Archives mensuelles : février 2016

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     Gare de Paris-Nord, Service des objets trouvés – Jeudi 25 février 2016, 16h

— Bonjour, je viens voir si, des fois, on ne vous aurait pas rapporté mon temps passé.
— Oui, vous l’avez perdu où ?
— Vous voulez dire « quand » ?
— Chaque chose en son temps, commençons par « où ».
— Par le début ?
— C’en est un bon.
— On peut dire, je pense, que ça a commencé à la clinique Sainte-Marthe, à Dijon. Il n’a pas attendu pour filer, dans une petite chambre au cinquième étage d’une HLM. Je l’ai perdu ensuite dans une maisonnette de banlieue, avant de partir l’égarer dans la franche campagne. J’en ai semé dans les rangées de bureaux de l’école primaire du village, laissé sur les tatamis verts d’un dojo flambant neuf, égrené parmi les brins d’herbe de jardins amicaux…
— Bien, bien, ça suffira. Quand était-ce ?
— Ça s’étale grosso modo du 26 juin 1993 au 23 février 2016.
— Et quand est-ce que vous l’avez vu pour la dernière fois ?
— Oh, il n’y a pas plus d’une seconde.
— Ah bon ?! Ce ne serait pas cet homme qui vient de passer que vous cherchez ?
— C’est fort peu probable. À la limite, il fait partie de mon temps perdu futur.
— Alors ne le laissez pas s’échapper !
— Vous croyez ? Je ne suis pas sûr d’avoir envie de rencontrer trop tôt ce que je vais finir par perdre de toute manière.
— C’est vous qui voyez, ne venez pas vous plaindre après qu’on fait mal notre travail. À l’heure qu’il est il doit déjà être à Enghien-les-Bains.
— J’aime autant chercher ici.
— Bon, votre description est plutôt large. Je ne vous cache pas que, dans ces circonstances, il est assez rare qu’on le retrouve. Je vais tout de même aller regarder, attendez-moi là.

— C’est long.
— Est-ce que ce ne serait pas ça, par hasard ?
— Je peux l’ouvrir ?
— Allez-y.
— Ah ça alors !
— C’est le vôtre ?
— Rien à voir. C’est une guitare dans son étui.
— Alors ce n’est pas à vous ?
— Je veux bien vous en débarrasser, mais non. Ceci dit, ça ne servirait pas à grand-chose. Dans mon temps perdu, je n’ai pas appris à en jouer.

     Gare de Paris-Nord, Service des objets trouvés – Mardi 9 août 2016, 10h

— Bonjour, je viens voir si, des fois, on ne vous aurait pas rapporté une chaussette.
— Oui, vous l’avez perdue où ?
— Selon toute vraisemblance, dans le tambour de ma machine.
— Vous l’aviez laissé sans surveillance ?
— Pas longtemps, je me suis seulement absenté pendant le lavage pour faire quelques courses. Je suis revenu avant la fin du programme. J’ai ouvert, elle n’était plus là.
— Votre machine n’était pas finie lorsque vous êtes rentré ?
— Je suis formel sur ce point.
— Et le hublot était verrouillé tout ce temps ?
— C’est absolument certain.
— Ça alors, c’est un cas exceptionnel. Vous permettez que je prenne des notes sur ce formulaire de déclaration de perte ?
— Je vous en prie.
— C’est que ça n’arrive pas tous les jours. Quand avez-vous constaté sa disparition ?
— C’était hier après-midi, vers 17 heures.
— Vous aviez de bons rapports avec la victime ?
— C’est-à-dire que, euh… Oui, enfin, je me trouve bien embêté sans elle. Je suis obligé de porter des baskets, vous vous rendez compte ? Par cette chaleur caniculaire. C’est que, vous comprenez, avec mes nus-pieds, on s’apercevrait tout de suite qu’il me manque une chaussette.
— Vous portez des chaussettes sous vos nus-pieds ?
— Bien sûr.
— C’est le bon goût que vous feriez mieux de retrouver dites donc.
— Pardon ?
— Rien, je vais voir ce que je peux faire. Vous n’auriez pas la chaussette complémentaire, par hasard, pour prendre exemple ?
— Ça ne vous avancerait pas beaucoup.
— Pourquoi ça ?
— Il me reste la chaussette gauche. Or c’est celle du pied droit que j’ai perdue.
— Ah, en effet. Dommage que ce ne soit pas l’autre. Ne bougez pas, je reviens tout de suite.

— C’est tout le stock d’Emmaüs que vous me rapportez là !
— Si on l’a, elle est ici.
— Laissez tomber. Même si je la retrouve, elle doit être imprégnée de l’odeur et je ne pourrai jamais la rattraper.
— Vous pensez que vos pieds valent mieux que les aisselles du propriétaire de ce pull-over ?
— Parfaitement. C’est bien connu, l’homme préfère le parfum de ses propres pets au Bleu de Chanel de son voisin de bus.
— Bon, si je peux me permettre un conseil, pour votre effraction de machine, passez tout de même au commissariat, niveau 1.

     Gare de Paris-Nord, Service des objets trouvés – Samedi 23 décembre 2017, 18h

— Bonsoir, je viens voir si, des fois, vous n’auriez pas retrouvé mes faux espoirs.
— Oui, vous les avez perdus où ?
— Ici même.
— Dans la gare, vous voulez dire ?
— Ici même, dans ce bureau.
— Dans ce bureau ? Ça alors, vous êtes chanceux vous. Je ne connais pas de meilleur endroit pour perdre quelque chose. À quoi ressemblaient-ils ?
— Ça a l’aspect étincelant d’un diamant translucide ou d’un matin de printemps, mais, dès qu’on s’approche, ça fuit en laissant derrière soi une odeur de poussière et un goût de sciure de bois.
— Je vois, ça doit être au rayon menuiserie alors. Ne bougez pas, je vais les chercher.

— C’est une loupe ?
— Ils ne sont pas dans la réserve. Je me suis dit que, s’ils sont encore là, on pourra les retrouver avec ça. Il y en a combien ?
— Deux. Le temps perdu à jamais et une chaussette évanouie.
— Mettez-vous sur le côté s’il vous plaît, je vais regarder. C’était dans ce coin ?
— À peu près, oui.
— Je ne vois rien, désolé.
— Ils sont trois maintenant.

     Gare de Paris-Nord, Service des objets trouvés – Mardi 11 mai 2032, 10h


— Bonjour, je… Je n’ai aucune idée de ce que je fais là, tiens.
— Hé, mais je vous reconnais ! Vous n’étiez pas venu pour une paire de faux espoirs il y a quelques années de ça ?
— Possible.
— Et la chaussette, c’était vous aussi ! Une sacrée histoire, on ne s’en lasse pas ici. La police a trouvé le coupable ?
— Je ne sais pas.
— Oui, ils sont assez discrets sur ce genre de chose. Ils préfèrent éviter que ça fasse des vagues, des fois que ça puisse donner des idées. Et pour votre temps, ça a avancé ?
— Je ne comprends pas de quoi vous parlez.
— Ah, j’ai saisi ! Mémoire. Alors ce n’est pas notre service. Il va falloir remonter, vous prenez la sortie rue Mauberge, deuxième à gauche puis gauche encore. Vous faites cent mètres et vous y êtes. Vous retiendrez ?

     Centre hospitalier Maison Blanche – Mardi 11 mai 2032, 11h

— Cher monsieur, que puis-je pour vous ?
— Blprrrph ! Ça gazouille la mouette ? Je viens voir si vous ne sauriez pas, des fois, où serait passée ma raison. Ah, ah ! Ah non, ça y ressemblait, mais c’est pas ça. On fait de ces contrefaçons, aujourd’hui… À s’y méprendre.
 
 
 

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     C’est plus fort que moi. Chaque fois qu’approche la période des roulés glacés vanille-chocolat — le public n’ayant jamais adhéré à l’impertinence du couple mangoustan-fève tonka —, de la crèche aux figurines entuniquées fixant un simili de berceau vide et ce 24 jours durant avec une expression de béatitude qui confinera à la crétinerie dans quelques semaines — lorsqu’on sera capable de doter la pâte à sel d’un cortex —, de la chaleur de l’être auprès de l’âtre cher — et scatophage dans le cas où elle s’est un soir nourrie de sa propre facture —, je me trouve obligé de m’allonger sous un sac d’oies plumées pour m’abandonner à ce trouble mêlant colique et nausée des pensées. La jalousie du sort de ce nain baignant à la vue de tous son petit Jésus en plastique dans l’écorce crémeuse de la bûchette prodiabétique n’y est pour rien dans mon tourment, seule la présence autour de la table du duvet grand-maternel me dissuadant de l’imiter. Le responsable, c’est le programmateur d’M6.
     En effet : lorsque la une n’a plus la place d’intercaler des séquences de films entre les publicités, c’est à cinq pressions de zappette que l’on peut tomber sur la chaîne qui aime si souvent diffuser dans le cadre de l’écran les mèches électrisées d’Emmett « Doc » Brown, aussi blanches que le paysage qui a revêtu son féerique manteau de neige dans un cadre de fenêtre sans intérêt puisqu’il n’y a pas à s’acquitter d’une redevance pour s’y plonger. Ces mêmes mèches qu’il lui aurait été judicieux, si vous voulez l’avis d’un homme qui n’attend pas le vôtre pour donner le sien, de jeter trente minutes, Marie-Claire en main, sous un de ces casques des salons de la capilliculture dont les Daft Punk se sont inspirés pour leur costume scénique, avant de pianoter sur le tableau de bord de sa DeLorean pimpée sans grande considération pour les générations passées dont il est allé anéantir les espoirs en leur soumettant une vision de l’avenir où des coupes aussi grotesques sont permises.
     Si le ressouvenir de cette machine, que les enfants s’évertuent à fabriquer avec du carton et les physiciens des particules élémentaires, suffit à me plonger dans une méditation douloureuse, ce n’est pas pour son aptitude à rembobiner à l’ère où la carte des Buffalo Grill se limitait aux tartares de mammouth. Ça ne m’avancerait doublement pas. La voiture à distraction avant, voilà celle qui m’importune. C’est pour mon propre futur que j’aimerais un billet sans retour, train-train quotidien grande vitesse en première, proche wagon-bar s’il vous plaît, et j’aurais tout aussi mieux dû vous causer de l’odyssée temporelle de Jacquouille la Fripouille mais je m’en suis bien gardé à cause de la rime trop aisée avec « citrouille ».
     Lové dans mon matelas comme le foie de canard l’était dans sa conserve avant que j’en fasse mon dîner, je me rappelle que la vie est un voyage dans le temps. Seulement le mien s’accomplit de seconde en seconde. Tic, une de moins, tac, une encore. Je crains que le vendeur m’ait arnaqué en me cédant une deudeuche agonisante en guise de DeLorean DMC-12 climatisée. À cette vitesse, j’ai tout le temps de contempler le paysage désertique de la finitude humaine, auquel je préférerais encore le tableau de la zone industrielle de Barbezoulles-les-trois-marais qu’un article dans le Télérama de la semaine passée rattachait aux plus belles heures du mouvement cubiste.
     Je n’ai pas peur de la mort, mais de la vie, certainement. Mon rêve, que s’évanouisse cette question qui tinte à mon esprit plus fort que les grelots des génisses aux oreilles des versants alpins : que faire de mon temps ? Yves lui-même ayant fini par rejoindre l’ombre éternelle des stèles marbrées du Père-Lachaise, est-il bien raisonnable de chercher à s’élever, avant la chute finale propre à toute blague ? Moi qui étais persuadé que les lectures accumulées de Picsou Magazine dans mon enfance avaient suffi à remplir les moindres recoins de mes cellules gliales, je me rends compte que Riri, Fifi et Loulou ne sont plus assez drôles pour masquer à mes yeux la vision de mon propre générique de fin, et qu’ils ont laissé à mon anxiété obsédée le passage.
     Pour sûr, si Europcar employait « Doc », j’aurais tôt fait de louer son tacot et d’en programmer le GPS temporel pour une minute avant mon ultime soupir. Soixante secondes pour me demander si j’ai effectué le trajet dans le bon sens compte tenu de cette écume aux lèvres et couche Pampers aux fesses. Pouf. Enfin l’on m’empaquettera telle la PlayStation du gosse et sous une même odeur de sapin, ad mortem æternam.
     Au lieu de ça, me voilà pleinement conscient de ma condamnation à errer dans le non-sens, et de la bêtise de ceux qui scandent que les blockbusters ne font pas réfléchir alors que la seule évocation d’un scénario vient de raviver la violence de mes angoisses funestes, la souffrance de mon chagrin ontologique et mon désir d’acheter un skateboard volant. J’avalerais volontiers du cyanure en sautant de la tour Montparnasse avec la corde au cou si un pari avec un ami de collège, Pierre, ne me retenait : le premier qui clamse doit inviter l’autre à dîner dans un cinq étoiles, et mon épargne actuelle ne me le permet pas.
     Puisqu’on passe notre temps à le perdre, j’ai bien essayé d’en consacrer à établir un planning pour optimiser son écoulement, seulement je n’ai su comment le remplir. Me procurer des fruits de la passion chez le primeur n’a contribué en rien à en enfanter une chez moi. J’avais négocié avec brio un violon d’Ingres vidé d’un grenier, mes voisins en ont brisé les cordes après avoir accouru devant mon garage avec une disqueuse, persuadés que je m’acharnais à vouloir sectionner un tube en acier avec une scie à bois. Un shoot de douille vaut sans doute mieux qu’un chouille de doute, mais j’ai une phobie de l’aiguillon qui doit venir de la méfiance chromosomique envers les hameçons de nos ancêtres les anchois.
     J’ai parcouru une tonne de livres, des livres de tomes dirait un englishman, sans pouvoir mettre l’œil sur le passe-temps absolu. « Bilboquet le Hobbie » proposait la perspective peu réjouissante de consacrer sa vie à lancer un anneau retenu par un cordon autour d’un index taillé dans l’esprit de la forêt. Les manuels d’histoire font la part belle à l’occupation allemande, fort distrayante au demeurant dans les années 40, mais les Germains de cette époque avaient une folie des grandeurs qui n’est pas de mon ressort. C’est dans une lettre d’Arthur Rimbaud, ce dérangé que la crise d’adolescence a tourné vers la poésie plutôt que les mini-jupes Pimkie, que je trouvai le constat poignant de mon échec : le « jeu est un autre ». Si bien que, oui, je voue une admiration sincère aux personnes capables de penser à autre chose qu’au rien, de combler le néant de l’existence par la dévotion à une quelconque activité humanisante tel le tiercé ou la course en sacs.
     Des proches ont bien fait des tentatives pour moudre mes idées noires et sans filtre. Je leur en ai fait boire de toutes les tasses.
     Au printemps passé — on n’a qu’à dire le 21 mai, pour les superstitieux qui voudront s’assurer de leur horoscope du jour de l’histoire avant d’en découvrir la suite —, ce 21 mai, donc, lendemain du 20 où des stratus cotonneux avaient étouffé l’azur du ciel, j’avais prévu de ne rien faire lorsque la sonnette vînt troubler mes plans. Je me précipitai sur la poignée d’entrée et remontai la ligne de cet index criminel pour tomber sur le buste, quelques secondes, puis le visage de ma collègue Véronique.
     — Tu es prêt ?
     J’avais complètement oublié sa prétention à tenir mon samedi après-midi occupé.
     — Une seconde.
     Le temps qu’il fallut à un homme aussi habile que moi-même pour couper le gaz, lacer ses chaussures, attraper son chapeau, ses clés et son édition originale de Guerre et paix sans la traduction au cas où elle faillirait à sa mission, et je suivais ma collègue jusqu’à son carrosse en tôle. En le contournant, je fus interloqué par la présence sur le coffre d’un sticker « Attention chien gentil », équivalent à mes yeux d’un encouragement à forcer la voiture, surtout que, en guise de toutou, je n’aperçus que la tête dodelinante d’une de ces figurines en plastique bronzant sur la plage arrière où l’on a remplacé l’épine dorsale par un ressort. Je pris place sur le siège passager, dont le rembourrage eût pu être de feuilles de tabac tant l’odeur était imprégnée.
     Ma chauffeuse eut d’ailleurs le temps de griller deux clopes et trois feux avant de s’immobiliser aux abords d’un de ces lopins de pelouse sur lequel la culture de patate serait à mes yeux préférable à la course de tout aussi patates après une baballe. Véronique ouvrit le coffre, et ce que j’avais pris pour une statuette bondit au sol en jappant tranquillement. Les Japonais font vraiment des robots épatants. La queue hypnotisante du chien-chien dans son mouvement lâche de métronome nous mena en bordure de l’enceinte de nos jeux du cirque modernes.
     Je m’étonnai tout de suite que les règles du football, aussi ancestrales que la découverte de la sphéricité de la vessie de porc, aient tant évolué depuis le mercato qui m’avait vu rejoindre le collège, où les jambes glabres remplacent dans la cour de récré les poteaux tant convoités. Les joueurs ne portaient ni short ni numéro, cavalaient à quatre pattes et se faisaient chacun accompagner d’un coach personnel pour leur aboyer après. Des hooligans avaient carrément jeté au beau milieu du terrain une rangée de javelots souples, des tunnels élastiques et des barrières à hauteur de genou. Véronique eut le tact de m’expliquer avant que je ne rebrousse chemin, de peur d’être à mon tour pris pour cible :
     — Ça s’appelle de l’agility. Le chien doit effectuer le parcours le plus vite possible. Son maître court à coté pour l’aider à franchir les obstacles dans le bon sens.
     Du bon sens, il en manquait clairement à ces gens-là, pensai-je. Malgré tout, je me laissai envoûter par les déambulations galopantes de ces athlètes à poils en tique, comme du temps des Athéniens avant que la crise les force à ne plus se découvrir. La science de mon amie me renseignait sur leurs différents centres de formation.
     — Espagnol breton.
     L’extension de la double nationalité au monde canin fut pour moi une découverte. Je me penchai sur la gamelle de l’animal pour en conclure qu’il devait être bien pleutre, incapable de choisir à quel élan indépendantiste se vouer, ses croquettes ne fleurant ni la paella ni le kouign-amann. Vint le tour d’un grand chien tendineux qui n’en fit qu’à sa tête en dépit de ses mollets musclés.
     — Lévrier. Il est bouché.
     Les concurrents défilèrent, mon radius ennuyé s’engourdissait sur la rambarde écaillée du stade. Lorsque le protégé d’une amie de Véronique boucla l’épreuve avec une élégance aérienne en quatre-vingt-trois secondes et six dixièmes à seulement quatre dixièmes du meilleur chrono, elle me suggéra de lever la main pour témoigner mon approbation à son style.
     — Le bras dort, lui répondis-je.
     Je parvins tout de même à atteindre la buvette, attiré par un tonnelet en bois échappé du cou d’un Saint-Bernard. Depuis le comptoir, je regardai défiler au pas un berger germanophone nostalgique des années 40. Je reconnus seul, à son timbre de voix, un cocker de la famille de Joe. Je m’amusai du slalom rampé d’une serpillière-bichon-maltaise, qui pourrait être ce à quoi finira par ressembler Emmett « Doc » Brown s’il persiste dans son refus à suivre mes conseils. J’éprouvai à la longue un certain malaise à voir ces boules pileuses si agiles alors qu’une flemmite m’empêchait d’atteindre mes orteils sans plier les genoux depuis ma prime jeunesse, retrouvai mon assurance en songeant que le plus fort reste celui capable de donner des coups de pompe dans le derrière de l’autre et que les cordonniers n’ont pas encore ouvert leur marché aux canidés. Pour sublimer l’absurde du concours, un mâtin baveux s’élança le dernier sous les rayons crépusculaires d’un soleil qui n’avait pas eu ma patience pénélopéenne.
     Un braque de Weimar vola le premier prix et la médaille en chocolat se fondit sur son pelage. Véronique fut disqualifiée au contrôle antidopage, son chiwawaf s’étant fourré dans des pâquerettes sur lesquelles j’avais plus tôt uriné les reliquats de mon paracétamol pris le matin même, ce 21 mai où je m’étais levé avec une fièvre de chien. Autant vous dire que l’ambiance fut tendue au bureau. Je fis le mort quelques mois, pénitence qui me valut la peine immense de ne plus être invité à un nouveau concours d’agilité canine.
     Après coup, je me dis que ce n’est pas si bête, de se tourner vers les bêtes. L’abus d’intelligence est mauvais pour la santé. L’animal ne se pose pas plus de questions qu’un chroniqueur D8, et s’évite par-là bien des supplices. Si l’homme fulmine en voyant passer le temps, la vache rumine en regardant passer le train.
     Certains vont plus loin encore, les boxeurs, par exemple. Le combat de vie d’un boxeur consiste à la finir en légume, et poing par poing il se rapproche de son idéal végétatif. Les paras s’inspirent des aigrettes de pissenlit, même s’ils n’arrivent pas encore à reproduire la tendre sensation de chatouille lorsqu’ils nous retombent sur l’arête nasale. Quant à tous ces vacanciers qui se précipitent sur les plages méditerranéennes l’été pour s’exposer au soleil et plonger entre les vagues souillées par bien d’autres choses que du sel lorsqu’ils sont sur le point de devenir eux-mêmes liquide, n’est-ce pas finalement un désir ontologique de rejoindre la famille bénie des hélianthes ? L’être humain étale ses peines, le végétal s’égraine.
     Tiens, même, puisque l’eau peut devenir minérale sous couvert d’une étiquette « Evian », pourquoi pas l’homme ? Me voilà à reparler de ce vieux farceur de Pierre — et vous ne croyez pas si bien lire.
     Nous passions tous les deux un week-end de vie noble dans un bourg mignon au cœur des vignobles bourguignons. L’idée originale était de ramollir nos cervelets dans les effluves tanniques à la façon du pruneau solitaire noyé dans son flacon de goutte. En psychopathes lucides qui investiguent sur leurs victimes futures, nous prîmes le temps de fouler les sillons viticoles où je m’extasiai du profil charnu de ces grappes de pinot noir dont la sève flatterait bientôt nos gosiers. Le soleil bombait le torse de jalousie et nous fustigeait de ses rayons caniculaires. Est-ce le poids de la chaleur qui fit courber l’échine à mon ami ? Toujours est-il qu’il semblait accorder aux mottes de terre retournées l’admiration que je vouais aux fruits divins. Il s’arrêta soudain, hypnotisé par les stries spiralées d’un fossile d’ammonite. Il se baissa pour remplir sa poche de jean de cette preuve d’une époque révolue où de gros escargots venaient picorer du raisin, avant même l’arrivée des pesticides. Cette première ascension de côte troisième catégorie suffit à ne me donner plus envie que de me cacher dans les ombrages tièdes du bosquet en contre-haut, mais mon ami resta à parcourir les sentiers de long en large à la recherche de nouvelles roches ciselées. Il bronza tant que ce jour reste en mon esprit marqué d’un Pierre noir.
     Au lieu d’aligner ensemble les récipients translucides de silice évidés, mon ami passa la soirée dans notre chambre de gîte à contempler ses cailloux opaques. Une semaine plus tard, en entrant dans son salon, j’éprouvai la satisfaction de ne pas avoir payé de ticket pour un musée qui m’était de moins d’intérêt qu’un prêt à 0 % sans astérisque. Sa récente collection était étiquetée sous les feux de projecteurs faisant reluire des éclats de quartz rose ou de fluorine et me demander si je pourrais obtenir le même cristal en laissant durcir une noix de pâte dentifrice.
     Je parvins à le convaincre de rejoindre le monde extérieur où les caillasses de toute espèce s’épanouissent, et me trouvai rapidement irrité par un raclement sur le trottoir, derrière nous. Pierre tirait en laisse un roc aigri, en lequel ma fraîche expertise reconnut une andésite antillaise.
     — Qu’est-ce que tu fais ? eus-je l’amicale bonté de lui demander tout en réfléchissant à la manière de joindre un psychiatre.
     — C’est ma pierre de compagnie créole. Tous les avantages d’une femme ou d’un chien sans les poils et les cris. Je lui ai appris des tours, regarde. Saute ! Saute !
     Le caillou avait manifestement perdu l’ouïe comme mon ami la raison. Je décidai de ne pas troubler sa démence rocailleuse, voyant mon invitation au cinq étoiles se rapprocher.
     La fois suivante, je tombai sur lui tout à fait par hasard à la terrasse d’un café. Les deux mojitos sur la table m’apparurent peu sérieux à l’âge de Pierre. Était posé à côté un silex finement taillé. Pierre me l’introduisit, en paroles, j’entends.
     — Je te présente ma compagne. J’ai tout de suite ressenti l’étincelle en la voyant, et la flamme de notre amour brûle depuis ce jour. Je l’ai demandée en mariage à ses parents hier, avec un beau discours. « Je suis Pierre et à côté de cette pierre je m’assiérai dans l’église ». Pas mal, non ? Je comptais te l’annoncer bientôt. Tu accepterais d’être mon témoin ?
     Je veux bien reconnaître qu’il n’est pas un galet, mais je me joignis à leur apéritif mentholé pour comprendre comment cette relique préhistorique avait su voler le cœur de Pierre. Lequel est le plus fou, de l’adulte qui embrasse un rocher ou de l’ami qui acquiesce sans broncher ? Je dois dire que je trouvai fort amusante la perspective d’assister aux premières loges à leur union.
     Ils n’ont pas été longs à organiser la cérémonie. Les murs de la nef communièrent avec la mariée parée de faux cils et d’une coupe Yves Rocher. Mon ami lui tendit une alliance toute simple, le devis du bijoutier pour une femme précieuse au chas ayant dépassé son budget. Au dîner, je fus placé entre une opale et un lapis-lazuli qui passèrent la soirée sur la piste à danser le rock. Un cailloutis aux noyaux de cerise tint lieu de pierre montée. Les mariés découvrirent leur cadeau : deux semaines de road trip au Liban. Ils s’y trouvent au moment même où je m’égare. Pierre, qui roule, amasse le houmous. Quant à moi, chaque fois que je croise les regards dociles de mon gravier, je ne peux m’empêcher de songer à cette union des éléments qui me laisse de marbre. Ce marbre poli et froid de l’ultime édredon qui nous bordera tous…
     Eh merde ! J’avais réussi à me passionner pour les passions des autres durant treize minutes trente-deux secondes, à oublier les crocs sardoniques de cette faucheuse et son croc-en-jambe fatal qui nous livrera au croque-mort pour être servi en croque-monsieur aux asticots. Voilà que ça revient, il ne me reste plus qu’à rallumer M6. Ils passent Davy Crockett. Le trapu trappeur n’apparaît trop tracassé par sa traque, moins que moi par les « r » de cette phrase. Le port d’une toque en poils de loutre suffit-il à se préserver des pensées parasites et garder au chaud ses visions réconfortantes ? Je sors. Je connais un magasin qui vend des chapkas.
 
 
 

     Bonjour à tous,

     Vous reconnaissez l’illustration ? GPS, donc je suis fait la une du numéro 76 de la revue littéraire Les Hésitations d’une Mouche !
     Un grand merci à toute l’équipe des tergiversations diptériennes !

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     C’est plus fort que moi. Chaque fois que mes croissants de lunule éclaircis par une carence en magnésium chronique disparaissent dans le moelleux mordoré de cette œuvre architecturale écologico-contemporaine à deux étages qu’est le Big Mac, je ne peux m’empêcher de lever le coude des grumeaux gisants d’une frite écrasée et tirer ma révérence pour lui mirer le trou de balle. Le blanc d’œil du cyclope m’y observe avec son indifférence à faire pâlir une brique de lait demi-écrémé.
     Une vile légende des gens des villes veut qu’il s’agisse de la stèle marbrée — car d’une consistance proche, pour peu d’être manchot, de celle du Savane papy Brossard — d’un anti-vomitif encapsulé, un laxatif à rebours qui rappelle à la niche ce qui demande à fuguer. Ainsi le poinçon mi-cuit tiendrait lieu de cache-misère à un antidote bienvenu contre ce fâche-viscères génétiquement modifié pour ressembler à une galette de bœuf post-chaîne-du-froid-par-trois-fois-bafouée. Un providentiel chewing-gum en pâte à pain bouchant le cul du sandwich pour que son joyau ne roule pas à l’air libre, où il pourrait donner à des voisins trop affairés à la construction de leur jouet Happy Meal l’idée de se lancer dans une archaïque partie de billes.
     Selon une rencontre de comptoir m’ayant juré par le sang du Christ dans son verre à ballon avoir travaillé trois mois comme technicien sur le plateau d’Hanouna, et donc s’y connaître en anti-vomitif, l’estampille mal bronzée résulterait directement de la dissolution du colorant qui enrobe la gélule. Le reste de l’arc-en-ciel, de l’éclat ensoleillé des coins de tranches de fromage fondu au reflet émeraude des rondelles de cornichons, est si enthousiasmant que l’on peut pardonner cette bavure au cuistot en toque-visière.
     Ben voyons, voilà ma feuille de salade qui veut se faire la malle.
     Maintenant, et si vous en avez plus quelque chose à faire de mon opinion que Madame Feyard, ma voisine d’en face, qui continue de répandre les excréments de son court sur pattes brushingé sur les trottoirs malgré que je trouve ça dégueulasse, je ne crois pas que le clown à chaussettes rayées ait besoin de glisser une fève dans sa préparation pour sceller sa camaraderie avec l’industrie chimique et retourner se planter à l’entrée de ses restaurants avec sa bouche en forme de potatoe et le sentiment du devoir accompli. Aux armes citoyens ! Des lunettes double-vitrage, une encyclopédie de bactériologie, et l’on comprend pourquoi les moisissures les moins regardantes rechignent à donner un coup de crocs à ce produit d’une recette apparentée à l’ordonnance d’un cancéreux en phase terminale, et qu’une lacune de notre vocabulaire oblige à appeler « nourriture ». Aussi croyez-moi si je vous dis que les E170 à 930 ne sont pas plus des extraits du compte-rendu de la finale des mondiaux de bataille navale 82 à Brive-la-Gaillarde que la sentence « Monooléate de polyoxyéthylène de sorbitane » n’est le nom d’un descendant de l’aristocratie séculaire, arthritique précoce du poignet à force de remplir des formulaires.
     Ça dégouline partout, mince.
     Il faut reconnaître dans cette alliance entre l’alimentaire et la science un coup de génie des deux firmes pour rentabiliser ce plaisir masochiste de l’homme à avaler ce que son corps cherche à lui faire régurgiter presto. Toute l’ambivalence de notre noble espèce n’atteint-elle pas son paroxysme au-dessus du plateau nappé du « M » jaune en papier ? La clé de son salut ne se trouve-t-elle pas finalement dans l’utilisation de ces prodiges synthétisés en laboratoire, qui évitent le goût contrariant de la marée de gerbe ravalée et permet que chacun y soit gagnant, apportant de surcroît, par ce cycle vertueux, la preuve de l’existence du mouvement perpétuel ?
     Il faut dire que c’est sacrément bon, un hamburger.
     J’ai de la sauce plein les doigts. Je me lèche les phalanges, une seconde.
     Hm, il n’y a pas besoin d’en appeler aux multinationales pour comprendre que le capital est le témoin des mariages les plus prolifiques. Les exemples sont légion dans le monde plus physique des particuliers, où l’ami n’a pas à se vaporiser dans la mie.
     Je pense à ce vieux pote du collège, Bouby, dont j’ai croisé par hasard la face débarrassée de ses boutons d’acné il n’y a pas plus de deux semaines. J’avais su par des tiers qu’après avoir été un chômeur de plus il s’était reconverti chauffeur de bus, si bien que je me suis trouvé estomaqué lorsque, répondant à son invitation, je découvris rangée sur le sofa une poupée articulée, avec pommettes en botox et poitrine en silicone, au milieu d’un loft aussi volumineux que les cars à deux niveaux dans lesquels il emmène des classes vertes apprendre à respecter la nature quelques centaines de kilomètres plus loin. Mon ami, qui, en cours de maths avec Madame Tabite, n’aimait rien tant que les calembours potaches, se gaussa de mon ahurissement.
     — Pas mal, hein ?
     Je dois confesser que la mise en regard d’un original de Kandinsky sur le mur de gauche avec le tirage grandeur nature d’un poster FHM sur le pan opposé était osé, mais ma once d’éducation m’amena à ne voir dans le premier jamais que la déconstruction du second, et de là me demander laquelle de ces représentations était la plus obscène. J’acceptai la litote.
     — Pas mal oui. Comment tu fais ?
     — Je conduis des bus ! me lança-t-il du tac au tac, comme s’il m’avait attendu pour éternuer sa réplique.
     Je voulais bien croire que la perspective de voir la Croisette disparaître sous l’écume pleine de l’urine des vacanciers Néerlandais et pas que incite les Français à se serrer dans les transports, mais, de là à adouber les chauffeurs de bus millionnaires, il y avait un gouffre qui me dépassait. Je laissai mes sourcils le dire pour moi.
     — Tu veux que je te montre ?
     La curiosité est un vilain défaut, mais la cupidité permet d’en apprendre beaucoup sur le monde. Bouby jeta sur ses épaules un manteau à col en peau de fourrure. L’idée de visiter un entrepôt banlieusard ne me réjouissait guère, mais l’homme renâcle rarement à mettre ses mains dans le pétrole s’il sent qu’il peut en tirer quelque chose.
     Mes doigts sont si gras que j’en déchire la serviette.
     Donc j’embarquai dans la BM de Bouby, direction l’avenue Montaigne où j’ignorais que les bijoutiers réservassent des places de parking où ranger des autobus. Nous en trouvâmes nous-mêmes une entre deux véhicules de caste similaire, et je me laissai guider jusqu’à la porte dernier cri d’une clinique. Nous suivîmes les flèches du service rhinoplastie jusqu’à ce qu’elles disparaissent, signe que nous étions arrivés. Je fus d’abord persuadé que le secrétariat offrait un portail vers le rayon parfumerie des galeries Lafayette tant s’étirait dans le couloir une file de Chinois. Hommes, femmes, enfants, rouleaux de printemps, ils avaient en commun leur ligne de nez brisée, à croire que Dieu s’était lui-même bridé les yeux pour dessiner sans règle l’arête nasale des gens de cette partie du monde. Je constatai au passage, avec émerveillement, les progrès technologiques accomplis ces dernières années, les tickets numérotés du boucher d’hypermarché s’étant vus remplacés par des écrans tactiles que les propriétaires se jetaient tour à tour sous l’œil.
     Je me grattai la tête par trois fois. Comment le praticien du lieu pouvait-il tirer son épingle marketing du jeu des néons urbains qui, on le sait tous, font la nuit concurrence au soleil dans les métropoles de l’Empire dont on comprend mieux pourquoi on le dit « Céleste » ? Pourquoi Bouby restait-il planqué en haut des escaliers alors que les scalpels ne risquaient pas de lui écorcher malencontreusement les naseaux s’il me rejoignait dans le couloir ? Et puis parce que ça me démangeait, aussi.
     — Faut pas qu’on me voie, me murmura une voix depuis les marches, en laquelle je reconnus le coup de glotte de mon ami oublié qui l’était redevenu dès lors que j’étais entré dans son appartement.
     — Pourquoi ça ?
     — C’est d’anciens clients.
     Le lien n’était toujours pas clair à mes yeux, mais je n’excluais pas d’être ou myope ou con.
     Eh merde, j’ai fini mon coca.
     En l’absence de tableau Velleda, Bouby entreprit de dessiner dans l’air le schéma de sa combine. Il se servait des panneaux triangulaires — ses pouces et index joints en imitèrent la forme à s’y méprendre — sur lesquels des bichettes bondissent plus haut que des hippotragues sous stéroïdes — sa main droite mima fort bien le saut — et aussi fréquents que les bornes kilométriques sur la route battue par les touristes asiatiques — il tira sur ses paupières, classique — qui relie le Mont-Saint-Michel à la Dame de Fer pour justifier de rotations intempestives de la cheville — son poignet abattit sa main tendue à plusieurs reprises — sur la pédale du milieu. Après digestion, voici ce que je compris : il pilait à tout va au volant de son van et le tarin des mandarins venait s’emplâtrer dans le siège de devant. Au lieu de les libérer aux abords du champ de Mars, il allongeait le retour des côtes normandes jusqu’aux portes de la salle d’opération du Docter Mouget, rhinoplasticien débordé, donc, et altruiste, puisqu’il offrait non seulement un couloir d’attente avec le calme nécessaire pour se montrer les uns aux autres des photos du monticule terraqué qui porte le même nom que les galettes sucrées, mais aussi 30 % de sa marge à Bouby. Une infime partie disparaissait dans les frais de nettoyage pour retirer le fard à paupières asiatiques décalcomanié sur la moquette de ses sièges de bus, et le reste payait le luxe d’une callipyge dont je ne suis pas certain qu’elle y pige grand-chose, d’une toile abstraite de FHM et d’un nu Kandinsky, et la stupéfaction de sa vieille branche du collège.
     Il faut dire que c’est sacrément mignon, le Mont-Saint-Michel.
     Ultime bouchée, laissez-moi le temps de mâcher, j’ai plus de coca pour aider à descendre.
     Mwen mwême temps, ces associations-là valent mieux que celles qui spéculent sur la mort de son prochain.
     En vacances dans l’Allier l’été dernier, je m’ennuyais tellement, et je l’avais bien cherché, que j’ai pris un billet pour une course de fun-cars. Il s’est avéré qu’il y avait en ville, ce même après-midi, une démonstration de danse country en plein air, mais la vie est parfois affaire de dilemmes cruels et l’on ne peut pas être à la fois au four et à Moulins.
     Je m’installai aussi confortablement qu’il l’est possible sur des gradins où les têtes de clous sortent autant des bancs que des carottes mûres de terre, et attendis l’entrée des taureaux motorisés. Un sacré spectacle ! Les Majorettes sous hormones de croissance se couraient plus après que vers la ligne d’arrivée, se tamponnaient en de gais carambolages multicolores, et je mêlai mes cris extasiés à ceux de la foule pour concurrencer les éclats de tonnerre de la tôle qui s’entrechoque. Je suivis l’envol prodigieux d’une voiture aussi verte qu’un beurre est demi-sel et son atterrissage mal maîtrisé — mais ce n’était pas évident avec les roues en l’air — dans les encarts publicitaires. Entre un panneau de la boucherie Michaud et une pancarte d’un concessionnaire Renault, tout comme je me trouvais moi-même entre un marcel blanc suintant et les cheveux soyeux et ennuyés d’une compagne contrainte, le logo d’une compagnie de pompes funèbres se pâmait de joie devant — à peu de chose près « dessous » — le spectacle. J’ai hurlé encore, mais d’effroi, en imaginant le ricanement glacé des mains frottées du croquemort à l’approche de la besogne, le transfert des corps des victimes collatérales de ceux qui auraient envie de prolonger un peu la course sur la nationale avoisinante, de l’habitacle écrasé de leur voiture à leur demeure finale en sapin foncé. Ce jour-là, j’ai attendu que tout le monde ait quitté sa place de parking pour sortir. Parce qu’autant en piquant du nez hâtivement on se fait une paire de bosses, autant en pilant du pied tardivement on se fait le père d’un gosse.
     Il faut dire que c’est sacrément rigolo, les courses de fun-cars.
     Beurp. Eh oui, le nerf de la guerre, c’est celui de bœuf, ce n’est pas le sous-locataire d’un 4 mètres carré à Guantanamo qui mettrait ma parole en doute. Et le nerf de la paix, c’est l’argent. Il a le mérite de sociabiliser les relations, adoucir les tensions et cimenter la société. Je n’ose pas imaginer comment les penchants naturels d’un trader à violenter ceux qui sont moins habiles que lui à manipuler les chiffres s’exprimeraient si le cours du dollar ne l’assujettissait pas à sa mosaïque d’écrans. L’argent, le lucratif, meilleur agent éducatif.
     Beurp. Décidément l’E405 ne fait que gazéifier les reflux liquides. Je vais rester encore un peu. Le cuir huileux de la banquette ne m’est pas désagréable.
     Enfin, les arrangements financiers ne se font pas toujours au détriment des pauvres hères au drôle d’air que nous sommes, ne nous hâtons pas de conclure.
     J’ai en tête cet article du 20 minutes que j’ai parcouru en 3 l’autre matin dans la 13. Le récit de l’idée folle d’un certain Paul Buissonière qui, si vous voulez l’avis d’un homme qui en a d’autres sur la manière de rendre les trottoirs de son quartier propres, mériterait bien le prix Nobel de la démocratie représentative, qui n’existe pas encore mais le devrait, ne serait-ce que pour récompenser cette noble personne, si vous voulez l’avis d’un homme qui mériterait lui le prix Nobel de la chaussée débarrassée des crottes de la boule poilue de Madame Feyard. Paul Buissonière est PDG d’une entreprise de confection de tissus dans l’Allier. La spécialité de l’usine est le velours, uniquement le rouge, puisque c’est la couleur sur lesquelles les fesses des gens cultivés aiment s’asseoir, celle que les yeux associés à ces paires de fesses préfèrent voir se clore sur` scène au terme d’un opéra, celle enfin que le peuple hispanique, ces individus avec de la corne au derrière à force de se le faire piquer par celles des taureaux, réclame pour ses capes à exciter l’animal.
     Pour promouvoir son étoffe pelucheuse, Paul Buissonière contacta le député de sa circonscription, dans cette région qui décidément ne cesse de me surprendre, un encravaté avec un record de parole d’une heure et trente-huit minutes sans qu’on la lui coupe, qui brasse si élégamment l’air avec ses mains que j’aurais plutôt eu l’idée, eussé-je été à la place de Monsieur Buissonière, de lui glisser une cuve à bière sous le coude. Mais l’estimable patron, qui n’a pas mon expérience d’ouvrier, lui céda au lieu de ça des parts au capital de son entreprise, qui remplissent moins le ventre mais plus le portefeuille qu’un équivalent en galette des Rois.
     Le don charitable eut non seulement pour effet la démission de Monsieur le député de son club d’aquaponey, dont les entraînements tombaient inopportunément sur les créneaux de séance plénière à l’Assemblée, où il vint désormais tortiller frénétiquement de l’arrière-train à en faire pâlir son fauteuil, mais également le décuplement de son énergie à élaborer de nouveaux projets de loi tel que l’accès gratuit aux théâtres, cinémas et opéras. Son rapport numéro 3179 notamment, dont je suis allé me délecter immédiatement après avoir fini la lecture de l’article, prévoit de remplacer au répertoire de l’Opéra de Paris les pièces de Mozart, dont une large partie de l’œuvre a été écrite alors qu’il était prépubère et donc bien incapable de répondre aux attentes du cadre ou de la ménagère, par des adaptations de la Guerre des étoiles comme la Mazurka fantôme, ou du Seigneur des Anneaux, avec la Communauté de l’oratorio. L’étude de faisabilité concernant la confection de sabres laser a d’ores et déjà été confiée à l’entreprise de Paul Buissonière, qui n’y connaît rien en jedis et moins encore en lumière, mais dont les actions sont en hausse.
     Apeuré par son excès de zèle, ses petits camarades de part et d’autre, car Monsieur le député de la deuxième circonscription de l’Allier avait choisi le centre comme lieu de vie mais aussi convictions politiques afin de se laisser le champ de soutenir qui bon lui semblait, se demandèrent quel genre nouveau d’amphétamines lui permettait d’être si efficace. Sous la moustache du député Bové, des cris d’indignation s’élevaient déjà, lorsque Paul Buissonière proposa à l’hémicycle des parts de son immense gâteau industriel. Ce fut la première fois qu’on obtint en ce lieu consensus unanime, et il n’est pas étonnant que ça ait donné aux enfants du pays l’envie de faire les Paul Buissonière.
     Du jour au lendemain et par un effet du destin pour le moins invraisemblable, les grippes, embouteillages et pannes de téléphone ont disparu de l’agenda des députés, qui pointent désormais aux aurores et ne s’en vont qu’après le soleil en personne. Ils ont cessé le pianotage sur iPad, en lequel les mauvais esprits ne voyaient qu’une manière comme une autre de taper sur les bonnes pommes, et se sont approprié une curieuse mode pour les pantalons avec clous au fessier et blouson à piquants dans le dos. Les plus à l’ouest eux-mêmes s’en accommodent, affirmant leurs opinions dans le port de nus-pieds, où leurs collègues à l’extrême opposé préfèrent les rangers. Certes, la parure des fauteuils doit être changée tous les trois jours, mais jamais pays n’a connu autant de réformes de grand progrès. Je vous avoue que je ne tiens guère en place depuis que j’ai récupéré mon billet pour le Cantique des clones après avoir été numéro 618 922 sur liste d’attente. Le taux de chômage a tourné au négatif en Allier, où Paul Buissonière s’est vu obligé d’embaucher enfants, retraités et femmes pour satisfaire au mieux l’intérêt général.
     Il faut dire que c’est sacrément commode, l’intérêt général.
     Oulah ! Je découvre en même temps que vous les vertus méditatives des produits dont je supposais qu’ils n’avaient effet que sur les intestins. C’était quoi, cette rêverie idiote ? Des députés qui deviendraient responsables alors qu’ils sont déjà riches, allons bon. On n’en demande pas tant. Du pain et des jeux ! Pour gavage, nous avons cet excellent bun au troufion blême et, pour nous égayer, il n’est nul besoin de remplir le chapiteau Brongniart.
     Ceci dit, des lois vraiment innovantes pourraient enfin voir le jour. Peut-être que le caniche de Madame Feyard n’oserait plus salir les trottoirs s’ils étaient recouverts du même tapis rouge qu’à Cannes, où il est foulé par certaines des actrices qui ont imité sa coupe de cheveux. 20 minutes pourrait céder des actions pour instaurer une taxe sur le volume sonore au-delà de 60 décibels dans le RER, et l’on pourrait enfin lire son horoscope sans être dérangé par les soliloques à mauvaise haleine des mendiants. Et puis Colgate, tiens, pour une prime au sourire. D’ailleurs, soyons précurseurs : si j’ai pu déclencher à un quelconque moment une contraction de vos zygomatiques, merci de glisser 1 euro dans la fente. C’est que je reprendrais bien un cheese.
 
 
 

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     Croyez-le ou non, il n’y a rien d’évident à tenir un stylo entre une pince de homard. J’ai déjà cassé deux BIC rien qu’à essayer de les attraper. Mais je me trouve obligé de vous exposer par cette main les résultats de mon enquête sur les malfaiteurs responsables de ma malformation.

FATIMA

     À la vue des épaules voûtées de Fatima, ses lèvres graciles et ses yeux du vert conservé de l’enfance, impossible d’imaginer qu’elle allait devenir l’instigatrice du réseau clandestin le plus ambitieux du siècle.
     Le Paris de Jacques Dutronc ne s’éveillait pas encore lorsque le carillon de son Samsung résonnait. Ses orteils se lovaient dans la chaleur de ses pantoufles pour l’emporter vers la cuisine. Elle ne se souciait plus de vérifier si son mari ronflait ou non dans la chambre d’à côté. Elle avait déjà la réponse, pour n’avoir pas fermé les yeux plus d’une heure d’affilée, s’abandonnant dans ce court intervalle à un sommeil aussi léger que le vitrage de l’appartement. Le cocorico électronique n’annonçait pas tant un jour nouveau qu’un repère fixe dans le cycle harassant du quotidien de Fatima. Ses cernes avaient renoncé à tenir le compte des tours de cadran sans repos ou presque, avaient creusé ses joues de leur profondeur maximale.
     Les effluves de thé vert lui faisaient l’effet stimulant d’un hammam en même temps qu’ils servaient à ramollir deux tartines du pain de la veille. Dehors, Aulnay-sous-Bois dormait. Quelques phares jetaient de temps à autre leur lumière aux pieds des tours, éclairaient le chemin des travailleurs nocturnes en quête d’une place pour la journée, ou bien de la main d’œuvre matinale en partance. Fatima prenait soin de dissimuler la moindre de ses mèches de cheveux sous la double épaisseur d’un voile en satin et d’accorder les tons de ses vêtements sous le grésillement musical de l’ampoule de sa chambre, tout en sachant qu’ils seraient bientôt recouverts par sa blouse de travail. Sa blouse couleur Méditerranée, comme sa ligne de RER.
     Aligner trois réflexions dans le wagon cahoté et surpeuplé du RER B relevait du prodige de concentration. Les idées devaient rester à quai. Elle avait pourtant fait des efforts, dans les premières semaines, pour que le Navigo de son imagination ne se restreigne à aucune zone. Elle avait pris la peine de s’étonner des teints de peau invariablement mats reflétés par les vitres en plexi griffonnées ; de ces co-voyageurs hagards, qui avaient parfois quitté à bord d’une embarcation comble le soleil de leur enfance pour venir se serrer ici entre le brouillard glacé et une horde de compatriotes auxquels ils n’avaient plus la force d’adresser la parole ; de la mission commune qui les attendait tous, celle de débarrasser les bureaux des immeubles haussmanniens de leurs tasses de café oubliées et leurs auréoles de marc imprimées pour que les nés-Français y pianotent dans la propreté…
     Le long dragon mécanique la crachait à Gare du Nord au milieu d’une foule agitée guère plus métissée. Les rares doigts blêmes se refermaient sur les étiquettes en papier de poignées de valises prêtes à s’envoler depuis l’aéroport Charles-de-Gaulle. Fatima traversait les niveaux pour embarquer dans la ligne 4. Le métro avait des allures de limousine comparé aux cabines écaillées, aux tissus distendus des strapontins mauves du RER B.
     Elle avait un nouveau transfert à Strasbourg-Saint-Denis, pour fendre vers l’ouest jusqu’à Trocadéro où son arrêt de bus l’attendait. À sa prise de fonction, elle pesait ses quatre-vingt-deux kilos de vie et parcourait d’un pas gaillard les quelques centaines de mètres qui la séparait de la clinique. Trois mois plus tard, sa balance affichait quarante-six, un peu trop reculé pour qu’il s’agisse de son année de naissance. Elle le répétait comme une vieille rengaine, c’était « les soucis ».
     « Les soucis » l’avaient fait fondre, ces mêmes soucis qui l’empêchaient de dormir tel le monstre prêt à bondir du placard des jeunes enfants. Et lorsque Fatima se plaignait d’avoir mal au cœur, ce n’était pas d’amour. C’était encore « les soucis » qui enraillaient le tic-tac de son horloge vitale. Pour le dégel de ses amas graisseux, trop prompt pour être dû au seul réchauffement climatique de cette ville où les émanations des autobus la faisaient cracher, elle avait consulté le médecin du bloc — HLM, pas opératoire —, qui en avait connu d’autres. Le temps de s’habituer à son nouvel environnement, la courbe de poids de Fatima imitait les soubresauts du CAC40 et se stabilisait autour de soixante-quinze points. Son cœur cependant faisait toujours un tintement étrange en battant et ses jambes n’avaient plus la force de la porter rue Nicolo.
     Numéro 46, précisément. C’était là que la clinique s’élevait. Clinique de la Muette, clin d’œil au conseil que lui avait glissé son employeur à son premier jour. « Où que tu ailles, reste muette et tu n’auras pas de souci. » Malgré la recommandation, le sourire de Fatima ne pouvait se retenir de se fendre d’un « bonjour mesdemoiselles » chantant pour les deux jeunes filles de l’accueil une fois la porte automatique franchie. C’est que Fatima n’était nulle part plus heureuse qu’au travail. Parce que son mari n’y était pas. Parce qu’elle y tenait un rôle. Parce qu’elle y gagnait de quoi vivre.
     Les secrétaires, occupées à mâchonner leur chewing-gum pour se maintenir alertes lorsqu’elles n’étaient pas emmêlées dans leurs câbles de téléphones qui leur faisaient d’étranges mèches bouclées, n’avaient de toute évidence pas le temps de la saluer en retour.
     Dès lors qu’elle passait le seuil, une étincelle argentée animait les pupilles amorphes d’Aulnay-sous-Bois pour les heures à venir, ses pommettes saillaient telles deux cerises croquantes et leurs essaims de grains marron semblaient bombés de fierté. Son crâne pouvait être devenu transparent, les fleurs de son voile reflétant son humeur véritable. Elle s’engouffrait dans l’ouverture à gauche du comptoir d’accueil, et le couloir devait croire être le théatre de l’excitation d’une fillette rejoignant ses amis de garderie plutôt que de l’arrivée aux aurores de la femme de ménage du lieu.
     Ses mains, restées douces sous l’influence de son tempérament et ce malgré leur activité incessante, poussaient la porte de son local. Elle lui avait connu différents noms et aménagements selon les endroits où elle était passée. « Chaufferie », « Local poubelles », « Vestiaire », « Salle climatisation »… C’était tout à la fois sa cabine d’essayage et la place de parking pour son chariot. Un bolide qui n’avait rien à envier aux options de l’Aston Martin de l’espion vedette du MI6. Une armature à roulettes rotatives, un sac-poubelle tendu entre deux bras, des clips pour balais sur les côtés et trois bacs thermoplastifiés avec leur hiérarchie : seau et produits d’entretien en bas ; les serpillères, pliées propres sur une moitié, gisant sales sur l’autre ; enfin les compartiments pour les sprays, éponges, gants, brosses et plumeau. Dans un coin du local où elle avait trouvé un crochet pendait sa blouse bleue. Comme la joyeuse fée électricité avait jugé la pièce trop austère pour venir s’y amuser, Fatima la boutonnait dans le noir par-dessus son gilet.
     Ensuite, son récital. L’ouverture du plumeau, le premier mouvement de l’éponge, le second au balai et final de la serpillère. De scène en scène : couloirs, bureaux, labos, pièces communes ; de décor en décor : sols, plinthes, meubles, murs, plafonds. Elle faisait chanter les roues de son chariot à travers le rez-de-chaussée de la clinique, les aurait volontiers accompagnées d’une mélodie au sifflet si elle n’avait eu peur de déranger quelque malade aux niveaux supérieurs.
     Lorsqu’il faisait assez jour pour travailler sans avoir à allumer les néons, les semelles du personnel, en majorité ignorantes de la grattouille du paillasson de l’entrée, foulaient deux à deux le parterre reluisant. La plupart ne faisaient pas plus attention à Fatima qu’au porte-manteau à l’accueil. Elle savait leur nom à tous, leur place dans le bâtiment, leur rôle dans son organisation. Pour eux, elle était la femme du ménage du rez-de-chaussée. Certains, toutefois, toujours les mêmes, lui lançait un « bonjour » amical. Un seul jeune infirmier lui accordait son temps et sa parole. C’était à peu près le seul être à qui elle pouvait se confier hors d’Aulnay-sous-Bois, l’unique blanc de son entourage. Chaque matin, elle lui demandait deux fois : « ça va bien ? », et répondait elle-même au milieu : « ça va, hamdullah ». Elle évitait de trop l’ennuyer avec ses « soucis » et préférait rire avec lui de ses histoires de fêtes. Le lundi suivant le 13 novembre 2015, ce fut auprès de lui qu’elle put condamner les actes de ces barbares qui avaient souillé sa religion avec les éclaboussures sanguinolentes de jeunes innocents, auprès de lui aussi et lui seul qu’elle put raconter qu’un monsieur l’avait fixée droit dans les yeux, dans le RER, en lui demandant comment elle pouvait cautionner ces crimes. L’infirmier l’avait rassuré. Lui savait bien qu’elle ne partageait rien avec les assassins. Lorsque la conversation s’enlisait, Fatima se chargeait d’y mettre un terme par sa formule favorite : « eh oui, c’est la vie… »
     Le premier volet de sa symphonie journalière s’achevait vers dix heures. Le suivant ne devait arriver qu’à seize. Deux de ces six heures de liberté étaient croquées par le RER. Fatima regagnait sa banlieue et le silence de son appartement où ses « soucis » retrouvaient toute leur vivacité. Son mari était supposé travailler. Il était commercial chez Air France. Elle n’en savait guère plus.
     À l’heure de la sieste où bien souvent, plutôt que de s’assoupir, on commentait par palier interposé l’évolution des nouvelles de la veille, Fatima était contrainte de rester chez elle par la loi de son mari. Comme ils ne faisaient que se croiser, il avait mandaté un émissaire dans l’immeuble pour garder un œil sur elle. Fatima descendait faire quelques courses chez l’épicier, pas trop, pour avoir à y retourner demain. Le cœur de la capitale la rappelait pour nettoyer les bureaux d’une start-up d’informatique où les poils de son balai naviguaient entre les pieds de chaises et de leurs tout jeunes occupants hypnotisés par des écrans sur lesquels ils écrivaient des missives à des extra-terrestres.
     C’est en rentrant chez elle pour la deuxième fois de la journée qu’elle retrouvait son mari. À la terrasse du café devant la sortie de la gare RER. Si encore il s’était trouvé là à siroter un allongé en compagnie d’autres hommes du quartier, ou même une bière, même si c’était haram ! Or il soufflait la fumée de sa cigarette sur les strates de maquillage d’une créature plantureuse de trente ans son aînée, renouvelée chaque mois sans abonnement. Fatima devait presque frôler la table où ils étaient accoudés. Elle détournait les yeux. Au début, c’était pour qu’il n’en devine pas larmes. Bien vite, ce fut pour qu’il ne les voie pas secs.
     Ce qui l’écœurait à en vomir, c’était que la personne qui réglait l’addition, pour le verre de son mari et le cocktail de sa poufiasse — ces deux syllabes étaient le seul temps où sa gentillesse s’évanouissait —, c’était elle. Son mari touchait trois fois son SMIC, qui représentait déjà trois fois ses revenus de pâtissière au Maroc. Pourtant, à partir du vingt-cinq de chaque mois, c’étaient ses propres économies qui épongeaient les découverts de la coque percée de leur compte courant, où s’alignaient factures de boîtes de nuit, notes de restaurant, chambres d’hôtel… et emplettes chez l’épicier. Voilà où se dilapidaient ses heures trimées. Dans le bon temps de son mari et de ses greluches plus superficielles que les mannequins des vitrines élyséennes. Ses semaines heureuses étaient encore celles où elle payait pour ses vacances avec une heureuse élue. Elle s’offrait alors le luxe de le savoir loin d’elle.
     Elle n’arrivait plus à se rappeler pourquoi au juste elle l’avait épousé. Il était né en Tunisie et, en vertu de la haute responsabilité de son poste à Air France, avait obtenu la nationalité. Fatima avait été séduite par l’homme, non son passeport, ça, elle en restait certaine. Lui avait dû trouver en elle une parcelle de vie mordorée radieuse, volontaire, généreuse, autant de qualités que son employeur avait su déceler à son tour. Dans trois ans, elle devait acquérir un titre de séjour de dix ans. Elle pourrait alors demander le divorce, le quitter pour une décennie de réjouissances. Trois ans. Aussi long que la peine du fils dealer de sa voisine de palier.
     Le 22 septembre 2016 marqua presque la fin de vie de Fatima. Au lieu de ça et par cette triste règle qui veut que seul le râle glacé de la faucheuse esquivée est assez puissant pour bousculer les habitudes établies, le 22 septembre 2016 fut le premier jour de sa nouvelle existence, et de centaines d’autres par la suite. Une existence commencée comme il se doit au fond d’un lit d’hôpital.
     Elle s’apprêtait à quitter la clinique ce matin-là, lorsqu’une secrétaire inclina son combiné pour la prévenir que le directeur l’avait réclamée. Elle savait le chemin pour s’y rendre, connaissait les moindres recoins du bureau, mais n’y avait encore jamais vu son résident en place. Elle s’arrangeait toujours pour faire briller la plaquette dorée où était gravé son nom avant que le costume qui valait autant que son salaire mensuel ne vienne s’y refléter.
     — Ma chère…
     Il avait pris la peine de se lever de son fauteuil après avoir baragouiné un « Entrez » inaudible. Le blanc fut si long qu’il apparut évident qu’il avait un trou de mémoire.
     — Fatima.
     — Fatima, oui. J’ai bien peur que vous n’ayez enfreint une règle grave. Depuis votre prise de fonction dans nos locaux, des disparitions suspectes de matériel nous sont régulièrement signalées. Hier, c’est le portefeuille d’un infirmier qui a disparu de la poche de son pantalon alors même qu’il était suspendu dans son vestiaire. Ça ne peut plus continuer comme ça, et je me vois par conséquent dans l’obligation de vous mettre à pied.
     — Mais enfin…
     — À votre place, j’éviterais de m’enfoncer. Nous sommes déjà bien aimables de ne pas déposer une plainte.
     Les sourcils de Fatima se vrillèrent d’incompréhension.
     — Je passe toujours dans les vestiaires avant l’arrivée des infirmiers.
     — Libre à vous de trouver les excuses que vous désirez. Inutile cependant de revenir demain. Votre société nous a déjà présenté votre successeur.
     À cette annonce aussi inattendue que terrible, Fatima ne sut comment réagir. Elle n’avait pas le droit d’être triste dans ce pays où il lui fallait se battre à chaque instant. Elle n’avait pas le droit d’être en colère non plus, elle risquait l’expulsion à se faire remarquer.
     Pour une fois, les secrétaires la regardèrent sortir en ricanant tandis que ses talons échauffés fustigeaient les dalles du hall. Crachée sur le trottoir, Fatima ne savait même plus où elle se trouvait. Son désarroi était trop grand dans son esprit pour qu’il formule ce qu’un autre aurait pensé à sa place : on lui reprochait de se couvrir la tête d’un voile ; les gens d’ici en avaient un aussi, qui leur couvrait le cœur.
     Une brume de mars enrobait la rue Nicolo. Où devait-elle se rendre au juste ? En lui retirant ses heures du matin, on l’amputait d’une moitié de sa vie. Son regard loucha sur les tables du bistrot d’en face. Elle fut certaine d’apercevoir son mari encadré par une rousse et une brune qui n’étaient pas seulement des types de bières. Elle allait leur arracher les yeux, ces pois chiches insignifiants, pour les jeter dans un tajine maison qu’elle aplatirait à la figure du directeur. Elle s’avança en crispant les phalanges.
     Crissement aigu de pneus. Collision. Joue contre le bitume humide.
     Elle fit ainsi la connaissance du pare-choc de son premier associé.

ÉRIC

     Éric Mankovicz avait perdu trois de ses grands-parents à Auschwitz, et aurait sans doute fait perdre bien plus de points à un écolier sous dictée par cette seule phrase. Poli dans le désespoir, railleur dans l’amertume, il faisait volontiers la plaisanterie lui-même. Sa grand-mère survivante n’avait pas eu cette chance par un de ces fréquents dysfonctionnements de la borne automatique SNCF. Il se trouvait que les enfants de l’inspecteur de police de Montreuil n’avaient guère de scrupule à passer outre sa confession religieuse pour lui sauter au cou lorsqu’elle se postait sur le seuil pour les garder le temps d’une soirée. Le contexte international et la situation sociopolitique dans les pays limitrophes avaient accru soudain les flux migratoires en même temps que la quantité de travail de l’inspecteur improvisé en agent de voyage et de sa femme réquisitionnée bien qu’elle plaçât approximativement Strasbourg sur une mappemonde. Un coup de marqueur opportun recouvrit le nom de la grand-mère d’Éric et évita aux enfants bénis les affres d’une éducation autonome, mais il aurait été trop flagrant de priver également son mari de la traversée gratuite de la Rhénanie. Il eut d’ailleurs la chance de croiser là-bas, entre deux tournois de pétanque, ceux qui devaient devenir à titre posthume les grands-parents de son petit-fils.
     Rodolphe, le père d’Éric était né, dans le camp. Le manque de nourriture aidant, la maman avait su dissimuler les arrondis de son bas-ventre, mais les toux forcées des deux parents et de tous les pensionnaires du dortoir n’avaient pu camoufler bien longtemps les rires et les pleurs du bébé. L’officier stérile de la section avait sauté sur l’occasion pour offrir à sa femme le cadeau dont elle rêvait nuit et jour. Ils déployèrent un effort d’empathie exemplaire à oublier qu’un sang juif s’écoulait dans les affluents bleus au sommet de son crâne. Une touffe de cheveux jeta tout doute sous le tapis, et bientôt ils purent se convaincre qu’il n’y avait pas plus de sept différences entre ce bonhomme et le portrait du jeune aryen modèle.
     À l’approche des rangers des GI, le père adoptif comprit que l’heure était venue de se retirer à son tour. Une bande de copains se joignit à lui dans ce qui avait l’allure d’un enterrement de vies de garçons SS. Leur aéroplane privatisé emprunta la direction opposée aux troupes qui les avaient délogés avant de bifurquer vers le sud, où la renommée de la viande rouge argentine l’attirait. Peur de l’avion ou dévotion à son land, la mère adoptive de Rudolf refusa d’abandonner son confort germain. Elle ne craignait pas que la responsabilité de son mari ne détache sur elle, car elle avait toujours su clore les paupières sur les faits obscurs dans lesquels il trempait.
     L’enfant grandit seul avec sa mère et ses silences torturés lorsque des événements du passé étaient évoqués. Bienveillant ou dangereux selon les superstitions, le chiffre treize fut celui de l’âge auquel il apprit la vérité. Dès lors, en lieu et place d’une obsession toute naturelle pour les charmes du sexe opposé, Rudolf se lança à corps perdu dans la découverte de la culture et des traditions de sa généalogie véritable. Il commença par apprendre le français et les monuments parisiens. Sans avoir jamais passé la frontière, il aurait fait un guide fameux à travers chacun des vingt arrondissements de la capitale où une dame remplaçait le mur de fer.
     Vint la religion. Rudolf fit le tour d’arrière-boutiques lugubres d’antiquaires berlinois pour dénicher une Torah ayant échappé aux autodafés. Un vieux rabbin incapable de se lever de son fauteuil lui enseigna l’hébreu en lui faisant l’exégèse du livre saint. Quelques mois avant ses dix-huit ans, il se faisait circoncire sur la table de salon de ce même rabbin et sous ses prières, par un voisin étudiant en médecine.
     Il s’offrit son propre cadeau de majorité : un aller simple pour les boulevards parisiens. Connu désormais sous le nom de Rodolphe, il entreprit des études de droit à la Sorbonne avec l’ambition de faire disparaître le bronzage latino-américain de son père adoptif derrière les barreaux de la justice. L’épreuve du seul barreau de Paris mit fin à ses espoirs. Il accepta avec humilité de laisser la condamnation du lâche qui l’avait arraché à ses parents biologiques à plus compétent. La raison était sans doute tout à la fois prosaïque et poétique : aux courbes des lettres qui noircissaient son Code civil s’étaient substituées devant ses yeux celles d’une superbe jeune fille.
     Elle s’appelait Hannah et, comme Rodolphe, avait été élevée par sa seule mère, la nourrice de Montreuil, à la différence près que celle-ci avait la foi et une foi double, juive et bonne. Toute son enfance elle avait cru que son père était mort noyé, car la réponse qu’elle obtenait à ses sollicitations était des rus de larmes salées. Compte tenu des préjudices auxquels Dieu avait exposé sa génitrice, Hannah ne subit aucune pression à embrasser la religion. En grandissant, la cruauté quotidienne des hommes acheva d’ailleurs de la dissuader de la prétendue magnanimité divine. Cependant on étouffait vite dans le galetas qu’elle partageait avec sa mère, surtout les jours d’été. Il ne lui suffit que d’un peu de curiosité pour se joindre à ses côtés aux flots des personnes qui allaient s’abriter dans la fraîcheur de la synagogue au coin de la rue.
     Plus que par la solennité du lieu, elle fut fascinée par les tenues des fervents. Hannah s’émerveillait à la vue d’une veste bien taillée ou d’un pantalon sans pli. Assistée par sa mère, elle proposa ses services pour donner une nouvelle jeunesse aux vêtements rapiécés. Elle se mit à cicatriser les déchirures, amputer les fils rebelles, greffer les boutons disparus. Les habitantes du quartier reconnaissantes se cotisèrent pour lui offrirent une Singer noire et dorée pour ses quinze ans. Elle aurait dormi avec, si elle n’eût risqué de se piquer le doigt au fuseau et rester clouée au lit pour le siècle à venir. La machine donna vie à ses croquis et, en l’espace de quelques mois, la synagogue devint le podium de ses créations. Une école de couture lui ouvrit ses portes. Il fallait presque la bouter chaque soir hors des ateliers à une heure où tous les chas de ses aiguilles étaient gris depuis longtemps. La rencontre de Rodolphe tempéra ses ardeurs estudiantines et lui fit découvrir un ardillon tout aussi apte à lui donner du plaisir. Finalement, Dior l’accueillit pour un stage. Elle y fut remarquable, remarquée, et puis le dévouement pour ses fils dut s’orienter sur son fils. De retour de son congé maternité prolongé pour être heureuse auprès de son enfant un peu plus longtemps, une plus jeune, bourrée de talents, occupait son poste. Elle postula chez plusieurs ateliers, trouva une place dans une usine anonyme qui tricotait des pulls « Fabriqué en France » pour la classe moyenne et patriote.
     Éric avait poussé dans le terreau du ressentiment. Celui de son père, Rodolphe, contre la barbarie qui l’avait privé de ses parents et la complicité qui l’avait cautionnée ; celui de sa mère, Hannah, contre ce marché qui consume ses bons hommes pour leurs bonnes pommes consomment aux marchés. À l’âge où l’on apprend à son enfant à chanter « Frère Jacques » et ne pas mentir à ses parents, on enseigna à Éric à se méfier des idées attirantes et sans perspectives, semblables à ces pièges à guêpes où l’insecte finit par étouffer ; à gratter, avant d’accorder sa confiance, la couche superficielle dont la vie en société force à se couvrir pour vérifier la teneur en méchanceté du noyau en deçà ; à slalomer avec prudence et d’habiles contorsions entre les écueils hypocrites du mal. Il sut les définitions des mots « intolérance », « discrimination », « haine » avant celles de leurs antonymes.
     Quand les adolescents développent si souvent tics de langage ou tocs du corps, Éric avait acquis un réflexe singulier : il manquait de s’étrangler chaque fois que le terme « race » faisait vibrer ses tympans en dehors du contexte canin ou équestre. Les discours d’un borgne intemporel lui tinrent lieu d’ultime vomitif lorsque le nationalisme de comptoir débordait de son estomac. La possibilité même d’entendre de telles inepties à la radio le dégoutta de toute forme politique. Avec les années, il découvrit avec stupeur que la chute du troisième Reich n’avait en rien éradiqué la vague empoisonnée par le rejet de l’altérité sur laquelle avait surfé le füreur, comme il le surnommait lui-même. Brisée mais jamais épongée par la noblesse d’âme outre-Atlantique qui n’avait pas eu à aller si loin pour séduire les poupées parisiennes à la Libération, le venin avait pu s’infiltrer dans les sols d’Europe où les rayons du soleil l’extirpaient en fine vapeur à présent, où les racines des plantes le drainaient avant d’être écrasées par la mâchoire de ce tonton d’où sortaient de si drôles blagues racistes. Nulle séparation des partis politiques n’était capable d’endiguer cette inquiétante marée, et pas plus que pour dénoncer l’usage des pesticides chimiques l’opinion publique n’estimait nécessaire de se soulever.
     Le jour préféré d’Éric avait toujours été Mardi gras, le seul où les hommes se mélangent sans complexe, retrouvent pour vingt-quatre heures leur âme d’enfant et croquent ensemble au gâteau de l’imaginaire. Les costumes ternes restent au porte-manteau et les froufrous dansants colorent les rues de toute la joie dont il ne comprenait pas qu’elle était devenue une espèce risible et protégée par ce jour de fête attitré. Halloween, à l’inverse, l’effrayait. Sous prétexte d’amusement, le dernier jour du mois d’octobre menaçait d’offrir l’impunité aux jeux dangereux dont l’humanité avait prouvé par tant de fois qu’ils étaient son penchant naturel. Distinguant deux prémonitions d’un futur possible, il se mêlait avec entrain à la ronde des clowns hilares et s’inquiétait des conciliabules obscurs de vampires ricanants.
     Finalement, ignoré par ses représentants politiques sourds, abandonné par ses concitoyens muets, ne percevant en Dieu qu’une forme d’anachronisme satisfaisant à l’heure où la science n’était pas là pour répondre aux questions des enfants, Éric avait trouvé son salut dans le règne animal. Les animaux mangent lorsqu’ils ont faim et cohabitent le reste du temps — le lion ne chasse pas l’antilope sans les commandements de son estomac. Ils assument sans sourciller leur diversité — le caméléon n’écrase pas la fourmi qui lui chatouille le cuir. Ils ne subissent ni n’imposent d’autres lois que celles de la nature — le requin partage son bain avec les planctons. Libres et égaux ils le sont véritablement, dans le cycle de la vie.
     Sa licence en zoologie lui permit de trouver un poste au zoo de Vincennes. Il restait proche de ses parents, établis à Saint-Mandé, les seuls animaux pensants dont il acceptait la compagnie sans s’irriter. Ses journées étaient rythmées par les piaillements d’oiseaux, bourdonnements d’insectes et ronronnements de félins qu’il préférait sans l’ombre d’un doute aux sempiternels débats sociétaux.
     Malgré tout, il ne pouvait se résigner à s’isoler totalement de l’espèce à laquelle il appartenait, dont certains spécimens se plaisaient à tendre leur index suspicieux vers son nez de toucan lorsqu’il se trouvait au volant de la voiturette de golf dans les allées du zoo. Dans ses trajets, il se branchait sur France Info pour se tenir informé de l’évolution de ses semblables.
     Ce 22 septembre 2016, il livrait ses échantillons hebdomadaires au centre de recherche à l’angle des rues Desbordes-Valmores et Nicolo. Les chroniqueurs se disputaient leur part de carne à jeter sous leurs crocs intellectualisés ou ironisant après les nouveaux propos polémiques d’une figure quelconque de droite, au crâne blond crépu et creux, qui avait affirmé que la France était une « nation fière et forte qui n’avait aucun devoir d’accueil envers des étrangers méprisants et lâches ». La salive d’Éric passa par le mauvais tuyau. Au même moment, une femme traversa la route sans prendre garde. Il n’eut pas le temps de freiner.
     Le capot de la fourgonnette traîna la dame sur une vingtaine de mètres avant de s’immobiliser. Éric resta sans mouvement à son tour. Le corps roula au sol. Il ouvrit la portière, fit trois pas vifs vers l’avant du véhicule. Un homme avait accouru depuis la terrasse d’un café. L’inconnu se pencha sur la femme, l’inspecta une seconde et s’éloigna aussi sec. Au même moment et comme si l’homme venait de l’achever d’un coup sur la nuque, Éric vit les paupières de la femme se refermer.
     C’était une Arabe d’âge mûr, une jeune grand-mère à la tête enveloppée dans un voile fleuri. Sans conscience, son visage gardait les signes d’hospitalité qui font la réputation de sa région d’origine. Son sac à main était resté suspendu à son épaule. Éric se pencha encore, posa son oreille contre ses lèvres. Il jura qu’un souffle chaud lui caressait le lobe.
     — Écartez-vous, je suis médecin !
     Ses yeux s’élevèrent pour découvrir une jeune Chinoise avec une queue de cheval. Elle s’était exprimée dans un français limpide. C’était le troisième et dernier acteur de la fraude.

JIN

     — Fatima ?!
     Jin s’était agenouillée auprès de la victime.
     — Vous la connaissez ?
     — Oui, c’est notre… Elle travaille à la clinique.
     Son index et majeur de la main droite se joignirent sous le menton immobile.
     — Je sens son pouls, elle respire normalement. Fatima, vous m’entendez ?
     La dame semblait dormir. Les doigts de la médecin lui inspectaient maintenant le buste.
     — Tout va bien se passer, nous allons prendre soin de vous.
     Et, se tournant vers le chauffeur :
     — Elle n’a que quelques côtes cassées, le bras peut-être aussi. Une chance inouïe. Elle s’en tirera avec des contusions. On a évité le pire.
     Malgré la nouvelle, l’homme ne sut imposer à son corps de cesser de trembler.
     — Calmez-vous, tout va bien maintenant. Je vais aller chercher un brancard. Donnez-lui la main, parlez-lui.
     La médecin lui confia la paume molle de Fatima et courut à toute allure vers la clinique. En salle du personnel, elle trouva un infirmier pour l’accompagner. Le chauffeur malaxait la main comme s’il s’était agi d’un cœur à maintenir en vie.
     — Comment vous appelez-vous ?
     — Éric.
     — Éric, vous allez nous aider à la mettre là-dessus. Prenez-lui les jambes. Un, deux, trois.
     Ils couchèrent Fatima sur le brancard orange. Éric et l’urgentiste la soulevèrent tandis que la médecin avait pris son relai pour lui masser les doigts.
     — On va l’installer dans la 203, elle est libre depuis ce matin. Et tant pis pour les implants mammaires de madame Verneuil.
     Le convoi remplit la cabine de l’ascenseur. Dans le même temps, le directeur de la clinique gagnait le hall par l’escalier. Les portes se refermèrent juste à temps.
     On l’allongea dans les draps propres d’un lit ultra-moderne. Un bouton servait à redresser le dossier, un autre à abaisser les jambes, un troisième à orienter l’écran de télévision, un autre encore à se faire masser les vertèbres. La médecin asiatique se tourna vers Éric :
     — Vous pouvez vous retirer, je vous remercie. Je la prends en charge.
     — J’aimerais… Je souhaiterais rester. Il n’y a pas moyen de vous aider ?
     Elle eut un mouvement de recul surpris.
     — J’ai besoin de me concentrer, mais vous pouvez patienter dans le couloir.
     Jin se retrouva seule avec Fatima. Elle mit en place une perfusion pour atténuer les effets des fractures et disposa des sacs de glace sur ses côtes endolories. Il n’y avait rien de plus à faire pour le moment. Pour le corps comme pour le cœur, le temps reste le meilleur remède à la rupture. Pour la première fois depuis des années, l’onde réconfortante qui récompense une action utile la fit frémir.
     Les fécondations in vitro pour de riches familles larmoyantes avaient fini par lasser Jin. Elle ne supportait plus les injections de botox, les liposuccions, les redressements fessiers… Elle avait voulu devenir médecin pour aider les plus démunis, s’était laissée détourner par ce système sournois. Même les corbeaux se méfient des reflets argentés des CD-Roms dans un cerisier ; Jin avait foncé sur les miroitements dorés au fond des portemonnaies de ses patients.
     Elle était née en Chine avec le malheur d’être une fille. Son prénom signifiait « prudence ». Celle de son père l’incita à la céder pour une somme honnête à l’un des trois orphelinats de la ville. Elle fut élevée par six mères avec trente-sept sœurs et cinq frères. Ne figurant dans aucun guide du Routard, la salle commune ne devait sa réputation qu’au bouche-à-oreille. Américains, Français, Allemands, Anglais, Italiens venaient y visiter les bouts de chou, repartaient parfois avec un souvenir. Jin avait été choisie très tôt. Les acheteurs avaient circulé parmi les enfants à quatre pattes avec les mains dans le dos, dans l’attitude inquisitrice du collectionneur d’art. Ils avaient eu le coup de foudre pour cette perle au galbe doré, au crin noir et soyeux, aux petits doigts agiles. Si Jin avait eu le malheur d’être une fille, elle avait eu la consolation d’être jolie. Son sourire à leur égard scella son destin. Elle partit à un prix qui servit à nourrir les six familles des employées durant presque trois mois. Ses heureux acquéreurs se nommaient Michel Deneuve et Justine Lépée, résidents d’un pavillon de charme à Levallois-Perret. Il était professeur d’économie à Paris 1. Elle, cadre chez Sanofi. Le couple idéal, à l’exception de la production testiculaire de Michel près.
     À quatre ans, on ne s’apercevrait pas de quitter la toundra pour la calotte polaire. Jin s’accoutuma fort bien à n’être plus réveillée dans des draps irritants par les cris de ses voisins. On noyait ses propres chagrins sous une avalanche de baisers et de jouets. Elle se révéla tôt habile avec les chiffres, ce qui confirma à ses parents le flair qu’ils avaient eu à la choisir elle et non cette autre petite avec laquelle ils avaient hésité. Elle sauta son CE2, puis le CM2. Une vieille tradition rurale chinoise veut que l’on empêche les pieds des fillettes de grandir en les contraignant dans des chaussures trop étroites. En apercevant Jin au premier rang de sa classe de troisième, parmi les filles dont la poitrine commençait à pointer, les garçons dont la barbe commençait à piquer, balancée entre les deux marées d’hormones s’attirant à pleine vitesse, on pouvait croire qu’elle avait été tout entière placée dans une boîte pour ne pas pousser et conserver son innocence.
     Ses parents remplirent pour elle les champs d’Admission Postbac. Elle entra en fac de médecine. Il lui fallut attendre ses dix-neuf ans et son premier stage en externat à l’hôpital Ténon pour prendre conscience qu’elle était tombée dans une marmite de chance étant petite. Mis à part ses quatre premières années oubliées, elle n’avait manqué de rien. Un sourire béat lui avait suffi à traverser le globe, des équations alignées à transcender son teint citron et s’attirer la considération de son prochain. Elle se mit à imaginer les destins qu’avaient pu connaître ses sœurs d’orphelinat. La paysanne bridée qui apparaissait sur son écran de télé ? L’épouse du primeur qui écoule ses fruits dans les couloirs de la station Gare de Lyon ? Ou bien l’une de ces femmes emmitouflées dans leur doudoune guettant un client du côté de Belleville, que Jin ne manquait pas de croiser en allant siroter un cocktail avec des amis d’école ?
     Comme tout jeune, avec un léger retard à rapporter au décalage horaire de ses racines orientales, Jin fut envahie par un sentiment de révolte contre la société où elle était plongée. Elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de terminer ses études. Son père lui obtint une place dans la meilleure clinique de Paris pour les fécondations in vitro par le parent d’un élève qu’il venait d’accepter en thèse. L’ambition de Jin était de mettre un frein aux voyages d’adoption. Il lui fallut moins de dix-neuf années pour s’apercevoir qu’elle n’était qu’une gouttelette volatile dans un océan démesuré. Elle opérait une naissance par jour en moyenne, assistait ses collègues le reste du temps à rendre des femmes plus attirantes et des hommes moins complexés. Loin de répandre son idéal d’ouverture et d’acceptation dans l’Empire peu Céleste, elle contribuait à uniformiser les canons de beauté de ce futile monde développé.
     Assis côte à côte sur deux des sièges en cuir peuplant le couloir, elle venait de tout déballer à Éric. Il ne lui avait pourtant rien demandé. Elle avait éprouvé le besoin soudain de déverser son histoire, comme si elle espérait par là en changer la tournure, exorciser ce goût de l’échec qui ne quittait plus sa langue sauf à la table raffinée d’un restaurant bobo. Il avait fallu que cette femme, Fatima, soit renversée pour ressusciter ses rêves balayés d’un revers de main du tiroir où elles les avaient verrouillés à double tour. Elle ne connaissait rien que son nom. Fatima. Certains jours, elle s’était promis de prendre le temps de discuter, d’en apprendre plus sur elle… avant qu’un patient n’appelle, qu’un rendez-vous ne se pointe.
     — Il y a quelqu’un ?
     La voix venait de la chambre. Elle avait été prononcée avec un accent d’une telle naïveté que la médecin et le zoologiste ne purent retenir les éclats cristallins qui firent vibrer les murs stérilisés de la clinique. Ils entrèrent ensemble.
     — Mademoiselle Jin, vous m’avez sauvée. Merci.
     C’était la première fois qu’on lui disait cela. Et ce n’était même pas vrai.
     — Je n’ai pas fait grand-chose, vous savez. Vos blessures sont légères. Vous êtes une femme solide, Fatima.
     — Eh oui, il faut bien. C’est la vie…
     Éric avait contourné le lit pour se poster de l’autre côté.
     — Madame, c’est moi qui conduisais la voiture, je suis navré. Je vous ai vu surgir et je n’ai rien pu faire pour vous éviter. Si encore vous aviez été un papillon… Mais…
     — Un papillon ? Oh, un papillon…
     Fut-ce l’effet de la morphine qui s’écoulait dans le cathéter ? Jin et Éric perdirent l’esprit de Fatima l’espace de vingt secondes. Où était-elle ? À Rabat, dans les rues de son enfance. Elle courait après les ailes orange d’un papillon au milieu des riads beiges, des balustrades serties d’arabesques, des terrasses ombragées. Les battements flamboyants transperçaient les halos de fumée des narguilés avant que Fatima, riant aux éclats, ne les disperse au pas de course. Elle s’époumonait ainsi jusqu’aux portes de la ville, où le vol du papillon se mêlait au souffle du désert. Fatima s’arrêtait là, le regardait rejoindre la liberté infinie des dunes. Elle faisait demi-tour en chantonnant, s’engouffrait à nouveau dans le dédale des ruelles qu’elle connaissait comme sa poche, passait devant la vitrine de la pâtisserie qui lui avait donné envie de devenir cuisinière, et…
     Les néons aveuglants la rappelèrent à la réalité.
     — Un papillon, oui… Ce serait tellement bon d’être tous des papillons. Sans soucis. De toutes les couleurs, toutes les formes. Nous sommes déjà comme des papillons. On l’oublie. Des papillons…
     Elle venait de poser la première pierre de l’édifice.

L’ORGANISATION SECRÈTE

     Les bonnes intentions de ce monde ne sont pas moins légion que les mauvaises, seulement elles mettent rarement la même hargne à se réunir. Il ne suffit à Fatima, Éric et Jin que de bavardages hypothétiques pour s’apercevoir que l’image fantasque née d’une phrase anodine ne l’était pas tant.
     Jin fit en sorte que Fatima passe sa convalescence à la clinique. Elle accepta des infirmières avec qui elle partageait son café matinal qu’elles changent chaque jour le nom de la locataire de la chambre sur des tableurs Excel pour que le directeur ne remarque rien. Personne d’autre que Jin et Éric ne lui rendit visite. Entre deux consultations, la jeune médecin alla se plaindre de la disparition de son iPhone resté dans la poche extérieure de son sac à main. Dérouté par ce nouveau vol et sans solution claire à sa portée maintenant que la société de nettoyage lui envoyait une employée française pure souche, le directeur dut se soumettre aux insistances de sa généticienne en chef et reprendre Fatima. Le matin où ses côtes ne la démangeaient plus, elle descendit ainsi deux étages et troqua sa chemise blanche avec aération fessière pour la blouse bleutée qui avait surtout manqué à son compte courant.
     Tous les ingrédients étaient désormais réunis pour leur coup. Chacun des acteurs avait sa spécialité.
     Éric tirait parti de son réseau établi dans la faune. Il usait de ses contacts à pattes, plumes, écailles pour approvisionner la chaîne en matières premières. C’est lui qui avait imaginé toutes les ramifications du plan, toute la variété des possibilités à explorer. Sa couverture : son accréditation du zoo de Vincennes. Ses outils : des pinces à épiler, quelques sachets plastiques et une fourgonnette.
     Jin était chargée de la synthèse du produit fini. Ses armes à elle étaient ses pipettes, quelques boîtes de Pétri et son microscope. Son savoir-faire était de marier des ovocytes avec des spermatozoïdes. Durant des années elle avait semé des graines d’enfants qui, à l’âge où la ramille deviendrait tronc, embrasseraient les convictions fermes de leurs parents. Elle savait que la singularité de naître en éprouvette n’apportait en aucune façon la garantie d’une ouverture future. Son expérience devait enfin être mise à profit. Si la science qui avait fait la bombe A pouvait éclairer des milliers de foyers, celle des semences à obsolescence programmée devait aussi avoir son penchant vertueux. Son canon à particules était bien loin de l’arsenal guerrier, sauf à fermer le clapet des aigris pour devenir une rampe de lancement vers une paix universelle.
     Entre les deux, Fatima était le passeur. Elle se démarquait par l’ignorance dont on la taxait, la confiance qu’on accordait à son intelligence prétendument sous-développée. Sa fonction de premier échelon dans la pyramide sociale lui donnait le privilège d’aller partout. Avec son chariot tel un bélier d’airain, aucune porte ne résistait à son laissez-passer magnétisé pour un monde embelli. Là où était la poussière, là était la place de Fatima, or la poussière est bien la seule chose à se mélanger à tout, à accepter de se coucher sur toute surface offerte sans distinction. S’il y avait bien une activité à l’abri de l’extinction, c’était le ménage, tant la saleté obéit à cette loi qui convient également aux caractères des hommes et veut que rien ne se perd, rien ne se crée, tout revient à sa place. Un simple balai suffisait finalement où les autres devaient étaler leur doctorat.
     Malgré sa nouvelle fonction, Fatima n’avait pas passé l’éponge sur ses talents de pâtissière. En goûteuse experte, c’est elle qui avait su déterminer la recette tenue secrète de leurs concurrents. 100 grammes de chance mélangés à 200 grammes de peur de perdre ses privilèges. Fouettez. Vous obtenez le repli sur soi. Pétrissez, voilà le rejet de l’autre. Il suffit de laisser la mixture reposer quelques minutes pour voir apparaître à sa surface une haine purulente de l’étranger. Consommez sur place de préférence. Bon appétit.
     Ce fut elle également qui confectionna leur propre recette, érigea en pensée une pièce montée grandiose. Pendant que les médias s’affairaient à la meilleure façon de ramasser les miettes du soufflé tout en air d’une extrême droite dont la levure agissait vite, Fatima, Éric et Jin ne se détournèrent pas de leur objectif. Leur machination ne prit que quelques semaines pour s’orchestrer. Au bout d’un mois, les trois complices furent capables d’exécuter leur méfait avec une précision et une discrétion à faire pâlir les braqueurs de banque les mieux préparés.
     Cinq heures trente du matin. Éric chargeait le coffre de sa fourgonnette avec la glacière qui contenait les échantillons et glissait quelques sachets dans la boîte à gants. Il avait prétexté auprès du laboratoire une exigence du zoo à ce qu’il livre plus tôt, au zoo une exigence du laboratoire.
     Cinq heures quarante-cinq. La fourgonnette marquait un arrêt autour de la porte Saint-Denis pour récupérer Fatima. Elle s’installait à côté d’Éric et basculait le long du boulevard Haussman les pochettes de la boîte à gants au fond de son sac à main.
     Six heures. La fourgonnette ralentissait à nouveau à l’entrée de la rue Nicolo. La covoitureuse descendait en remerciant chaleureusement le chauffeur, qui poussait jusqu’au centre de recherche proche. Le cuir de son sac collé contre son flanc, Fatima s’enfonçait dans la clinique.
     Six heures dix. Caparaçonnée sous son bleu de travail, Fatima manœuvrait son chariot hors du garage. Au niveau intermédiaire, les sachets reposaient entre deux serpillières propres. Elle remplissait d’eau tiède et d’un bouchon de javel son bac rouge et arrosait le couloir et le bureau du directeur.
     Sept heures et quart. Venait le tour du bureau derrière la porte ornée d’une plaquette « Privé – Laboratoire de génétique ». Le badge de Fatima tournait la LED du boîtier adjacent au vert et lui ouvrait le passage. Elle vérifiait que le loquet s’était bien enclenché derrière elle avant d’avancer son chariot au niveau d’une petite étagère en métal blanc cassé. Du deuxième tiroir dépassait comme une longue langue un fanion calligraphié d’un caractère chinois. Elle transférait sa cargaison sous un bloc-notes couvert de gribouillis aussi incompréhensibles que le mandarin, puis passait un coup d’éponge sur le meuble et les tables.
     Huit heures trente. Jin avait avalé son café en compagnie des infirmières et gagnait son laboratoire personnel. Elle avait autorisé son assistant à arriver plus tard le jeudi. Ces deux heures lui laissaient le champ libre pour sortir les échantillons du tiroir. Depuis l’accident de Fatima, elle avait passé des soirées entières à étudier chez elle des traités de zoologie. À l’aide des ciseaux enzymatiques appropriés, elle découpait un brin d’ADN d’intérêt pour l’insérer au cœur d’un plasmide circulaire d’Escherichia coli. Elle en enrobait des microbilles de tungstène pour imiter les stries de boules Obut. Son canon à particule les bombardait ensuite sur des tubes remplis d’une pâte blanchâtre.
     Il ne restait qu’à patienter.
     Les élections présidentielles approchaient, les colonies s’épanouissaient. Un matin de décembre en livrant le centre de recherche, la radio d’Éric scanda à tue-tête le chiffre 34 : le pourcentage d’intention de vote en faveur du parti qu’il appelait « effet haine ». En rentrant chez elle après son ménage de fin de journée deux mois plus tard, Fatima découvrit par le titre de la une que brandissait son voisin de carré VIP du RER que le 34 avait grossi jusqu’à 39. Au début du printemps, Jin entra dans une salle du personnel où l’on commentait dans les volutes Nespresso la hausse de l’estimation à 47.
     L’organisation du trio avait une tête, le complot avait un parrain : un idéal partagé. Leur ciment était l’envie d’infléchir l’humanité vers un « vivre ensemble » réjouissant, un « s’unir tous » tolérant. Mais le butin du braquage exigeait de laisser longtemps mijoter, et l’horizon présent s’obscurcissait. Une lune sans clarté, à la face funeste à peine cachée, prit la place du soleil au-dessus de l’Hexagone. Elle agitait avec triomphe ses cicatrices bleu, blanc et rouge. La nation tourna en ce mois de mai 2017 le dos à la lumière. Sans plus de réflexion que pour en arriver là, le nouveau pouvoir démantela le réseau.
     Pour une fois, un gouvernement se penchait sur le sort de Fatima. Son divorce eut lieu plus tôt que prévu, et fut double. La patrie non reconnaissante lui fit cadeau de vacances à vie. Un charter Air France dans la construction duquel son mari était certainement impliqué se chargea de son confort.
     Éric l’imita de son plein gré. Il refusait de vivre dans cette jungle de ténèbres où les charognards n’avaient plus peur de parader. Halloween était devenue fête de chaque jour. Dans la zone d’embarcation, il tendit son billet comme on en glisse un dans l’urne, cette même urne qui s’était révélée funéraire pour son pays. Une grand-tante de Tel-Aviv le réconforta à l’arrivée de son vol.
     On pouvait pardonner à une médecin du seizième d’avoir vu le jour dans une région où il se lève un peu plus tôt qu’en France. Elle était « un de ceux » qui ont réussi. Mal née, mais bien éduquée. Elle dut même répondre à un regain d’activité dans la clinique, à croire qu’il y avait plus de riches. Elle fit des enfants aux membres du parti de la majorité qui s’assumaient désormais avec fierté. Des enfants… différents. Les enfants de Fatima.

LE CENT GÈNES

     Les doigts de Fatima soulevèrent en tremblant ses montures de lunettes. Elles pesaient aussi lourd qu’une brique de lait. L’enveloppe passa sous l’inspection de ses verres épais. L’adresse avait été écrite à la main. Le profil qu’elle avait déjà reconnu dans le coin supérieur droit était net à présent. Marianne, de retour. La languette lui opposa une résistance de super glu. En renversant le contenu sur la table, un violent mouvement de recul accompagna sa peur de libérer les forces endormies d’une boîte de Pandore. Deux papiers glissèrent sur le bois lisse : un carton et une feuille pliée en quatre. Elle reconnut sur une face du carton des courbes similaires à celles de l’enveloppe. Son cerveau avait vieilli de dix-neuf ans depuis qu’elle avait rejoint la terre chaude où son cœur battait à nouveau sans bruit. Elle lut en ânonnant.


Chère Madame,

     Vous ne me connaissez pas, je crois pourtant que nous sommes parents. Je suis sûr de ne pas avoir à en dire davantage pour que vous compreniez à quoi je fais allusion. J’aimerais aujourd’hui vous rencontrer. L’accepteriez-vous ?
     Vous trouverez avec ce courrier un billet d’avion pour Paris. Il vous suffit de rentrer votre numéro de passeport sur le site de la compagnie pour finaliser l’achat. Le vol devrait être dans dix jours environ au moment où vous recevrez ce courrier, pour vous laisser le temps de vous préparer.
     Il n’y a plus rien à craindre ici. Je vous attendrai à l’aéroport. Pour me reconnaître, c’est simple : j’aurai une pince de homard au bout du bras droit.
     Dans la fierté d’avoir pu vous joindre, et celle, je l’espère, de vous connaître bientôt.

     Jean-Marie

     Fatima fit une seconde lecture, puis une troisième. Alors seulement elle écarta les mains et laissa tomber l’invitation, comme si le papier venait de la brûler. Elle attendit plusieurs minutes avant de déplier la deuxième feuille, cachant mal le dégoût de celle qui tient un slip sale par le bout des doigts. Elle déchiffra les gros caractères : « Aéroport Rabat-Salé — Roissy-Charles de Gaulle ». Enfin, la France la rappelait.
     Elle s’étonna qu’on n’ait pas envoyé une brigade directement. Sans doute une question d’économie. Ils la prenaient toujours pour cette sotte incapable d’autre chose que les ménages. Pensaient-ils vraiment qu’elle allait se livrer de son plein gré dans la gueule du loup — ou la pince du crabe ? Depuis qu’elle avait suivi le procès de Jin à la télévision, après les premières naissances, Fatima s’était coupée du monde extérieur. Elle n’avait parlé à personne de cette partie de sa vie. Elle s’était concentrée sur ses pâtisseries, ses voisins, la formation de sa petite-nièce Saïda. Avec la même lâcheté qu’elle avait tenté de combattre en vain deux décennies plus tôt, elle avait fermé les yeux sur la condamnation de la médecin. Jin ne l’avait pas dénoncée. Elle l’avait laissée profiter de ses journées indolentes dans la moiteur de ses fourneaux. Ça ne pouvait plus durer. On la rappelait pour nettoyer une cellule de prison.
     La précaution qui l’avait toujours caractérisée l’empêcha de nourrir les flammes avec le billet. Elle le glissa avec la lettre sur une pile de papiers au-dessus du frigidaire, avant de traverser le rideau de perles et rejoindre Saïda dans la boutique.
     — De bonnes nouvelles ?
     — Ça va, hamdullah.
     Trois jours plus tard, le facteur lui apportait un nouveau portrait miniature de la femme au bonnet phrygien. Elle lui offrit quelques makrouts fourrés aux dattes pour repousser le moment où elle aurait à l’ouvrir. Lorsqu’il sortit, le courrier resta inerte sur un coin de comptoir, et Fatima retourna à ses préparations. Ce fut Saïda qui le lui rappela, après la fermeture.
     — Tu n’as pas ouvert ta lettre.
     Aux yeux de Fatima, l’enveloppe devait avoir les crocs d’une plante carnivore. Ses pupilles vertes virèrent au gris.
     — Qu’est-ce qui ne va pas ? Ça vient de France. Ce sont de mauvaises nouvelles ?
     Fatima chercha la salive de sa réponse. Elle n’avait plus la force de mentir.
     — Eh oui, je pense bien. C’est des soucis.
     — Tu veux que je l’ouvre, moi ?
     — Sûrement pas ! Donne-la-moi.
     Décidée à ne pas se montrer faible devant sa protégée, elle laissa l’enveloppe choir sur les dalles de la pâtisserie comme une mue de serpent et déchiffra son contenu. Elle resta si longtemps immobile que Saïda vint poser sa joue contre son épaule pour lire à son tour.


Fatima,

     J’ai obtenu ton adresse pas Jean-Marie. J’espère qu’elle est exacte et que tu recevras ce mot comme tu as reçu le précédent. Je n’ai pu refréner ma joie de t’écrire, même si nous devons nous revoir très vite. Sache, si cela t’as échappé, que j’ai été libérée il y a quatre ans à la demande de nos jeunes gens, et que tout va beaucoup mieux ici depuis. Je suis pressée de te faire découvrir cela.

     À bientôt,

     安 — 谨 Jin

     La lettre avait dû être imbibée d’une mixture d’oignon spéciale qui ne faisait pleurer que les vieilles personnes. Des perles argentées avaient glissé de l’écrin des paupières de Fatima et roulaient sur ses joues. Ses yeux vibrants n’arrivaient pas à se détourner du paraphe.安, « paix », le symbole qui recouvrait le deuxième tiroir de la commode en métal dans le bureau de Jin. Jin, qui l’avait sauvée. Jin, qui faisait des fécondations in vitro. Jin, emprisonnée, qui ne l’avait jamais dénoncée. Son bureau impeccable, la commode où elle glissait les échantillons d’Éric. Éric, qui lui avait fêlé six côtes. Éric, qui travaillait au zoo de Vincennes. Éric, qui était parti vivre en Israël.
     Alors elle était sortie. Alors il s’était passé quelque chose. Alors tout n’avait pas été fait en vain. Et si… Et si ça avait marché ?
     Fatima agrippa la main de sa petite-nièce de vingt-deux ans et la tira comme si elle en avait six dans le salon du voisin. Il adorait appeler Fatima pour lui montrer des vidéos de jolies jeunes filles qui chantent en anglais, de gens sans casque qui tombent de vélo ou bien des émissions de cuisine québécoise où les invités sont pompettes. Elle entra son numéro de passeport sur le site d’Air France et prit un deuxième billet pour le même avion.

     Vous êtes arrivé à l’aéroport Roissy – Charles de Gaulle, Paris. Nous vous souhaitons un agréable séjour en France.
     L’écho avait traversé le tunnel qui reliait l’habitacle au hangar. Fatima fut soudain prise d’un doute. Et si on s’était ri d’elle ? Si Jin avait écrit sous la contrainte ? Elle se sentait si bien, au Maroc, à cuisiner ses pâtisseries. Qu’est-ce qu’elle espérait revenir trouver de mieux ici ? Sa joie de vivre, sa curiosité enfantine, son plaisir de partager avaient encore été plus forts. Elle fixait, inquiète, la joue de sa petitenièce en débouchant dans le hall. Une clameur retentit.
     Des milliers de personnes se trouvaient là, avaient crié à leur arrivée. Fatima et Saïda se retournèrent toutes les deux. Les autres passagers étaient effarés . De la foule comme d’une chrysalide émergèrent soudain la crinière chevaline de Jin, le menton carré d’Éric.
     Fatima lâcha le manche de sa valisette pour retrouver l’usage de ses deux bras. L’un accueillit Jin ; l’autre, Éric. Dix-neuf ans. Jin était toujours aussi jolie. Éric avait pris du poids et des cheveux blancs. Sa mâchoire restait bloquée. Lorsqu’elle put enfin articuler, ce fut pour murmurer en chevrotant.
     — Alors vous êtes là… Tu n’étais pas parti, Éric ?
     — Je suis rentré quand Jin est sortie. Ce qu’il se passe ici est si beau.
     Elle tourna ses lèvres vers l’oreille de Jin.
     — Alors on t’a libérée ?
     — Grâce aux enfants. Ils n’étaient même pas majeurs et se sont rassemblés pour me faire sortir. Et, aujourd’hui, ils sont là pour vous.
     Fatima ne comprenait toujours pas. Elle répéta :
     — Aux enfants ?
     Jin et Éric rirent en chœur.
     — Regarde !
     Ils s’écartèrent pour lui ouvrir la vue, sans ôter leur bras de son dos. Une grande banderole traversait le hall. Sans ses verres, Fatima put lire « Bienvenue maman ». En dessous, elle crut d’abord que les animaux d’un zoo voisin s’étaient échappés. Un éventail de couleurs se superposaient, une variété de formes se mélangeaient. Puis elle les reconnut.
     Au-dessus de la foule flottait un balllon de baudruche à visage humain. C’était Pierre et son cou d’un mètre. Dix-sept ans, chanteur dans le groupe de reggae qu’il avait créé avec quatre copains de lycée. À sa gauche, Mélanie passait dix minutes à enfiler son blouson en cuir chaque fois qu’elle sortait. Elle avait dû faire des trous à bonne distance pour ses piquants de hérisson. Elle espérait obtenir son permis moto la semaine suivante. Vue de derrière pendant qu’elle applaudissait, on pouvait croire que sa voisine allait s’envoler. Christine portait un débardeur blanc aux bretelles resserrées qui laissait à jour les motifs d’ailes de papillon imprimés sur ses omoplates. Un peu plus loin, Léopold était le premier des Cent gènes à avoir mis au monde un enfant. Comme lui, le petit Jules était phosphorescent. Sa compagne était certes obligée de dormir avec un bandeau sur les yeux, mais c’était pratique pour lire sans consommer d’électricité. Le coude de mon pote Germain me frolait le bras tandis qu’il applaudissait. Il commençait à se faire un nom dans le milieu du jonglage et voyager un peu partout pour assister à des conventions. Il était revenu d’Australie spécialement pour rencontrer Fatima. Ses pupilles de chat me font toujours flipper dans le noir, je n’arrive pas à m’y habituer.
     Nous étions tous là, tous les enfants qu’elle avait imaginés. Une génération légèrement différente par son génome, qui a su intégrer les vertus infinies de l’acceptation de son voisin. Notre tolérance n’est pas gravée sur nos brins d’ADN, comme peuvent l’être les initiales de l’élu de son cœur sur un pendentif. Nous l’avons acquise avec la vie. Nous avons appris à suspendre dans nos jugements pola hâte avec laquelle les frontières de l’Afrique ont été tracées au temps du colonialisme. Les « bougnoules », « feujs », « chinetoques », les « migrants », « chômeurs », « nymphos » et j’en passe, appartiennent à un étendard commun, celui de l’humanité. Dans ce hall d’aéroport s’extasiait une bande parmi d’autres à ne rien aimer tant que se lancer de bonnes blagues à la figure autour d’un verre plutôt que se lancer des verres à la figure pour de mauvaises blagues ; des êtres humains qui assument de n’être jamais que des animaux tout en restant conscients que ce qui les sépare du reste de la faune est autrement plus noble que la méfiance envers son prochain, et qui ont compris que le dernier mot reviendrait de toute manière à d’autres animaux, les asticots, qui dévorent sans distinction de couleur. Le rêve de Fatima.
     « Émerveillé » n’est pas assez puissant pour décrire son regard en s’avançant vers nous. Un cri de bébé retentit, la deuxième naissance parmi les Cent gènes. Sa maman leva son t-shirt et sortit son pis pour le faire taire. Je me détachai du groupe pour venir à la rencontre de Fatima.
     — Jean-Marie…
     On aurait pu se serrer la pince. Au lieu de ça, elle m’étouffa dans la chaleur de ses bras. Aujourd’hui encore, dans mes heures chagrines, il me suffit de songer à cette étreinte pour que « les soucis » s’envolent.
     — Bonjour Fatima.
     Je m’écartai pour la laisser rejoindre mes frères et sœurs. Elle se frotta aux peaux zébrées, mouchetées, velues… Nicolas roucoula lorsqu’elle posa une main sur sa nuque. Les branchies de Marine semblèrent applaudir frénétiquement au contact de la joue de Fatima. Elle ne sut comment se mettre entre les huit bras de Philippe. À côté, la gorge rouge de Marion poussait de réguliers « bravo Fatima ».
     Alors que son menton se perchait d’épaule en épaule, les crêtes de coq, de cacatoès, les cornes d’antilope ou de rhinocéros s’écartèrent d’elles-mêmes pour lui faire une haie d’honneur.
     Saïda avait été absorbée dans le flot d’une conversation avec Paul et sa langue de rainette, Charline et ses sabots fendus, Emmanuelle et son dos deux fois bossué. Jin, Éric et moi-même suivions Fatima en la supportant pour l’aider à marcher. Elle contemplait, béate, cette biodiversité qu’elle avait créée. Je lui expliquai que, désormais, s’altérer un gène pour exprimer son engagement pour un avenir pacifique était devenu une mode, comme l’avaient été les piercings ou les tatouages avant cela. Au lieu de lutter à leur éviction, elle avait semé les différences pour qu’on les accepte mieux.
     Derrière l’assemblée l’attendait un homme aux allures de pingouin dans son costume serré. Fatima avait beau s’être coupée du monde, elle le reconnut dans la seconde et marqua un arrêt d’effroi. Nous l’encourageâmes à continuer. Le Président fit le reste du chemin en brandissant sa médaille de la Légion d’honneur.
     — Ma chère madame, c’est pour moi un immense privilège de vous rencontrer. En modeste réparation des torts que les heures sombres de notre République vous ont fait subir, je vous prie d’accepter au nom de la Nation cette récompense, ainsi que la nationalité française.
     Saïda s’était extraite de son groupe pour regarder. Fatima opposa son poignet à la médaille que le Président lui tendait.
     — Non. Je ne veux pas…
     — J’avais prévenu, intervins-je. Qu’importe votre nationalité française. Nous sommes des citoyens du monde, ce monde libre et heureux, dont Fatima est la première représentante.
     Le pingouin disparut derrière les sourires proprement humains qui vinrent nous encercler. Saïda voulut à son tour serrer sa grand-tante dans ses bras. Fatima ouvrit les yeux au milieu de l’étreinte.
     — Eh oui, c’est la vie…