Archives mensuelles : juillet 2016

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     19 juillet 2016

     Je viens de traverser mon salon, la télé était allumée. M6, son JT et ses 30 secondes de reportage sur la tuerie de Nice.

     Préambule : « Les Français en ont marre », « les Français ont peur ». Généralisations objectivement justifiées par les interviews de 2 jeunes filles, lunettes de soleil relevées et débardeur échancré pour laisser poindre leur chair de poule.

     Puis ouverture : « 3 attentats en 18 mois », « guerre », « lassitude ». J’apprends que le hashtag ‪#‎JeSuisÉpuisé‬ fait florès sur les réseaux sociaux.

     …
     Sérieusement ? Épuisé par quoi, au juste, eh ?
     J’ai bien ma petite idée : par les médias qui alimentent le carrousel d’images violentes, de vocabulaire anxiogène et de propos à l’emporte-pièce de pseudo-experts bureaucrates du terrorisme ; par les interventions irréfléchies de politiciens qui n’ont même plus besoin de se précipiter aux micros qu’on leur tend volontiers, pleines d’une emphase rassurante, d’un venin apaisant, d’une détermination musclée à nous faire dormir sur nos 2 oreilles ce soir ; par les fouilles systématiques de nos sacs avant d’entrer dans un musée, un stade ou un centre commercial, qui font passer le couteau à beurre pour une arme de destruction massive et risquent de durer encore un bout de temps… Oui, il y a de quoi s’irriter aux vents contraires de cet air brassé en rafales, qui ne laisse guère d’abri pour penser. Il y a de quoi s’éreinter à rester assis dans son canapé pour ingurgiter ces bribes de brutalité filmée ; s’énerver à servir de déversoir à la haine politiquement bienvenue ; se lasser de ne trouver là nulle cible tangible sur laquelle taper qu’un clavier de smartphone. S’épuiser à devoir attraper la télécommande pour zapper de M6 à D8 à BFM à NRJ12.
     Pendant ce temps, les Kurdes, les Birmans, les Vénézuéliens, les Nigérians, les Libyens, les Roms, les Tibétains, les Éthiopiens, les … est-ce qu’ils tweetent #JeSuisÉpuisé (à décliner dans la langue adéquate, demander à Nelson Monfort si besoin) ?
     Et les professeurs passionnés, les bénévoles acharnés, le personnel soignant zélé, les artistes engagés, les journalistes appliqués, les parents ouverts, les amoureux, les … est-ce qu’ils revendiquent leur épuisement ?
     Il y a au contraire une énergie démesurée à puiser dans ces sinistres événements. Il y a, pour ceux à qui elle manquait, matière à retrouver la fougue de se lever chaque matin pour faire le bien, la joie de se demander comment on va pouvoir faire plaisir à au moins un être humain aujourd’hui, la vigueur de ne pas juger et d’apprendre à aimer chaque visage croisé, la force de se remonter les manches pour prodiguer des caresses et les lèvres pour distribuer des sourires. Il y a un combat épuisant à mener : pour la paix, la tolérance, l’éducation, la vie. Et chaque bataille gagnée décuple l’énergie investie, nous rapproche un peu plus d’un bouquet final, non explosif comme ce 14 juillet à Nice, mais fleuri, partagé à la table de l’Humanité. Alors, au terme d’une vie employée en ce sens, nos doigts tremblants pourront tweeter ‪#‎JeSuis‬… Épanoui/e, Sans regret, et Plein/e d’énergie encore (n’en déplaise aux mouches qui commencent à me tourner autour)