Archives mensuelles : mars 2016

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Six sœurs et une seconde

Au midi

Au midi

Au creux des monts adustes,
Jusqu’à la paix d’Auguste,
En langue chaldéenne,
Avant qu’elle fût romaine,
Fort longtemps les tartanes,
Les marchands et leurs ânes,
Troquèrent entre leurs voiles,
Portèrent dans leurs malles,
L’histoire du Parsi
Qui sut lier à sa vie,
Depuis Persépolis,
L’idéale complice.

Le Shah de la Cité
Avait dans sa jeunesse
Tant et bien profité
De l’amour d’une Altesse
Qu’il l’avait alitée
Par six fois de grossesse
Au cours de six nuitées,
Parties folles de liesse ;
Si bien qu’avant les flammes
Des brandons d’Iskandar,
On put voir en Elam,
À la tombée du soir,
Douze astres, yeux des six femmes,
Ardents de joies, d’espoirs,
Purs et inscients des drames,
Sûrs et confiants de voir.
Nubiles enfin, mûres, grandes,
L’éclosion assouvie,
Le Roi dut se résoudre à en faire l’offrande
Aux mirzas qui sauraient les cueillir à l’envi.
Bientôt rumeur enfla, par-delà monts et landes,
Que les six sœurs de Perse attendaient leurs maris.

Après quelques journées que l’annonce fut faite,
D’un prince de Babylone s’esquissa la silhouette.
Comme il était premier, et sa fortune honnête,
Le Shah lui accorda de faire son choix en tête.
Les six princesses, dans une chambre,
Ne voyaient ni n’entendaient rien
Du grand salon du sérail d’ambre
Où se décidaient leurs destins.

« Oh grand Shah,
Maître en votre palais,
Si j’osais vous demander tant
Que gîte en votre forteresse
La durée que cinq soupirants
Étreignent cinq de vos duchesses.
Je ne souhaiterais au final
Que m’endormir sous votre lune,
À l’orée de vos six étoiles,
Jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une.
Alors j’épouserai
Celle-là. »

Plis de coutil des courtisanes,
Crins des chameaux de caravanes,
Tympans paysans, diplomates,
Massettes et roseaux de l’Euphrate,
Frémirent d’un même fil
À ces dires de Babil.
Surpris, mais souverain sur son trône,
Le Roi, par l’audace du prône
Diverti, demanda qu’on prête
Un logis, selon la requête.

L’étranger, le voisin, déposa ses affaires
Sous les courbes craintives des cils qui le guettèrent.

Une sœur

Une sœur

On attendit plusieurs matins
Avant que le souffle diurne
Porte l’écho d’un cœur pèlerin,
Ses pieds calleux dans des cothurnes.
L’homme s’avançait seul, erratique au grand socle,
Baigné par le quatuor d’éléments d’Empédocle.
Il avait vu Socrate, dîné avec Platon ;
Pour venir fait la route de dix Philippidès
Sans jamais être las, dépassant Marathon.
Voyant se raréfier les temples à ses déesses,
Il n’avait plus songé qu’à sa propre Athéna
Qui lui échoirait en fidèle bacchante.
Nu sous sa toge blanche, il demanda au Roi
Le haut droit de chérir sa fille la mieux savante.
Il tenait pour donné, lui, pourtant pyrronhiste,
Le bonheur infrangible des âmes qui s’assistent.
Il n’eut rien à redire. Elle vint en égrenant
Dans sa course tranquille des formules du monde.

Dans sa chambre le Guèbre trouva plutôt charmant
De les voir s’enlacer de ces idées fécondes.

Deux sœurs

Deux sœurs

À peine élancés, débattant déjà
De la nature du Bien, de la texture du Beau,
Le couple inspiré revint aux qualia
En la clameur au loin de fers sous des sabots.
À l’horizon, une ombre qui lévite
Sur un pur-sang ingambe.
C’est le gabarit d’un cavalier scythe,
Galbé au buste, aux jambes,
Et déjà l’œil avide
D’agile Argyraspide.
Des matassins,
Il s’est moqué, le long du Tigre.
En spadassin,
Il s’est loqué de peaux de tigres.

Lorsqu’il franchit les portes, la plèbe observatrice
Pousse un soupir
Devant ces stries qui sortent, ses larges cicatrices,
Cordes de lyre.
Il dépose aux pieds du Monarque
Ses carquois tressés et son arc ;
Et, peu embarrassé par les règles d’usage :
« J’ai vu cette fille sage
Au front, plutôt qu’au bras, d’un métèque sans selle.
Je ne m’en plaindrai pas, je ne suis là pour elle.
J’exige la plus belle. »

Le Shah séduit, dompté, par le ton impérieux
Envoya de même, presque, quérir sa fille illustre.
Garçons, à sa pensée, s’abstenaient de leurs Dieux ;
Son arrivée fit plus d’éclat que mille lustres.
Son teint de Caucasienne,
Ses mâchoires d’ivoire,
Son regard bleu persan,
Firent Saka menaçant
La vouloir pour nichoir,
La désirer pour Reine.

Et le Zoroastrien les vit qui s’en allèrent
Martelant les chemins, soulevant la poussière,
Qui, s’élevant dorée du tapis de la terre,
Faisait de fines paillettes à la blonde crinière.

Trois sœurs

Trois sœurs

Trottant au premier rang d’une folle chevauchée
Survint un Scandinave, un barbu émérite,
Le poitrail recouvert de laines effilochées ;
Un brave un peu moins souple, plus bourru que le Scythe,
Qui, après les combats, s’était fait débaucher
Pour commander la foule, sans vote ni plébiscite.
Il s’était dépecé de ses vues de vermine
Pour se couvrir en chef d’une toque d’hermine.
Les Goths avaient en route découvert la surprise
Du dégel des toisons, révélées sous l’emprise
Du soleil d’Orient.
Y voyant la chaleur soufflée par sa promise,
Il s’était évertué à hâter la remise
De la douce enfant.

Ignorant tout du décorum,
La troupe entra dans l’atrium.
« Je voudrais édredon
Où me blottir l’hiver,
Dans son long abandon
Glacé ; sortir l’avers
De cette étole acquise,
Peluche de zibeline,
Chaleureuse à ma guise,
Lors de nuits blanches câlines. »

Le Shah, attentif à la description,
S’inclina. Il envoya son planton.
Le visiteur tend ses rudes mains, se ravit
De ce derme plus lisse que les grains d’Arabie.

Et le cheval en pointe semblait avoir deux queues.
Reclus dans son enceinte, l’homme gardait son vœu.

Quatre sœurs

Quatre sœurs

Dessous des myriades hurleuses de lucioles
Colorées, dansantes, dans des tourbillons fous,
Entouré de ses pages, guidé par sa boussole,
L’empereur de Cambalu, nageant dans son hanfu,
Allait à petits pas comme sans toucher le sol.
Sa suite silencieuse et policée
Semblait en permanence s’amuser
Derrière ses traits plissés,
Dessous les nez rusés.
Mains dans les manches, il implora
D’une voix aiguë, respectueuse,
Le grand Shah, qu’il lui accordât,
De ses filles, la plus rieuse ;
Celle qui serait la mieux habile à le distraire,
Lancer des mots d’esprit plutôt que de se taire.

Le fourrier démarché traversa la coursive
Au son des gais rictus poussés par sa captive.
La vierge et le Mongol se saluèrent d’un sourire
En lequel l’assistance vit l’avenir d’un Empire.
Il la regarda gambiller avec attrait
Tandis qu’elle apprêtait ses robes pour Cathay.

Le visiteur, par-delà les grains chamarrés,
Le bruit des brimborions,
Guettait par une lucarne la nappe de nuit nacrée,
La chasse figée d’Orion.

Cinq sœurs

Cinq sœurs

Aux notes des cordes de baïnits
Arriva Pharaon, et ses ministres.
Ils chantaient en langue sémite,
Et tenaient en leur paume un sistre.

Majestueux sous son Atef,
Tel fut le discours de leur chef :
« Noble cousin d’au-delà le Sinaï,
J’ai quitté la protection d’Osiris
Pour chercher femme à la voix bienfaitrice ;
Qu’elle emplisse d’hymnes amples
L’espace de nos temples !
Exalte les travailleurs en corvée,
Puis, dans nos draps, sache me motiver ;
Si tu approuves qu’avec moi elle s’en aille. »

Le Roi, charmé par la prestance du convive,
De la tête, donna son assentiment.
Son serviteur, à petit train partant,
S’en retourna les genoux vibrants,
Bercés par les phrases du chant,
Cueillis par l’envoûtement
De la mélodie vive.
Pharaon satisfait,
Ajouta aux trésors,
À ses colifichets,
Son Hathor.

En chemin pour Memphis,
On battait l’entrechat.
L’hôte, dans son office,
Fit même quelques pas.
Pour autant sa musique
N’avait rien de mystique ;
Seules les odalisques
Faisaient rêves d’obélisques.

Six sœurs

Six sœurs

Remuant son caftan
Derrière un paravent
Chaque pas d’elle résonne.
Elle, choisie de personne.
Elle savait la rumeur
Qui donnait pour élue
L’ultime des six sœurs
À un sombre inconnu.
Point fâchée d’avoir fui
Le penseur incompris,
Le belliqueux ranci
Ou la peau d’émeri,
Les frivoles à tout prix,
La rigueur de momie,
Elle n’attendit pas les coups du heurtoir
Pour s’évader sans tiare de son ouvroir.
Elle traversa, comme d’habitude,
L’aile de la forteresse
Sur des dalles de certitude,
Sans chagrin ni détresse.
Enfin le patient,
Jamais si sentient,
La vit.
Là, devant lui.
Il lui trouva dès lors
La prunelle éclairée comme l’étoile du Nord ;
L’harmonie silencieuse d’un envol de condor ;
Une douceur apparente, onguent sur son corps ;
Une joie continue, tenant sans contrefort ;
Une gorge vibrante, qu’on pût supposer cor.
Ils se contemplent,
Soufflent premier murmure.
Alors, ensemble,
Ils quittent enfin ces murs
Sous la triste attention
Du père amphitryon.

Une seconde

Une seconde

Sur les rivages blancs chatouillés par l’Égée,
L’érudite voit flotter ses mots, bouchons légers.
De trop les échanger, ses pensées surannées
Répètent les vagues de Méditerranée.
Elle se prend de désir pour les passions charnelles
Que l’aède préfère rendre intellectuelles.

La belle passe son temps sous l’abri de sa tente,
Dans la promesse d’une lutte achevée, l’attente.
On l’y enferme comme une darique en coffre ;
Elle perd l’aura doré que seul le soleil offre.
Inquiétude et ennui l’amènent à se flétrir.
Que devient le teint clair qui veut encore pâlir ?

En une redoute venteuse, ouverte à tous flocons,
Qui, chus jusqu’à ses pieds, s’amoncellent en rançon,
La troisième s’allonge, se fige, grelottante.
Son rond barbu, déçu de la voir égrotante,
A troqué l’effusion pour la raideur des cimes
Tant que nulle infusion ne soigne sa cacochyme.

Amusée d’abord par la langue mandarine,
Pour trop de calembours, se sentit baladine,
Celle qui, en d’autres temps, souhaitait rester follette.
Elle a tôt égaré son allure guillerette
Dans les stries gaies du Wang, devenues simples rides.
Elle jalouse sa sœur, dressant les pyramides.

Cependant l’Égyptienne se trouve autant en mal,
Chantant pour des statues, Dieux hiéracocéphales.
Son timbre de cristal, autrefois si choyé,
Prend les assonances claires de plaintes larmoyées.
Elle envie sa cadette au-delà du Levant
Qui inonde les sols de fous rires des suivants.

Au cœur de Babylone, ses jardins suspendus,
Un homme est étendu
Au cou d’une demoiselle depuis longtemps rendue,
Et tout est entendu.
Il hèle pour elle
Les tourterelles.
Elle vit pour lui,
Se magnifie.
Curieuse,
Radieuse,
Soyeuse,
Joyeuse,
Charmeuse.
Amoureuse.
Celui qui avait attendu
Jamais n’en fut déçu.
Meilleure nulle part en sa jeunesse,
Pour autant sans faiblesse,
Temps, amour, avaient fait éclore
Diamant plus clair qu’aurore.
 
 
 

     Salut ami lecteur !

     Le Salon du livre d’Île-de-France de la ville de Mennecy organise depuis 3 ans un concours de nouvelles. 5 nouvelles ont été primées cette année, Le barbier figure parmi les 10 coups de cœur supplémentaires du jury ! Toutes ces histoires peuvent être retrouvées dans le recueil du prix Jean-Jacques Robert de la nouvelle 2016.

     Un grand merci à l’organisation du Salon !

Le barbier publiée

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     Cet après-midi, je suis allé faire un tour dans le Quartier Latin. J’étais à la recherche de ce frisson d’adrénaline que seule une expédition non préparée en un milieu hostile est capable de procurer. Que voulez vous, tout homme a ses vices, qu’il peut tourner dans un sens ou dans l’autre, le bon ou l’anti-horaire.
     N’ayant nulle envie d’y laisser des plumes, je m’y suis rendu dépouillé, sans smartphone ni casque Beats, sac Eastpak ou gourmette à mon nom. En plongeant dans l’ombre du Panthéon, je me suis senti immergé dans un monde plus obscur que par la simple absence de soleil, des ténèbres que la Loi même a renoncé à éclairer. Les trottoirs fleuraient le forfait, le chewing-gum d’amphithéâtre et les mégots de roulées Pueblo. Puis-je l’écrire ? Mes vibrisses nasales ont pris un plaisir honteux à se laisser caresser par ces parfums interdits.
     J’abandonnai un regard alerte aux murailles séculaires et restaurées de ces institutions du crime organisé, aux ballons de blanc liquoreux distillant leur venin nauséabond dans les interstices cérébraux de cette plèbe délinquante, aux pigeons badins lâchés sans laisse pour décimer d’un bec rageur les miettes de pain isolées. Je détournai prestement les yeux lorsqu’ils manquaient de croiser, pointant entre eux deux, l’angle rabougri d’un manuel de cours charrié sous le duvet printanier d’un avant-bras estudiantin.
     Sur la place dallée, plaque tournante tristement célèbre des commerces les plus illicites, la devanture lumineuse d’une armurerie-papeterie retint ma mal-attention. À côté d’un tag « Nicomaque ta mère », des halos laiteux choyaient sans pudeur, reflétés par un simple-vitrage impeccable, sur des kits clé en main à usage des apprenties crapules comme des invétérées. Dans la nostalgie de mai 1768, lorsqu’Al Embert et sa bande ont posé les fondements du Milieu, l’échoppe arborait fièrement un tatouage en lettres blanches « Dans les pavés, les pages ».
     Il faut accepter je crois, en l’homme, un penchant naturel pour tout ce qui peut être nocif pour lui-même ou son prochain. D’une main peu assurée, j’ai poussé la porte pour me retrouver dans la boutique.
     L’intérieur était atroce : un véritable laboratoire de torture reposait indolemment entre ces murs. Dès l’entrée, je faillis m’empaler sur la lame acérée d’un stylo-plume. De l’encre chaude gouttait d’ailleurs encore d’une pointe voisine. Sur l’étagère inférieure, des cartouches étaient proposées en sachets pour approvisionner des lance-missives Pilot, avec tête chercheuse gyroscopique et aileron chromé au capuchon. Rentrant le ventre de peur de toucher une mine, je m’enfonçai plus en avant.
     Des armes de distraction massive s’amoncelaient sur un étal en toute tranquillité. Je m’emparai d’une ou deux avec une précaution extrême pour vérifier qu’elles n’étaient pas chargées avec des pages à blanc. L’examen de 9 mm d’épaisseur fit courir dans mon dos des frémissements glacés tant ils semblaient légers, souples, rapides à déployer.
     Dans le fond, on pouvait piocher à sa guise parmi les rayons ordonnés alphabétiquement, passer à la caisse, et repartir avec son rail de mots pour consommer à l’ennui tombé. Certains ouvrages, comme La Nouvelle Héloïse ou Madame Bovary — j’espère ne pas être inquiété pour les avoir cités — proposaient en gros caractères, sur le liseré cartonné qui en retenait l’ouverture tel le cadenas menacé d’une boîte de Pandore, une injection d’héroïne.
     J’avais atteint le coin de la boutique, et ma morale commença à me rattraper sous la forme de perles de sueur. La peur sécrète souvent des larmes ; moi, je pleure des aisselles. J’avais eu ce que je cherchais, et bien mérité mon effroi. Les yeux passifs du libraire, qui m’avaient accompagné depuis mon entrée, me sont devenus plus lourds à supporter que les appels à la haine des jeunes du Quartier lorsqu’ils se réunissent pour manifester. Je suis sorti sans rien acheter., regrettant déjà d’avoir touché certains de ces objets. Je me suis sali l’humain. On risque de retrouver mes empreintes en cas d’incident.
     C’est en voulant regagner une civilisation qui m’était redevenue enviable que je tombai sur cette scène terrifiante. D’une ruelle proprette, perpendiculaire à celle par laquelle je tentais de m’échapper, me parvinrent les échos pernicieux de « Thalès pas traîner tes fiches ». Oui, je la connais, en dépit de sa capacité à nuire, et je ne doute guère que vous l’ayez aussi entendue un jour, malgré vous ou de plein gré.
     Je tournai la tête, aperçus deux silhouettes élégamment découpées sur l’asphalte grisâtre en serrer une troisième en étau.
     Le piégé portait un sweat à capuche quelconque, un caleçon violet saillant au-dessus d’une ceinture en cuir, des lacets rentrés dans ses baskets. J’ai immédiatement pensé qu’il était, comme moi, un curieux en mal de sensations fortes. Il semblait jeune, et ça ne m’eût pas étonné que ce fût là sa première fois.
     La haute figure qui lui bloquait le passage vers moi était perchée sur des talons de ballerine. Des collants bruns serraient ses chevilles minces, ses mollets lisses, ses cuisses soyeuses. Une jupette plissée, tombant au-dessus des genoux khâgneux, tenait lieu d’abat-jour à ces colonnes glabres. Elle avait libéré sa chevelure du joug des chouchous pour la laisser s’emmêler aux quatre vents. Sur son épaule entraînée se maintenait en équilibre la hanse d’un sac en toile, imprimé aux couleurs de son gang.
     Son acolyte s’était posté de l’autre côté, privant leur proie de toute possibilité de fuite en aval. Je ne pouvais distinguer que la moitié inférieure de son visage, le reste s’étant retiré sous la frange ombragée d’un chapeau en feutre. Ses lèvres serraient un stylo bille comme on oserait seul le faire avec une cigarette. Il en faisait danser la pointe incandescente, qui étincelait par moment.
     Pris de panique à l’idée d’être intercepté dans ma traversée de passage piéton, je fis un pas vif en arrière et me collai contre la paroi crépie de l’immeuble d’angle. Je laissai dépasser une oreille furtive pour entendre la conversation.
     — Regarde un peu ça Timothée. Depuis Diogène de Sinope, je suis certaine qu’on n’a croisé pareil chien dans la rue.
     La voix avait la sérénité cristalline du pédagogue qui ne doute pas de son savoir.
     — À cette époque, on se promenait encore à l’Agora, reprit son compère. Aujourd’hui, voilà qu’on laisse sortir le goret. Sûr qu’il se roule dans sa crotte, mais jamais dans Socrate.
     — Tout ce que je sais, c’est qu’il ne sait rien. Tu crois qu’il nous entend ? Tu as vu ses yeux ? Son intelligence doit être restée coincée dans le monde des Idées !
     Son complice semblait prendre son inspiration en tétant le plastique de son stylo. Il le retira de doigts sûrs pour déverser la fumée de son discours.
     — Il est tombé au fin fond de la caverne de Platon, et ne doit voir que les ombres projetées par son écran d’iPhone. Si c’est pas triste d’en arriver là…
     — Avoir pitié de son ennemi, c’est être sans pitié pour soi-même Timothée, comme le disait Francis Bacon. D’ailleurs, à voir son ventre, Bacon, je le lis, et lui, il le mange.
     Un ricanement siffla par le trou du bouchon.
     — Ha, bien trouvé Anne-Laure ! Il doit se goinfrer de chips Vico, mais pas Jean-Baptiste !
     — Heureusement que cet homme-ci n’est pas la mesure de toute chose, comme le voulait Protagoras. Autrement, on aurait du mal à soulever nos pieds !
     Le timbre posé de la fille se tourna au visage de leur sujet d’étude.
     — Qu’en penses-tu ? On parle français pour toi ? Vico, ça te dit quelque chose, au moins ? « Ce que la poésie fait de plus sublime, c’est de donner aux choses insensées sens et passions ». Non, tu ne comprends pas, je vois bien. Tu en manques clairement, toi, de poésie. Tu restes insensé. Je ne sais pas s’il y a un Surmoi, mais il n’y a rien sous toi, ça, je puis l’affirmer.
     — « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté » écrivait Nietzsche. Avec un type comme ça, plus proche du Néant que de l’Être, ce n’est pas très compliqué !
     Les munitions étaient lâchées à toute vitesse. La capuche de la victime menaçait de tomber à chacun des coups.
     — Dire que, pour Aristote, la nature ne fait rien en vain… Devant ce phénomène, on peut s’interroger tout de même. Qu’a-t-elle voulu faire ?
     — Nous rassurer ?
     — Hé, c’est sûrement cela ! Et comme l’art est imitation de la nature, avec lui, les nazes du dessin ont toute leur chance.
     — C’est vrai que le beau, comme l’a décrit Kant, plaît immédiatement, en dehors de tout intérêt. Lui, il m’a déplu tout de suite. Et comme le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont, avec un énergumène pareil, on pourrait bâtir une vaste théorie !
     — En voilà une idée ! Autant j’agis toujours de telle sorte à traiter l’humanité comme une fin, autant, lui, il n’est pas très fin. Alors pourquoi ne pas s’en servir ? C’est vrai quoi, puisque les périodes de félicité sont des pages blanches dans l’histoire du monde, noircissons-les avec ce genre de types.
     — Et sa tenue, tu as vu un peu sa tenue ? Nous commentons l’« Éthique », il les porte.
     — Cet homme est un animal pour les tiques.
     — Si des gens comme lui faisaient un Dieu, ils lui donneraient des baskets Nike.
     — Il doit être persuadé que Lévi-Strauss est une marque de jeans et Foucault un présentateur télé !
     — Cet individu est à lui seul une énigme insoluble ! Un véritable paradoxe de Zénon ! Rousseau s’était trompé d’une lettre : cet homme est naturellement con.
     Depuis mon coin, la vision du torturé courbé de douleur devenait insupportable. Le déferlement de violence de ces filousophes semblait inarrêtable. Sa source principale, le gosier de cette Anne-Laure qui aurait mérité de s’appeler Sophiste, intarissable.
     — Hé, tu sais quoi ? Je suis sûre qu’il est du genre Gai Savoir, Ecce Homo sur les bords, à sniffer du Karl Popper. Descartes pensait que l’union de l’âme et du corps se faisait par la glande pinéale. Lui, il unit son corps à d’autres par le gland pinéal !
     — Non ? Alors sa vie oscille, comme un testicule, de droite à gauche, entre la souffrance du manque et l’ennui du slip ? Tu penses qu’il a « Par-delà la douleur annale » pour livre de chevet ?
     — Je doute qu’il sache lire. S’il se connaissait lui-même, il ne serait jamais venu ici.
     — J’ai une idée, on va lui faire déguster. Passe-moi ton « Essai sur l’entendement humain ».
     Les serres crochues de l’adolescente se sont enfoncées dans son sac, en extirpèrent un ouvrage de gros calibre. Elle l’a tendu à son ami. Comprenant qu’elle était proche de sa fin, leur victime rassembla ses ultimes forces pour protester d’un souffle qui me parvint plus léger qu’une brise.
     — Je pense pas que cette idée est bonne…
     — Et ta Sor ? lui lança Timothée, en même temps que le livre en pleine figure.
     La cible tomba, amorphe, joue contre le bitume.
     — Pff, triste spectacle. Je lui lance Locke, il s’écroule comme tel.
     — Ça me fait songer à la pierre qui se meut de Spinoza. Si le livre était doté d’une conscience, il se serait cru libre de lui rentrer dans l’Hegel.
     — Sans doute.
     Il se pencha sur le corps meurtri.
     — Et c’est pas la peine de pousser des « aïe » de guerre !
     — Il saigne, constata sa chef.
     — Je pense, donc j’essuie pas.
     C’en fut trop pour moi, la goutte pourpre fit déborder le vase de ma lâcheté. Mon courage s’est soudain cristallisé, une fougue aveugle me dicta d’enfourcher l’étalon de la justice. J’ai sauté de ma cachette, crié du haut de la ruelle, à l’attention des deux brutes :
     — Hey, les snobs, qui c’est qu’a remporté le championnat de Ligue 1 l’année dernière ?
     La fille s’est retournée. Elle posa sur moi ses yeux d’agneau terribles. J’étais allé trop loin déjà pour perdre contenance.
     — Qui est premier du Top 20 d’la semaine sur NRJ ?
     Je perçus le reflet de larmes de rage qui commençaient à embuer le regard des bourreaux.
     — Quelle actrice est l’héroïne d’Hunger Games ? Comment s’appellent les neveux de Donald ? Sur une manette de Xbox, y’a combien de joysticks ? Combien coûte un ticket de tro-mé ? Avec qui s’est mariée Angelina Jolie ?
     J’étais vidé, las d’avoir épuisé ma culture en un si bref instant. Je me crus perdu, à la merci de ces deux vermines avides de commettre le mal. Soudain, la brèche de leur ignorance s’est ouverte en grand. Ils ont sombré droit dedans. Leur victime, recroquevillée au sol, en a profité pour sauter sur ses jambes et s’éclipser.
     Quant à moi, je n’ai pas plus tardé à filer avec la même précipitation inquiète. J’avais peur que certains de leurs camarades me tombent dessus. J’ai pu sortir, rentrer chez moi. Pour me laver le cerveau de toute cette violence accumulée, j’ai ouvert un Coca et me suis vautré sur mon sofa devant TF1.
 
 
 

     Bonjour à tous,

     Le numéro 7 de la NrC, Nouvelle revue Centralienne, est sorti il y a quelques semaines avec pour thème « Hasard ». La nouvelle Caractères bien encrés figure parmi ses pages !
     Si vous souhaitez recevoir un exemplaire, contactez-moi, nous nous arrangerons. Merci encore à la NrC pour cette deuxième publication.

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     Sur la plage, les empreintes d’orteils nus de deux hommes s’éloignent de la polis.
     Les plus proches du continent demeurent légères, pourraient être l’œuvre du vent. C’est qu’il ne reste sur les os de l’homme mûr qui les a creusées guère plus que la peau, calleuse d’avoir tant voyagé. En apercevant dans le flou lointain de la chaleur les plis bouffants de son chiton azur aux bras et aux jambes, on pourrait croire à trois squelettes d’oursin baignant dans le ciel déteint. La figure qui en émerge porte pour casque des cheveux aplatis, une barbe symétrique dont les dessins satinés évoquent les courbes indolentes de goémons échoués. L’ouverture au front laisse paraître des rides prononcées, abîmes creusés au gré des expériences. Elles tiennent lieu de fronton à une paire d’yeux aussi sombres que la toison qui les cerne, deux cénotes au fond desquelles ne cesse de briller une étincelle de malice, comme une pièce d’argent égarée dans leur profondeur. Un bâton accompagne leur lente progression.
     Le second flâneur est forcé de calquer ses pas sur le même rythme monotone. Le lin de sa tunique ocre tombe au-dessus de ses genoux, expose ses mollets replets aux caresses réconfortantes du soleil. Une barbe dense, vaporeuse, s’érige droite sur ses joues et son menton. Pétrifiée en un récif effrayant, ses doigts écartés en ratissent régulièrement les pointes pour s’assurer qu’elles restent acerbes. Sa chevelure perpétue depuis des années son retrait à marée basse, dévoilant au fur et à mesure un énorme galet poli par le sirocco mielleux. Ce crâne rond et lisse s’incline en phase avec le récit qu’on lui conte pour marquer son attention.
     — Lors de mon dernier séjour, j’ai exploré le sol aduste qui borde la ville. Les alentours de Naucratis sont un véritable désert. Chaque soir, je marchais jusqu’au même arbre, un acacia solitaire au tronc tortueux, avec de fines feuilles grises qui flottaient tel un nuage accroché à un mât. Un jour que le vent souffla plus fort que d’habitude, je ne pus effectuer ma promenade. Le lendemain, lorsque je ressortis, je fis face à un nuage plus aéré. Je distinguai au loin, échouée au flanc d’une dune, une branche brisée, portée par la bourrasque. L’arbre n’était plus le même. Et pourtant, je savais bien qu’il s’agissait de mon acacia, celui qui marquait la fin de mon parcours. Je gardai cela en tête sur le chemin du retour, et m’endormis avec cette pensée. Elle me réveilla dès l’aube. Mu par cette obsession nouvelle, je me pressai jusqu’au pied de l’arbre. Je découvris alors que ses feuilles n’étaient pas grises, mais d’émeraude. Son tronc, doré et chaud. Il s’agissait toutefois toujours du même arbre.
     — Tout ne cesse de changer, résume Anaximandre.
     — Comment se fait-il cependant que je reconnusse mon acacia ? Dit autrement, qu’est-ce qui persiste à travers le changement ?
     Il a tourné ses paumes de mains tremblantes devant lui dans une posture de mendiant réclamant l’obole. Son disciple suit du regard la direction des doigts, cherche parmi le sable nu les racines de l’arbre. Il n’y découvre rien à lire.
     — As-tu trouvé une réponse ?
     — Le spectacle du changement est quotidien, sans que cela nous empêche de vivre, reprend son voisin. Chaque matin où je me lève, le monde d’hier n’est plus. Je n’y suis pas perdu pour autant. Voilà comment j’en ai déduit la nécessité de l’existence d’une substance qui transcende l’éphémère et le multiple.
     — Tu veux parler d’un principe premier ? Un arkhè sous-jacent au monde ?
     — Je veux parler d’une telle chose.
     Anaximandre reste coi quelques instants. La psalmodie des vagues berce son tympan gauche, et le souffle rauque de son ami son tympan droit.
     — Je te comprends. Il faut bien qu’il y ait un être immuable puisque je ne cesse de percevoir le monde Un quoiqu’il change. Cependant, cela ne me renseigne pas sur la nature de cette substance, et…
     — C’est l’eau, coupe le maître.
     — Pardon ?
     Il fait volte-face. Son compagnon s’arrête en titubant au vent.
     — C’est l’eau, et je m’en vais te l’expliquer. As-tu déjà observé comme chaque chose est humide ? L’eau est source de la vie. L’acacia le sait bien, qui la puise par ses racines et ses feuilles. L’homme périrait sans elle. La terre n’en est que le condensé. L’air, le feu, sa raréfaction. Et l’eau…
     Sa phrase reste en suspens. De la pointe de son bâton, il creuse un point plein, grave à côté : « ἀρχή = ὕδωρ ».

Schéma 1

     — … est partout. Elle nous ceint de toute part.
     Le raisonneur semble s’adresser au groupe d’enfants en amont de la plage, amusé à élever des temples de sable. Leurs constructions prennent l’allure du sanctuaire d’Apollon, à Didyme, une centaine de stades au sud.
     — On la trouve d’abord dans les nuages. C’est celle-là qui m’a rendu riche vingt années en arrière, rappelle-toi. Compte tenu de la forte pluie tombée durant la saison, il était aisé de prévoir que la récolte d’olives serait abondante. J’ai loué pour mille drachmes tous les pressoirs disponibles en Ionie. En novembre, au moment de la cueillette, j’imposai mon prix. J’ai doublé ainsi ma mise, non que j’y éprouvasse un intérêt quelconque, mais prouvant par là que la réflexion peut servir à s’enrichir. En mon cas, l’eau de pluie était devenue or.
     — D’accord, l’eau vient du ciel. Et ensuite ?
     — Ensuite, deux chemins s’offrent à elle. Elle peut former un ru, qui grossit en ruisseau, s’accroît en rivière et enfin en fleuve. Tu ignores peut-être les manœuvres que nous avons effectuées dans la guerre qui nous a opposés aux Perses. Crésus et son armée étaient arrêtés par les flots de l’Halys. Plutôt que de bâtir un pont, nous avons préféré détourner le torrent dans un canal en demi-cercle creusé en amont du camp, permettant ainsi le passage des troupes.
     — Je n’avais pas connaissance en effet de ces travaux. Quant à la deuxième voie pour l’eau ?
     — Cette histoire, tu la sais. Elle a fait de moi la risée du peuple de l’Égée à l’Euphrate. Je traversais la cité en fixant mon attention sur la Lune, songeant à la lumière solaire qui la peignait d’argent, lorsque je me suis retrouvé au fond d’un puits. Les mauvais esprits ne cessent de railler aujourd’hui mon étourderie. Je baignais jusqu’aux hanches dans l’eau de la nappe terrestre.
     — Oui, l’eau des profondeurs. Que devient-elle par la suite ?
     — La réponse…
     Une goutte de sueur glisse sur sa tempe, trace sur son passage un sillon humide.
     — … se trouve…
     Il fait face à son interlocuteur, une main plaquée dans son dos, l’autre posée sur son ventre.
     — … derrière toi.
     Après un temps de surprise, les talons d’Anaximandre s’enfoncent dans le sable pour pivoter. Il se retourne sur la mer, grandiose voile azuré agité de clapots luisants. Ses lèvres s’ouvrent d’elles-mêmes à ce spectacle qui l’a accompagné depuis le début de leur promenade. Durant près d’une minute, il laisse l’air marin envoûter ses poumons, s’imprègne des effluves de cette eau source de tout. Lorsqu’il reprend conscience de son corps, son ami a complété sa figure.

Schéma 2

     Pour préparer son explication, il brandit son bâton au ciel.
     — J’ai eu vent de tes exploits moi aussi. Tu as su éviter un tremblement de terre aux Lacédémoniens, n’est-il pas ?
     Revenu à lui, son cadet ne peut réprimer sa fierté. Ses paupières s’inclinent en une lente révérence.
     — En effet, j’avais pressenti la catastrophe. J’ai averti les habitants qu’ils feraient mieux de quitter la ville et d’abandonner leurs biens pour se réfugier dans la campagne. Le séisme a frappé. On m’a raconté que le pic du Taygète s’est décroché comme une vulgaire feuille d’arbre à l’automne.
     — T’es-tu interrogé sur la raison de ces secousses ?
     — Je ne saurais trop dire…
     — Elles viennent, je crois, du fait que la Terre flotte sur l’eau. D’après moi, la Terre est un disque aplati, que j’ai représenté ici de profil. Elle flotte comme une coquille de noix sur un océan immense, et les séismes n’en sont jamais que les ballotements par le courant, les tangages qui balancent de même nos tartanes et donnent le mal de mer aux voyageurs.
     Un petit crabe vient trotter sur les pieds du maître. Anaximandre seul le remarque, examine un temps le déplacement mécanique du crustacé. Plus intrigué encore par le silence que par la parole, l’élève finit par le briser.
     — Mais, dans ton schéma, il manque quelque chose, n’est-ce pas ? Où suis-je, où sommes-nous ? Où sont les vieillards et les enfants, les savants et les marchands, les tyrans et les esclaves ?
     La baguette s’abaisse pour forer à nouveau les grains de sable. Elle dessine trois segments supplémentaires, quelques lettres de part et d’autre, maintient sa pointe à la fin du mot « ϕάνταὓμα ».
     — Nous sommes ici.

Schéma 3

     N’en ayant plus l’utilité, il envoie son javelot de bois se noyer parmi les vagues. Dans le mouvement s’envolent aussi les perles translucides que le soleil a tirées de son front.
     — Il faut faire un saut égal, pour arriver aux représentations que l’on se donne des choses. C’est le domaine des mots et de la doxa. C’est là que se trouve mon acacia, malgré sa branche amputée, ses feuilles fragiles et son tronc protéiforme.
     — Le rapport des choses à l’eau et des images aux choses est identique ?
     — Je le pense. Dans le principe, à tout le moins.
     — Fascinant…
     Le ressac prend seul la parole. Anaximandre s’est tourné vers la mer pour réfléchir. Il ignore que, dans le même temps qu’il médite, des milliers de potentiels électriques s’échangent entre ses axones, à cause des ions de l’eau salée dans son cerveau, l’eau salée de la mer où la vie est née. Anaximandre se contente de fixer les flots qui se déchargent similairement. Ses yeux baissés croisent les spirales d’un fossile d’ammonite. Il sent l’haleine tiède de son compagnon sur sa nuque.
     — Le tournoi va bientôt commencer. Je propose de ne pas nous attarder plus longtemps.
     Ils reprennent, en sens inverse, leur marche côte à côte. Les empreintes de pieds se creusent dans la direction opposée. Seul le poinçon de la canne n’y trouve son symétrique.
     — Tout cela me fait penser, lance soudain Anaximandre, qu’il me faut apprendre à chanter. Des enfants, ce matin, alors que je poussais quelques notes, n’auraient pas ri autrement s’ils avaient entendu une hyène geindre. J’ai juré par le Styx d’embellir pour eux ma voix. J’espère au moins qu’ils accepteront de modifier l’image qu’ils ont conçue de moi…
     Son ami ricane poliment, sans tourner la tête. Il préfère maintenir son regard levé en direction des nuages, en direction de l’Empyrée et des planêtês astêres dissimulés dans sa lumière.
     Anaximandre aime mieux contempler l’interminable mer. Cette eau majestueuse, à perte de vue…
     Aucun des deux hommes ne se retourne pour voir l’écume venir lécher les tracés et les ramener avec elle dans le foyer d’Océan et Thétys, laissant sur le lieu du vestige, au bout de sa course, un simple bâton.

     Quelques années plus tard, dans l’enceinte du stade de Milet, un vieillard exhale son ultime soupir en pleine compétition de gymnastique. Réputé pour avoir déjà manqué de se briser le bassin en glissant dans un puits, une distraction nouvelle, concentrée sur les muscles des athlètes, lui fut cette fois fatale. Il mourut déshydraté. Son disciple Anaximandre avait substitué peu auparavant, pour arkhè, l’eau criminelle par l’apeiron, principe illimité de tout ce qui existe, infini où s’évapora son maître et ami.
     Plus tard encore, dans le même temps où ce récit est donné, trente-deux capuchons de stylo BIC subissent les mordillements et assauts salivaires des élèves de la classe de 4ème4 du collège public de Genlis, en Côte d’Or. Sur le tableau d’ardoise aussi poussiéreux que l’étaient autrefois les alentours de Naucratis, leur professeure de mathématiques, Madame Bredillet, tire à la craie deux droites sécantes, puis deux autres, parallèles, en travers. Elle nomme les intersections A, B, C, D et E, avant d’écrire juste à côté de la figure, au bâtonnet rouge, « Théorème de Thalès »…