Stupa et tremblements

L'histoire vous a plu ? Partagez-la !Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     — Tu viens manger ? Le repas est prêt.
     Lobsang Bao était installé en lotus dans la salle de méditation, quand la voix sourdit en son esprit. Curieux chant tibétain d’un oiseau enroué dans la cage de son crâne. L’avait-il rêvée ?
     Le gong fit vibrer l’enceinte du temple. La faim, celle de l’estomac de Lobsang Bao. Il remua les chevilles et se leva pour aller déjeuner du bol de riz quotidien.

     — Ne t’approche plus de chez nous ! Nous ne voulons plus te voir.
     — Tant mieux ! Vous n’êtes qu’une bande de yaks crottés !
     C’était le lendemain. Depuis six heures du matin, la conscience de Lobsang Bao reposait dans une quiétude laiteuse. Lors de ses contemplations, le jeune moine était habitué à voir apparaître des songes dont il devait parfois méditer le message pendant plusieurs semaines.
     Que signifiaient alors ces deux fenêtres lumineuses ? Les mots, écrits dans sa langue sur l’écran de ses paupières closes, s’évaporèrent, mais demeuraient en sa mémoire. Devait-il y lire les échos d’une guidance intérieure ? Des indications sur la voie de la libération ?
     Lobsang Bao crispa des doigts qui ne faisaient jusque-là qu’effleurer sa robe de moine.

     Le jour suivant, ce fut un chat. Plusieurs chats, une nuée de chats. Des chatons, figés dans d’adorables postures. Des paniers de chatons, des chatons endormis, des chatons joueurs, des chatons câlins.
     La nuque élancée vers le ciel de Lobsang Bao se relâcha. Le temple ne comptait pour seules présences vitales, outre les moines et les moustiques, que quelques chiens délaissés, soignés par les premiers, piqués par les seconds. Ces douces apparitions félines piquèrent de même la sérénité du moine.

     Le 4e jour, la colonne vertébrale de Lobsang Bao se mit à onduler à la façon d’un cobra charmé. Les battements de son cœur se calèrent sur les percussions de la violente musique qui hypnotisait son âme. Un moulin à images l’accompagnait, des femmes à moitié dévêtues aux déhanchés lascifs. Lobsang Bao tint bon. Le volume sonore dans sa tête décrut. Et une autre vidéo prit le relai, un homme musclé, se dandinant sur une plage anonyme…
     L’émoi du jeune moine perturba le calme de ses voisins. S’il n’y a pas d’examen pour les lamas, si chacun se montre seul juge de sa progression sur les échelons de la sagesse, Lobsang Bao n’en était pas moins prodige. Le maître de la communauté le prenait souvent à part pour lui dispenser des enseignements particuliers.
     Enfant, il avait grandi entouré de ses huit frères et sœurs, dans l’agitation propre au jeune âge et à la promiscuité d’une chambre partagée. Appelé dans un rêve par son incarnation précédente à embrasser la vie monastique, il avait d’abord été frappé par le calme du temple, presque uniquement troublé lorsque le large gong doré l’était lui aussi, frappé. Les moines mangeaient en silence, discutaient par chuchotements diffus. Ils ne faisaient jamais plus de bruit que dans les ronflements des nuits d’hiver où le froid congestionnait leurs voies nasales.
     Lobsang Bao avait appris à rendre son esprit aussi silencieux que ce lieu murmuré. De ses pensées, nombreuses et impétueuses d’abord, il avait su se détacher pour les observer, les laisser filer tels des oiseaux de passage, avant d’en peindre les ailes des couleurs de la bienveillance universelle. Puis ces aras radieux avaient disparu, offrant le champ libre pour contempler l’azur sans tourment de la paix mentale.
     La détermination sereine de Lobsang Bao inspirait ses confrères. Ils insistaient pour qu’il revienne enseigner ici après son proche transfert à Dharamsala, auprès du Dalaï-lama.
     Pourtant, à ce moment, Lobsang Bao se sentait plus loin que jamais de l’espéré Nirvana. Son ciel spirituel était troublé par ces appels, messages, ces images et musiques comme autant de charognards inattendus. À l’heure de se rendre dans la salle de méditation, au lieu de son habituelle équanimité, des cernes creusés par une nuit sans sommeil trahissaient son appréhension.
     Il s’assit, ferma la porte de ses yeux, bientôt celles de ses peurs. Ces apparitions devaient être des épreuves, la manifestation des cinq obstacles à la sagesse : le désir sensuel d’abord, la méchanceté insultante, la paresse et ses boules de poils ronronnantes, l’excitation de ces sons et lumières saccadés, et enfin le doute, dans lequel il avait plongé. Comme le lui avait appris son maître, Lobsang Bao harmonisa son esprit avec les fréquences obscures qui l’avait dérangé. La lueur seule peut dissoudre les ténèbres. Le jeune moine se concentra à envoyer des messages de paix et d’amour à ces forces tentatrices.

     Dehors, les dirigeants des compagnies d’opérateurs mobiles s’affolèrent. Un virus indéterminé s’était emparé des téléphones de leurs clients. Des citations mièvres jaillissaient sans prévenir par les haut-parleurs embarqués, des sutras du Bouddha s’affichaient sur les écrans telles les paroles d’un karaoké, appuyés par des photographies rayonnantes de lotus épanouis. Les téléphones semblaient chanter seuls des mantras tibétains exhortant à se libérer de toute attache matérielle ou mentale.
     Petit à petit, leurs clients se débarrassaient de leur appareil, encouragés à rejoindre le chemin de cette risible sagesse promise par ces publicités saugrenues. Les dirigeants se réunirent pour trouver l’émetteur des signaux. Ils recrutèrent les meilleurs informaticiens de la planète. L’antenne fut localisée avec étonnement : sans nul doute le stupa d’un modeste temple sur les flancs de la chaîne himalayenne, reliquaire à la pointe élancée sous lequel était conservée, prétendait-on, une mèche de cheveux du Bouddha. Les signaux étaient trop puissants pour être coupés. Ils décidèrent de les parasiter.

     Lobsang Bao demeurait plongé dans une transe profonde depuis quarante-neuf heures. Ses confrères veillaient sur lui, guettant la manifestation d’une libération imminente.
     Soudain, le jeune moine frissonna. Dans son esprit, une nouvelle fenêtre venait de s’ouvrir. Des formes multicolores, semblables à ces bonbons qu’ils voyaient parfois au marché du village voisin, étaient rangées là, respectant un strict quadrillage. Par l’unique force de sa pensée, Lobsang Bao parvint à les permuter deux à deux. Trois bonbons identiques s’alignèrent soudain, un feu d’artifice fêta leur fusion. Lobsang Bao se mit à briller.
     — Il a atteint l’éveil ! Il a atteint l’éveil ! chantèrent les moines autour de lui.
     Il continua à aligner seul des bonbons deux jours encore. En ouvrant les yeux sur une réalité devenue terne, les autres moines insistèrent pour qu’il révèle son secret.
     Lobsang Bao les fit s’asseoir en lotus et se connecter sur un même flux de conscience. Il put ainsi partager sa vision avec eux. Les moines brillèrent d’une lueur commune en commençant leur partie. Depuis lors, des avatars au crâne rasé occupent irrémédiablement les premières places du classement international de Candy Crush.
 
 
 

2 votes

2 pensées sur “Stupa et tremblements

Laisser un commentaire