. Elle ne se trouvait plus qu’à deux enjambées du fleuve. Bientôt la vitesse du torrent l’assaillirait et sa poitrine lestée la porterait jusqu’à son tombeau de bourbe. En marquant un trajet trop prononcé, le pointeur vint reluire sur une griffe courbée. Malheur à moi. L’animal était intelligent. Instantanément, sa tête vrilla, les yeux remontèrent la source du flambeau et croisèrent l’éclat de mes rétines. Je levai mon pouce, mais déjà elle courait sur moi. Je hurlai à la mort. J’ai essayé de grimper plus haut dans l’arbre, mais les rameaux se dérobaient sous mes tremblements. Le laser tomba sur l’herbe. J’étais tétanisé.
     Ses griffes se plantèrent dans le tronc. Comme s’il s’était agi de mon propre corps, je criai à pleins poumons. Je ne pouvais plus faire que ça. Elle allait me rejoindre, elle allait me dévorer. Elle était juste là, et jetait sa patte sur moi violemment, et…
     « Pan ! »
     Ce ne fut pas « Plouf. »
     Contrairement à mes prédictions, son glas vibra en un coup de fusil. Il sonna en même temps mon répit. Je dois la vie à un téméraire chasseur qui voulait ajouter un animal de la savane africaine à son palmarès de perdrix, chevreuils et sangliers.
     Quant à moi, j’ai rangé le laser dans son coffret, dans mon placard, à côté du pistolet à billes. Parfois, le soir, dans la torpeur du demi-sommeil, je crois entendre des miaulements sur les quais, des sérénades qui me narguent. J’y résiste jusqu’à ce jour, et le laser reste dans son coffret, dans mon placard.
     Pardonnez enfin ma graphie tremblante. J’apprends lentement à écrire de la main gauche. La panthère, dans son ultime mouvement, a emporté mon autre bras avec elle au paradis zoologique.