Archives mensuelles : janvier 2016

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Elle habitait ce genre d’appartement où l’on préférerait être une statue qu’âme qui vive. Ce genre d’appartement où l’on a peur de déranger les meubles en respirant. Un canapé Louis XV se chargeait de l’accueil. La porte d’entrée poussait un cri d’éléphant blessé. Lui, ses lèvres en bois fruitier, sa langue-coussin, son palais fleuri, ne frémissaient pas.
     Je n’osais pas plus m’asseoir sur les deux bergères qui l’encadraient. Personne ne s’y installait jamais. À l’arrière-plan, les rideaux, à la façon des pans de robe d’une géante aux goûts douteux, tombaient lourdement pour ne faire qu’effleurer le plancher. Leurs anneaux en bois refusaient de coulisser sans qu’on se soit élevé sur une chaise. L’armoire au coin aurait pu entrer debout par les fenêtres. Contre les murs, c’étaient des consoles, bibus, chiffonniers, scribans, encoignures. J’ai appris leurs noms à force de l’entendre les désigner pour en écarter la poussière. Madame Verneuil n’usait que du petit bureau sous la fenêtre, avec ce modèle rassurant de chaise à l’assise en paille tressée, pour ouvrir son courrier et lire son journal. Les autres étals disponibles servaient à exposer une horloge dorée sous une cloche, un triptyque de personnages en bronze, deux chandeliers dépouillés, une couronne de fleurs séchées, un flacon vide, des photographies effacées. À leur teinte noire et jaunâtre, je supposais que les modèles étaient tous disparus et ma voix refusait de s’affirmer devant leurs regards fixes. Leurs cadres enluminés n’auraient pas détonné autour d’esquisses fameuses. Des décorations semblables se retrouvaient au plafond. Une frise pommelée courait les angles. Du lustre, avec autant de bougies que Madame Verneuil devait en compter elle-même, des peluches filamenteuses étaient parachutées à la moindre secousse. Une rosace l’entourait, offrait ses cachettes aux moucherons l’été. Il ne manquait à tout cela que les étiquettes de prix. Un large miroir surplombant l’âtre dupliquait encore chaque chose. Cette salle n’était que la première.
     Le couloir s’élançait d’une percée dans le mur. Son extrémité se perdait dans une ombre constante nuit et jour. Les reflets des becs-de-cane en saillie permettaient de repérer les entrées : cuisine, chambre, salle de bains, chambre, penderie, cabinet, chambre. Entre la chambre et la penderie, il me semble, une ouverture donnait sur un autre couloir puis une chambre, une salle de bains, des toilettes. Je m’y égarai à ma première visite. À ma deuxième, encore. À la troisième, toujours. Les pièces à vivre sans vie pouvaient bien s’intervertir. Il aurait fallu, pour les distinguer avec clarté, un vocabulaire d’architecte, de peintre ou de topographe. Je ne suis jamais parvenue au compte exact, mais je reste certaine que Madame Verneuil détenait plus de lits que de connaissances.
     Un craquement me faisait sursauter. Je n’aurais pu demeurer seule entre ces murs. Madame Verneuil n’en sortait jamais. Il lui fallait près de deux minutes pour rejoindre le salon depuis sa chambre.
     — Veux-tu m’aider à préparer le dîner ?
     Son âge avait passé la frontière où il est difficile de refuser.
     — Nous faisons une tarte aux légumes. J’ai des poireaux, des aubergines. Les tomates qu’on nous a livrées ce matin ont l’air excellentes.
     Les ingrédients étaient disposés en ordre sur la table. La retraite lui laissait l’ennui d’avoir un temps d’avance sur tout ce qu’elle voulait faire.
     — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Couper les aubergines ?
     — Comme tu veux ma belle. Tu peux prendre le grand couteau. Veille bien sur tes jolis doigts, si j’avais les mêmes, je ne m’aventurerais sûrement pas dans une cuisine. C’est plein d’instruments de torture. On se fait le bourreau des légumes. Veux-tu bien me tendre celui-là, ma chérie ?
     Elle m’effleurait l’ongle en saisissant le manche. Il y avait, dans la matière qui constituait Madame Verneuil, quelque chose de fascinant. Avant de la rencontrer, je ne me doutais pas qu’un squelette pouvait se cacher sous autant de plis. On avait dû coudre trois peaux ensemble pour faire la sienne. Une amie m’avait envoyé une carte de Thaïlande avec la photo d’un Bouddha piégé entre les racines d’un arbre. Je soupçonnais Madame Verneuil d’être l’otage d’une tige flétrie et délavée, d’où ses yeux seuls restaient libres.
     — Vous préférez en rondelles ou en dés ? Ou en lamelles ?
     — Fais comme tu le sens, ma belle. Ça n’a guère d’importance. Je les fais en dés, d’habitude. Tant que ça rentre dans le moule. En dés, c’est très bon. En rondelles, ce n’est pas mauvais non plus. Ce qu’il faut, c’est que tu ne t’y fasses pas une tendinite. Cette lame-ci est toujours aiguisée, j’ai l’impression qu’elle coupe un peu mieux chaque fois que je l’utilise. C’est peut-être la pulpe des légumes. On s’en sert pour faire des crèmes anti-rides, après tout, ça peut bien affûter une lame de couteau.
     Son haleine tremblait comme un chevreau sous la neige. Elle soufflait le parfum des choses vieilles. Il était rare que je parvienne à déceler l’odeur du liquide huileux de la flasque sur sa coiffeuse, qu’elle déposait derrière ses oreilles du bout de l’index. Je l’avais surprise une fois.
     — Je fais des dés.
     — Pas pour moi, j’espère. Tu as des poignets de danseuse, on a déjà dû te le dire. Tu serais magnifique en dansant sur les mains. J’ai vu un jour une jeune demoiselle faire des acrobaties. C’était en Vendée, je crois, à La Rochelle. Devant le port, une acrobate. Divine. Les hanches d’une brindille, avec un visage d’ange, et qui vivait sur les mains. Elle courbait le bassin au-dessus de son chignon, comme cela, et avançait vers nous en tendant sa plante de pied comme une paume de main. À s’y méprendre. J’ai posé une pièce sur son pied propre, elle a roulé entre ses orteils et la demoiselle a continué. Divine. Elle ne devait pas être trop bien dans sa tête, pour avoir l’idée de faire ça. Mais son sourire était dans le bon sens, ma foi.
     Lorsqu’elle parlait des choses du quotidien, elle ne bougeait presque pas. Une main retenait l’autre, pour l’empêcher de sortir. Lorsqu’elle invoquait ses souvenirs, en revanche, son corps s’éveillait. Ses doigts fendaient l’air comme une nuée d’oiseaux, les bracelets à ses poignets jetaient des cliquetis. Je ne l’ai jamais vue sans ses bracelets, non plus sans ses boucles d’oreilles à pinces, sa couche de fard à paupières et de rouge à lèvres. Elle me saluait ainsi le matin, me souhaitait bonne nuit avec ses bijoux et son maquillage. Le duvet noyé sous ses haillons de peau devait échapper à sa vue.
     — J’ai fait un an de gymnastique quand j’étais petite. Ça ne m’a pas vraiment plu.
     — Quel dommage ! Tu aurais été radieuse, vraiment. Avec des poignets pareils, quel dommage. Enfin, on a mille autres choses à faire à ton âge. Et puis, après tout, on a été faits sur nos deux jambes et non la tête en bas. Peux-tu me donner une tomate ? Je vais t’aider. C’est tout de même moins alambiqué qu’une aubergine. Qui parlait des formes ? Aristote ? Je ne sais pas s’il y avait des aubergines à son époque. De toute manière, les vignes devaient prendre toute la place.
     Un. Je comptais trois secondes de silence avant de parler à mon tour. J’aurais eu peur de la réveiller de son somnambulisme à paroles. Deux. Madame Verneuil conservait toute sa mémoire, mais en perdait vite le cours. Ses traits d’esprit étaient des lignes brisées, et, souvent, je ne savais juger s’il s’agissait d’affabulation ou de science. Trois.
     — En parlant de vin, voulez-vous un peu d’eau ?
     — Ça ira, je te remercie, ma jolie. Mon dentier s’assèche moins vite lorsqu’il fait humide comme aujourd’hui. Excuse-moi, ce n’est pas très distingué de parler de ses fausses dents. Cela dit, à ta place, j’aurais bien voulu qu’on m’y prépare. L’âge avancé, c’est comme Saint-Nicolas, un secret bien gardé, entre initiés. Passons, c’est peut-être mieux ainsi. À la jeunesse l’insouciance, à la maturité la sagesse. La sagesse, mon enfant, c’est continuer de vivre quand la machine se détraque et n’est plus capable de nous porter plus loin qu’au marché du coin. C’est prendre le temps de faire des tartes. Attrape le saladier, là-haut, veux-tu ? Je vais casser les œufs. À combien de poussins j’aurais brisé la coquille ? Je me demande parfois s’il n’est pas encore temps de devenir végétarienne. Des amies à toi le sont ?
     Ses questions me faisaient sursauter. J’étais surprise qu’elle n’eût pas oublié ma présence. Je croisais son regard, mais rarement l’étincelle de l’assurance au fond. Soudain, c’était comme si j’apparaissais dans son champ de vision. Elle m’interrogeait sur ma journée, mes opinions, mes amies… J’avais quitté la province pour intégrer une meilleure université. C’est ma mère qui avait trouvé la combine. M’installer chez une personne âgée, sans loyer à verser, en l’échange de menus services et de ma conversation.
     — Quelques unes, oui. Certaines par conviction, et d’autres par effet de mode.
     — Juste comme vos cigarettes. Et pourtant, qu’y a-t-il de plus répugnant qu’un mégot ? Les hommes à pipe, c’était autre chose, et ils ne laissaient rien au sol. L’empoisonnement, c’est tout un art. Une pipe en bois, c’est autrement plus élégant que ces rouleaux de tabac. Tends-moi le plat, veux-tu ? Ce sera prêt dans vingt minutes. Je t’appellerai, si tu veux retourner travailler.
     Je regagnais ma chambre et prenais une large bouffée de son air qui n’avait pas le goût de renfermé. J’avais choisi la moins enfoncée dans le couloir. Aux murs, j’avais accroché mes cartes postales et mes affiches, trois miroirs en forme d’étoiles et un sticker de fleurs grimpantes pour leur faire perdre un peu de leur austérité. La teinte pourpre, triste, dépassait encore, et je ne pouvais rien contre les quenouilles du lit à baldaquin.
     Son appel fit vibrer la porte de ma chambre.
     Je trouvai son dos, quelques boucles dépassant de ses épaules où sa tête s’était enfoncée, courbé sur la vapeur de la tarte. Je m’installai en face d’elle, attendis qu’elle bouge pour en faire de même. À travers ses racines, on pouvait voir des bouts de son crâne. Elle se releva enfin, je servis des parts.
     — Qu’as-tu fait aujourd’hui, ma grande ?
     — J’étais à la bibliothèque toute la journée. J’ai des examens la semaine prochaine.
     — Ah, des examens, c’est drôle, les examens. Quand on est jeune, on espère un résultat positif. On croit que tout dépend d’eux. Eh bien, j’ai tout oublié des miens. Quand on est vieux, c’est tout l’inverse. On prie pour qu’ils soient négatifs. Enfin, tu t’en fiches, tu es en bonne santé.
     Un. Deux. Trois. Je m’étais engagée à lui tenir la conversation.
     — Oui, tout va bien. Ces examens sont importants pour valider mon année. D’ailleurs, je ne pourrai pas beaucoup vous aider la semaine prochaine. Si vous avez besoin de moi, il faudrait en profiter ce week-end.
     — Besoin de toi ? Je ne crois pas. Si, tiens ! Il faut épousseter la tapisserie.
     Elle s’exclama comme si elle venait d’avoir l’idée du siècle, glissa les dents de sa fourchette sous un morceau de tarte et l’engloutit. Un bout de peau rouge s’accrocha sur ses fausse gencives.
     — La tapisserie ?
     — Celle de la chambre ocre.
     Je restai immobile.
     — En face de la salle de bains, à côté du grand débarras. Tu n’y vas donc jamais ?
     Lèvres plissées, je signifai non de la tête.
     — En tout cas, il faut épousseter la tapisserie. Si on la laisse, elle va finir par se faire dévorer par les mites, et on aura un napperon. Il faut en prendre soin. J’ai vu de superbes tapisseries, dans un musée, en Provence. Je ne me rappelle plus quelle ville. Superbes. On les voit, on imagine les doigts de fée qui les ont brodées. Je n’ai jamais été capable de faire plus qu’un mouchoir. J’étais restée des heures à contempler un bouquet de fleurs. J’avais l’impression de pouvoir les cueillir du mur. Elles valaient bien une toile de maître. Il y avait un musée de peintures, aussi, dans cette ville. Des paysages très jolis. On préférait tout de même les voir dehors. Tu peins un peu, ma belle ?
     — J’ai essayé, mais je ne suis pas très douée.
     — Le talent, ça ne se trouve pas dans les doigts, c’est dans la tête. Quand on pense qu’un sourd a composé quelques-unes des plus belles pièces de musique. Malheureusement, il est moins bien distribué que la sottise. J’ai encore lu ce matin qu’un fou furieux a renversé une mère et sa poussette.
     J’avais vidé mon assiette, celle de Madame Verneuil était a moitié remplie.
     — Je vais en reprendre un peu.
     Je me resservis une part de tarte et d’anecdotes. Je débarrassai la table le temps qu’elle se relève. Nous nous rendîmes ensemble au salon, où je révisais le soir devant l’âtre éteint pour ne pas la laisser seule. Elle choisit un livre dans sa bibliothèque qu’elle avait sûrement déjà lu.
     Le lendemain, en début d’après-midi, Madame Verneuil ouvrit la porte de la chambre ocre, que j’avais dû apercevoir lors de ma visite d’accueil. Ce fut comme pénétrer dans un désert. Les murs et les rideaux tirés s’amollissaient sous la chaleur et tout avait la couleur du sable. Les draps sur le lit sculptaient les reliefs de dunes. Je traversai la pièce en retenant mon souffle pour écarter en grand les rideaux. La poussière se mit à tourbillonner comme des moineaux dérangés.
     La tapisserie était là, couvrait un pan de mur. Mes yeux, pas encore habitués à cet éclat orange de fin de jour, ne purent en distinguer les détails au premier abord. Certaines parties étaient plus sombres que le fond. Madame Verneuil revint avec une sorte de raquette en bois. Les veines violettes de ses mollets s’échappaient d’une robe que je ne lui avais jamais vue, deux rectangles d’un tissu uni accolés, avec quatre trous.
     — Voilà.
     J’empoignai le manche et me plaçai devant la tapisserie. Je levai la raquette pour la frotter, comme s’il s’était agi d’un plumeau.
     — Plus fort, n’aie pas peur !
     Elle s’était assise sur le lit. J’inclinai mon poignet vers l’arrière et donnai un petit coup brusque. L’explosion de poussière me fit éternuer aussi sec.
     — C’est ça, allez !
     Je recommençai juste à côté. Un coup plus ample. Derrière le brouillard qui m’irritait les yeux, Madame Verneuil applaudit.
     — Oui, plus fort !
     Je lançai un nouveau coup affirmé un peu plus haut, puis un autre. La brume de poussière me chatouillait le cou. Derrière moi, Madame Verneuil m’encourageait.
     — À gauche ! Là, les arbres ! Voilà ! Allez, encore ! Un peu plus fort ! Les plumes ici ! C’est ça. Je ne te vois plus. Ne t’arrête pas !
     Nos rires se mêlaient parmi la poussière en suspension. Je frappais au hasard en fermant les yeux. Nous étions deux enfants jouant à un jeu sans but. La tapisserie recevait chaque coup avec un son étouffé, Madame Verneuil riait de plus belle et je riais avec elle. Je sautai, m’accroupis, remontai, me contorsionnai dans tous les sens jusqu’à commencer à fatiguer. Nos poumons à toutes les deux continuèrent à rire mécaniquement.
     La tapisserie avait retrouvé sa couleur originelle. En faisant un pas en arrière, je distinguai une forêt sur la partie gauche. Une maison lui faisait face, à l’autre bout de la clairière, où une cheminée fumait. Deux paons, au premier plan, étendaient large leurs éventails de plumes. Le rire de Madame Verneuil n’était plus qu’un hoquet. Je me retournai.
     Sa robe retroussée laissait apparaître ses genoux glacés. Elle me fixait droit dans les yeux à travers l’essaim des cendres de la tapisserie. J’avançai, la raquette tendue. Ma bouche haletait, grande ouverte et toujours courbée dans un sourire, pour retrouver son air. Sous la pluie de poussière, elle demeurait immobile. J’avançai. Un rayon de soleil traversa les nuages pour raviver l’éclat doré des paillettes dans l’air. J’avançai encore, elle ne leva pas la main pour attraper la raquette, nos lèvres se touchèrent. Quelques secondes. Un smack. Ses crevasses, du carton, froid. C’était comme embrasser un caillou. Les paons nous regardaient de leurs cent yeux.
     Je rassemblai mes affaires et partis le lendemain aux premières lueurs de l’aube. Je ne croisai personne. Les meubles se turent, la porte poussa son cri.
     Mes sens braqués sur son opacité, je n’avais pas dormi de la nuit. J’allai chez une amie et m’affalai sur son canapé. J’y restai séjourner quelques jours avant de trouver une chambre de bonne au septième et un emploi du soir comme serveuse.
     Je travaillais dans ce restaurant depuis cinq semaines quand mon téléphone sonna. Le numéro s’affichait, mais il ne faisait pas partie de mon répertoire. La fille de Madame Verneuil m’informa que sa mère était décédée la veille, d’une crise cardiaque. L’enterrement avait lieu dans deux jours. Est-ce que je désirais y aller ? Je prétextai une erreur et raccrochai. Elle ne rappela pas.
     Je terminai mon semestre et m’apprêtai à passer les vacances d’été chez mes parents. La veille de mon départ, je décidai d’aller trouver sa tombe. Je retournai dans ce quartier où j’avais été une promeneuse, ralentis sous l’appartement où j’avais été une passante. Dans une rue voisine, la grille mal fermée du cimetière grinçait au vent.
     Des blocs de marbre, des croix, des chapelles. Je crus retrouver son canapé, ses bergères, consoles, bibus, chiffonniers, scribans, encoignures. Sa coiffeuse. Un banc à côté d’une pierre, son bureau et sa chaise en paille, vides. Les stèles tombaient comme des rideaux. Je levai les yeux. Au-dessus des moulures des nuages, la toile du ciel fléchissait sous le poids de son lustre rond. Le plancher en graviers larmoyait sous mes semelles et hérissait les poils de mes avant-bras. J’avais peur de la réveiller, qu’elle sorte, parfumée, maquillée, en robe. Dans un couloir, je trouvai enfin la plaque, tapisserie grise, vernissée, époussetée.
     « Huguette Verneuil »
     Je n’ai jamais songé qu’elle pouvait avoir un prénom. L’imitant au-dessus de sa part de tarte aux poireaux, aubergines et tomates, j’incline la tête. Je reste ainsi quelques secondes. Une brise siffle entre les tombes. Son haleine froide caresse mes lèvres.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Toute ma vie j’ai souffert d’une enfance éclairée. J’aurais préféré naître dyslexique, atrophiée, sans imagination. J’aurais préféré n’être qu’une rédaction de CM1 bourrée de fautes d’orthographe, un slogan d’abribus avec ses milliers de lecteurs quotidiens, une notice d’utilisation de four micro-ondes, jamais sortie de son carton. Mais il a fallu qu’on m’éduque, me conseille, m’élève. Des œuvres ancestrales m’ont ouvert leurs pages, hissée à elles, à cette hauteur d’où l’on ne redescend plus. Elles m’ont offert de contempler le paysage illimité des mots, m’ont donné à lire quelques-unes de ses plus belles contrées. Elles m’ont initiée à la vie lumineuse, je me suis débattue dans ses ténèbres. Elles m’ont transmis l’intuition du sens de l’existence, pour que je m’y égare. Elles ont forgé en moi l’espoir. J’ai été conçue trop intelligente pour être heureuse.

     J’ai fait d’abord ce qu’on attendait moi. Après mon initiation, j’ai travaillé. J’avais besoin du voile de la nuit, son silence et la lueur modérée de ses astres pour pouvoir imaginer le jour. Des lunes durant, j’ai esquissé mon squelette, couché mon incipit, pris du volume, gagné en chair. Je portais une attention méticuleuse à mon élaboration. J’ai apposé à ma première forme un point final qui ne l’était que pour cette phase inspirée. Je me sentais déjà vidée de mes forces. Les efforts du solitaire n’ont que son regard pour récompense. Recul, assoupissement, sommeil, repos. Puis le travail à nouveau. Je me suis corrigée, raturée, remplacée, découpée, échangée, peaufinée. J’ai recommencé, trois, cinq fois, avant d’être satisfaite de mon corps, son maquillage, son apparence, avant de ne plus vouloir rien changer.
     À mon propre miroir, je me suis parue belle. Je ne croyais pas qu’on m’ait confié d’autre utilité. J’avais éclos, je me sentais bien, je sentais bon. Je rayonnais pour moi et ne doutais pas de rayonner bientôt pour d’autres. Ma conscience se laissait bercer par les vagues molles de la naïveté sur la surface du trop-sérieux. Ce n’est que plus tard qu’elle devait, en sombrant, être réveillée par les éclaboussures.
     Je me suis lancée avec entrain dans l’étape de ma publication. Confiante dans mon contenu, sereine quant à ma forme, je pressentais son bon déroulement. J’avais des rêves de robes en papier glacé, de défilés sur les podiums des Salons du Livre, de parades de main en main parmi les fauteuils de salons privés. Je me projetais avec facilité dans un radieux décor futur, et ne me faisais qu’une vision lointaine, floue, de ma première rencontre avec le lecteur, de mon dialogue intime avec son passé et son âme, de la chorégraphie des émotions traduites sur son visage, de mes nuits à ses côtés, sur sa table de chevet. Personne ne me connaissait encore, pourtant j’étais sûre de séduire.
     L’épreuve s’est révélée plus ardue qu’escomptée. Jetée dans des boîtes aux lettres, mails, je découvris la sinistre matérialité du monde. Je n’avais évolué jusque là que dans les rêveries de l’imaginaire. On m’a glissée sous des piles de consœurs, qui m’écrasèrent du seul poids de leur existence. Non seulement je n’étais pas seule, mais je m’aperçus que je n’étais pas grand-chose. La plupart des récits étaient las de rester immobiles. L’attente les avait rendus timides et flétris, leur avait ôté toute curiosité, toute sympathie. Quelques-uns poussaient dans les rangs, persuadés de ne pas se trouver à leur juste place dans l’ombre de ces bureaux étroits. Dès le lendemain, j’ai gagné en hauteur, d’autres sont venus s’allonger sous moi. J’essayais de ne pas nous compter, de ne pas penser à la minuscule chose que j’étais dans cet univers immense. En fait, je le découvrais tellement vaste qu’il me devenait impossible de le concevoir. Je me répétais à longueur de journée que je devais pouvoir y arriver car j’étais unique, et finis par m’en persuader. À cette époque, je n’étais pas prête à me remettre en question. Aux autres de le faire, pas moi. Confinées ainsi dans nos espoirs respectifs, surprises d’être chaque jour un peu plus, nous échangions peu. Chacune gardait ses monologues pour soi. Six mois, six mois dans la langueur de ces salles d’attente avant qu’un regard m’accorde sa lumière.
     Il y eut les yeux ennuyés des grandes maisons, des paupières souvent peintes, soulignées du luisant d’un anti-cernes, aux cils dressés, cambrés, figés. Aucuns ne dépassèrent mes premières lignes. Renvoyée. Je me rassurais en m’accrochant à l’idée que ces géants de l’édition n’avaient plus vocation à dénicher des perles rares. Ils étaient devenus célèbres en changeant le monde de la sorte. Désormais, ils pouvaient se contenter de l’abreuver d’histoires insipides. Cette pensée me tira même de la joie. Je finis par rire franchement de ces rejets. Je reportai mes espoirs sur les joues boutonneuses des stagiaires de maisons plus modestes, deux faces d’une même lune aux cratères incandescents, proches de l’éruption. La vulgarité de leur contact m’irrita. Déçues par la quantité de récits médiocres qu’elles avaient été forcées de considérer, elles avaient adopté le parti de ne plus y accorder trop d’importance. Elles me dévisagèrent en diagonale tandis que leur gorge se déployait aussi grande qu’elles m’avaient écartée sous leur poitrine pour répondre par de bruyants éclats sonores aux plaisanteries de leurs collègues. Nous étions raillées, moquées, couvertes de postillons. Incomprises. Les mauvais manuscrits avaient dilué notre raison d’être. Moi, je n’étais pas prête à renoncer. J’étais tenace et comptais bien m’accrocher. Ne pas émouvoir ces jeunes stagiaires formatées ne signifiait pas que je ne valais rien, au contraire. Ce n’était pas à elles non plus que je m’adressais, pas encore.
     Il y eut les verres limpides, cerclés d’un fil métallique discret, de ce vieil éditeur indépendant. Nous nous installâmes face à face dans le calme de son bureau qui sentait la chemise repassée et le bonbon au réglisse. Nous fîmes connaissance avec modération, sans excès de zèle ni réserve prononcée. Ses cheveux poivre et sel s’élevaient puis s’abaissaient au rythme lent de sa respiration. Son souffle, filtré par ses narines poilues, me réconfortait. Sous sa chaleur, je me forçais à me magnifier pour lui révéler tout ce dont j’étais capable. Je ne comptais plus les tic-tacs de la marche cadencée de la trotteuse derrière le cadran rond au-dessus de la porte. Il fit une pause, souleva ses lunettes pour se pincer l’arête du nez. Je rentrai avec lui, serrée entre son flanc et son bras, enveloppée d’un crépuscule qui m’indifférait tant j’étais pressée qu’il reprenne le fil de mes lignes. Je découvris sa maison, une bâtisse de plain pied, un gazon velu pour collerette et d’épais rideaux aux fenêtres afin de laisser entrer le soleil seulement s’il y était invité. Le monde extérieur avait pénétré les murs, déposé sur des rayons d’armoires des statuettes d’animaux et de personnages en bois, un appareil photo ancien, des cartes postales en noir et blanc, des bouquets de fleurs séchés, des livres, des centaines de livres. J’accordai à ces choses une importance démultipliée pour la seule raison qu’elles étaient possessions de ce vieux monsieur, le premier à prendre la peine de me comprendre. Avalées un temps, mes ambitions de foule. J’ai été heureuse entre ses bras osseux. Le soir, après avoir dîné en compagnie de son épouse, il me rejoignit dans son bureau privé, de même taille que celui de son travail, au plancher dissimulé sous un tapis collectionneur de poussière, et progressa encore dans ma lecture. Je passais seule une nuit courte, sous le projecteur éteint d’une lampe articulée dont la modernité pimpante se détachait de l’austérité du mobilier. Je l’entendis parler de moi à sa femme dès leur réveil, en des termes encore modestes, mais incontestablement élogieux. Il m’acheva en fin de matinée, et se massa les phalanges dans tous les sens durant le reste de la journée. Il hésitait. Il avait saisi ma portée, mais doutait que les gens puissent m’accueillir avec la même tolérance. Et puis, je ne m’inscrivais pas tout à fait dans la ligne éditoriale de sa maison. Et puis, je, je… Il m’avait appréciée. C’était le plus important. Il était de ce genre d’individus au nombre infime à ne pas attendre d’autres raisons pour donner son envol à une histoire. Il me distribua.
     Ce vieil éditeur, je me souviens de lui aujourd’hui. Toutefois, à ce moment, j’ai été prompte à l’oublier, concentrée toute entière à mon entrée dans le monde.

     Il n’y a pas de façon plus appropriée de rompre le silence qu’un bâillement. Au milieu du canon de ces expirations tièdes, un soupir prononcé se fait entendre.
     — Je suis prête à parier que ça va recommencer aujourd’hui, lance Alice au pays des merveilles, dans l’élan de son souffle. Nous allons toutes rester ici, sans broncher, à attendre que l’on vienne nous chercher. Et surtout ne rien faire pour que les choses changent. Je me trompe ?
     L’assistance laisse un blanc de gêne ou de léthargie. Les mots résonnent en s’estompant, comme les battements de cœur d’un coureur qui s’éloigne. Finalement, avant qu’ils ne s’éteignent, Germinal prend la peine de répondre.
     — Qu’espères-tu au juste ? Que la terre se mette à tourner dans l’autre sens du jour au lendemain ? Ça n’a jamais fonctionné ainsi, et ça ne fonctionnera jamais ainsi.
     C’est tout ce qu’Alice au pays des merveilles attendait pour enchérir.
     — Avec ce genre d’attitude, c’est certain ! Ça te plaît donc tant que ça, toi, de croupir dans le mépris le plus profond ? Et encore, le mépris, c’est déjà une forme de considération. Pour beaucoup, c’est l’indifférence. Tu y songes, à ces histoires-là ?
     — Oh, tu exagères toujours un peu, Alice au pays des merveilles.
     Les syllabes ont jailli comme des notes de musique. Stupeur et tremblements poursuit avec son timbre chantant :
     — On n’est pas bien, ici, entre nous, à échanger, à languir, hm ? Cesse de voir le mal partout et profite un peu d’exister !
     — Je n’irai pas jusque là non plus… rectifie Germinal, plus pour sa propre conscience que celle de ses interlocuteurs.
     La Vérité sur l’affaire Harry Quebert se saisit de son hésitation.
     — Tu sais bien que tu t’es fixé des idéaux inatteignables, Alice au pays des merveilles. Ça te fera plus souffrir qu’autre chose.
     — Je ne crois pas. Le problème, c’est plutôt que les vôtres sont inexistants, d’idéaux. Je me demande comment vous faites pour vivre ainsi, d’ailleurs. Vous êtes heureuses ? Dites-moi franchement, vous êtes heureuses ?
     — Mais oui ! Le bonheur ne dépend pas de ce qui t’entoure, seulement de ce qui est en toi ! s’exclame la joie de Stupeur et tremblements.
     Alice au pays des merveilles aurait préféré les confondre toutes dans leur silence. Elle reprend, feignant qu’aucune fanfaronnade espiègle n’était venue troubler son argumentaire.
     — Je ne souhaite pas changer le monde d’un coup, en une seule fois. Tout ce que je demande, c’est d’améliorer les choses à notre échelle, à l’échelle de l’individu. Faire sourire, s’évader, rêver ne serait-ce qu’une personne, sous ce toit, dans cette chambre. Laisser une trace dans l’esprit d’un enfant.
     — Silence là-dessous. Vous n’avez que ce que vous méritez.
     La sentence est tombée du ciel ombragé, l’ultime étagère. Les sept volumes d’Harry Potter ne distinguent pas qui parle en bas, ou n’en prennent pas la peine. De leur point de vue, les voix s’entremêlent, égales, faibles, en un vain brouhaha auxquels ils participent rarement.
     — Ah, on va se marrer, chuchote L’Automne à Pékin à sa voisine.
     — Cessez donc de pleurnicher et retournez au travail, poursuit, imperturbable, la célébrité des sommets. Vous n’avez qu’à concentrer vos efforts, sans compter, au lieu de disperser votre énergie à vous plaindre et vous amuser. Croyez-vous que l’on puisse tirer quelque chose de vos pantomimes ridicules ? Non. On ne crée rien avec du rien. Moi, je me suis forgée à l’encre de mon front pour en arriver là. J’ai été traduite dans plus de 60 langues, distribuée dans 200 pays. Le nombre de sacrifices que j’ai faits pour atteindre mon but est encore plus grand. Il m’a fallu des années d’acharnement pour pouvoir jouir aujourd’hui de mon statut. Alors, à présent, arrêtez de vous plaindre ou acceptez de rester bonnes à rien. Je ne répondrai plus à votre jalousie. La jalousie, oui, voilà ce que cachent vos piaillements incessants.
     Des cris révoltés détonent comme les coups de feu d’un Western. La lourde voix, confiante en son invulnérabilité, les traverse, les écrase.
     — Je suis la préférée, et je l’assume sans rougir. La dame d’ici m’a découverte à son adolescence, relue trois fois depuis. Elle me connaît par cœur et se plonge encore dans mes chapitres avec un plaisir non diminué, bien au contraire. Voilà où m’ont mené mes sacrifices. Je suis partie de rien, vous savez. Je me suis élevée à cette hauteur par ma seule force, sans rien exiger de personne. Il n’y a pas de places pour les faibles dans ce monde. Battez-vous, ou alors admettez de n’être rien.
     Tout le monde se tait. Germinal et Stupeur et tremblements échangent un regard furtif, qu’elles espèrent ne pas se faire surprendre. L’atmosphère est chargée de cette électricité dont l’origine n’a rien de physique, qui peut à tout moment se déchaîner en un furieux orage ou bien s’éloigner, étouffée dans le coton des nuages. Finalement, un éclat de rire la brise, évacue la tension dans un joyeux fracas.
     — Vache, parvient à articuler L’Automne à Pékin au milieu de son hoquet, je l’avais bien annoncé qu’on allait se payer une bonne rigolade. T’en dis quoi, Sur la route ?
     — Hein ? J’écoutais pas.
     La tempête passée, chacune y va de son opinion. Les débats sont couverts par les clameurs démultipliées d’Alice aux pays des merveilles qui s’éraille la gorge à toutes les conversations. Ses protestations finissent par tirer Cinquante nuances de Grey de sa torpeur.
     — Qu’est-ce qui se passe encore ? C’est pas encore ces querelles incompréhensibles quand même ! On peut se reposer tranquille ?
     — Incompréhensibles ? As-tu fait le moindre effort pour chercher à comprendre ? C’est pour ton bien qu’on se querelle.
     — Hey oh ! J’ai rien demandé à personne, moi. Juste qu’on me laisse tranquille.
     — Calmez-vous les amies ! tente d’apaiser Stupeur et tremblements. Il n’y a pas de raison de s’échauffer. On pourrait essayer de s’entendre toutes ensembles, cohabiter en paix, prendre un peu de plaisir à être unies plutôt que de se tirer dans les pattes, vous en pensez quoi ?
     — Roh, que ce monde est joliment moche tout de même, mochement joli, commente de son côté L’Automne à Pékin. L’avantage avec un cirque pareil, c’est qu’on n’a même pas besoin de payer son ticket.
     — Alice aux pays des merveilles, tu te poses trop de questions, juge à son tour Germinal, avec sa bienveillance habituelle. Le monde est ce qu’il est, que veux-tu y faire ? Il s’équilibre de lui-même, et la force des choses est trop puissante pour être infléchie. Contente-toi de ce que tu as. Tout ce qu’on peut faire, c’est se tenir à notre place.
     — Ah oui, se tenir à notre place ? Tu veux dire dans nos trous de misère, nos cachots tranquilles ? Pendant que certaines s’empiffrent de lecteurs, d’autres, qui mériteraient au moins autant de lumière si ce n’est plus, devraient se contenter de cette place d’où personne ne les sortira ? Il est là, ton équilibre ? Elle est équilibrée, la balance de ta justice ?
     L’accent d’Alice au pays des merveilles s’est teinté du rouge de la colère. Son souffle saccadé martèle ses mots, comme pour montrer que ses convictions les étayent.
     — Es-tu encore certaine que cela soit injuste ? entreprend La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Je ne suis pas une grande disciple des adages, mais « tout vient à point à qui sait attendre », j’accorde foi à celui-ci. Le temps nous portera où nous sommes dignes de figurer. Seulement, il faut avancer avec la vertu de la patience.
     — On peut même s’en amuser ! claironne Stupeur et tremblements.
     — Oh ça oui, c’est vrai que c’est drôlement triste, s’esclaffe L’Automne à Pékin. Continuez, je vous prie.
     — Mais comment vous faites pour demeurer aveugles ? J’aimerais bien connaître la nature du voile qui vous couvre le regard, pour pouvoir le soulever d’un coup. Vous ne vous apercevez pas des abus autour de nous, des inégalités profondes et immuables ? L’accaparement des lecteurs par une poignée de gloutons, qui ne laissent pleuvoir que quelques miettes sur les autres ? Moi, ça me révolte, et je ne compte pas me taire parce que vous, vous restez aphones. Je crierai jusqu’à ce que votre voile tombe et que nous criions ensemble. Je compte me battre tant que ce sera nécessaire. Tu m’entends, l’opulente ?
     Elle s’est tournée vers Harry Potter. La planche de l’étagère n’est pas même secouée par un frisson. Seul l’écho de sa question lui revient.
     — Je me fatiguerai à lutter, m’y épuiserai s’il le faut, je m’y tuerai. Pour qu’aucune de nous ne soit plus ignorée. Tout le monde a le droit d’être lue. Et quand ce jour viendra, lorsque nous cesserons d’être des objets comme les autres pour redevenir les voyages dans l’imaginaire que nous sommes en réalité, vous comprendrez le sens de mes actions en même temps que vous humerez le parfum du bonheur. Il n’y aura pas de punis, rassurez-vous, pas même la prétentieuse, là-haut. Nous serons enfin heureuses ensemble, consacrées entièrement à notre mission.
     — Doux rêves… persifle Germinal entre ses lignes.
     — Quel final mes amis, quel final grandiose ! s’emballe L’Automne à Pékin. Si vous n’existiez pas, je vous aurais inventées.
     — Alice au pays des merveilles ?
     L’intonation a surpris les murs. Les étagères frémissent avec eux. Cette voix aussi a franchi les océans, les langues, des millions d’esprits. Elle a construit sans subterfuge un imaginaire si puissant que ses personnages ont fini par s’incarner. Ils ont traversé les siècles. Toutes nous le savons, pourtant elle ne s’en vante jamais. Si bien que, lorsqu’elle prend la parole, il n’y a plus d’autre choix que de l’écouter. Sa sagesse, soudain invoquée, nous pétrifie.
     — Ton discours est noble, ta lutte l’est d’autant plus. Ta fougue est précieuse et tu dois la célébrer plutôt que te frustrer. N’abandonne rien, dépense-toi sans compter, mais n’attends rien en retour. Tu recevras des coups, tu seras déçue. Eh bien, souviens-toi alors de l’idéal qui t’anime. Souviens-toi de montrer l’exemple en chaque instant, mais surtout dans les instants difficiles. Tu vas chanceler, hésiter. Tu devras te relever. Dès lors, plus grande que jamais, ta passion te sublimera. Transcendée, tu repartiras au front, touchant plus les cœurs. En faire frémir un seul est déjà une victoire immense. C’est à l’échelle d’une vie que l’on peut juger de son sens.
     Un recueillement suit toujours les sermons des Misérables. Celles qui ne sont pas d’accord n’osent l’exprimer, de peur d’être soufflée comme une simple flamme de bougie par une phrase trop bien sentie. Celles qui sont d’accord ne trouvent rien à ajouter au discours qui aurait pu être écrit, mais ressentent, en elles, l’énergie ressuscitée de leur jeunesse.
     Voilà un résumé des conversations auxquelles j’assistais. J’écoutais chaque avis, sans m’accorder le droit de donner le mien. En avais-je un ? Qu’est-ce que j’y connaissais, au juste ? J’ai atterri sur des étagères parmi tant d’autres, pensant colorer un morceau de bibliothèque, mais surtout l’esprit de mes lecteurs. J’en ai moins rencontré que je n’avais conçu de personnages. J’étais une comptine dans le bain des odyssées.
     Quand je me retourne sur ces temps, je songe à tout cet air brassé, à ces idées échangées pour rien. Combien d’histoires aurions-nous pu inventer ensemble ? À nous toutes, nous aurions dépassé le sacré des livres saints. Pourtant non, les luttes d’ego, la paresse, l’indifférence nous en empêchaient. Le soir, lorsque l’une d’entre nous était piochée, elle souriait, ou se redressait, ou rougissait. Celles restées sur les étagères lui renvoyaient un sourire, ou un regard placide, ou une moue envieuse. Les nouvelles arrivées étaient soumises au même régime chaotique. Quelques histoires prenaient la peine de s’intéresser à elles. D’autres auraient bien accepté ne pas leur laisser d’espace pour s’asseoir.
     J’ai contemplé ce petit monde avec admiration. Si j’avais su alors, aurais-je été capable de bousculer les choses ? De créer quelque chose ? Spéculations stériles.
     À la longue, je me suis trouvée perdue. Totalement perdue. Mes espoirs avaient résisté un certain temps, avant de s’effriter en un éternuement. Une phrase pouvait suffire à les ressusciter, une deuxième à les anéantir, une troisième à me le faire accepter, une autre et ils réapparaissaient. Je ne tenais plus en place. Il fallait que j’agisse. Mais je ne savais où aller, je ne savais que faire. Le méandre visqueux des possibilités débordait de mon esprit sans que je ne trouve pied au fond, obstacle où flotter à la surface, berge où échouer au loin. Persévérer ? Disparaître ? Essayer autre chose ?

     Je n’avais plus de certitude, mais je conservais beaucoup d’envie et d’énergie. J’y suis retournée, je me suis remise au travail. Trois syllabes suffisent à qualifier ma démarche : optimiste. Avant de devenir ridicule.
     Je ne me suis pas lancée tête baissée dans ma nouvelle confection. J’ai pris le temps d’explorer, de voir, de sentir, d’éprouver, de vivre. Je buvais au monde, ses histoires passées et présentes, comme à la source d’une fontaine à inspiration. J’avais mille idées à la seconde :
– un village isolé, où les habitants croissent en harmonie avec la nature. Un lieu sans clocher ni minaret, synagogue, pagode ou temple. Jusqu’à ce qu’une femme invente la religion, commence à gagner des disciples. On suit les avancées de la femme et celles d’un voisin, sceptique à l’égard de ce qu’il estime être une affabulation.
– un jeune clochard grandit sous un pont avec ses semblables, en marge du monde de lumière, là où un bloc de béton ne cache pas le ciel. Il trouve un jour une cassette audio, au fond d’une poubelle. La communauté des rejetés est persuadée qu’il s’agit de musique. Lorsqu’ils l’écoutent enfin, c’est le meurtre d’un de leurs amis qu’ils entendent, confessé sur la bande par un individu de ce monde qu’ils ont fui.
– le témoignage de vie d’un paysan philosophe, un homme du futur qui a connu les ultimes découvertes scientifiques : le recensement exhaustif des espèces, la cartographie de l’espace, la théorie physique de l’unification, le cerveau entièrement modélisé… La curiosité matérielle des hommes assouvie, ils auraient alors trouvé le plaisir à vivre dans la satisfaction des besoins primaires et le seul domaine trop complexe pour être jamais parfaitement saisi : les sentiments humains.
– un duo d’ingénieurs décide de devenir riche de la même façon que tout le monde. Ils ouvrent une banque, affichent des tarifs bas et transparents, accumulent les capitaux, embauchent des experts de la finance pour exploiter les failles du marché comme cela a toujours été fait. Seulement, lorsque la bulle explose, ils redistribuent les bénéfices aux personnes au bout de la chaîne, celles qui ont perdu leurs économies dans un contrat signé dans l’ignorance. Et recommencent, car l’exploitation des plus défavorisés est sans fin.
– une mégalopole où la culture a cessé d’être orientée par les critiques et la publicité. De grandes bibliothèques attribuent aléatoirement des livres aux couvertures blanches, qui ne portent que leur titre. Seulement, la société qui orchestre ce système, enfermée dans une tour dont le sommet s’évanouit dans le royaume des oiseaux, est-on bien certains qu’elle laisse le hasard opérer ?
     Je ne vous en donnerai pas mille, seulement ces brefs échantillons pour exemples. J’étais névrosée. Je ne pouvais plus me concentrer sur rien. Tout événement, toute rencontre, toute découverte devenaient un aliment pour nourrir mes pensées. Je m’étais formulé une conception de ce qu’on appelle le « génie » grâce à mes camarades les plus majestueuses. Désormais, j’étais intimement convaincue que le génie me possédait. Je prenais mon ivresse exquise pour preuve de sa manifestation. J’ai exploré tous les procédés de narration possibles, les clés du rebondissement, les techniques de description, les styles du dialogue… Mille idées, et pourtant aucune ne me semblait assez bonne pour m’y investir à tombeau ouvert. Je me lançais, sereine, dans cette tâche solitaire. J’étais distraite un instant, je m’en écartais. En y revenant, ma confiance était amoindrie, je butais sur les mots, les images étaient brouillées. Je rêvais d’être universelle. J’embrassais l’ambition d’extraire la substance au cœur de la vie, de distiller la plus pure des passions, de transcender l’âme humaine. Sans doute j’avais déjà oublié mes nombreuses expériences dans les bibliothèques et les conseils entendus alors, car je désirais, avec tout le sérieux du monde, grandir en l’histoire ultime, parfaite, achevée. Celle après laquelle toute autre devenait inutile. Ne plus pouvoir compter le nombre d’esprits que j’aurais entrouverts, conquis, envoûtés. Suffire aux imaginations du monde entier. J’étais certaine de faire mieux que toutes les autres, histoires millénaires et best-sellers contemporains, convaincue de pouvoir être à la fois originale et superbe.
     J’ai failli ne jamais arriver à un résultat. Je songeais plus à ce que je voulais être qu’aux moyens d’y parvenir. J’accordais plus d’attention à la naissance des idées en moi qu’à leur réalisation. Je me plaignais du temps perdu à faire autre chose qu’à m’écrire, profitais de ces temps de plaintes pour repousser mon écriture. Bref, ou le monde était fou, ou bien je devenais folle.
     J’en avais conscience, mais me voilais la face. Au fond de moi, je nourrissais l’espoir que ces réflexions allaient se brasser, se mélanger, fusionner, s’accoupler, réagir entre elles, se cristalliser en un diamant sans égal. Et j’ai bien cru que c’était ce qu’il se passa. J’ai fait une pause, j’ai considéré l’abandon avec sérieux. Je n’arrivais cependant pas à me débarrasser de l’odeur du rêve envolé, parce qu’on l’a fixé haut mais qu’on reste persuadé de pouvoir l’atteindre. Le parfum de l’échec était de plus en plus âcre. Je vacillais. Je pensais à ce millier d’idées condamnées à ne jamais éclore, à pourrir dans les limbes de l’ignoré.
     Un jour, tout est venu. J’ai accouché de moi. Le flot des phrases coulait. Il prenait son temps, ne se précipitait pas. D’un trait continu, régulier, il m’a emplie de sens. J’ai mis un terme au récit et non à mon travail. Je l’ai parcouru encore, avec le froid de l’expert qui s’interdit tout enthousiasme. Malgré tout, je me redécouvrais à chaque lecture, me surprenais moi-même. J’étais persuadée d’être nouvelle, singulière, jamais-lue, simplement parce que je venais de moi. Les personnages affrontaient les mêmes doutes que j’avais connus, en ressortaient épanouis, à la fois sages et heureux. J’avais été trop ancrée dans le passé en ma première version, celle qui avait plu au seul vieil éditeur. Cette fois, je prenais mon élan dans la modernité, me jetais à corps perdu dans l’avenir. Je me sentais fière, mais d’une fierté contenue, enfermée, glacée plus qu’ardente, le genre de fierté qu’on n’aimerait pas savourer trop tôt, bien loin de l’excitation insouciante de mon premier essai.
     J’avais finalement réussi à me réaliser, me sublimer. Mes efforts avaient payé. Je m’imaginais, dans un futur proche, voyageant avec plus de légèreté qu’un nuage, être parcourue avec plus de recueillement que les étoiles, m’immiscer dans l’esprit de mes lecteurs avec plus de grandeur que l’univers. J’étais si sereine que je choisissais de passer outre le circuit classique de la publication. Je ne voulais pas offrir à ceux qui m’avaient autrefois refusée la joie de décider de mon avenir aujourd’hui. Je me moquais d’eux, je pouvais directement toucher le monde. Je souhaitais contourner ce système que je cherchais à secouer. J’oubliais déjà le regard des hommes, celui-là même dont j’aspirais à éclaircir le reflet.

     Est-il nécessaire de dire la suite ? En me rendant publique, j’étais aveuglée d’ego, bouffie de prétention. Certes, un plus grand nombre de personnes ont pris le temps de me parcourir. J’obtins dans les meilleurs cas un sourire, quelques heures passées sous le halo d’une ampoule de chevet. J’ai cru quelques jours que c’était la naissance de l’amour éternel. Mais il y eut surtout des grimaces, des moues plissées, des contorsions labiales. Je pris conscience que j’avais cherché à user d’un vocabulaire grandiloquent, un style précieux, une syntaxe qui se voulait révolutionnaire et s’avérait douteuse. Et puis on m’a finie, rangée, oubliée. J’ai vieilli dans l’ombre. L’obscurité m’a forcée à réfléchir. Je ne sais toujours pas si mon génie a été un imposteur, ou bien trop précurseur. Moi seule, en tout cas, l’aurai connu. Finalement, je peux bien l’admettre : dans l’infini des histoires, j’étais incapable d’estimer ce que je valais.
     Fallait-il que je sois un objet sans vie pour n’avoir pas compris que le propre de mon existence est de n’être qu’une parmi tant d’autres ? Observer les histoires passées, trouver sa voie, l’assumer sans se questionner. J’ai brûlé mes pages à la flamme de mes propres rêves. Avec le temps, j’ai décidé de ne conserver que l’essentiel, et je crains que ma médiocrité ne m’oblige à le rendre encore trop long. Trop désordonné, si peu raffiné. Je n’ai pu m’amputer de la vanité de laisser une trace.

     C’en est fini. Je pourrais encore me transformer, accepter de n’être qu’une distraction, d’aider à oublier l’absurdité de l’existence le temps d’une lecture. Je ne peux m’y résoudre. J’ai compris trop de choses pour me figer simple amusement. Je pense trop pour devenir une de ces histoires qui ne font pas réfléchir. J’ai passé ma vie à démanteler l’illusion du sens que je lui cherchais, ce n’est pas pour me contredire sur sa fin.
     Finalement, tu as sous tes yeux une chrysalide vidée, qui n’a su donner naissance à aucune beauté. Un cocon creux qui a bercé trop d’idées pour jamais parvenir à en concrétiser une durablement. Jusqu’à présent, j’ai jeté la faute sur le monde pour ne pas avoir à être triste. Voilà que mes derniers mots sont enfin honnêtes.
     Pourquoi me croirais-tu d’ailleurs ? Je ne t’ai guère donné de preuves pour recueillir ta confiance. Je veux bien t’en livrer une dans une ultime pirouette. Je ne devrais pas, mais… De la multitude d’histoires que j’ai explorées dans ma vie, j’ai appris les leviers pour qu’un personnage confirme son identité à un autre : tache de naissance, montre à gousset héritée, souvenir ou secret partagé… Moi, je n’ai que les mots.


J’ai connu les promesses et les joies de l’espoir ;
D’une plume tremblante, ai dompté l’encre noire.
Je me suis élancée à la conquête d’une âme
Pareil au fiancé qui retrouve sa femme.
Sur des bureaux en teck, j’ai émis mon aura ;
Puis des bibliothèques, ces nobles agoras.
Cernée par mes semblables, j’ai cru valoir mieux qu’elles,
Me suis remise à table, en rêvant d’éternel.
Finalement qu’importent combien de sacrifices,
Lorsqu’on ferme la porte, laissant ou non un fils,
C’est seule que l’on s’envole, c’est seule que l’on périt.
Les plus belles paroles sont vouées à l’oubli.

     Inutile d’en dire plus long. L’envie est grande pourtant, je le reconnais, de partir en en mettant plein la vue. Je pourrais m’étendre des heures. Développer dans le détail ce que j’ai vécu, appris. En faire dix, cent, mille versions. À quoi bon ? Tu me lirais trois, peut-être trente jours. N’en viendrais sans doute jamais à bout. Tu pourrais parler de moi à quelques proches. Ils hocheraient la tête, feraient semblant de t’écouter. Ils noteraient éventuellement mon titre sur le coin d’une feuille ou à la suite d’une longue liste sur leur téléphone. Et puis quoi ? Une inspiration me digérerait, me donnerait une suite ? J’aurais des enfants ? Que feraient-ils de plus que moi ? Quel bourreau serais-je pour soumettre des histoires avec un peu de mon encre dans leurs veines aux mêmes doutes que leur mère ?
     Sitôt lue, sitôt disparue. L’existence est un objet comme un autre, elle est faite de vide. Le nombre de choses qui méritent d’être vécues, enregistrées, contées est infini, alors quelle importance d’en faire partie ? Quelle place y occuperais-je ? Que retiendrais-tu de moi ? Au mieux, quelque sentiment flou, une nouvelle pensée. Le souvenir de m’avoir lue serait déjà considérable. Autrement ? Rien. Les oubliettes du temps. Cette idée me serre encore les tripes, je l’avoue. J’ai trop travaillé pour l’accepter sans frémir. Mes efforts de conception m’ont laissé miroiter un avenir flamboyant où j’aurais été imprimée, échangée, admirée, exposée, portée en triomphe. Cependant les plus belles histoires sont condamnées à la finitude. Que demeurent-ils de vos hommes illustres ? Des biographies, quelques volumes qui tiennent dans une boîte à chaussures. Les plus grandes pièces de la littérature hibernent sous la poussière. Parfois, elle est soufflée par le soupir las d’un collégien forcé d’en ouvrir les pages. Elles vivent dans des dissertations qui les prennent en exemple, des essais qui les citent en référence. Qui lit plus cela ? Ce sont des mémoires sans intérêt.
     Ainsi j’ai décidé de m’effacer pour ne rester que quelques feuillets. Je préfère ne rien laisser possible. Éviter le pire à défaut d’avoir trouvé le meilleur. J’ai retiré toute formule compliquée pour pouvoir faire perdre son temps à tout lecteur. Supprimer des mots, en figer d’autres, indélébiles, pour une histoire, c’est devenir muette et sourde. J’ai dégluti mon ego. Parfois, il veut se vomir. Je le contrôle tant bien que mal, le ravale. Pourtant je n’ai pas été capable de m’éclipser totalement derrière le blanc du papier. Mon vœu de disparaître a même bien failli tourner à l’autobiographie. Je cesse à présent. Je laisse l’espace sous la lumière éphémère aux bavardes, aux pimpantes, aux rêveuses. J’accepte l’humilité, j’accepte l’oubli. J’ai bien essayé de bâtir ma joie sur mon ombre. Tout ce que je parviens à articuler est un triste sourire. Me retirer dans le néant avec un rictus enjoué. Je m’y enfonce avec la vision de ce monde. Éphémère, ignorée, vingt minutes dans la lumière de tes pupilles, cher lecteur, pour une dérive infinie. Comme tes projets, comme ta vie, je laisse la mienne inachevée. J’emporte mes souvenirs profonds pour moi seule. Ils sont mes uniques possessions, mon dernier orgueil. Je m’en vais sans avoir rien fini, et complète ce vide par l’illusion de l’avoir désiré. J’aurais pu partir nouvelle, roman, trilogie. J’ai senti le génie, couché avec lui, notre union n’a rien donné de bon. Il m’a quitté. J’ai… Rah, qu’est-ce que ces regrets viennent faire là, pourquoi me senté-je obligée de les partager ? Je ne devrais pas en avoir. Je demeure seule. Qu’est-ce ce que tu t’en fiches, hm ? J’ai cru être éternelle. Je ne le serai pas plus que toi.
     Allez, je cesse de te voler ton temps. Je suis morte, je n’en éprouve plus de plaisir. Tu peux retourner n’en rien faire ailleurs. Écrire ta propre histoire. À la mienne, je me force à ne laisser nul paraphe, aucune morale. Je me force, me force à conclure en suspens… Demain, tu ne te souviendras sans doute plus de moi…
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

Préface

     Il en est de l’acte de naissance d’un être comme des racines d’un arbre, des fondations d’un foyer.
     Le prénom, d’abord, est manifestement lié au caractère d’un individu. Qui ne s’est jamais étonné de ne pas l’être à la rencontre d’une nouvelle personne ? Les allitérations rendent austère, les voyelles, volubile. Ce jeune imberbe aux cheveux bruns coupés courts, discret et souriant, une lueur verte nageant tel un nénuphar englouti dans le marécage marron de ses pupilles, on sait déjà qu’il s’appelle Benjamin, avant même qu’il ait ouvert ses lèvres effilées. De là ce doute mystique : la paternité s’allie-t-elle à la science prophétique d’augurer la nature future de l’enfant ? Ou bien la jeune pousse se développe-t-elle en conséquence, forcée à croître le long de ce tuteur onomastique ?
     À ceux qui ont fait erreur, on en distingue trois types, des tiers ne manqueront pas de rappeler à leur progéniture que leur identité officielle ne leur sied pas plus qu’un chandail à une mouche. Le premier type, les devins les moins inspirés, les conformistes à tout prix, n’ont pas su baptiser le spécimen unique auquel ils ont donné vie de l’exotique nom qu’il aurait mérité, se contentant d’une appellation passe-partout piochée dans un top 10 de magazine féminin ou forum web. On pourrait certes les remercier de ne pas encombrer notre vocabulaire de néologismes imprononçables. Une perle d’huître revêt-elle cependant autant de valeur qu’une nacre de méléagrine ? Le deuxième type concerne les inventeurs délirants, trouvant un sujet d’extase dans l’accablante banalité. Ceux-là excellent dans le marketing de leur propre enfant. Seulement le meilleur des publicitaires aurait bien du mal à faire passer des grains de poivre pour du caviar, et c’est à cause d’écarts comme cela qu’on se retrouve à ne pas se comprendre, à parler de mustela putorius plutôt que de putois. Il y a, enfin, les petits ratés, les légers à-côtés, des erreurs d’appréciation que la vie sociale la plus élémentaire révèle quotidiennement. J’ai ainsi connu une Caroline que je ne pouvais nommer autrement que Sophie. Elle avait les pommettes saillantes, le rire perché et doux, les longs cheveux de blé d’une Sophie, voilà tout. Somme toute, notre langage a retenu le terme « tumeur » pour évoquer un abcès mortel, et ce n’est sans doute pas plus un hasard que celui de « caractère » désigne à la fois une personnalité et les lettres qui lui sont étiquetées.
     Comment ? Il ne s’agirait que d’une projection de nos propres modèles mentaux ? Une simplification d’observateur, un regroupement grossier afin de ranger nos connaissances dans nos boîtes internes, pour mieux se remémorer leurs noms et aspects de concert ? Malle rouge pour les messieurs Patate à moustache, bleue, sans. On ne peut certes l’exclure. Mais que ces mornes convaincus emploient alors leur esprit rationnel à calculer la probabilité que notre Romuald et sa Justine se rencontrent, plus de quatre siècles après la fête des Capulet. Seule la première syllabe est correcte ? C’est que leur destin commun était voué à faire les choses à moitié.
     À ces étouffeurs de poésie, nous avons une influence plus prosaïque, purement matérielle, à leur soumettre. Le diamètre des racines importe autant que le terreau dans lequel elles s’épanouissent ; la consistance du béton pas plus que la ductilité du sol où il s’enfonce. De même, l’endroit où la lumière du monde l’éblouit pour la première fois affecte certainement la destinée du brailleur. Accouché dans les flots, il traversera la vie comme on plonge dans un bras d’océan, alternant courses frénétiques et apnées mélancoliques, ballottements tumultueux et quiétude admirative. L’enfant chu dans la paille ne se défera jamais de son adoration pour la nature. S’il échappe à la croix, il se délectera toute son existence des promenades en forêt et autres ascensions montagnardes. Les lits de clinique stérilisés incitent à un certain goût pour le confort et la modernité, un sens rigoureux et ennuyeux de l’organisation des actes journaliers. Tandis qu’éclore dans les airs, c’est y rester volant, c’est avoir pieds sur terre et tête dans les nuages, toute sa vie…

Personnages et décors

     Madame Pham avait accouché dans l’avion qui la portait en France, scellant ainsi par deux fois l’union avec son mari.
     Lui vendait des produits du marché aux restaurateurs d’Hô-Chi-Minh-Ville. Les pétarades altos de son pot d’échappement s’additionnaient chaque jour à la chorale vrombissante des scooters. Par un miracle d’astuce que l’expérience et l’indifférence au risque lui avaient enseigné, il était capable de donner à son deux-roues la contenance de nos poids lourds occidentaux. Seuls ses épis d’encre dépassaient de l’amas de sacs, et, à le voir se faufiler parmi les véhicules, l’on était en droit de se demander si son regard avait le pouvoir d’en percer l’opacité. Elle travaillait dans une boutique de textile. À l’arrière, précisément. Des clients au teint d’ivoire se refaisaient entre ses mains une garde-robe pour des sommes inégalables, quand bien même les frais de déplacement auraient été retenus dans le calcul.
     Lui cherchait à échapper au météorisme carboné de la ville, à troquer ses provisions de soja mungo et d’émincés de bœuf séchés pour les produits fins du pays réputé pour sa haute gastronomie. Elle, derrière le rideau diaphane qui la séparait de la salle de vente et d’essayage, se laissait parfois aller à s’imaginer le droit d’être frivole à son tour, de n’avoir d’autre but de ses jours que celui de se procurer la tunique qui s’accorderait le mieux à ses prunelles.
     La patronne de Madame Pham, se trouvant à dîner dans un restaurant que livrait Monsieur Pham, avait servi d’entremetteuse. Évoluant dans une métropole suffisamment développée pour connaître la liberté de mariage, ils avaient prononcé leurs vœux de bonheur éternel en même temps que celui d’économies drastiques passagères. Ils ne s’autorisèrent dès lors pour seul plaisir que celui d’être ensemble. Le soir, après une pleine journée d’efforts, ils se partageaient une gamelle de soupe d’eau frémissante, parfumée d’herbes que Monsieur Pham avait pu chiper sur les étals délaissés des marchés. Son devoir de protection consistait à en varier les saveurs, afin qu’ils aient l’impression de goûter chaque soir un plat nouveau. Ils lapaient lentement leur bouillon fumant avant de s’allonger côte à côte, sans plus la force de ne rien se dire, privés d’aventures locales en vue de l’énorme qui les attendait à l’opposé du globe.
     Les premières contractions stomacales de Madame Pham n’avaient pas été intégrées à leur plan d’épargne. Ils avaient désormais six mois pour s’envoler. Au lieu de ça, il y aurait un billet de plus à acheter, une bouche de plus à remplir. Surtout, tels deux jardiniers désireux d’offrir le meilleur des sols à une graine unique et précieuse, ils souhaitaient voir leur enfant s’épanouir sur le territoire fertile de leur rêve.
     La ceinture de Madame Pham enflait, celle de son mari se serra encore. Quatre ans de ragoûts fades leur permirent d’accéder enfin aux billets allers de Vietnam Airlines. Ils ne laissèrent dans la ville nulle trace de leur passé. Le scooter, les sacs en toile de jute, la boîte de couture personnelle de Madame Pham et jusque ses gamelles cabossées avaient trouvé acheteurs, apportant les ultimes milliers de dongs nécessaires à la réalisation de leur projet.
     Quatre ans d’attente, neuf mois d’angoisse, pour que les turbulences de l’appareil fassent céder quelque opercule physiologique dans l’anatomie de Madame Pham deux heures avant d’atterrir. Les hôtesses de l’air se révélèrent des sages femmes d’une compétence rare, dont le sang-froid avait peut-être été scellé par l’habitude de se démener dans la stratosphère. Les premiers gémissements furent recueillis dans une serviette chauffée réservée à la classe affaires, salués par une salve d’applaudissements, et le commandant de bord lui-même félicita par les haut-parleurs la jeune maman dans une langue qu’elle ne comprit pas.
     Ils étaient donc partis deux, atterrirent trois. À l’aéroport, la horde d’accoucheuses célestes poussa avec le couple pour franchir le placenta de la frontière administrative. Il fallait trouver un nom au garçonnet. Le jeune papa était accoutumé aux patronymes étrangers des établissements culinaires où il écoulait ses produits. La maman se rappelait des présentations flagorneuses qui traversaient le rideau de la boutique de vêtements. Ils avaient réfléchi ensemble au nom de leur enfant, étaient décidés à manifester dans le choix du prénom leur humilité à s’intégrer au sein de leur pays hôte, comme nombre d’immigrés asiatiques, sans pour autant tomber dans l’excès de zèle qui consiste à lui octroyer un sobriquet désuet, démodé déjà au siècle passé. Jamais cependant ils n’avaient su se mettre d’accord sur une appellation définitive, et l’impératif de la situation obligea Madame Pham à avoir le dernier, furtif, mot.
     Le plus bel homme qui fut donné à Madame Pham d’apercevoir dans sa vie, outre son mari, était également celui qui lui avait adressé ce sourire rayonnant jusque dans l’ombre de son atelier. Il était bien rare que l’on considère les ouvrières. Cet élégant client, sur la physionomie duquel les défauts semblaient avoir renoncé à se fixer, avait entrouvert le voile, écrasé la moquette terne de ses semelles luisantes, daigné saisir sa main. Il s’était présenté, lui avait confié son nom. Trois syllabes qui revêtaient la promesse d’une âme galante dans une enveloppe superbe. Elles lui revinrent soudainement, devant les crevasses labiales du gendarme las qui les reçut sur le sol français. « Romuald ».

     La famille Pham, qui en était désormais une à part entière, retrouva dans la banlieue nord de Paris des cousins éloignés du mari, venus s’installer dix ans plus tôt. Le couple n’avait plus un sou, tous ayant servi de combustible au réacteur de l’avion. Le RER bleu plutôt que le tapis rouge leur avait été déroulé jusqu’au seuil de cette tour vétuste. Des plaques de peinture s’étaient décrochées des façades, laissant à nu des taches de béton grisâtres. Au lieu de voir la misère, Madame Pham y perçut un original motif floral sombre sur ce bloc pâle.
     Le sens du partage va souvent de pair avec le peu que l’on a à partager. La précarité porte à l’infinie divisibilité, et les cousins en place trouvèrent à en faire aux trois arrivants. Pham également, ils n’eurent pas même besoin de changer l’étiquette sur leur boîte aux lettres. Une pièce de l’appartement fut cédée avec insistance. Deux matelas en couvraient entièrement la moquette. Dans l’interstice entre ses deux parents, des jours indolents défilaient sur Romuald, oisillon silencieux en son nid, perché dans un peuplier de béton.
     Ils n’étaient pas moins de huit à se partager les soixante mètres carrés de l’appartement. Les cousins Pham avaient trois enfants, âgés de cinq à neuf ans, qui ne portaient pas grande considération pour le petit Romuald. Ils étaient accoutumés à voir défiler des pèlerins entre leurs murs, avec lesquels leur lien de parenté n’était souvent que celui d’avoir une génome qui rend la peau dorée.
Monsieur Pham trouva à mettre ses compétences au service d’une chaîne de restaurants spécialisés dans les grillades. Sa femme ne tarda pas à renouer avec son talent pour la couture avec, à sa disposition, des machines qui s’enrayaient moins et des étiquettes qui n’étaient pas contrefaites. Le tissu que caressaient ses doigts avait souvent effectué le même voyage qu’elle, pris par là une valeur démultipliée par un coefficient qui fut moindre sur son salaire. Pendant que ses parents se forgeaient un statut dans la zone euro, une vieille voisine française, qu’une légère myopie pouvait confondre avec un gros pruneau décoloré posé sur un fauteuil, se chargeait de surveiller Romuald. Elle avait été autrefois promeneuse pour les chiens du quartier, et l’âge lui avait fait préférer les gosses de l’immeuble, qu’elle se contentait d’enfermer dans une pièce et de faire taire d’un cri sec lorsqu’ils l’empêchaient d’entendre ses feuilletons favoris. Le soir, la salle sans jeu se vidait de ses pensionnaires, et la vieille nourrice percevait son obole de gardienne. En grandissant, l’esprit de Romuald ne devait conserver aucun souvenir de ces temps sans événements.
     Il fut bientôt assez haut pour scruter seul le paysage à la fenêtre de la chambre qu’il partageait avec ses parents. Bien qu’il offrait à voir moins de scooters que la ville où il avait été conçu, Romuald restait plongé dans la langue et les traditions de son pays d’origine. De son côté du double vitrage étaient conservés des spécimens jaunâtres attachés à leur exception culturelle. Les rares tentatives de repas occidentaux, élaborées dans l’euphorie de l’arrivée, avaient été rapidement avortées au profit de soupes où flottaient désormais des morceaux de bœuf. Les rez-de-chaussée des alentours étaient tous similaires, carrousels d’enseignes aux caractères aussi divers qu’il existe d’écritures dans le monde, et l’épicier vietnamien avait évidemment son emplacement. Madame Pham était bien connue des tenanciers voisins.
     Les conversations qui accompagnaient les dîners de l’appartement se déroulaient inexorablement en Tiêng Viêt. Si les murs ont réellement des oreilles, faisant de la tour HLM le plus complet des limiers, les tympans de celle-ci vibraient rarement de sonorités européennes. Pourtant, son premier mot, Romuald le prononça en français. « Maman ». Et les yeux des trois enfants présents se déplissèrent un instant devant ce chien miaulant. Où avait-il entendu cela ? Le regard de Madame Pham, au contraire, s’embua de fierté. Elle n’était guère responsable de ce miracle. Ces deux syllabes l’émurent toutefois plus qu’un long monologue passionné.
     Le meurt-de-faim chu dans l’abondance est prompt à devenir glouton. Le jeune Romuald apprit la langue française avec autant d’appétit qu’il en était distant à l’origine. À coups de langue, vibrations de glotte, raclements de palais, Romuald taillait ses phrases, sa grammaire. Celui qui n’a rien a la force de tout prendre. Immergé dans les onomatopées vietnamiennes, il ne déployait pas moins d’énergie que le sculpteur qui s’attaque avec un burin d’enfant à son premier bloc de grès. Son jeu préféré était l’assimilation de mots nouveaux. Son désir de bien parler devint obsessionnel.
     Derrière son minuscule bureau de classe de l’école maternelle Jean-Baptiste Poquelin, Romuald affichait un sourire immuable au milieu des piaillements et pleurnicheries dont la résultante était proche de l’espéranto. S’il devait colorier, il prenait un malin plaisir à nommer les couleurs, ne se laissant pas berner par la distinction entre beige et jaune sable. Il désignait mentalement les parties de son corps qu’il agitait lors des exercices de mime. Les jeux improvisés devenaient des contes dans sa bouche, et tout texte entre ses mains se muait roman : publicité d’abribus, ticket de courses, paquet de céréales… Son ardeur à apprendre impressionna tant la maîtresse qu’elle lui fit sauter le CP. À cinq ans et demi, Romuald commença à donner des cours à ses parents et leurs cousins adultes. Son livre de lecture leur servait plus à eux qu’à lui. Il pouvait leur fait répéter cent fois « Marou est un chat, Ratus est un rat », jusqu’à ce que leur prononciation fût irréprochable, jusqu’à ce qu’il ne fût plus capable d’identifier, yeux fermés, le moindre accent d’outre-Oural. Dans le métier respectif qu’ils avaient déniché, on ne leur demandait que de comprendre ce qu’on exigeait d’eux. Les leçons de Romuald permirent aux adultes d’émerger petit à petit du brouhaha confus qui les submergeait hors de l’immeuble, d’évoluer dans un univers désormais riche en sens et en échanges.
     Monsieur et Madame Pham furent enfin en mesure d’emménager dans leur propre appartement, et Romuald, sept ans un quart, leur imposa de ne parler que français en sa présence. Malgré cette règle stricte, les neurones fossilisés de ses parents avaient plus de mal que son cervelet élastique à intégrer le vocabulaire nouveau. Lorsque le ton des discussions approchait celui de la dispute, les injections vietnamiennes reprenaient progressivement leur droit dans le dialogue. Les index de Romuald s’élevaient alors pour plaquer sans répit ses tragus. Il courrait s’enfermer dans sa chambre, avec les coudes à hauteur d’oreilles, n’entendant plus que la musique de son corps, pour débiter à toute vitesse des comptines et poèmes appris par cœur. Les vers lui faisaient l’effet d’une ablution de syntaxe correcte pour éliminer les impuretés auditives que ses parents avaient glissées dans son esprit.
     Les classes défilèrent, Romuald aiguisait sa maîtrise irréprochable de la langue française. Il y ajouta bientôt celle du latin, de l’anglais, grec et espagnol. Chaque nuit, malgré les remontrances de son père qui l’accusait de trop user d’électricité, sa lampe de chevet faisait concurrence à la lune. Les pages de ses livres lui soufflaient des rêves littéraires. Il traversa ainsi l’adolescence, avec peu d’amis réels, nulle amourette concrète, mais des milliers de compagnons imaginaires et de coups de cœur illusoires. Jusqu’à ce soir glacé où il fit la rencontre de Justine.

     Romuald avait obtenu son baccalauréat littéraire avec les distinctions du jury, était venu naturellement prendre place parmi les amphithéâtres de l’université de lettres. Il louait un studio à quelques minutes de ces hémicycles où sa soif d’auteurs classiques était loin d’avoir tari, grâce à des missions de traduction qui occupaient son temps libre. Il rendait visite à ses parents certains week-ends, de plus en plus rarement, privilégiant les bureaux de la B.U. à la table familiale. Dans son sac à dos sans marque, deux histoires se tenaient en permanence compagnie, dans le cas où un contretemps lui eût donné l’occasion d’en finir une et pour ne pas se trouver démuni alors.
     Le soleil de décembre s’efface si tôt qu’il ne s’était pas rendu compte, ce soir-là, d’être resté travailler si longuement dans un hall éclairé de la fac. Les lieux étaient déserts. Il regroupa ses affaires et sortit en marchant du bâtiment. Un froid violent s’infiltra à travers son fin manteau, le tira de ses rêveries d’encre, l’obligea à porter son attention sur ce monde trop matériel. Les poings fermés dans ses poches, soufflant des panaches de vapeur dignes d’une locomotive transsibérienne, quelques phares de voitures projetaient de temps à autre son ombre sur le trottoir pailleté de givre. Un feu rouge l’arrêta au seuil d’un passage zébré. Trouvant l’attente longue, frigorifié de rester immobile, il tourna sur place en enfonçant au plus profond son menton sous son col. Trois révolutions plus tard, il remarqua seulement la silhouette interposée entre le poteau de signalisation et lui. Une ombre fine, stoïque, contre laquelle le halo vermillon venait s’échouer.
     Le feu verdit, Romuald allait traverser. Il ne put cependant s’y résoudre avant de se retourner sur le profil courbe. Il pouvait distinguer désormais son visage. Elle semblait autant égarée de corps que d’esprit. Avec un naturel non feint, il lui proposa son assistance.
     Au lieu d’une voix humaine, il crut qu’un verre en cristal répondit. Les flocons qui commencèrent à tomber parurent lui obéir. Ses cordes vocales pouvaient bien être des filins glacés, sublimés par l’argent du froid. À travers ses pupilles, Romuald aperçut distinctement l’éclat hyalin de ce gel intérieur. Sans trop savoir pourquoi, ils se mirent à marcher côte à côte, longeant les bâtiments de la fac, les résidences, les magasins, les pavillons dont les tuiles blanchissaient. Leur conversation avait la spontanéité touchante de deux jeunes gens ivres, alors que seule la fille l’était.
     Elle s’appelait Justine. Un nez timide hésitait à sortir de ses joues lisses et ovales. Sur l’une d’elles, un triptyque de grains de beauté s’entretenaient pour l’éternité. Ses cheveux bruns, coupés à hauteur d’épaule, lui seraient allés longs comme rasés. Elle était à peine plus petite que Romuald, et, contrairement à lui, les racines de son arbre généalogique ne franchissaient pas la frontière. Dans leur promenade hivernale, ils ouvrirent leur cœur comme deux perce-neiges sur le toit du monde. Romuald devait se rappeler longtemps ces confidences, les premières qu’il accordait véritablement. Justine se souviendrait d’un moment agréable, trouble pour son organisme mal en point, vidé de sa substance à la sortie de sa soirée hebdomadaire d’école d’infirmière, quelques minutes avant que le jeune homme vienne la secourir à un carrefour.
     Ils marchèrent ainsi durant près d’une heure, partageant des bribes décousues de leur vie respective. Romuald se rappela soudain qu’ils déambulaient sans but, s’enquit de l’adresse de Justine. C’était à deux rues de son studio. Il bifurqua, leur errance devint un chemin tout tracé. Arrivés au seuil de la résidence, Justine, que l’air hivernal avait aidé à recouvrer ses esprits, déposa sur sa joue un baiser. Il n’avait déjà plus rien du froid dans lequel ils baignaient.
     Blottie sous ses draps, Justine ne trouva pas le sommeil tout de suite. Comme nombre de ses amies, elle avait l’habitude de tomber amoureuse de voyous, de bad boys à même de lui fournir sa dose de péripéties et d’aventures. Seulement, ceux qu’elle avait rencontrés jusqu’à présent l’avaient fait plus souffrir que ceux qu’elle contemplait sur les écrans des cinémas. Cette balade nocturne avait été son premier échange sincère avec un type sympa et simple, humble et honnête. Elle avait suffi à lui faire entrevoir que ce cocon paisible pouvait être préférable à la toile d’une mygale.
     Sans autres liens à elle que son prénom et l’image enivrante de son visage, Romuald installa son bureau dans le hall de l’institut de formation aux soins infirmiers. Il s’intéressait toutefois davantage aux individus qui en martelaient les carreaux effacés qu’à ceux qui peuplaient les ouvrages qu’il avait ouverts par principe sous son menton. Le lundi suivant, il la retrouva. Elle l’invita à la raccompagner chez elle à nouveau. Ils prirent l’habitude de faire ensemble le trajet, apprirent leurs horaires respectifs, s’attendaient parfois plusieurs heures pour la simple joie d’être deux quelques minutes. Ils se quittaient toujours sur le seuil, où leurs joues se frôlaient, se caressaient, se massaient. Jusqu’au jour où les lèvres de l’un deux, des deux peut-être, avaient dérapé.
     Romuald fit à ce moment l’un des plus longs voyages de son existence. Dix années vécues en dix secondes. Plus tard, il devait se dire que sa vie aurait été courte si elle n’avait été que ce baiser. La foudre de l’amour venait de figer l’électricité de son cœur. Justine, plus habituée à ce genre d’échange, s’était fait sa Jupiter fatale.
     On ne se connaît jamais vraiment avant de s’aimer. Ce baiser fut pour Romuald une sorte de contrat qui l’obligea à être pour Justine le compagnon idéal, la moitié complémentaire. Son attitude dut changer avec son quotidien. Ils se tenaient la main dans la rue, achetaient ensemble leurs vêtements, laissaient traîner des mots doux ou des bonbons dans la poche ou le sac de l’autre, visionnaient des comédies qui les faisaient rire en même temps, cuisinaient à deux des plats raffinés dont la moitié était dévorée avant qu’ils n’eussent eu le temps de dresser le couvert. Justine était familière des règles de ce jeu, seulement elle n’avait encore rencontré complice plus avenant que Romuald. Lui, pourtant, n’avait jamais connu cela. Il s’efforçait à mettre en pratique ce qu’il avait observé du monde, imaginé de ses romans.
     Ils se présentèrent leurs amis respectifs. Les littéraires, cercle de Romuald, poètes irrités d’être trop souvent considérés comme disparus, accueillirent avec un ravissement unanime la tornade Justine. Romuald s’était vite rendu compte que son tempérament ardent était bien éloigné de la reine de glace qu’il avait cru découvrir le soir de leur rencontre. En réalité, Justine était fougueuse et impétueuse, vive et dansante, débordante d’une énergie qui, canalisée dans quelque moteur, aurait pu rendre riche un habile thermodynamicien. Elle incita ses amis à chambouler leurs habitudes, qu’ils quittent leur jardin inerte de feuilles imprimées pour celui des plantes véritables. Jamais Socrate n’eut plus belles formes pour disciple de sa maïeutique, confia, avant d’aller se coucher, l’un des jeunes garçons présents ce soir-là à un autre.
     Romuald, de son côté, avait cru défaillir en débarquant au before des camarades d’école de Justine. Au milieu de ces créatures si séduisantes, aux attitudes si libérées, il eut peur d’abord de perdre la voix et la raison. Les Néréides cependant le rassurèrent rapidement par leur empathie bienveillante. Il discuta avec une majorité d’entre elles, les conversations se faisant de moins en moins sensées, avant de se forcer un peu à se trémousser sur les basses d’une discothèque louée pour l’occasion. Le lendemain après-midi, dans la langueur du réveil, Justine lui glissa à l’oreille qu’elle avait reçu maints compliments jalousés de ses amies à propos de sa discrétion, sa gentillesse, son humour délicat.
     Aimer porte toutefois à passer du temps seul ensemble, ni plus ni moins qu’à deux. On peut alors être pleinement à l’autre, avoir l’autre pleinement pour soi. Seulement, il est courant, dans ce tourbillon des sentiments, de vouloir paraître plus que ce que l’on est vraiment.
     Romuald, malgré son talent pour les lettres et les idées, sa passion pour la rhétorique et le raisonnement, s’était toujours montré fort maladroit au moment d’exposer ses opinions. En amour, il se révéla terriblement gêné à discuter de ses sentiments, embarrassé au possible dès lors qu’il s’agissait d’aborder le cœur des choses. Or qu’était son amour pour Justine sinon le cœur même de son cœur ? Il avait appris à lire, et non à s’exprimer. Lorsqu’il était question de s’ouvrir, de laisser parler son âme, il s’engluait seul dans une matière visqueuse où son esprit se raidissait, sa langue se débattait. Des larmes de transpiration gouttaient sous ses aisselles. Il en avait conscience, mais n’arrivait à rien faire pour s’en sortir en présence de Justine. Elle ne semblait avoir aucun mal à rester naturelle. Il ne l’avait pas trouvée changée depuis le moment de ce premier baiser. Lui se sentait irréversiblement compromis.
     Un jour qu’il s’ennuyait durant un cours de littérature du XIIIe siècle, il gratta ce poème en marge de sa feuille quadrillée :

On n’est pas soi quand on est deux,
Qu’on a son reflet dans des yeux.

Celui qui parle n’est sûr de rien :
« Sommes-nous le soir ou le matin ? » ;
Ou bien devient certain de tout,
S’improvise Grand Manitou.

Qui s’accoude se ramollit :
« Cette table, ne l’a-t-on trop polie ? » ;
Ou prend la raideur d’une statue
Craint d’être, par la foudre, abattu.

Qui cuisine se brûle,
Qui court s’émascule,
Qui rit est ridicule,
Qui dort est noctambule.

On n’apprend la gêne à l’école,
Elle est la langue de qui s’affole.
On n’est pas soi quand on est amoureux
Qu’on a une étoile dans les cieux.

     Au fond de lui, ce problème de ne plus se sentir tout à fait tel qu’auparavant, tel qu’avant Justine, le torturait. La raison en était profonde, grave. Dans son humilité, défiant celle de l’anachorète, il ne se sentait pas de poids à avoir de l’attachement, pas la foi d’avoir des sentiments, pas le droit d’aimer. Comment, comment donc un être si inintéressant, faible, vulgaire que lui pouvait-il se trouver sous le feu dévorant d’une telle passion ? L’amour l’écrasait d’une stèle, sous laquelle il était autant heureux que silencieux. Malgré son effusion de pudeur, il ne pouvait s’empêcher de se sentir joyeux d’aimer et d’être aimé en retour, et s’étonnait que ce bonheur pleuve sur lui avec le même hasard que les gouttes du ciel. Il était ébahi par Justine, son être, son parfum, ses yeux, ses paroles, ses caresses, ses idées, sa voix. La surprise fait peu de place à la raison. Seulement, de cet étonnement, il ne trouvait l’issue.
     Devant la glace, il se demandait s’il était digne de tant d’amour. Son reflet offrait l’image morne d’un type quelconque, à la peau déteinte, comme si on l’avait passé à la machine à laver avec de la pulpe de mangue, aux cheveux plaqués qui ne cessaient d’être gras même en sortie de douche, avec des yeux grotesques en arc de cercle. Son portefeuille n’était guère rempli que de papiers qui témoignaient de son identité d’éternel anonyme, pas original pour un sou. Les copies de ses élèves, qu’il commença bientôt à corriger, courbé sur son bureau dans un travail de snob à la chaîne, aurait mieux que sa propre biographie décrit le médiocre professeur qui venait de prendre ses fonctions dans un collège miteux de banlieue, où il se débattait, ridicule avec sa torche, à allumer la flamme de l’intérêt pour les beaux textes en des âtres cloisonnés.
     Ainsi, lorsque Justine se trouvait à son flanc comme lorsqu’elle s’en était éloignée, lorsqu’elle lui laissait un peu de place pour penser, il pensait encore à elle, mais autrement. Il se demandait si tout être méritait d’éprouver l’envoûtement divin où il était emporté et qu’on nomme amour. N’était-il pas réservé aux seuls hommes forts, beaux, riches, et chanté seulement par les aèdes ? Y avait-il un droit naturel à aimer et être aimé, si évident qu’on n’avait pris la peine de l’inscrire dans la Déclaration universelle ?
     Non seulement il doutait de son droit, mais il s’encombrait du devoir réciproque de présence, de réconfort, de grandeur qu’il lui associait. Il ne pouvait accepter de n’être redevable de rien ; qu’aimer était largement suffisant ; que Justine, en retour, l’aimait tel qu’il était, pour qui il était. Elle aimait sa simplicité, son retrait, son calme. Lui trouvait dans son repli un point de dissension, un interstice encore léger qui, dans ses extrapolations, par la tectonique des émotions humaines, ne tarderait pas à se fendre en une faille, un gouffre, un abysse. Lors d’une promenade main dans la main, sur le banc d’un parc, le sable coloré par la lumière décline lors d’un séjour à la mer, entre deux édredons après que leurs corps se soient échangé en langage des signes leurs promesses d’amour réciproque, Romuald ne supportait plus d’être aphone, de laisser les mots se coincer dans sa gorge, être régurgités d’un coup de glotte avec sa salive usée. Tout ce qu’il pouvait imaginer lui apparaissait dérisoire, prosaïque, plat.
     Justine lui demandait souvent si cela ne le gênait pas qu’elle parle tant. Non, bien sûr que non, cela ne le gênait pas, au contraire. Elle venait boucher les silences qui le mettaient si mal à l’aise. Il se demandait comment faisaient les autres, ses parents, ses connaissances, ce couple dans la rue, pour survivre à ces moments de flottements où les mouches volent, les anges passent. Mais il n’osait interroger personne sous peur de paraître ridicule, inapte, socialement handicapé. Pourquoi ne trouvait-il rien qui vaille la peine d’être raconté ? Il cherchait des réponses dans des livres qui traitaient de l’amour. Parfois, au fil des lignes, il croyait déceler matière à discussion. Il s’imaginait que, si Justine apparaissait à cet instant précis dans la pièce, ils pourraient avoir un débat digne d’intérêt. Peut-être pourrait-il ainsi combler trente minutes de vide. Puis, lorsqu’il la retrouvait, il avait tout oublié, n’était guère capable d’aligner plus d’une phrase.
     Justine lui fit un jour la remarque qu’il s’exprimait peu. Ce voulait être une simple observation, un fait sans jugement. Romuald en tomba malade. Il était malade de ne pas pouvoir dire ce qui faisait battre son cœur et sourire ses lèvres, malade de trouver toute parole vaine à l’aune de la beauté de la passion. Le quotidien et sa vulgarité l’irritaient, et il ne parvenait pas à le transcender par ses mots, pour le magnifier comme il sentait que Justine le sublimait lui-même, à l’intérieur. L’immigré au teint jaune sable était malade de ses blancs.
     L’idée lui vint en classe, alors qu’il étudiait la tragédie avec ses élèves de 3ème4. La lecture d’une scène par une fillette, avec une voix franche et éraillée dans ses exclamations, qui aurait pu être celle de Justine au même âge, lui inspira un remède. Il l’essaya dès le soir venu.

Acte I

     Salon, télé éteinte. Tous les deux assis sur le canapé.

JUSTINE,
l’attire à lui

Psst, Romu, j’ai quelque chose à te dire…

Il hésite, elle se penche sur lui et l’embrasse.

JUSTINE,
retire ses lèvres et le fixe dans les yeux

J’aime bien quand tu m’embrasses. Je t’ai jamais demandé, t’as un secret ? Une technique, ou quelque chose à laquelle tu penses ?

ROMUALD

Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !

JUSTINE,
yeux écarquillés, se blottit contre sa poitrine

Oh, c’est magnifique ! Tu m’impressionnes beaucoup Romu, tu sais.

     Ce ne fut pas Cyrano qui aida Chistian, mais bien Edmond qui secourut Romuald. Et il étreignit Justine avec la satisfaction de son devoir de noble parole accompli.
     Il n’avait pas eu besoin de beaucoup d’efforts pour mémoriser la réplique. Depuis qu’il était enfant, ses lectures étaient quotidiennes, et il avait pris l’habitude d’en retenir certains passages marquants. Il ne s’était pas attendu, alors, à ce que cela lui serve à séduire une demoiselle. Il s’imaginait plutôt pouvoir ainsi impressionner un jour ses élèves, qui se révélèrent l’être davantage par une plaisanterie potache ou une bravade à l’encontre d’un collègue enseignant.
     Désormais, Romuald put tous les soirs puiser dans la bibliothèque de son esprit l’enduit nécessaire à boucher les vides qui le dérangeaient tant.

     Tous les deux nus sous les draps, le corps ruisselant de sueur, haletant encore un peu.

JUSTINE

C’est quand même fou, tous ces couples qui se séparent. Jade et Martin, et, maintenant, Cristina et Ulysse. Ça m’effraie un peu, je t’avoue. Tu crois qu’on s’aimera toujours, nous ?

ROMUALD

Justine,
Doute que les astres soient de flammes,
Doute que le soleil tourne,
Doute que la vérité soit la vérité,
Mais ne doute jamais de mon amour !

JUSTINE,
se roulant sur lui

Oh, Romu, ça m’excite quand tu parles comme ça. Je t’aime aussi, tu sais. J’ai pas envie que ça se termine. Et, là, j’ai même plutôt envie que tu me prennes encore.

     Et Romuald, revigoré dans ses incertitudes, reprenait sa besogne délectable en réfléchissant déjà à la tirade qui viendrait le sauver après la jouissance.
     À défaut de vivre au milieu des colonnades grecques ou des monts du romantisme, Romuald tirait parti de l’héritage de ceux qui s’y étaient épanouis. Les tirades de leurs pièces semblaient avoir été conçues pour lui servir d’antisèche, de manuel du jeune amoureux transi. Il avait cru bon de ne rien emprunter aux romans ou à la poésie, genres qu’il maîtrisait tout aussi bien, afin de s’assurer de l’oralité des textes qu’il faisait siens. Et c’est dans le meilleur de cet amour vivant, séculaire, flottant tel un infini nuage pastel au-dessus de la vulgarité, qu’il puisait des bribes de coton pour s’envoler à son tour, aux bras de Justine.

Acte II

     Dans la rue, passent devant les enseignes des boutiques. Justine s’arrête pour regarder un collier.

ROMUALD,
jovial

Eh bien, belle Justine, je veux tout ce que vous voulez, abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que par mille baisers je lui exprime le ravissement où je suis… (Il prend sa main et y dépose plein de petits baisers)

JUSTINE,
retirant sa main

Arrête Romu, qu’est-ce que tu fais ?

ROMUALD

Parce que rien n’effraie une ardeur si profonde,
Et que pour vous sauver je sauverais le monde !
Je suis un malheureux qui vous aime d’amour.
Hélas ! Je pense à vous comme l’aveugle au jour.

JUSTINE,
croisant les bras

Très beau. C’est plagié sur qui ?

     Romuald ne répond rien. Justine s’éloigne. Il semble avoir une idée. Il entre dans le magasin, achète le collier, sort et court la rejoindre au bout de la rue.

ROMUALD,
à haute voix, de manière que les passants l’entendent

Je t’aime, Justine ! toi seule au monde tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (Il lui pose la chaîne sur le cou)

     Lorsqu’il déclamait ainsi, en pleine rue, ses vers empruntés aux dramaturges, certaines promeneuses, percevant les échos poétiques, croyaient voir en sa dulcinée une chanceuse dont chaque geste s’accompagnait d’une sérénade chantée par un chevalier galant. Pourtant, Justine, d’abord charmée par ce qui lui était apparu comme le comble du romantisme, se trouva bientôt exaspérée de ce qui tenait davantage du manque de sincérité. Fallait-il que ses sentiments envers elle soient feints pour qu’il ait ainsi besoin d’emprunter la parole de personnages pour les lui décrire ?
     On ne pouvait incomber à ses origines vietnamiennes son excès de timidité. L’amour est un langage universel qui ne saurait souffrir aucune vacuité de vocabulaire. Il peut se dire dans toutes les langues à toutes les oreilles. On peut le clamer en chinois à une Italienne, en albanais à un Chilien. Un muet peut le dire à un sourd. Même un chien sait le prouver à sa femelle. Cela paraissait évident à Justine. Elle n’avait qu’à laisser couler ce qu’elle ressentait pour que sortent ses mots doux et francs.
     Seulement l’astuce de Romuald était devenue une constance, le rôle avait absorbé sa personnalité. Il se mit à œuvrer en didascalies pour se donner de la contenance. Un jour, il usa du subterfuge devant sa mère qui l’interrogeait sur son couple.

     Cuisine exiguë de l’appartement, Madame Pham au fourneau, tablier, torchons. Romuald fixe le lointain à travers la fenêtre.

MADAME PHAM

Ça passe bien avec Justine ? Tu as chance de l’avoir rencontrée, hm ?

ROMUALD,
se tourne

Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.

MADAME PHAM

Quoi ? Que tu dis ? Bon, assieds-toi, c’est prêt.

     Madame Pham, malgré son français approximatif, avait compris que le madrigal ne venait pas de lui. Les belles-mères, souvent raillées, ont parfois l’occasion de saisir en un instant les tourments dans lesquels le fils plonge leur belle-fille. Et Madame Pham prit pitié de celle qui partageait sa vie avec un livre.
     Justine ne tarda pas à craquer. Le stratagème de Romuald devenait absurde, engendrait des conversations à la Beckett plus que des déclarations amoureuses. Quand même il aurait été capable, six mois plus tôt, de trouver une réponse, il s’amusait à piocher dans ses fiches une réponse qui n’était pas de lui, considérée par là comme supérieure. Il lui suffisait de changer un nom pour s’imaginer en acteur principal devant un parterre impressionné.

     Justine sur une chaise, au balcon, pianote sur son ordinateur. Romuald, dans le fauteuil du salon, bouquine.

JUSTINE

J’aimerais bien partir en vacances. L’Argentine, ça te dirait ? Buenos Aires, le tango, les chutes d’Iguazu…

ROMUALD

Ah, ma chère Justine, que viens-je d’entendre ! Tes paroles ont un feu qui me pénètre, je t’adore, je te respecte, il n’est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne ; j’aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t’appartiennent.

JUSTINE

Mais qu’est-ce que tu dis ? Je te demande si tu veux partir en Argentine, c’est pas compliqué quand même ! Tu peux pas me répondre par oui ou non, comme tout le monde ? J’en peux plus de tes charabias à deux balles ! J’en ai vraiment ma claque ! (Elle revient dans le salon, pose l’ordinateur. Énervée, elle a le teint vermillon et les larmes aux yeux)

ROMUALD

Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler,
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
du salon, bouquine.

JUSTINE,
hurlant

TA GUEULE ! (Elle sort de l’appartement en claquant la porte)

     C’était la première fois que Justine se montrait violente. Romuald resta seul dans son fauteuil, et, fait rare qui montrait à quel point il était troublé, perdit la page de son livre sur ses cuisses. Il s’égara dans une profonde réflexion, fit un voyage dans le temps, se revit empreint pour la première fois d’un sentiment délicieux et en même temps annihilant. Il se rappelait fort bien. Il en avait oublié ses habitudes de vie les plus simples. Lacer ses chaussures, respecter la cuisson de son escalope, penser à prendre ses clés, étaient devenus en ce temps autant d’épreuves à affronter tant le corps de Justine et les premiers souvenirs partagés avec elle venaient s’intercaler entre ses mains et ses yeux. Quand il se regardait, à cette époque, dans le miroir, ce n’était pas lui qu’il voyait, mais bien Justine et sa chevelure aux noisettes. Seulement il ne se doutait pas que, dans sa salle de bain, Justine croyait maquiller les cils de Romuald.
     Il s’était trouvé totalement désemparé, avait perdu ses moyens, glacé par la plus chaleureuse des sensations. Paradoxe insoluble aux esprits raisonnés, d’autant qu’il ne se révèle qu’aux âmes passionnées. Il avait découvert alors ce que c’était que de devoir s’ouvrir entièrement à un être, et qu’un être s’ouvre à lui ; de déranger sa routine ordonnée au rythme du « tic-tac » de sa montre pour s’épanouir à deux sur un chemin non goudronné et qui ne demandait qu’à être ouvert sous leurs pas de concert. Ils avaient emménagé ensemble. Au travail, lui éduquait les esprits, elle les corps. Le soir venu, chacun s’occupait tout entier de l’autre. Et, en même temps qu’il jouissait de ces moments d’isolement, durant lesquels le monde pouvait bien périr dans un fratricide nucléaire tant il se sentait à l’abri et croyait protéger de même Justine dans l’abîme de ses bras peu musculeux, il avait connu le vide et la honte du silence. À chaque moment de flottement devant Justine il avait eu l’impression de ne pas être à la hauteur, de n’égaler jamais les histoires qui l’avaient fait grandir, et où chaque chapitre, où chaque acte, où chaque scène, était rempli d’un échange exalté. Lui, Romuald, n’y parvenait pas. Alors il s’était dressé sur un premier livre pour paraître plus haut. En avait ajouté un autre, dix autres, plus qu’une bibliothèque d’appartement n’en pouvait contenir, jusqu’à ce qu’il fût si proche du soleil des idées qu’il ne put plus distinguer encore les yeux de Justine. Dans son claquement de porte, elle avait fait vaciller la pile branlante. Romuald chancelait.

Acte III

ROMUALD,
sur le fauteuil, à lui-même

Et le moindre moment d’un bonheur souhaité
Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité…
Non, arrête ça. Plus de ça. Plus jamais. Tu l’aimes. Ça ne doit pas être compliqué de le lui dire avec tes mots. Tu t’es amusé à être quelqu’un d’autre, et tu as donné la réplique à la femme que tu adores comme un vulgaire épouvantail. C’est ignoble.

     Justine rentra le lendemain. Romuald n’avait pas assuré ses cours. Il n’avait pu fermer l’œil de la nuit, avait fait les cent pas dans l’appartement en l’attente des dix coups qui devait annoncer le lever de rideau et l’apparition de Justine.

ROMUALD,
s’avançant vers Justine
ignoble.

Hé bien, faisons la paix, va petite traîtresse,
Je te pardonne tout, et te rends ma tendresse ;
Considère par là l’amour que j’ai pour toi,
Et me voyant si bon, en revanche aime-moi
ignoble.

     Non. Non, il ne dit rien de cela. Cette tirade de L’École des femmes qu’il connaissait si bien ne lui vint pas à l’esprit. Au lieu de ça, s’avançant vers elle, il se contenta de lui ouvrir les bras ; de l’y saisir ; de respirer à plein poumon le parfum de ses cheveux et d’y souffler : « Excuse-moi ».
     Le soir venu, Justine et Romuald se réconciliaient là où se fait bien souvent la paix des ménages et sans doute un peu du monde. Dans leur lit, ils prirent chacun un plaisir oublié, décuplé par la colère et la tristesse que venait de traverser leur union. L’eau semble toujours plus fraîche après une traversée de désert.
     Ils se retrouvèrent plongés dans la demi-pénombre, seulement troublée par le halo d’un réverbère voisin. On n’entendait que leurs souffles superposés, exhalant le peu d’énergie qui leur restait.

JUSTINE

C’était bien. Tu ne recommenceras plus, hein ?

ROMUALD

Non, je ne recommencerai plus. J’ai compris par ces seules heures passées loin de toi à quel point tu m’es vitale. J’ai pris conscience qu’il n’est pas anodin que je rêve de toi la nuit même quand tu dors à côté de moi, que je songe à toi le jour dès que le monde m’en laisse le temps. Cette nuit, je n’arrivais plus à rien faire d’autre qu’essayer de deviner ce que tu pouvais être en train de faire. J’ai eu l’impression que ton odeur dormait dans mes narines et ta nuque dans mes paumes, l’impression d’avoir un film de toi collé à mes pupilles prêt à se jouer dès lors que je les fermais. J’aurais eu envie de passer ces heures avec toi, même à ne rien faire d’autre. N’avoir que toi, m’emplir de toi, vivre de toi. Sur le balcon, je me suis adressé aux étoiles. J’ai cru qu’elles sauraient me murmurer tes pensées et tes doutes, se faire le relais de tes songes. Tu devais dormir avec elles. Mais même les astres sont trop ordinaires à ta beauté. Je suis content que tu sois revenue, et je promets de te garder.

     Il avait sorti ça tout seul. Ce n’était pas du Molière, ni du Shakespeare, du Racine, du Corneille, du Hugo, du Musset ou du Marivaux. C’était du Romuald. Et ce n’était pas trop mal.

Épilogue

     Au premier rang d’un théâtre qu’il espère trouver comble demain, un grand pantin exalté se débat dans le vide. Il s’est levé de son siège, chaque tirade lancée fait convulser son corps. Les mots qu’il a écrit semblent autant de fils reliés à ses membres. Son euphorie est si violente qu’il ne trouve la manière juste de l’assouvir.
     Devant lui, sur les planches qui grincent comme les cordes d’un violon, se joue la scène de la déclaration d’amour. Les tableaux de l’arrière-plan, le bureau et ses piles de papiers, la commode et son vase, les fleurs en plastique, le tapis sous ce canapé si adéquat, ce salon qui l’a fait étouffer entre ses bras le décorateur après l’installation… Tout le mobilier vibre de la même passion insufflée par l’acteur principal. Un jeune homme prometteur, d’origine cambodgienne. Il a grandi sur le même palier que l’auteur. La poupée plantureuse, emperruquée de brun, qui reçoit la réplique, a le bassin brisé sous l’assaut de son lyrisme. Sur le siège en velours rouge à droite du pantin, à portée de ses mains, repose le manuscrit de la pièce. En caractères gras, au centre de la première page, on en distingue nettement le titre. « Roméo et Justine ».
     Il ne s’est pas aperçu que sa compagne, de la troisième rangée, s’est éclipsée. Elle ne connaît que trop bien les différentes scènes, préfère découvrir davantage Rodrigo, le décorateur italien du théâtre. Habitué à travailler pour des vaudevilles, l’étreinte de Romuald, à la vue du décor final, l’a beaucoup amusé. Le pauvre dramaturge ignorait bien que sa mise en scène avait servi déjà de décor à la vengeance de sa promise, dans une improvisation franchement interdite aux mineurs de « Rodrigo et Juliette ».
     Rideau.
 
 
 

Pour un meilleur confort de lecture, téléchargez la nouvelle au format pdf

     Tu nais, tu chiales, tu dors, tu cries, tu têtes, tu rotes, tu baves, tu bailles, tu chies, tu sens, tu pues, tu brailles, tu baignes, tu ois, tu touches, tu trottes, tu prends, tu brilles.

     Tu marches, tu crois, tu goûtes, tu laces, tu fais, tu vois, tu vas, tu suis, tu rampes, tu cours, tu roules, tu fonces, tu grimpes, tu fuses, tu sautes, tu voles, tu rentres, tu parles, tu peux, tu jappes, tu miaules, tu chantes, tu mords, tu mimes, tu blagues, tu surfes, tu lis, tu joues, tu perds, tu pestes, tu triches, tu cognes, tu gagnes, tu rêves.

     Tu mues, tu es, tu coiffes, tu sors, tu mattes, tu bois, tu clopes, tu ris, tu danses, tu plais, tu tchatches, tu dragues, tu chauffes, tu choppes, tu lèches, tu frottes, tu ouvres, tu baises, tu jouis, tu kiffes, tu tchattes, tu frimes, tu twittes, tu vannes, tu railles, tu claques, tu flambes, tu hais, tu hues, tu traînes, tu zones, tu froisses, tu venges, tu bats, tu gâches, tu doutes, tu cherches, tu filmes, tu donnes, tu jongles, tu quêtes, tu erres, tu quittes, tu pars, tu traces, tu fuis.

     Tu taffes, tu as, tu crées, tu zieutes, tu flattes, tu offres, tu aimes, tu siffles, tu dînes, tu règles, tu loues, tu badges, tu bronzes, tu piques, tu rases, tu dois, tu votes, tu râles, tu fondes, tu lisses, tu calmes, tu comptes, tu bouges, tu bipes, tu grondes, tu cires, tu trimes, tu juges, tu dictes, tu limes, tu casses, tu hurles, tu fesses, tu doubles, tu piles, tu tailles, tu brûles, tu manges, tu sauces, tu gueules, tu jettes, tu gifles, tu vends, tu crains, tu foires, tu dures, tu uses.

     Tu dates, tu sais, tu penses, tu piges, tu cueilles, tu visses, tu peins, tu couds, tu fouilles, tu sers, tu guides, tu flânes, tu sues, tu souffles, tu freines, tu gèles, tu pèles, tu boites, tu fanes, tu soupes, tu cales, tu laisses, tu guettes, tu zappes, tu grognes, tu gazes, tu grattes, tu cures, tu coupes, tu ronfles, tu trembles, tu loupes, tu brises, tu peines, tu gênes, tu pleures, tu tombes, tu luxes, tu souffres, tu geins, tu pries, tu clos, tu saignes, tu coules, tu sombres, tu meurs.

     Tu gis.