Catégorie : Nouvelles

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Seulement lorsqu’il arrivait quelque incident, Lily venait à regretter son goût pour la solitude. Les panoramas verdoyants, les rencontres animalières, les effluves floraux… elle ne souffrait pas de ne pouvoir en partager l’émerveillement suscité. Elle savait se contenter de son propre contentement, apprécier seule les plats que lui servait la nature. Mais le danger, la peur, pouvaient devenir des fardeaux trop lourds pour ses frêles épaules. Il y a quelques mois, lors d’une excursion semblable à celle de ce jour, le manque d’eau l’avait frappée. Elle avait regretté de n’avoir personne à ses côtés pour partager cette épreuve de la soif ou, éventuellement, une gourde d’eau tiédie par les heures de marche. Aujourd’hui, c’est le manque de vigilance.
     En haut du sentier qui s’élance dans la vallée en un ruisseau de terre poudreuse, Lily n’a pu s’empêcher de se faire l’alliée de la gravité pour s’y laisser glisser à pleine allure. L’air à contre-courant, le martèlement des semelles de trekking, les arbres qui défilent… une pierre, et la chute. Elle s’est allongée sur le flanc droit avant de rouler dans les branchages. Sonnée, elle est restée près d’une minute au sol, a dû s’aider du tronc moussu d’un chêne pour se relever.
     Lily boîte à présent plus qu’elle ne marche. Elle tient un bras droit qu’elle ne sent plus contre sa poitrine, le sang dégouline de sa cuisse jusque dans ses chaussettes, qui commencent à se teindre. Tel le petit Poucet elle marque son chemin, de gouttes vermillons, que les oiseaux alentours ne viendront sûrement pas picorer.
     Elle arrive encore à penser, s’imagine être l’un de ces animaux blessés par un piège ou un coup de fusil, qui s’éloignent patte traînante pour mourir sur un lit de feuilles flétries. Elle compte, qu’il lui reste onze kilomètres pour atteindre le village, trois heures en temps normal, suffisamment pour que la vie se déverse le long de son mollet.
     Il lui reste assez de lucidité pour apercevoir, sur sa droite, des arbustes au feuillage plus vif que celui de leurs voisins. Des guirlandes à ampoules colorées, de celles que l’on trouve dans les guinguettes, y semblent accrochées.
     C’est à croire qu’à l’ombre de la mort, Lily préfère continuer de jouer plutôt que prendre l’existence au sérieux. Grimaçant au milieu des ronces qui strient à l’encre rouge ses jambes déjà meurtries, elle se dirige vers les arbrisseaux.
     Elle reconnaît des citrons, des oranges, des clémentines parmi les branchages. Et, alors qu’elle est prête à se laisser choir sous le premier venu de ces fruitiers avec une lassitude telle qu’elle douterait de s’en relever, elle distingue encore un mur en pierres sèches, à quelques pas. Lily s’approche.
     L’ouverture béante d’une ancienne porte laisse apparaître une vieille dame. Lily sursaute en l’apercevant. Elle porte l’une de ces vieilles robes à motifs champêtres que Lily pensait condamnées aux placards miteux à perpétuité. Des cheveux raides comme des brindilles, plus gris que les pierres, lui font un heaume grotesque. Elle se tient pieds nus sur le perron, des pieds tatoués par la poussière de la forêt. Malgré son état, Lily a peur de s’approcher davantage.
     — Bonjour jolie jeune fille, qu’avez-vous là ?
     Lily, encore en possession de ses dents, parvient tout juste à bredouiller sa détresse.
     — J’ai ce qu’il vous faut. Entrez vous asseoir.
     Pendant que Lily s’avance avec lenteur vers la maisonnette, la vieille dame sort de sa posture accueillante. Lily l’observe avec étonnement aller d’un arbre à l’autre, cueillir un citron par ci, une mandarine par là. Elle croit contempler une fillette batifolant après des papillons jaunes et orange.
     À l’intérieur, Lily s’assoit sur un massif bloc de pierre. Sur la table et des meubles tout aussi imposants, elle scrute les grimoires, prêts à s’envoler au prochain souffle, et la verrerie tortueuse. Les goulots de certains flacons semblent avoir été noués par une habile puissance. Un alambic somnole dans un coin. Lily frissonne à l’instant où la vieillarde revient.
     Elle porte sur le tissu de sa robe, à hauteur de son ventre, les fruits de sa récolte. Elle les laisse rouler dans un saladier transparent, puis s’empare d’une lame pour les éventrer un à un. Elle les empoigne alors au-dessus d’un entonnoir inséré dans une bouteille en verre. Lily suit la pluie de jus sucré derrière la vitre. La vieille dame y jette des pincées d’épices pêchées dans des bocaux aux formes diverses. Quand elle a fini, elle tend la bouteille à Lily.
     — Buvez ça, lentement. Ça va vous guérir.
     Lily, réticente d’abord, se laisse persuader par la douceur acide du breuvage. Les agrumes éveillent à son palais les papilles de la joie. Elle termine la bouteille et attend en silence.
     — J’ai toujours aussi mal, finit-elle par avouer à la vieille dame.
     — Sans doute. Mais vous souriez désormais.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Il y avait une rivière, des arbres fruitiers, une balançoire ; des jeux de société, des livres, une boîte de peinture. Il y avait une grand-mère.
     Sa petite-fille était arrivée en début d’après-midi pour une semaine de vacances. Jeanine était allée la chercher à la gare avec une excitation juvénile retrouvée. Sur le quai, Chloé l’avait embrassée. Ce fut là leur seul contact physique. Sur le trajet de retour, l’adolescente ne décrocha pas une phrase de plus de 140 caractères. À peine la maison gagnée, elle s’était exilée dans la chambre à l’étage, pour reprendre sa conversation avec le jeune Enzo.
     L’après-midi passa, Jeanine méditant au calme sur les bienfaits de la technologie, tout en préparant sa fameuse tarte à la rhubarbe. Elle aurait bien voulu que Chloé la follow pour une promenade au fil de l’eau, qu’elle like ses confitures, qu’elle explore les romans ayant fait le buzz au XIXe siècle, si elle avait bien compris ce que lui avait raconté sa petite-fille. Chatouillée par le fumet de la rhubarbe caramélisée, Jeanine se dit que Chloé ne pouvait sans doute pas encore se nourrir uniquement de vidéos « ioutioube ». L’adolescente descendit lorsque son estomac lui notifia un creux.

     Le lendemain, Jeanine avait pris une décision. Son fils l’avait prévenue : en vacances, Chloé ne se levait pas avant midi, ce qui lui laissait la matinée entière. Elle se rendit au premier centre commercial, où un vendeur l’aiguilla vers le modèle le plus récent. Contrairement à elle, il relevait de la dernière génération.
     Au premier, Chloé écoutait de la musique pop. Jeanine déballa son paquet sur la nappe en toile cirée de la cuisine. Au moment où elle pressa le bouton « power » dont un schéma lui avait indiqué la localisation, un petit homme apparut à l’écran. Chauve, lunettes rondes, col roulé, il ondulait légèrement. Il ressemblait à un mime coincé derrière une vitre.
     — Bonjour ! Ceci est une révolution. Vous avez été choisie pour vivre en avant-première notre nouvelle expérience iGenius ! Acceptez-vous nos conditions d’utilisation ?
     Jeanine n’était pas cardiaque. Méfiante, elle chaussa ses lunettes et lut.
     — J’accepte, monsieur, merci.
     Elle n’avait pas compris une ligne.
     — Très bien. Comme vous l’avez lu, je peux donc exaucer trois de vos vœux.
     Jeanine n’en revint pas de sa chance. Elle réfléchit un court instant.
     — J’aimerais que le téléphone de ma petite-fille tombe en panne.
     — Exaucé !
     À l’étage, la musique s’interrompit. Il y eut un hurlement déchirant.
     — Mamie ! Ça marche pluuuuus !
     Jeanine fourra le téléphone et son génie dans ses guêtres. Sa petite-fille déboula en catastrophe dans la cuisine.
     — Mamie ! Mon iPhone est cassé ! Il faut qu’on aille en ville le réparer ! C’est important, j’étais en train de parler à Enzo, je dois envoyer des snaps à mes copines autrement je vais perdre toutes mes flammes et Jul sort un nouveau morceau ce soir !
     — Il y a plein de CDs si tu veux écouter de la musique.
     — Non ! Ça craint ! Il faut qu’on aille changer mon téléphone mamie !
     Jeanine ne céda pas. Chloé remonta dans sa chambre.
     Dehors, il faisait un soleil radieux. Le vent poussait une petite fille invisible sur la balançoire.
     En dépit de ses problèmes de hanche, Jeanine parvint à monter les escaliers pour trouver Chloé la tête plongée dans le traversin, la taie inondée de larmes. À nouveau seule, la grand-mère alluma son téléphone. Le génie apparut à l’écran.
     — J’ai un deuxième vœu.
     — Je vous écoute.
     — Je voudrais que le téléphone de ma petite-fille fonctionne à nouveau.
     — Exaucé !
     Jeanine entendit un nouveau cri au-dessus d’elle.
     — Ouiiii ! Ça remarche !
     Et ce fut tout.
     Jeanine baissa la tête. Une larme vint rouler sur la toile cirée.
     — Je… j’aimerais seulement que Chloé et moi redevenions amies.
     — Exaucé !
     Dans un flash aveuglant, la grand-mère se dématérialisa.
     Chloé reçut une notification Facebook : « Jeanine aimerait être votre amie ». Un profil complet s’afficha sous ses yeux.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Mon grand-père reposait sur le dos dans un élégant costume gris. Maman et sa sœur sont sorties pleurer. Je me retrouvais seul dans la pièce. J’ai voulu l’immortaliser… Enfin, garder un souvenir de lui.
     J’ai dégainé mon iPhone et me suis accroupi pour me mettre à hauteur du cadavre, joue contre joue.
     — Souris papy !
     Il n’a pas daigné montrer le dentier qu’il allait embarquer sous terre.
     J’ai publié la photo en ligne et rangé innocemment le téléphone dans ma poche quand j’ai entendu les reniflements de maman et tata approcher.
     Les vibrations furent presque immédiates et continues. Avant que maman ne se mette à vibrer elle aussi d’irritation, je suis sorti à mon tour. Il ne fait pas bon troubler le silence du deuil.

     L’état de mon grand-père me dispensait de lui expliquer la signification du « buzz », auquel il participait pour moitié. S’il s’était envolé pour le paradis, la photo, elle, fit le tour du monde.
     Je n’aurais pas eu assez d’une vie, eût-elle été aussi longue que celle de papy, pour lire tous les commentaires suscités. Certains s’offusquaient que l’on puisse ainsi se jouer d’un corps endormi, d’autres saluaient la portée artistique de cette confrontation visuelle entre deux mondes, l’ici connecté et l’au-delà insondable.
     J’ai vite reçu des appels. Des membres de famille m’invitaient à la veillée de leur proche éteint. J’en fis bientôt ma spécialité. Je me déplaçais aux quatre coins de la ville, jour et nuit, pour portraiturer à mes côtés les masques charnels refroidis, avant qu’ils ne soient dévorés par les flammes d’un incinérateur ou les bouches d’asticots. J’offrais la lumière à ceux qui sombraient.
     Les morts atteignent parfois une élégance qu’ils n’ont jamais connue de leur vivant. On les pare et les maquille, pour garder d’eux une ultime image favorable que j’avais désormais loisir de rendre publique.
     Mes photographies furent présentées dans les plus grands musées d’art contemporain. L’attrait pour le morbide des millions de visiteurs se révéla bien supérieur aux pieux barrages dressés par les associations catholiques.

     Fut-ce la surexposition médiatique, les ondes du téléphone ?
     Je me suis senti las, vidé d’énergie. On me diagnostiqua un cancer. À l’hôpital où l’on m’emmena pour tenter de recharger mes batteries, je fus contraint au mode avion. Les roulettes du lit ne suffisaient plus à me porter auprès des morts voisins.
     Mon état déclina. Je surveillais attentivement le fil de ma vie s’étioler. J’attendis qu’il fût assez fin pour le chas d’une aiguille pour m’emparer de l’iPhone rangé dans le tiroir de la table de chevet. J’usai mes ultimes forces à élever l’objectif au-dessus de mon visage, presser le bouton. J’activais mon réseau pour l’envoyer. La connexion de trop. Les bips de l’électrocardiogramme s’emballèrent, ralentirent, se turent.
     Je me suis endormi l’iPhone sur le cœur, la photo sur sa carte mémoire. Les portes du paradis de Saint-Mark Zuckerberg me restèrent fermées.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     — Tu viens manger ? Le repas est prêt.
     Lobsang Bao était installé en lotus dans la salle de méditation, quand la voix sourdit en son esprit. Curieux chant tibétain d’un oiseau enroué dans la cage de son crâne. L’avait-il rêvée ?
     Le gong fit vibrer l’enceinte du temple. La faim, celle de l’estomac de Lobsang Bao. Il remua les chevilles et se leva pour aller déjeuner du bol de riz quotidien.

     — Ne t’approche plus de chez nous ! Nous ne voulons plus te voir.
     — Tant mieux ! Vous n’êtes qu’une bande de yaks crottés !
     C’était le lendemain. Depuis six heures du matin, la conscience de Lobsang Bao reposait dans une quiétude laiteuse. Lors de ses contemplations, le jeune moine était habitué à voir apparaître des songes dont il devait parfois méditer le message pendant plusieurs semaines.
     Que signifiaient alors ces deux fenêtres lumineuses ? Les mots, écrits dans sa langue sur l’écran de ses paupières closes, s’évaporèrent, mais demeuraient en sa mémoire. Devait-il y lire les échos d’une guidance intérieure ? Des indications sur la voie de la libération ?
     Lobsang Bao crispa des doigts qui ne faisaient jusque-là qu’effleurer sa robe de moine.

     Le jour suivant, ce fut un chat. Plusieurs chats, une nuée de chats. Des chatons, figés dans d’adorables postures. Des paniers de chatons, des chatons endormis, des chatons joueurs, des chatons câlins.
     La nuque élancée vers le ciel de Lobsang Bao se relâcha. Le temple ne comptait pour seules présences vitales, outre les moines et les moustiques, que quelques chiens délaissés, soignés par les premiers, piqués par les seconds. Ces douces apparitions félines piquèrent de même la sérénité du moine.

     Le 4e jour, la colonne vertébrale de Lobsang Bao se mit à onduler à la façon d’un cobra charmé. Les battements de son cœur se calèrent sur les percussions de la violente musique qui hypnotisait son âme. Un moulin à images l’accompagnait, des femmes à moitié dévêtues aux déhanchés lascifs. Lobsang Bao tint bon. Le volume sonore dans sa tête décrut. Et une autre vidéo prit le relai, un homme musclé, se dandinant sur une plage anonyme…
     L’émoi du jeune moine perturba le calme de ses voisins. S’il n’y a pas d’examen pour les lamas, si chacun se montre seul juge de sa progression sur les échelons de la sagesse, Lobsang Bao n’en était pas moins prodige. Le maître de la communauté le prenait souvent à part pour lui dispenser des enseignements particuliers.
     Enfant, il avait grandi entouré de ses huit frères et sœurs, dans l’agitation propre au jeune âge et à la promiscuité d’une chambre partagée. Appelé dans un rêve par son incarnation précédente à embrasser la vie monastique, il avait d’abord été frappé par le calme du temple, presque uniquement troublé lorsque le large gong doré l’était lui aussi, frappé. Les moines mangeaient en silence, discutaient par chuchotements diffus. Ils ne faisaient jamais plus de bruit que dans les ronflements des nuits d’hiver où le froid congestionnait leurs voies nasales.
     Lobsang Bao avait appris à rendre son esprit aussi silencieux que ce lieu murmuré. De ses pensées, nombreuses et impétueuses d’abord, il avait su se détacher pour les observer, les laisser filer tels des oiseaux de passage, avant d’en peindre les ailes des couleurs de la bienveillance universelle. Puis ces aras radieux avaient disparu, offrant le champ libre pour contempler l’azur sans tourment de la paix mentale.
     La détermination sereine de Lobsang Bao inspirait ses confrères. Ils insistaient pour qu’il revienne enseigner ici après son proche transfert à Dharamsala, auprès du Dalaï-lama.
     Pourtant, à ce moment, Lobsang Bao se sentait plus loin que jamais de l’espéré Nirvana. Son ciel spirituel était troublé par ces appels, messages, ces images et musiques comme autant de charognards inattendus. À l’heure de se rendre dans la salle de méditation, au lieu de son habituelle équanimité, des cernes creusés par une nuit sans sommeil trahissaient son appréhension.
     Il s’assit, ferma la porte de ses yeux, bientôt celles de ses peurs. Ces apparitions devaient être des épreuves, la manifestation des cinq obstacles à la sagesse : le désir sensuel d’abord, la méchanceté insultante, la paresse et ses boules de poils ronronnantes, l’excitation de ces sons et lumières saccadés, et enfin le doute, dans lequel il avait plongé. Comme le lui avait appris son maître, Lobsang Bao harmonisa son esprit avec les fréquences obscures qui l’avait dérangé. La lueur seule peut dissoudre les ténèbres. Le jeune moine se concentra à envoyer des messages de paix et d’amour à ces forces tentatrices.

     Dehors, les dirigeants des compagnies d’opérateurs mobiles s’affolèrent. Un virus indéterminé s’était emparé des téléphones de leurs clients. Des citations mièvres jaillissaient sans prévenir par les haut-parleurs embarqués, des sutras du Bouddha s’affichaient sur les écrans telles les paroles d’un karaoké, appuyés par des photographies rayonnantes de lotus épanouis. Les téléphones semblaient chanter seuls des mantras tibétains exhortant à se libérer de toute attache matérielle ou mentale.
     Petit à petit, leurs clients se débarrassaient de leur appareil, encouragés à rejoindre le chemin de cette risible sagesse promise par ces publicités saugrenues. Les dirigeants se réunirent pour trouver l’émetteur des signaux. Ils recrutèrent les meilleurs informaticiens de la planète. L’antenne fut localisée avec étonnement : sans nul doute le stupa d’un modeste temple sur les flancs de la chaîne himalayenne, reliquaire à la pointe élancée sous lequel était conservée, prétendait-on, une mèche de cheveux du Bouddha. Les signaux étaient trop puissants pour être coupés. Ils décidèrent de les parasiter.

     Lobsang Bao demeurait plongé dans une transe profonde depuis quarante-neuf heures. Ses confrères veillaient sur lui, guettant la manifestation d’une libération imminente.
     Soudain, le jeune moine frissonna. Dans son esprit, une nouvelle fenêtre venait de s’ouvrir. Des formes multicolores, semblables à ces bonbons qu’ils voyaient parfois au marché du village voisin, étaient rangées là, respectant un strict quadrillage. Par l’unique force de sa pensée, Lobsang Bao parvint à les permuter deux à deux. Trois bonbons identiques s’alignèrent soudain, un feu d’artifice fêta leur fusion. Lobsang Bao se mit à briller.
     — Il a atteint l’éveil ! Il a atteint l’éveil ! chantèrent les moines autour de lui.
     Il continua à aligner seul des bonbons deux jours encore. En ouvrant les yeux sur une réalité devenue terne, les autres moines insistèrent pour qu’il révèle son secret.
     Lobsang Bao les fit s’asseoir en lotus et se connecter sur un même flux de conscience. Il put ainsi partager sa vision avec eux. Les moines brillèrent d’une lueur commune en commençant leur partie. Depuis lors, des avatars au crâne rasé occupent irrémédiablement les premières places du classement international de Candy Crush.
 
 
 

Thomas Pesquet, astronaute français, a invité depuis l’espace à inventer une courte visite du petit prince sur une nouvelle planète. Je me suis amusé à écrire ces deux textes pour y répondre :

Petit prince – Vent

Petit prince – Cœur