Catégorie : Les chemins du maintenant

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     19 juillet 2016

     Je viens de traverser mon salon, la télé était allumée. M6, son JT et ses 30 secondes de reportage sur la tuerie de Nice.

     Préambule : « Les Français en ont marre », « les Français ont peur ». Généralisations objectivement justifiées par les interviews de 2 jeunes filles, lunettes de soleil relevées et débardeur échancré pour laisser poindre leur chair de poule.

     Puis ouverture : « 3 attentats en 18 mois », « guerre », « lassitude ». J’apprends que le hashtag ‪#‎JeSuisÉpuisé‬ fait florès sur les réseaux sociaux.

     …
     Sérieusement ? Épuisé par quoi, au juste, eh ?
     J’ai bien ma petite idée : par les médias qui alimentent le carrousel d’images violentes, de vocabulaire anxiogène et de propos à l’emporte-pièce de pseudo-experts bureaucrates du terrorisme ; par les interventions irréfléchies de politiciens qui n’ont même plus besoin de se précipiter aux micros qu’on leur tend volontiers, pleines d’une emphase rassurante, d’un venin apaisant, d’une détermination musclée à nous faire dormir sur nos 2 oreilles ce soir ; par les fouilles systématiques de nos sacs avant d’entrer dans un musée, un stade ou un centre commercial, qui font passer le couteau à beurre pour une arme de destruction massive et risquent de durer encore un bout de temps… Oui, il y a de quoi s’irriter aux vents contraires de cet air brassé en rafales, qui ne laisse guère d’abri pour penser. Il y a de quoi s’éreinter à rester assis dans son canapé pour ingurgiter ces bribes de brutalité filmée ; s’énerver à servir de déversoir à la haine politiquement bienvenue ; se lasser de ne trouver là nulle cible tangible sur laquelle taper qu’un clavier de smartphone. S’épuiser à devoir attraper la télécommande pour zapper de M6 à D8 à BFM à NRJ12.
     Pendant ce temps, les Kurdes, les Birmans, les Vénézuéliens, les Nigérians, les Libyens, les Roms, les Tibétains, les Éthiopiens, les … est-ce qu’ils tweetent #JeSuisÉpuisé (à décliner dans la langue adéquate, demander à Nelson Monfort si besoin) ?
     Et les professeurs passionnés, les bénévoles acharnés, le personnel soignant zélé, les artistes engagés, les journalistes appliqués, les parents ouverts, les amoureux, les … est-ce qu’ils revendiquent leur épuisement ?
     Il y a au contraire une énergie démesurée à puiser dans ces sinistres événements. Il y a, pour ceux à qui elle manquait, matière à retrouver la fougue de se lever chaque matin pour faire le bien, la joie de se demander comment on va pouvoir faire plaisir à au moins un être humain aujourd’hui, la vigueur de ne pas juger et d’apprendre à aimer chaque visage croisé, la force de se remonter les manches pour prodiguer des caresses et les lèvres pour distribuer des sourires. Il y a un combat épuisant à mener : pour la paix, la tolérance, l’éducation, la vie. Et chaque bataille gagnée décuple l’énergie investie, nous rapproche un peu plus d’un bouquet final, non explosif comme ce 14 juillet à Nice, mais fleuri, partagé à la table de l’Humanité. Alors, au terme d’une vie employée en ce sens, nos doigts tremblants pourront tweeter ‪#‎JeSuis‬… Épanoui/e, Sans regret, et Plein/e d’énergie encore (n’en déplaise aux mouches qui commencent à me tourner autour)
 
 
 
 

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     À Cachan, le 39 mars 2016

     Sur l’échelle d’accomplissement qui s’étale du j’y-avais-pas-pensé au j’ai-réussi, le j’aurai-essayé se situe juste au-dessus du j’aurai-dû-essayer. On lui confère habituellement une intonation soupirante : « j’aurai essayé… » Alors que le j’aurai-dû-essayer se rétracte en un haussement d’épaules furtif, que le j’ai-réussi s’éternise sur les incisives du sourire triomphant voire, pour les plus exalté.e.s, la contraction des poings levés qui accompagne celle des zygomatiques, le j’aurai-essayé s’enlise en suspens. Trois points discrets qui laissent entendre que l’action tentée n’est pas plus terminée que la phrase énoncée, que le futur antérieur s’est tracé un chemin jusqu’aux temps présents.
     Possiblement assailli.e.s par les crocs du remords, les aguerri.e.s du j’aurai-essayé ont le mérite d’avoir tué le regret. L’épitaphe de la militante idéaliste, de l’entrepreneur trop précurseur, du génie incompris pourrait être « Au moins, j’aurai essayé ». Pourtant une existence consacrée aux projets inachevés ne vaut-elle pas plus qu’un « au moins » ? Ne peut-on construire mieux d’un début délaissé que d’un épilogue résolu ?

     Sur le plan personnel, la/le j’aurai-essayiste ne connaît pas l’ennui. Son investissement permanent en faveur des causes où il lui apparaît nécessaire donne à sa vie le relief inverse de celle de qui la subit. Les je-n’ai-rien-faitistes s’évitent certes le goût âcre de l’échec. Mais celle/celui qui aura essayé sera motivé.e à essayer de nouveau pour l’oublier. Jamais las.se, elle/il se forgera dans la lutte une abnégation dont ni la/le je-n’ai-rien-faitiste, ni la/le j’ai-réussi-du-premier-coupiste ne saurait se targuer.
     Surtout, au-delà de la consolidation de sa témérité, chaque essai avorté sculpte une marche sur laquelle s’élever. Il est une courte citation de Nelson Mandela qui a ce pouvoir de changer sa perception du monde, de faire sauter la soupape du ressentiment, du jugement, de la culpabilité pour en évacuer la pression en une seconde. Prêt.e ? Je vous souhaite un avant et un après lecture (au moins, j’aurai essayé) :

Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends.

     Elle a le mérite de donner plus de gueule au message de la célèbre maxime de Coubertin, qui s’appelait Pierre, souvent jugé trop facile. Si bien que, personnellement, j’aime mieux perdre que gagner, sauf à vouloir transmettre un savoir. Si je perds une partie d’échecs, « j’aurai essayé… » mais surtout « j’aurai appris ! » Aussi je chéris l’idée de faire de ma vie une série d’échecs — pas le jeu, j’en aurais vite marre — : s’il faut commencer par se planter pour grandir, pousser sans toit, c’est ne pas savoir quelle hauteur on pourra atteindre. Et c’est, ma foi, fort exaltant. On apprend de ses revers plus que de ses coups droits au but, et il y a mille fois plus à s’instruire auprès de celle/celui qui a connu cent défaites que de celle/celui qui n’a vécu que le succès. Je préfère largement m’attabler avec un.e de ces loosers qui ne pourra payer l’addition que la prétentieuse personne confiante qui possède le restaurant.

     À l’échelle globale, peut-on estimer que les tentatives infructueuses sombrent aux oubliettes ?
     Si l’on considère l’avancée des théories scientifiques, en quête d’une vérité réfutable, on peut la voir comme un flot continu où chaque génération s’élève sur les épaules de ses prédécesseurs, se place soit en opposition, soit dans la lignée des modèles érigés, mais n’aurait atteint ce degré de connaissance sans eux. Certaines hypothèses ont une fertilité exceptionnelle. Une théorie que l’expérience révelera fausse peut ouvrir un champ d’exploration bien plus vaste que sa cousine verifiée. Le j’aurai-essayé de l’un.e pourra devenir le je-crois-avoir-presque-réussi de l’autre. Si bien que toute soumission est digne d’intérêt, un.e prématuré.e pouvant à tout moment devenir géant.e.
     Gageons qu’il en va de même dans les autres domaines de l’existence, d’ailleurs regroupés sous la bannière « sciences humaines », où les hypothèses s’éprouvent plus qu’elles ne s’énoncent. La/le j’aurai-essayiste à tendance dépressive — ce n’est jamais chronique pour son tempérament éveillé, bien vite elle/il s’en retourne au cassage de dents — peut se rassurer en se figurant une conscience collective où ses idées sont récoltées. Les mauvaises sont digérées, les pas-trop-mal recyclées, les trop-novatrices y sont à l’abri pour mûrir, fermenter, jusqu’à se transformer en l’estimable nectar pour lequel elles étaient prédestinées. Elles auront servi à alerter les premiers esprits, chatouiller les premières consciences. Il y avait, par exemple, des féministes avant la popularité du féminisme. Il y a trop de noms pour tous les retenir, et les manuels d’histoires n’ont pas assez de pages pour tous les accueillir. À défaut d’une plaque figée en coin de rue, leur bonté continue de rayonner par-delà les âges.
     Les coups d’épée dans l’eau de celle/celui qui se bat pour une cause qu’elle/il estime juste sont ainsi loin d’être inoffensifs. Ils font des vagues à la surface du lac. Reprises, elles finiront par créer le courant voulu.
     Le refuge de la/du j’aurai-essayiste est sa patience. Un changement ne se constate pas en un jour. À l’échelle d’une société, les plus bénéfiques peuvent avoir besoin de plus d’une vie humaine pour s’implanter. Le drapeau triomphant volètera au vent nouveau sur les cadavres fleuris des éveilleurs de conscience tôt disparus, avant d’être enseveli sous ceux de leurs successeu.se.r.s.
     Car quand décider de brandir l’étendard de la victoire ? La réussite ne dépend-elle pas que de sa seule énonciation ? Quand bien même le monde aurait été conquis, encore faudrait-il s’assurer d’en perdurer les bienfaits et d’en transmettre l’essence aux nouve.lles.aux venu.e.s.
     Les révolutions sont des processus diffus, si bien qu’on peut les amputer de leur « r » initial sans qu’elles manquent de leur air vital. Celle/celui qui aura passé sa vie à essayer aura accompli plus que le système méritocratique n’aura voudra lui faire croire. Le j’ai-réussi fantasmé est le perce-neige des flocons oubliés, il ne peut éclore que sur une montagne de j’aurai-essayé. Lucide, il devient immédiatement un il-y-a-encore-tant-de-choses-à-faire. Et c’est tant mieux. Il serait chiant, le monde pavé d’achèvements.
 
 
 
 

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     À Paris-sur-plage, le 67 mars 2016

     Ceux-là mêmes qui se veulent représentants du peuple constituent un caste à part, des Homo Politicus dont l’ego plane au vent des Homo Economicus, au-dessus de l’Homo Populace. Ils se disputent le monopole du cœur sur les plateaux télé et leurs chamailleries attendrissent le nôtre.
     Tous les cinq ans, ils réussissent l’exploit de motiver des millions de personnes pour aller les élire. C’est le casino : on nous fait miroiter un gros lot, dont on n’a jamais vu la couleur jusqu’ici, mais la rumeur veut qu’il y ait déjà eu des gagnants. Ou qu’il devra bien y en avoir un jour. Pourquoi pas nous au prochain tour ? Alors on se lève pour aller glisser un jeton de vote dans la fente, on actionne le bras de la machine à sous. La combinaison gagnante s’affiche sous les paillettes du 20 heures. Certains brandissent les poings, d’autres grommellent déjà. Ceux qui croient avoir touché le jackpot s’en vont tranquilles, sans oser réclamer leur dû à la caisse, préférant profiter de l’euphorie. On leur a promis de leur envoyer le chèque. Ils ne le recevront pas. S’ils veulent protester, les portes du casino seront soudain bien gardées. Ils ne pourront que défiler devant.

     Comment les tenanciers du casino politique font-ils pour nous donner envie d’y retourner ?
     Ils y mettent d’abord la forme : spots publicitaires, petits fours, costumes sur mesure et brushings. C’est Las Vegas servi en meeting provincial, c’est le Festival de Cannes quotidien. Les papillons naïfs s’y laissent prendre et viennent s’y consumer les ailes. Le calcul des hommes politiques est le même que pour le concepteur d’un bandit manchot : l’espérance de jeu est négative — en moyenne, on perd —, tout l’art consiste à rendre l’espoir du joueur positif. Les plus démunis se laissent prendre au filet de l’illusion fantasmagorique, confient leur avenir à un jeu truqué. Les pauvres misent en masse, et ce sont quelques riches qui ratissent les gains.
     Quant au fond ? Pour les papillons à la conscience un tantinet élargie, qui ne se laissent plus avoir par les lumignons de façade et cherchentévi à connaître le programme de la machine ? Pour ceux-là, ils ont trouvé la parade, flattent leur espoir en deux temps : le creusent, puis trouvent à le combler. D’abord on les effraie, à grand renfort de violence dans les banlieues, de faits divers dans les beaux quartiers, de menaces aux frontières, d’insécurité partout. Les médias distribuent volontiers les flyers, ils en tirent une bonne rétribution. Les partis d’extrême droite y foncent tête baissée, font de la propension des humains à se méfier de ce qu’ils ne connaissent pas leur fonds de commerce. Les partis plus modérés n’ont plus qu’à se placer en opposition. Ils ont la bonne pensée raisonnable, mais que peu de propositions constructives. Ils présentent un contre-programme au contre-programme de l’intolérance, et les motivations créatrices s’épuisent dans cet aller-retour. Au lieu de nous encourager à générer des gains pour tous, ils nous incitent à surveiller l’allée pour que personne ne vienne nous dérober. Il reste pourtant bien peu à prendre.
     L’élection présidentielle sert plus de remède-placebo à l’anxiété que de brique pour bâtir une société plus juste. Au journal télévisé, il est prouvé que les informations négatives relayées développent des réactions de peur. Comment faire, comment se protéger de ce grand méchant monde ? La vision de la réalité devient totalement biaisée, pour un peu on ne sortirait plus de chez soi sans son bouclier. Heureusement, voilà la pub Nutella. Ces enfants rayonnants, au milieu des épis de blé dorés, l’azur sans nuages, une belle musique… Et l’on s’en va noyer son anxiété dans l’huile de palme.
     L’homme politique, c’est le Nutella de nos angoisses sociétales.

     Quelle(s) alternative(s) ?
     On peut s’en priver, refuser d’acheter. Sensibiliser un à un ses voisins jusqu’à ce qu’un boycott de masse se mette naturellement en place, qu’on retire le produit de la vente. C’est une démarche longue, au rapport de force incertain. Jusqu’ici l’abstention n’a jamais semé le doute dans l’esprit de ceux qui, de toute manière, se retrouvaient élus.
     Ce serait plus simple si l’on pouvait directement voter blanc pour dire son mécontentement, jeter une fausse pièce dans la fente électorale pour enrayer la machine. Elles sont encore refusées. Les propriétaires du casino politique n’y trouveraient que des inconvénients.
     Ou alors on peut tenter de se faire sa propre pâte à tartiner. Certes, elle sera forcément moins bonne au début. Il faudra y investir de l’énergie et du temps. Le résultat est inconnu. N’est-ce pas excitant ? Pourrait-ce vraiment être pire que nos actuels hommes politiques cancérigènes ?
     Le Néo-libéralisme tente depuis des années de nous faire avaler sa petite pilule bleue, celle qui maintient les consciences dans l’ombre. Le viagra du citoyen, qui stimule son plaisir pendant la campagne, lui fait éjaculer sa joie à l’annonce des résultats. Et puis ça retombe. Et si l’on essayait la pilule rouge ?
     On peut faire autrement, on peut vivre dans un système nouveau. Il suffit d’avoir la souplesse de se l’imaginer. Une arme puissante contre la peur est l’empathie. On peut travailler à la muscler, l’élargir à sa rue, sa ville, son pays, le monde humain, animal, naturel, à l’univers.
     On peut cesser de confier les rênes de notre société à ces traditionnels hommes politiques, qui font peu dans la compassion bienveillante envers leurs concitoyens. Leur titre classique rappelle qu’ils sont essentiellement masculins. Un coup d’œil à Public Senat montre qu’ils sont pour la plupart blancs, vieux. Je serais prêt à parier qu’une large majorité d’entre eux est carnivore et se rend à l’Assemblée en voiture. D’eux-mêmes, ils ne semblent pas déployer une volonté convaincue à se diversifier pour montrer l’exemple aux citoyens. Inversons les rôles. Montrons-leur l’exemple, nous.
     Les actes de révolte, pour répandre la tolérance au-delà, par définition, de tout cadre préconçu, sont de chaque instant. Ils nécessitent d’avancer avec la force de se maintenir sur le chemin du juste pour tous. Dans les moments de doute, on trouvera toujours une bonne âme sur laquelle s’appuyer, une flammèche contre laquelle raviver son espoir. Flamme par flamme, c’est un nouveau soleil radieux que l’on projette de former.
     On peut s’unir sous une bannière commune, Nuit Debout ou autre, ou viser le même idéal sans le couvert d’une appellation. Pour faire couler le casino politique, nous n’userons pas de dynamite. Nous ferons en sorte que l’extérieur devienne si beau qu’il n’y ait plus de raisons pour se réfugier sous la lumière artificielle de vains néons.
     Il n’existe pas, à ma connaissance, d’activité plus noble. Nos intelligences à tous peuvent s’y mobiliser en entier, s’unir, croître. Contrairement à ce qu’a pu affirmer le président précédent, qui rêve encore d’être le prochain, nous sommes bien loin de n’avoir « rien dans le cerveau ». C’est qu’on menace de lui sucrer son métier. Ça fait cet effet-là, la peur du licenciement : on peut vite perdre la raison. Retrouvons-la tous ensemble.
 
 
 
 

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     À Paris-sous-soleil, le 66 mars 2016

     On n’a jamais rien vu d’aussi glouton que le libéralisme. Limité d’abord à la sphère économique, il a tôt dévoré celles de la politique, de l’éducation, l’écologie, les médias, la psychologie. Imposé, jamais élu, il a tout de même fini par adopter le prénom « Néo ». Il a mangé les humains, les animaux, la nature. Reste l’infiniment grand : l’espace ; l’infiniment petit et précieux : notre volonté.
     Toutefois les signes d’indigestion se font de plus en plus vifs : pillage des ressources naturelles, prémisses d’une crise climatique, extinction d’espèces, uniformisation des cultures, dégradation des conditions de travail, hausse du chômage et des injustices économiques et sociales, perte de confiance en l’étranger comme en son propre avenir… Ce que le néolibéralisme a avalé n’est pas mort, cherche à lui remuer l’estomac jusqu’à se retrouver au-dehors. Mais, de la même manière que le pharmacologue vend des remèdes pour soulager les effets secondaires de ses médicaments, le système actuel invente ses propres recettes anti-vomitives pour continuer sa digestion tranquille.

     Le cinéma, les parcs d’attractions, la télé ne suffisent plus. C’est ainsi qu’on voit se proliférer sur le marché des produits, services, techniques destinés à augmenter le bien-être de chacun. Le bonheur à 9,99 €. Quelques euros pour un heureux.
     Des casques électroniques aident à se détendre, s’évader, oublier les petites peines qui, lorsqu’elles deviennent quotidiennes, ne sont plus si petites. Pour avoir travaillé dans une entreprise qui développe un bandeau connecté pour améliorer la qualité du sommeil, je peux dire que les propres patrons ne le portaient même pas. Il faut croire que l’argent aide encore mieux à se sentir bien que leur produit.
     Des ateliers aussi nombreux qu’il existe de manières d’interagir avec autrui fleurissent un peu partout. Ils visent à aider à retrouver un lien social effiloché par la fatigue de l’emploi et la monotonie des transports. Il faut désormais s’inscrire pour trouver des compagnons souriants. J’entendais l’autre jour à la radio un reportage sur un séminaire de câlins, auquel participait… une psychothérapeute — gênée de le révéler aux poils du micro. Cette même personne qui donnera à ses clients impatients des conseils pour aller mieux, et consignera ses expériences dans un livre à fort potentiel de vente pourvu de se vanter en couverture d’avoir mis au point la recette du bonheur.
     J’ai également participé le mois dernier à une séance d’initiation à la méditation. Avant de commencer le cours, la formatrice a demandé à chacun d’exposer les raisons qui l’ont amené ici. Une trentaine de participants, une trentaine de « je ». « Je veux aller mieux », « je voudrais souffrir moins », « j’aimerais travailler plus efficacement »…
     À l’origine du néolibéralisme, avant l’ajout du préfixe de nouveauté, se trouve la métaphore de la main invisible d’Adam Smith, qui voudrait que la poursuite de l’intérêt individuel concoure à la satisfaction de l’intérêt commun. Il semblerait pourtant qu’on consente davantage à se laisser malaxer la fesse par cette main mystique qu’à la tendre amicalement vers son voisin.

     Les rustines n’ont jamais rendu pneu neuf. On ne sortira pas de la consommation pour s’élever au Bien en usant de biens de consommation. Sommes-nous condamnés alors ? En restant dans les normes établies et absolument pas naturelles, certainement.
     Pour arrêter de fumer, on peut se coller des patchs à la nicotine ; ou bien l’on peut se chercher un environnement sans tabac.
     Pour faire pousser une plante harmonieuse d’un terreau néfaste, on peut l’arroser de pesticides, et profiter de la floraison un temps bref ; ou bien l’on peut vider le bac et le remplir d’une terre saine.
     Allez, je suis en forme, un troisième pour la route : pour profiter d’une peinture dans un cadre moisi, on peut changer régulièrement de tableau ; ou bien l’on peut remplacer le cadre.
     Ça demande un peu d’effort, de volonté, d’imagination. N’est-ce pas dans ces moments de pleine vitalité à une fin bénéfique que nous pouvons prétendre croquer une existence heureuse ?

     Parmi les manuels de bien-être, bon nombre recommandent la pratique bouddhiste de la méditation et l’exercice de la pleine conscience. D’autres, davantage axés sur la psychologie, insistent sur les bienfaits à cultiver sa capacité innée à s’émerveiller. Des philosophes pointent enfin la satisfaction ressentie à aligner ses actions à ses convictions.
     Maintenant, être pleinement conscient, c’est l’être aussi de ces injustices massives qui empêchent tant d’êtres humains de seulement se poser la question du bonheur. S’émerveiller de l’injustice, c’est se révolter. Accorder son attitude à cette amertume, c’est agir à rendre le monde meilleur.
     De mon point de vue, il y a là un combustible pour moteur heureux avec des réserves immensément plus vastes que celles des énergies fossiles si vite dilapidées.

     Je prône une colère heureuse, une révolte gaie, une exaspération festive. Mieux vaut en rire qu’en pleurer, oui, mieux vaut avancer au son des éclats hilares que stagner au goût des larmes. Tout est question d’attitude : tirer la langue au lieu de lever le majeur, répondre aux coups bas par un bouquet, à la rancœur par un grand cœur, à l’insolence gratuite par l’indolence lucide et à la castagne par les castagnettes. Olé. Soyons cerisier : si l’on nous jette une pierre, offrons un fruit.
     Il y a là un domaine où déployer son énergie, son intelligence, sa créativité, son humour, sa joie à la fin utile ultime. « Le bonheur n’est pas le but, c’est le moyen de la vie » a écrit Paul Claudel. Le bonheur est le seul outil digne de rendre nos sociétés plus justes, un outil qui, contrairement à ceux qu’on impose aux mains des ouvriers, ne s’use pas. Au contraire : lorsqu’on le partage, il se dédouble.
     Le bouddhisme insiste également sur les vertus de s’immerger entièrement dans le moment présent. J’estime pour ma part que l’on peut sacrifier une partie du maintenant en vue d’un plus grand bonheur plus tard. Rejeter les œillets qui cachent les violences ; s’intercaler sous la matraque pour opposer aux hématomes l’azur du ciel de l’espérant ; sentir la chaleur de ses voisins aux flancs et se rappeler qu’on n’agit pas pour du flan ; grandir ; se réveiller ; vivre.

     Mon point de vue sera gratuit.
 
 
 
 

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     À Paris, le 4 mai 2016

     La conception commune de l’individualisme est l’attitude d’un être à privilégier ses intérêts par rapport à ceux du groupe auquel il appartient. L’individu se trouve au centre de ses propres préoccupations, à leur origine et à leur visée. Le suffixe « isme » semble ainsi enfler son ego, comme peuvent l’être métaphoriquement — heureusement pour ses chaussettes et bonnets — ses chevilles ou sa tête.
     Est-ce là la seule vision envisageable ? N’y a-t-il vraiment rien à déceler dans le flou en dehors du cercle net de cette loupe de socio-entomologue placé sur un sujet isolé ?

     Le racisme désigne le fait de considérer sa race — terme en soi discutable dans son usage courant, bien que ma physiologie de grande asperge blême présente des différences manifestes avec celle d’un papou — comme supérieure à d’autres.
     Le sexisme désigne le fait de considérer son genre comme supérieur à d’autres.
     Le spécisme désigne le fait de considérer notre espèce — qui, rappelons-le au passage, ne vole pas seule, tient difficilement plus de trois minutes sous l’eau et n’est guère capable de soulever plus que son poids — comme supérieure à d’autres.
     Chaque fois, pour des raisons propres à la personne concernée — qui se révèlent souvent sales et déraisonnables pour peu qu’on les soumette à un questionnement lucide et impartial.
     Le « isme » désigne ici le rejet de ce qui est différent, le sentiment de domination par rapport à ce qui est autre. Dans cette perspective, l’individualisme ne se réduit pas au constat de faire passer ses intérêts avant ceux du groupe, mais pointe la croyance profonde de valoir mieux que les autres individus, ceci expliquant cela.

     Un moyen de mesurer le degré d’individualisme d’un agrégat d’individus à échelle locale — pour peu que la voiture ait roulé jusque-là — est de faire l’expérience de l’auto-stop. En dehors de la voiture, le corps de l’individu est obligé de se confronter à d’autres sans paroi, et dès lors de s’efforcer à respecter un tiers qui, potentiellement, pourrait lui en coller une. Dans sa voiture, il trouve une cage de Faraday où se protéger de l’inaltérable foudre qu’un être inconnu ne manquerait pas de vouloir jeter sur lui. Aubaine pour la science, l’habitacle roulant a des vitres, et l’observateur peut être autant observé.
     Il est courant d’entendre parler du racisme anti-noir, du sexisme anti-femme, du spécisme antilope. Moins de l’individualisme anti-pouce levé.

     Nous étions hier avec un ami à Pontivy, en Bretagne. À midi, nous déposions sa voiture au garage pour vidange, et convenions d’aller nous remplir a contrario le moteur dans un restaurant. Lâchés sur le parking d’un centre E. Leclerc, nous décidons de rejoindre en stop le centre-ville à un petit kilomètre de là.
     Les premières places vides défilent ; les premières places vides ne ralentissent pas. Avant que notre patience ne se trouve égratignée, une voiture s’arrête. Un papi tranquille.
     — Il faut qu’on tombe sur mon oncle pour qu’on nous prenne.
     Il s’agit bien du tonton de mon ami breton. Problème : il n’a que deux places devant, un grand coffre derrière. Qu’à cela ne tienne, le lien familial encourage non seulement à se montrer généreux, mais même à enfreindre la loi pour cela. Je monte dans le coffre.
     — Il a son collier ? demande l’oncle.
     — Ouaf ouaf, desapprouvé-je.
     J’aime autant être un chien qu’appartenir à cette espèce assez intelligente pour construire des voitures et si peu pour ne pas se faire confiance.
     Le trajet est l’occasion pour mon ami et son oncle d’échanger des nouvelles sur la famille. Trois minutes. Nous sommes arrivés. Devant, on hésite à m’abandonner à la SPA. Je dois avoir trop de puces, on me libère.
     Un couscous végé enfilé plus tard, nous nous retrouvons sur le bord de la route. Peu probable que l’oncle repasse. Nous levons le pouce par intermittence, tout en avançant. Nous aurions risqué autrement de vite nous lasser du centre-ville.
     Nous n’avons pas de bagages. Certes, je tente en ce moment une expérience pileuse qui se concrétise en une saugrenue moustache d’imberbe. Mon ami a une barbe, les cheveux en pétard, mais aucun à la ceinture. Il le prouve en ouvrant large les pans de son manteau troué à l’aisselle droite aux yeux des conducteurs. Le plan vigipirate, on connaît. Même plus besoin de consignes.
     Une voiture passe. Oh, la belle bleue. Deux, dix, cinquante. Fiat, Peugeot, Renault, Volkswagen, Citroën. Vieux, jeunes, femmes, hommes, seul(e)s, couples. Et nous, qui souhaitons nous rendre au Leclerc à un kilomètre, sur le trottoir.
     Dans leurs vivariums mobiles, nous pouvons observer les différentes réactions de nos cobayes :
     – L’ignorance volontaire : regard fixé sur la route, pas un coup d’œil pour nous. Et si nous étions des panneaux, eh ? C’est dangereux de conduire comme ça.
     – Le haussement d’épaule : « Désolé les gars, c’est le monde qui veut ça, je ne peux rien pour vous. » Réservoir de générosité à sec, le voyant d’alerte doit être défectueux.
     – La bonne excuse : étrangement, les seuls à nous considérer avec cordialité n’ont pas de place. Nous ne leur tendions même pas le pouce. L’absence de banquette arrière semblerait ainsi favoriser la prévenance de l’empathie.
     – Le coup de klaxon : « Attention, vous êtes sur le bord de la route ! » Oui, en fait, le pouce, c’est pour dire que… Bon, il est parti.
     Et puis… c’est tout. Nous faisons le trajet à pieds en lançant de réguliers « Bonjour » à pleines dents. C’est peut-être une erreur de montrer les canines. L’irritation monte, mais on la laisse nous chatouiller la glotte plutôt que nous contracter les poings. Plutôt que des doigts d’honneur, mon ami opte pour les pouces sur les tempes, paumes ouvertes, on remue les doigts et tire la langue.
     — Pfffrt.
     Une recette douce pour fustiger la bêtise. Pas sûr qu’on nous remarque dans les rétroviseurs. De vrais vampires : on ne nous voit pas dans le miroir… parce que, ben, dans le doute, mieux vaut ne pas regarder le miroir.
     Mon ami souligne que, si nous leur montrions nos cartes de visite, leur intérêt s’animerait sans doute vivement. Un architecte et un ingénieur, ça fait pas trop mauvaise figure chez les belles-familles. Tous les deux blancs et pas trop dégueulasses. Qu’est-ce que ce serait si nous étions arabes, handicapés, SDF ? Mon ami me raconte avoir pris un jour un auto-stoppeur qui avait enfilé un costard, par grand froid, pour augmenter ses chances d’être pris. Après tout, notre système politique nous prouve que c’est un bonne idée de faire plus confiance à un homme en costard.
     Dans quel monde vit-on pour refuser la rencontre ?
     C’est à vouloir crever. Mon ami s’allonge sur la route. On se marre. Il se relève bien avant le passage du train. Qui… ralentit, jette un œil, aperçoit nos bouilles rieuses, s’arrête !
     Une sympathique jeune fille, seule, dans une voiture qui sent encore le plastique du neuf. On déploie notre gratitude en bons mots joyeux, dans les trente secondes qui nous séparent de notre destination. Elle nous confie prendre habituellement des auto-stoppeurs, mais là, elle allait seulement au Leclerc… Ça tombe bien ! Nous aussi. N’empêche qu’elle ne se serait pas arrêtée si mon ami ne s’était pas couché. La solution ceinture de sécurité est tout de même préférable à celle d’explosifs.
     — Vous auriez pu faire la route à pied !
     Certes, autant que nous aurions pu la faire sur l’un des cent sièges vacants passés devant nous à cinquante kilomètres à l’heure.
     Enfin nous voilà au garage, avec trente minutes de retard sur notre programme. Si bien qu’on se dit que, si l’on croise un auto-stoppeur, on ne s’arrêtera pas pour le prendre. Faudrait pas qu’on perde une minute encore.

     Aussi, puisque nous sommes si nombreux ces temps-ci à vouloir construire un monde meilleur, rappelons-nous qu’il commence à portée de main, à son paillasson, à sa voiture, et qu’un sapin parfumé au rétroviseur camoufle les mauvaises odeurs mais ne les éradique pas.