Souris papy !

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     Mon grand-père reposait sur le dos dans un élégant costume gris. Maman et sa sœur sont sorties pleurer. Je me retrouvais seul dans la pièce. J’ai voulu l’immortaliser… Enfin, garder un souvenir de lui.
     J’ai dégainé mon iPhone et me suis accroupi pour me mettre à hauteur du cadavre, joue contre joue.
     — Souris papy !
     Il n’a pas daigné montrer le dentier qu’il allait embarquer sous terre.
     J’ai publié la photo en ligne et rangé innocemment le téléphone dans ma poche quand j’ai entendu les reniflements de maman et tata approcher.
     Les vibrations furent presque immédiates et continues. Avant que maman ne se mette à vibrer elle aussi d’irritation, je suis sorti à mon tour. Il ne fait pas bon troubler le silence du deuil.

     L’état de mon grand-père me dispensait de lui expliquer la signification du « buzz », auquel il participait pour moitié. S’il s’était envolé pour le paradis, la photo, elle, fit le tour du monde.
     Je n’aurais pas eu assez d’une vie, eût-elle été aussi longue que celle de papy, pour lire tous les commentaires suscités. Certains s’offusquaient que l’on puisse ainsi se jouer d’un corps endormi, d’autres saluaient la portée artistique de cette confrontation visuelle entre deux mondes, l’ici connecté et l’au-delà insondable.
     J’ai vite reçu des appels. Des membres de famille m’invitaient à la veillée de leur proche éteint. J’en fis bientôt ma spécialité. Je me déplaçais aux quatre coins de la ville, jour et nuit, pour portraiturer à mes côtés les masques charnels refroidis, avant qu’ils ne soient dévorés par les flammes d’un incinérateur ou les bouches d’asticots. J’offrais la lumière à ceux qui sombraient.
     Les morts atteignent parfois une élégance qu’ils n’ont jamais connue de leur vivant. On les pare et les maquille, pour garder d’eux une ultime image favorable que j’avais désormais loisir de rendre publique.
     Mes photographies furent présentées dans les plus grands musées d’art contemporain. L’attrait pour le morbide des millions de visiteurs se révéla bien supérieur aux pieux barrages dressés par les associations catholiques.

     Fut-ce la surexposition médiatique, les ondes du téléphone ?
     Je me suis senti las, vidé d’énergie. On me diagnostiqua un cancer. À l’hôpital où l’on m’emmena pour tenter de recharger mes batteries, je fus contraint au mode avion. Les roulettes du lit ne suffisaient plus à me porter auprès des morts voisins.
     Mon état déclina. Je surveillais attentivement le fil de ma vie s’étioler. J’attendis qu’il fût assez fin pour le chas d’une aiguille pour m’emparer de l’iPhone rangé dans le tiroir de la table de chevet. J’usai mes ultimes forces à élever l’objectif au-dessus de mon visage, presser le bouton. J’activais mon réseau pour l’envoyer. La connexion de trop. Les bips de l’électrocardiogramme s’emballèrent, ralentirent, se turent.
     Je me suis endormi l’iPhone sur le cœur, la photo sur sa carte mémoire. Les portes du paradis de Saint-Mark Zuckerberg me restèrent fermées.
 
 
 

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