Archives mensuelles : avril 2016

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

 

Allégorie de la nuit du 28 avril 2016 place de la République à Paris

     Cet après-midi, Liberté s’est invitée chez Répression, sa voisine d’en face, de l’autre côté de la rue du Juste.
     — Houlà ! C’est tout vide ici ! s’exclame Liberté en entrant dans la chambre. J’ai apporté mon cirque Playmobil. On peut le construire ?
     — Vas-y si tu veux.
     Liberté s’assoit et sort un carton de son sac.
     — Regarde, il y a plein de personnages. Un couple de trapézistes, des clowns, Monsieur Loyal, et même un vendeur de friandises. Et eux ils font le public. Ils viennent s’évader et s’amuser avec toute leur famille !
     Répression reste debout dans son coin.
     — Tu ne veux pas m’aider ?
     — Pas trop. Mais je regarde.
     — D’accord.
     Pendant presque une heure, Liberté s’échine à monter le chapiteau. Les plans sont compliqués pour une enfant de son âge toute seule, mais elle y arrive finalement.
     — Tadam ! C’est beau, nan ? Maintenant tout le monde peut venir !
Répression reste silencieuse.
     — Ben, tu ne veux pas venir ?
     — Non non, mais vas-y, je regarde.
     — Comme tu veux. C’est dommage.
Liberté prend des pleines poignées de figurines dans le carton et les installe sur les gradins.
     — Regarde tout le monde qui est venu ! Tu peux encore aussi si tu veux. Et maintenant, place au spectacle !
     Elle tente de prendre une voix grave en agitant Monsieur Loyal entre deux doigts.
     — Mesdames-messieurs bienvenue au cirque public ! Ce que nous allons vous montrer ce soir est du jamais-vu, un monde féérique qui va prendre place sous vos yeux ! Et on accueille tout de suite les célèbres clowns Espoir et Débat ! Tata-talalalala-tatala, tata-talalalala-tatala…
     Liberté opte pour une voix nasillarde plus réussie.
     — Bonjour les enfants et les parents ! Aujourd’hui, Espoir et moi on aimerait vous chanter une chanson. Attention, c’est parti ! La la la la… Tu ne veux pas venir chanter avec moi Répression ? … Répression ?
     Liberté relève seulement la tête.
     — Wouah, tous les jeux !
     Répression a ouvert le placard au fond de sa chambre. Il y a une malle pleine de marionnettes, des cintres avec des déguisements, et une étagère avec des masques, un Monopoly, une mallette de poker et plein de coffrets avec des serrures.
     Comme Liberté s’avance pour regarder de plus près, Répression referme la porte.
     — J’aime pas trop qu’on regarde mes jouets.
     — D’accord, je te laisse. La la la la !
     Pendant que le duo de clowns finit son numéro, Répression s’assoit de l’autre côté du chapiteau. Elle ouvre une boîte en fer et sort des figurines une à une. Elle les dispose en ligne, à égale distance les une des autres.
     — Qu’est-ce que c’est ?
     — Mes petits soldats de plomb.
     — Viens voir ?
     Liberté tend la main pour en attraper un, mais Répression enlève la boîte.
     — Non, c’est à moi. J’ai pas joué avec ton cirque moi.
     — Mais je t’ai proposé…
     — Mais j’ai pas joué avec ton cirque.
     Liberté, immobile, la regarde placer ses figurines.
     — Tu vas faire quoi avec ?
     Répression est trop captivée pour répondre. Les petits soldats dessinent un quadrillage parfait.
     — Ça a l’air lourd. Ça peut casser les gradins si tu les mets dedans.
     Répression sourit en relevant la tête.
     — Ben oui.
     — Tu vs faire ça ?
     — Ben oui.
     — Ben, pourquoi ?
     — Ben parce que c’est rigolo.
     Liberté reste un temps incrédule.
     — Tu vas pas vraiment faire ça, hein ?
     — En formation !
     — Attends ! Alors je peux prendre ton château fort Playmobil ? Ce sera plus équitable.
     Libertée s’est levée pour aller vers le placard. Elle a juste le temps de passer la main quand Répression arrive.
     — Non ! Tu touches pas à mes jouets.
     — Bon d’accord. Je vais prendre mes Kapla alors.
     Liberté se rassoit et sort le deuxième carton de son sac. Elle commence à empiler les pièces de bois.
     — Ça ne tient pas très bien…
     — À l’attaque !
     — Attends, c’est pas du jeu, je…
     Répression s’empare de la première rangée de soldats et la rapproche du fortin de fortune. À l’arrière, elle appuie avec son doigt sur de petites catapultes qui lancent des pétards clac-doigt. Plic ! Ploc ! Ils atterrissent tout autour du chapiteau.
     — Ah ah, mais j’ai un casque !
     Liberté ouvre la main qu’elle tenait fermée depuis qu’elle s’était approchée du placard. Elle clipse le casque de chevalier sur la tête du clown Espoir.
     — Même pas mal !
     Répression est absorbée par ses manœuvres. Elle place des petites billes de poudre à gratter sur les catapultes et les envoie.
     — Ah, ça pique ! s’exclame Liberté en se grattant. Attention le public, il faut sortir !
     Elle fait courir les petits personnages deux par deux jusqu’à l’autre bout de la chambre.
     — Oh non, Débat est resté coincé ! Vite, il faut l’aider !
     Elle attrape Espoir et Monsieur Loyal et les fait entrer sous le chapiteau. Les petits soldats ont arraché un mur de l’autre côté. Liberté saisit tout juste Espoir quand Répression donne un coup sec en tenant une figurine avec une baïonnette.
     — Aïeuh !
     La pique a griffé la main de Liberté.
     — Pff n’importe quoi, c’est pour de faux.
     — Ben moi ça m’a fait vraiment mal.
     Elle passe ses lèvres sur la griffure. Répression en profite pour intercaler tous ses soldats entre Liberté et le chapiteau.
     — Gagné !
     — Bah, on jouait pas à la guerre.
     — Si !
     — Nan.
     — Si !
     — Nan.
     — Si !
     Liberté se relève et ramasse ses Playmobil, les laisse tomber dans son sac et sort de la chambre. Dans le couloir, elle entend le bruit des Kaplas qui volent et du chapiteau détruit.
     — Nananananèreuh ! Nananananèreuh !
     Elle s’en fiche, il lui reste plein de personnages pour jouer.
 
 
Une vidéo des événements concernés ici
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

 

     À toi, le ?/ ?/ ?

     Je t’aime.
     Pourquoi commencer autrement ? Pourquoi user de détours lorsqu’on sait où l’on va ?
Je t’aime.
     J’ai longtemps eu tendance à repousser les instants de plaisir dont je savais la survenue inéluctable. Je ne veux plus jouer à cela, moins encore lorsqu’il s’agit de toi. Mon intention est limpide, je n’en ai nulle autre. Te dire :
     Je t’aime.
     Le reste ne servira qu’à délayer cette joie que j’ai à te faire parvenir ce message, à rationaliser un sentiment qui ne l’est pas. Celui que
     Je t’aime.

     Je ne sais pas qui tu es. Je sais que tu es né sur ce même corps céleste que d’autres ont décidé d’appeler Terre. Il y a fort à parier qu’on ne se soit jamais vu, pas moins que l’on ne se verra jamais. Qu’importe. Tu te trouves en partie dans mon cœur, peut-on jamais être plus proches ? Tu es conscient de vivre. Tu cherches à bien le faire. Tu peux, en lisant ces mots, sous le filtre d’une traduction probable, penser à moi comme je pense à toi dans le plaisir de les écrire.
     Peu importe qui tu es, ce que tu as fait, ce que tu projettes de faire demain, ton dernier repas, la courbure de tes cils ou le nombre de tes frères et sœurs. Les mots par lesquels je me suis d’abord adressé à toi sont sincères. Je ne peux donner d’autre preuve de leur authenticité que la pureté désintéressée de cette lettre.
     Je t’imagine assise sur un rocher posé sur le flanc d’une montagne, amarré un temps à un port grouillant avant de mettre à nouveau les voiles, marchant pour rejoindre une rizière en terrasse, attentive à la lueur de ton ordinateur, affairée à préparer le dîner familial, rentrant épuisé d’une traque en forêt. Je t’imagine souriant, je t’imagine sceptique, je t’imagine inquiète, je t’imagine ennuyée, je t’imagine suspendu à la voix qui te donne lecture. Tu portes un turban, un sari, un cache-sexe, une robe, une tunique, un sombrero, des sandales, un monocle, une fourrure. C’est le soleil qui éclaire ces mots, une chandelle, une lampe à huile, un écran. La lune.
     Je suis heureux de savoir que tu as lu les trois premiers autant que je le suis de te savoir existant, autant que je le suis d’imaginer les êtres nés dans les secondes où j’écris cette phrase, autant que je le suis de penser à ceux qui vont venir. J’en suis heureux autant que je suis triste pour les proches de ceux qui ont disparu dans ce même intervalle, et qui ne comprennent pas encore qu’ils n’ont disparu qu’en apparence. Leurs yeux, sous les paupières, se sont retirés. Mais, pour avoir été un jour dans un cœur battant comme ils le sont dans le mien en cet instant, jamais ils ne seront effacés.
     Selon ton esprit, il est possible que ma démarche t’apparaisse niaise et risible. Je suis satisfait alors de te donner raison à rire, plus encore à réfléchir. Rien n’est moins niais et risible que l’amour. Il est simple et rieur à celui qui a su l’apprivoiser. Avant cela, rien n’est plus violent, tempétueux, noble, beau, admirable, majestueux, haut, sérieux que l’amour. S’il se débat comme une anguille sous ta volonté, c’est que la puissance de sa vertu mérite que l’on y jette ses plus fougueux efforts. Il exige d’être à la fois le plus vaillant des braves et le plus généreux des sages, et en offre la juste récompense.
     À toi qui sait déjà cela, je te souhaite d’arriver à maintenir en toi cet amour et le bonheur qu’il procure, d’arriver à accepter la souffrance et de ne rien faire pour en répandre davantage, d’assister dans cette tâche ceux qui manifesteront un besoin d’aide. Souvent, il ne s’entend pas de mots dits, mais se lit d’actes commis.

     Pour finir, cette lettre, je ne vais pas l’envoyer. D’abord parce que je n’ai ni l’argent pour en faire 7 milliards de copies, ni le temps pour écrire 7 milliards d’adresses. Ensuite, parce qu’elle n’est pas encore tout à fait sincère. À l’heure où mon esprit me les dicte, ces mots sont davantage adressés à lui-même qu’à toi. J’ai encore des moments d’égarement, de brouille et de pensées nocives, autant pour moi que pour les autres, puisqu’elles me font perdre de vue de les aimer. Ce qui a été naturel à ma naissance ne l’est plus. Aimer n’est pas affaire de secondes, ou même de mois, mais du restant d’une vie. Je ne m’y engagerai pas sans l’assurance de pouvoir m’y tenir contre les torts qu’on pourra essayer de me faire. Et je n’ai pas encore accompli pour cela le travail nécessaire. Je te remercie de m’aider à progresser.
     Bientôt, j’espère, bientôt je pourrai te souffler cette lettre. Pour me rapprocher de ce moment, laisse-moi te le dire encore une fois.
     Je t’aime.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

 

     À Magny-sur-Tille, le jeudi 52 mars 2016

Cher M. Nanard,

     Je vous adresse ce courrier afin de vous exposer la situation dans laquelle je me trouve, et dont vous êtes le principal responsable.
     Toute ma vie j’ai travaillé pour vous. Je suis née dans votre propriété comme votre propriété. Vous m’avez immédiatement privé du bonheur de grandir auprès de ma mère pour me délocaliser dans un hangar voisin. Malgré les murs en tôle, ses cris de détresse ont hanté mes rêves d’enfant. Dès que j’ai eu 2 ans, vous m’avez inséminée artificiellement afin que je donne du lait. Pas plus que ma mère je n’ai eu la chance de voir grandir mes petits. Je n’ai cessé de travailler pour vous sans relâche, toujours poussée à plus de productivité, de rentabilité. Et de pénibilité. J’ai laissé vos machines tentaculaires me distendre les pis. Le médecin du travail m’a diagnostiqué une infection des mamelles à force d’être traite intensivement, une ankylose des pattes à force de rester cloîtrée à mon poste. Il m’a prescrit des hormones et des traitements chimiques pour soulager mes douleurs, maintenir un rendement élevé, malgré le pus qui s’écoulait désormais avec mon lait. J’ai continué de respecter les horaires imposés, jusqu’à mon 3e vêlage. La traite devait laisser place à la retraite. Or j’ai appris par M. Denis, employé de l’abattoir voisin, que vous voudriez me couper la tête. J’ai encore 15 ans à vivre. Au lieu de ça, vous envisagez de m’envoyer à la mort dès la semaine prochaine, découper mon cadavre en petits morceaux pour les disséminer aux quatre coins de la France, pas même dans des valises, mais des emballages plastiques transparents. Où s’arrête donc le champ des possibles de votre exploitation, agricole, animale ? Le sens du mot « élevage » est-il d’élever, ou bien d’éradiquer ?
     Je ne compte pas me laisser conduire à ma perte sans agir. Si mon écriture est grossière, ma sensibilité ne l’est pas plus que la vôtre. Je réclame dès à présent, de votre part, l’annulation de ma condamnation ainsi que le versement de ma pension de retraite, à savoir 32 352,45 kilos de fourrages. Dans le cas où vous refuseriez d’accéder à ma demande, je me verrais contrainte d’envoyer une copie du présent courrier à différents organismes pour faire état de ma situation. Aux médias : France Meuh, La traite Express, France agri-Culture, AgricoVox, Agence France Traite et le Journal de Claire Charal. Aux syndicats : Confédération des Génisses au Travail (CGT), Union Nationale Laitière (UNL) et les groupements de cheminots que je connais bien pour voir passer leurs trains tous les jours… Ainsi qu’à vos irresponsables politiques : Manuel Valche, Martine Au Brie, Jean-François Coopérative, Marine Le Pis, Christine Bouquetin, José Bovin et jusqu’à Lait-lysée.
     L’idée de cette lettre m’est venue en regardant à travers votre fenêtre, hier soir, le film « Merci Patron ! ». Dans ce documentaire, M. Ruffin aide la famille Klur, dont les parents ont été licenciés de leur usine et sont désormais menacés d’être mis à la rue, à obtenir une compensation financière de leur ex-patron ainsi qu’un CDI pour le mari. Ils ont obtenu gain de cause, et je crains que l’injustice ainsi que le péril dans lequel vous m’avez plongée ne vous obligent à agir dans le même sens. J’ai toute confiance en votre raison qu’elle se fasse entendre.
     Je vous prie d’agréer, cher Meuhsieur, l’expression de mes meuglements distingués.

     Marguerite, box 13
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

 

     Mercredi 51 mars 2016

     Le capitalisme nous mène à une impasse. Tous les GPS à jour le prédisent. Cette lapalissade devient aussi répandue que se précise celle — de palissade — sur laquelle on est censés foncer. Les inégalités économiques se creusent, les injustices sociales se lassent, un nombre croissant d’emplois confinent à l’absurde tandis que les multinationales industrielles s’arrangent pour polluer en règle avec les traités. Le chemin se fait à la fois boueux et rocailleux. Les roues de secours crèvent à leur tour. Il serait commode de s’en détourner.
     La voiture qui a atteint le fond d’une impasse est forcée de faire demi-tour. À moins de disposer d’une machine à remonter le temps, cela risque d’être compliqué pour notre société de l’imiter. Messieurs-dames les chercheurs en relativité générale, dépêchez-vous de trouver la solution ! À moins que… Pour revenir quand, tiens ? Je rêverais d’assister à un concert de Brassens, mais il n’a pas été dit qu’il faille revenir en arrière. Il serait dommage de renier tout ce qui a été construit. Conservons le bénéfique : progrès scientifiques, partages des savoirs, diminution de la violence, réduction globale de la misère, des épidémies… Et tirons les enseignements de ce qui ne devrait plus être néfaste bien longtemps.
     L’impasse de l’Histoire, ce sera pour la fin de l’univers. En attendant — je vous souhaite bien de la patience —, se dresse devant nous, au bout de notre route commune, une porte. Nul ne saurait affirmer ce que dissimule son opacité.
     Qui a vu Monstres et Compagnie, le film d’animation des studios Pixar, se représente peut-être la même image que moi. Dans le film, une entreprise embauche des monstres à utiliser des portes de chambres d’enfants humains comme des portails, pour hanter leur sommeil et tirer de leurs cris d’effroi l’énergie qui alimente leur monde fantastique. Devant la simple planche de bois, difficile d’estimer à quoi s’attendre. Quel monde s’ouvrira au travailleur ? Pour l’assister, un collègue lui fournit une fiche de renseignements sur la chambre à terroriser. Au seuil de notre société à venir, rien n’est renseigné à son propos. Puisque tout reste possible.
     Les petits monstres que nous sommes s’agglutinent devant la porte. Chacun y va de son pronostic. Celle-ci préfère lui tourner le dos et lui exposer ses pois verts, refuse de la voir. Celui-là se gratte le crâne de ses trois bras, incapable de se projeter. Elle, s’avance tranquillement sur ses pattes-ventouses vers un jardin luxuriant où la nature a repris ses droits. Lui, est persuadé, peut-être à cause de la noirceur de ses écailles, que ce qui se cache derrière est pire que tout ce que l’on connaît déjà. Les curiosités, les intentions, les volontés, les projets, les rêves toquent à la porte. Les craintes, les frilosités, les paresses, les prétentions, les certitudes font barrage. Quel rejeton de société est donc en train de ronfler là derrière ?
     L’avenir a toujours divisé, et c’est une merveilleuse raison de s’éveiller chaque matin. Toutefois, les discussions à son propos ne sont jamais aussi foisonnantes que lorsque le poids du présent devient écrasant. Sous la pierre, l’insecte n’a rien à perdre à user de toute son énergie à se débattre.
     L’Histoire de France est jalonnée de portes. En 1945, le général de Gaulle n’aurait su annoncer qu’un jour on entrerait dans une société où un ordinateur tient dans la poche. En 1876, George Sand ne pouvait affirmer qu’un jour on entrerait dans une société où les femmes ont le droit de voter et un bouton celui de raser de frais une ville à l’énergie nucléaire. En 1754, Louis XVI ne se doutait pas qu’un jour on entrerait dans une société où sa tête aura été séparée de son buste, et celles de millions de citoyens revenues sur leurs épaules. En 800, Charlemagne ne savait pas qu’un jour on entrerait dans une société où l’on peut contempler une carte du monde à plat sur sa table. En 3 000 000 av. J.-C., Lucy n’aurait jamais envisagé qu’un jour on entrerait dans une société où l’on puisse transmettre des savoirs sur des tablettes d’argile. En 160 000 000 av. J.-C., Denver ne se doutait pas qu’il allait disparaître avec tous ses copains.
     C’est plutôt excitant, non, de savoir qu’un ailleurs est possible pour nous aussi, qu’il nous attend, juste là, derrière cette porte, et qu’on y est invité ? Pourquoi hésiter à sonner alors qu’on a déjà commencé à se torcher les semelles sur le « Welcome » cordial du paillasson ? À défaut de brandir une nouvelle lapalissade qui veut que « le meilleur moyen de prévoir le futur, c’est de le créer », il ne tient qu’à nous de nous y élancer avec un état d’esprit serein et bienveillant. C’est la meilleure façon de se faire bien recevoir et de se plaire dans ce monde derrière la porte. Frappez chez vos voisins avec l’expression d’un bouledogue non repassé ne rendra ni vous, ni eux amicaux. À l’inverse, contentez-vous de votre plus radieux sourire pour carte de visite, il y a fort à parier qu’ils vous convieront à l’apéro.
     Dans Monstres et Compagnie, de bons sentiments émergents sous une chape de préjugés craquelée amènent les deux héros à adopter une nouvelle technique. Au lieu de la grimace habituelle, imposée par leur patron, reproduite par leurs collègues, ils ouvrent une porte en rayonnant de joie. Devinez quoi ? Le rire enfantin se révélera être une meilleure source d’énergie que les hurlements.
     Alors les petits monstres, convaincus par ce happy end à commencer? On va voir ce qu’il y a, de l’autre côté ? Moi, ça me dit bien, et j’ai toute confiance en nos esprits multiples, alertes, sensibles, ouverts, raisonneurs, généreux, passionnés, pour aménager un endroit à notre convenance. Personne ne veut déménager dans une ville plus morne que celle qu’il quitte. Et personne ne sera laissé à la porte. En se retroussant les manches, on pourra briser les murs invisibles qui soustraient l’intolérant au soleil, semer des graines de fleurs derrière les pas laboureurs de l’ambitieux, faire visiter à l’hypocrite le champ où l’on cueillera les fruits mûrs de la justice. La liberté leur aura accordé la place pour croître, la paix le temps de s’épanouir.
     On y va ?
     Ah, reste une dernière chose. La poignée résiste un peu. Une seule main ne suffira pas à l’actionner, pas plus que les outils d’un serrurier certifié. Non, ce qu’il faut, c’est y aller tous ensemble, et donner un grand coup d’épaule. Attention ! 3, 2, 1…
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

 

     Mardi 50 mars 2016

     Le français moyen est râleur, le français supérieur l’est beaucoup. Tirons trois cas au hasard dans le chapeau des archétypes.

     Sophie, 38 ans, est chauffeuse de taxi à Paris. Toute la journée, elle fait la navette entre ces monuments touristiques qui l’épuisent, pour y amener ces touristes qui l’enrichissent. Un trouble physiologique englue sa mâchoire au moment de prononcer deux mots d’anglais. À l’inverse, ses exclamations se font vives lorsque la radio dresse le constat du désastre du réchauffement climatique et de la lenteur des politiques, tous les mêmes, à agir, tandis qu’un gaz d’échappement la propulse sur le périph’, immense manège à sales cons qui ont obtenu leur permis dans une pochette surprise. Depuis la banquette arrière, on se demande si l’engin tourne au sans plomb ou bien au pétage de plomb. Ses clameurs se heurtent aux vitres de l’habitacle, fermées pour ne pas laisser entrer la pollution.
     Par contre, quand l’emploi de Sophie se trouve menacé par la concurrence d’Uber, ses grognements se mettent au garde-à-vous pour rejoindre la troupe de ceux de ses collègues. Ensemble, ils peuvent créer un étrange embouteillage, pour faire avancer les choses.

     Émie, 23 ans, est en dernière année de master. Ce week-end, elle troque son sac de cours pour celui de rando, ses montagnes de classeurs pour celles des Alpes. C’est plein d’entrain qu’elle s’enfonce pour une spéléo dans les couloirs du métro. Annonce. Grève des services de transport. Forcément aujourd’hui, ils le font exprès, c’est pas possible. Les bougonneries individuelles se font sur le quai plus nombreuses que les chewing-gums écrasés. Tant pis, sa randonnée commence plus tôt que prévu, heureusement qu’elle a pris de la marge. L’horloge de la gare se profile, les aiguilles sont bloquées. Comme un mauvais signe. Émie tombe dans le panneau d’affichage. Annulé. Grève SNCF. La soupape de sa bienséance se propulse sous la pression des insultes. Le champ lexical de la fainéantise épuisé, elle est poussée à partager son vain agacement avec son répertoire, son réseau Facebook, Twitter. Son entrain initial n’étant pas grande vitesse, elle passera le week-end à protester sous la couette.
     Par contre, après avoir goûté à son tour à l’emploi, la musique grinçante de ses ronchonnements s’accorde à celle des grévistes, elle comprend leur lutte pour des conditions de travail saines. Ensemble, ils peuvent randonner sur les boulevards pour soulever des montagnes.

     Bernard, 67 ans, est propriétaire du groupe LVMH. Ce matin, il s’est réveillé tôt, les pieds froids, parce que son poêle à bois n’a pas fonctionné. Il a passé la matinée à tenter de se réchauffer, et en oublie le goût de son homard au déjeuner. En y revenant, il s’aperçoit qu’il est mal assaisonné. Ses sourcils se froncent, ses mots se durcissent. Il s’irrite. Il souhaite se reposer un peu pour rattraper ses heures de sommeil volées, mais les travaux d’agrandissement de son hammam font trop de bruit. Les ouvriers n’entendent même pas ses remontrances.
     Il s’empare du journal. Un article vante le succès de « Merci patron ! ». Son visage prend la teinte violette de ses orteils un peu plus tôt. Les pellicules du film ont servi de combustible. Dehors, le grondement des engins s’efface sous celui d’une foule en marche. Les flammèches échauffées des ras-le-bol solitaires se sont rassemblées, embrasées. Les gens se jettent dans les flammes, comme des torches humaines, pour brûler les accords archaïques, les constitutions périmées, les conventions dépassées. La fumée s’élève jusqu’aux narines de Bernard. Il préférait encore son homard mal salé. La colère le menace, une colère nouvelle, unie, dense, qui s’entretient et grossit et vrombit. Une à une, les bûches des rancœurs isolées, des espoirs esseulés, se ruent dans l’âtre pour la faire sauter. L’incendie commence à lui chauffer sérieusement les chevilles. Tout seul, il ne peut rien faire. Tout seul, il a peur d’être démasqué. Il y a de quoi se mettre en rogne.