Archives mensuelles : décembre 2015

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     Sur le banc des prévenus, de sa casquette découvert, le visage du vieil homme ne s’est pas dévêtu de son masque de gaillardise. La gaieté de ses traits tranche avec la sévère neutralité des gendarmes qui l’épaulent. Au travers des poils gris, blancs, drus, qui tapissent ses joues, son menton, voilent la majeure partie de son cou, on aperçoit d’éclatantes dents d’ivoire. Ses pupilles offrent à lire la candeur et l’épanouissement de l’enfant en découverte de l’univers. Les rides de son front se devinent seulement, plis d’une peau qui ne s’est pas froncée depuis longtemps, si bien qu’il faut poursuivre jusqu’au sommet de son anatomie, son crâne franchement dégarni, incapable de ne plus rien cacher, pour se conforter avec l’idée que cet homme est un papi de soixante-et-un ans.
     Il a posé les coudes sur ses cuisses et levé ses bras à la verticale, deux troncs virils qui soutiennent une arborescence molle. Il tient ses paumes ouvertes à hauteur de regard dans une attitude de recueillement. Son expression laisse croire, depuis l’assemblée, depuis le dos de ses mains velues, que les lignes à l’intérieur dessinent d’amusants cartoons. Il écarte grand les doigts, comme pour mieux capter son programme. On n’en compte que huit. Cinq à la main gauche et trois, seulement, à la main droite.
     Est-ce qu’il écoute la greffière nous lire son acte de condamnation passé ? Impossible à savoir, de même qu’il est impossible de déterminer si un comateux entend. Il aurait pu tout aussi bien se trouver sur le banc d’un promontoire en marge des vagues, ou celui d’un parc devenu décor au récital des abeilles et du vent. Que penser ? Sa jovialité absente, son détachement guilleret tordent le tribunal. C’est cela, on croirait que l’audience est accusée et qu’un badaud, apercevant de la lumière, est entré, et se délecte à présent du procès en cours depuis sa place de marque. Sa préoccupation même ne s’est pas portée avocate, n’est pas là pour le défendre, et l’on aurait presque envie de prendre part à ses fautes, de s’ériger complice, de se dresser menteur, afin que le glaive de la Justice trouve égide sur laquelle frapper.
La greffière, livide et longiligne, se tient parfaitement en place sur sa chaise, au fond l’assise et contre le dossier. Elle énonce d’une voix limpide et caverneuse les crimes dont le vieil homme a déjà été reconnu coupable. Les faits, rapportés chronologiquement, sont les suivants :

     Jeudi 25 juin 2015, monsieur Alberto Bonnetier, se réveillant dans un lit du centre hospitalier régional et universitaire de la ville de Nancy, s’est d’abord permis de soulever la blouse de mademoiselle Helena Saille, infirmière. Il s’est ensuite rendu dans une chambre à l’étage supérieur, a jeté les médicaments de madame Georgette Vantart par la fenêtre et l’a portée dans ses bras pour lui faire danser une valse. La patiente est décédée dix minutes plus tard d’un arrêt cardiaque. Les médecins sont intervenus mais n’ont pas pu la secourir. Pendant ce temps, Alberto Bonnetier est sorti de l’hôpital et a emprunté la ligne 2 du tramway depuis la place des Vosges en direction de la place Stanislas. Il a frappé à la cabine du conducteur, qui lui a ouvert, avant de l’écarter violemment de son siège pour prendre les commandes de la rame. Il a poussé l’appareil à sa vitesse maximale en centre-ville en criant à tue-tête « J’arrive Nicolas, j’arrive ». Le tramway a percuté de plein fouet une famille qui sortait d’une papèterie de l’enseigne Plein Ciel, madame Jeanne Bondoux, trente-deux ans, poussant dans un landau son bébé Mathéo, quatre mois, et accompagnée de sa fille Clotilde, six ans. Clotilde a survécu sans séquelles physiques, mais Sylvie et Mathéo sont décédés sur le coup. Un nouvel accident avec une voiture a stoppé le train, et Alberto Bonnetier est parti en courant trouver refuge dans un supermarché Carrefour City. Les caméras de surveillance attestent qu’il s’est saisi d’un canotier et de lunettes de soleil fantaisie rouges, un modèle féminin, avant de se rendre au rayon friandises où il a goulument dévoré des gâteaux et bonbons. Un vigile est intervenu et l’a appréhendé. Monsieur Alberto Bonnetier a lutté et lui a brisé le nez en lui donnant un coup avec l’arrière du crâne. Puis des policiers sont arrivés et ont pris en charge l’individu. Le bilan total s’élève à trois morts, une orpheline et un blessé léger.

     Le frisson de l’horreur a couru en allers et retours sur les échines des témoins dans la salle. Le juge même, déjà parfaitement informé des faits, n’a pu retenir un sursaut de stupeur et de répression au passage de la poussette. Seul, sur son banc tel dans une bulle, le papi enjoué semble échapper à l’atrocité des crimes qu’il a commis. Il n’a cessé de fixer les huit doigts de ses mains, comme si le film animé continuait de s’y jouer. On jurerait que son horizon s’efface à ses paumes. Au fur et à mesure que le récit de cette affreuse journée avançait, ses lèvres se sont tirées un peu plus, affirmant leur courbure qu’il convient de nommer sourire.
La greffière se racle discrètement la gorge. Elle s’apprête à présent à procéder à la lecture du rapport qui a voulu que l’on se réunisse à nouveau, presque un an jour pour jour après ces sanglants événements.

* * *

     J’ai mené mon enquête.
     Le 3 août 2015, la défense invoquant la folie, la cour d’assises de Nancy a condamné Alberto Bonnetier à la réclusion à perpétuité dans un service psychiatrique. Alberto Bonnetier n’a pas protesté, pas fait appel, pas même manifesté le moindre émoi. Depuis douze mois, il purge sa peine dans l’unité hospitalière spécialement aménagée de Lyon.
     Le 26 juin 2015, lorsque j’ai ouvert le quotidien local, je me souviens avoir eu envie de vomir et pleurer à la fois, de hurler et m’enfermer dans le silence en même temps. Mes muscles se sont mis à convulser violemment, de rage autant que de peur. Imaginer ces avenirs gâchés, cette petite fille sans maman, sans frère, emportés dans le tourbillon absurde d’une folie aussi inattendue que meurtrière… J’étais transie d’effroi, j’aurais voulu implorer les cieux de faire redescendre ces âmes innocentes. Ma gorge n’était capable d’émettre aucun son. Finalement je me suis effondrée. J’ai glissé sur mon carrelage et j’ai laissé se déverser mes larmes. Peut-être parce que je suis une fille, peut-être que je suis trop sensible. Je n’arrivais à rien penser d’autre, à rien faire autrement.
     Ce soir-là, j’ai dormi d’un sommeil opaque, le sommeil noir de celle qui a vidé son corps de sa peine. Aux premiers rayons du soleil, je me sentis apaisée. La nuit avait passé le râteau sur le sable de ma conscience, en avait lissé les méandres. Sans plus de dunes pour ciseler l’horizon, j’avais une vision plus claire des événements.
     Je songeai à cet homme en photo dans le journal, ce papi à l’air douillet, gentil, avec son nez en boule de porte-manteau et les poils de sa barbe qui auréolent son visage de nounours. Cet homme avait traversé soixante-et-une années d’existence sans faire de remous. Il avait été enfant, il était mari, il était père, il était grand-père. Il travaillait, il votait, marchait, se nourrissait, respirait. Cet homme avait deux yeux, deux oreilles, deux narines et deux bras, deux jambes, un cerveau et un cœur. Cet homme avait fait son chemin dans l’ombre tiède de la vertu, de la normalité, du banal, entre les clôtures des règles, des lois et de la justice. Comment, comment diable était-il possible alors qu’il ait cédé à ce point à ses instincts, tout renié pour devenir animal, laissé la folie, la déraison, le délire, qu’on donne à ce mal le nom qu’on souhaite, s’emparer de sa personne, le guider, le diriger avec une telle fulgurance, violence, imprévisibilité ? Pourquoi, pourquoi ?
     Je ne peux me prévaloir d’une expérience de l’humanité aussi riche que soixante-et-une années d’âge, mais cela ne m’empêche pas d’avoir observé en l’homme les racines immuables de son caractère. Tout individu, quoi qu’il fasse au quotidien, bien qu’il change d’environnement, n’abandonne entièrement les valeurs et convictions qui forgent son identité. Je ne saurais dire si elles sont de nature congénitale ou bien le fruit de l’éducation durant la prime jeunesse. Toujours est-il qu’elles étayent une personne, il me semble, tout au long de sa vie. Elles sont les fondations sur lesquelles elle peut s’élever.
     Alberto Bonnetier n’était manifestement pas un assassin né, un psychopathe, un cinglé. Toute son existence, jusqu’à ce 25 juin 2015, il a dû être ce genre de personnes pour qui la méchanceté, le devoir, la loi, et, en dernier recours, le remords, dressent un rempart infranchissable, un garde-fou si justement nommé. Le terrain entre ces limites est, bien heureusement, vaste et fertile, et il est possible de s’y épanouir gracieusement. Seuls les individus foncièrement mauvais, vils, des brutes aux tueurs en série, ou encore perdus, fous, des bizarres aux déséquilibrés, creusent des brèches dans la muraille, s’y infiltrent et se complaisent dans l’obscurité extérieure. Quelle raison au juste Alberto Bonnetier avait-il pu avoir de franchir la frontière irréversible du crime ?

     La femme d’Alberto Bonnetier est une grand-mère charmante, tout juste retraitée de son poste d’enseignante, l’unique emploi qu’elle ait connu. Il était amusant de l’écouter conter l’évolution de sa profession au fil des ans. Sa salle de classe et les tenues de ses jeunes élèves avaient été son laboratoire pour observer les progrès de la société. Elle avait vu les tubes métalliques venir se greffer sous les bureaux grinçant, les porte-plumes disparaître au profit de stylos tout en un, les souliers unis se muer en véritables œuvres d’art dont les propriétaires hésitaient à marcher dessus.
     Évelyne Bonnetier me reçut chez elle, dans la maison où elle vivait avec son mari depuis bientôt trente ans. On pénètre dans une cour de cailloux blancs qui annoncent l’arrivée d’un visiteur aussi bien qu’une sonnette. Sur la gauche, contre le mur du garage-atelier, la seule vue de roses trémières écloses et de consœurs bariolées au sol laisse supposer le soin porté à la propriété. Le cour longe le pan intérieur de la maison en L, et l’on entre par une porte vitrée dans l’angle, directement dans la cuisine. C’est la pièce où Évelyne Bonnetier passe le plus clair de son temps. Je l’aperçus, un mètre derrière le double vitrage, en train de faire la vaisselle, gantée de latex orange.
     Elle me souhaita la bienvenue avec l’éclat affable d’une petite fille, confirmant la thèse selon laquelle la vie fait une boucle, l’âge permet de retrouver la sincérité joyeuse de l’enfance. Il me sembla toutefois que ses lèvres ne pouvaient s’étirer trop longtemps. Elles paraissaient retenues par un frein invisible, et je me doutai qu’il s’agissait des mêmes freins qui n’avaient su arrêter son mari dans sa course terrible. Entre l’émail de ses dents se dessinaient les barreaux roides derrière lesquels avait été jeté l’homme de sa vie.
     Elle interrompit sa corvée et m’invita à descendre la marche qui séparait la cuisine du salon. Elle ne tarda pas à revenir avec une théière fumante, qu’elle posa sur le plateau en verre de la table basse. Elle prit place sur un fauteuil en face du canapé où mon postérieur avait élu domicile. À travers l’écran de vapeur, elle avait l’air d’un fétu de paille sur un trône trop large, égaré dans la brume.
     C’est le propre des personnes âgées d’avoir des histoires à raconter. Je n’eus pas besoin de l’interroger pour qu’elle commence à me parler de son mari.
     — Puisque vous êtes venue pour cela, je vais vous dire comment nous nous sommes rencontrés, Alberto et moi. C’est un souvenir parmi mes plus précieux.
     Sa voix chevrotante et franche m’hypnotisa.
     Évelyne Trainard et Alberto Bonnetier ont grandi dans deux villages séparés par dix-huit kilomètres de route de campagne. Leurs chemins se sont croisés une première fois au lycée, où ils étaient pensionnaires. Les dévolus de la jeune fille se jetèrent toutefois sur d’autres, et les ardeurs de l’adolescent se dissipèrent sur trop pour qu’il la remarque elle en particulier. Évelyne quitta l’école pour y retourner. Elle devint institutrice, étant déjà la maîtresse aimée d’un homme. Alberto se dirigeait vers une activité plus manuelle, sans avoir encore trouvé de cœur fixe où amarrer.
     Le terme « accident », lorsqu’il s’agit du sort, peut avoir une connotation positive, même adjoint à un carambolage. C’est un « Cédez le passage » qui fit se rencontrer Évelyne et Alberto, à croire que le message ne s’adressait pas aux conducteurs mais à leurs destinées. Alberto, de retour de la scierie où il travaillait depuis quelques semaines, négligea la vérification avant de s’engager sur la si calme nationale. Évelyne arrivait sur sa gauche, prudente heureusement dans son carrosse. Le pare-choc de sa Citroën GS percuta l’aile avant de la Fiat 128 de celui qui n’avait conservé de ses origines que le goût des bolides transalpins et de la gastronomie méditerranéenne. Il y eut un fracas de tôle. Évelyne s’empressa de sortir de sa voiture arrêtée, aida Alberto à descendre du côté passager. Il se confondit en excuse. Elle lui assura que ce n’était pas grave, que l’important était qu’ils se portent bien tous les deux. Tout cela en plongeant leur regard dans les yeux de l’autre. Il n’était pas spécialement beau ; il n’était pas spécialement costaud ; il n’était pas spécialement séduisant. Mais il émanait de sa personne une générosité pure, une simplicité de gentil, une douceur imberbe sous le duvet dense. Il fit une plaisanterie, elle ne sait plus laquelle, et la bulle de gêne éclata, laissa place la magie de l’entente les envoûter. De la carrosserie venait d’être froissée et deux cœurs amochés. Le constat fut leur première lettre d’amour.
     Les yeux d’Évelyne dérivaient dans le lointain, vers des rivages imperceptibles au plafond.
     — Alberto n’a pas attendu plus d’un jour pour me rappeler. Ce bêta a prétexté un souci d’assurance. On s’est donné rendez-vous dans un café. Il est arrivé avec un bouquet, des tulipes, jaunes et rouges. Vous savez ce que ça signifie en langage des fleurs ? Ça signifie « Je veux t’aimer sans retenue ». Un peu cavalier, n’est-ce pas ? D’autant plus que j’avais un amoureux, à ce moment. Enfin, je n’ai pas tardé à le quitter. Nous avons bu un café, nous sommes raconté nos vies. Lorsque je lui confiais mes soucis, c’était comme s’ils étaient déjà loin, qu’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Je suis retournée un temps chez mes parents. Alberto venait me chercher, nous allions au restaurant, au cinéma. C’est un grand fan de Western. D’ailleurs, il siffle aussi bien que dans les films de Sergio Leone. Jusque récemment encore, en nous promenant dans la rue, main dans la main, il pouvait se mettre à siffloter et marcher comme un cow-boy. Et moi, je me prenais pour sa… Comment dit-on ? Sa cow-girl, oui. Sa Calamity Jane.
     J’étais surprise qu’elle parvienne à évoquer ces souvenirs sans une larme au bord des paupières. Au contraire, son rire venait droit de cette époque où elle avait vingt ans. Elle continuait de fixer les solives alignées.
     — J’ai pris l’habitude de corriger mes cahiers dans son appartement. Pendant ce temps il dévorait des livres, derrière moi, sur son lit. Entre deux chapitres, il se levait, m’enlaçait, déposait des baisers sur ma nuque. Ses bras faisaient un collier doux et chaud. Je continuais de corriger, la tête lovée dans le creux de son épaule.
     Un soupir. Le souffle du bonheur passé.
     — Il y eut nos premières vacances ensemble, rien que tous les deux, en Bretagne. Nous rêvions de voir le Mont-Saint-Michel. Alberto était fasciné par cette union confuse de l’eau et de la pierre, ce joyau de sable qui semble avoir jailli de sous la mer. Quand nous avons marché sur la plage jusqu’au Mont, Alberto se prenait pour un pirate à la conquête de l’île. Comme il était drôle. Il avait coincé un coquillage sur un œil et boîtait comme s’il avait une jambe de bois. Il faisait parler avec les doigts un perroquet sur son épaule : « À l’abordage, moussaillons, à l’abordage ! ».
     La brise bretonne ou l’éloignement du souvenir la refroidit soudain. Évelyne joignit les mains sur sa tasse chaude, la porta lentement à ses lèvres. Elle lapa une gorgée avant de reprendre.
     — Et puis nous nous sommes installés tous les deux. Nous avons d’abord loué une petite maison avec un jardinet, à mi-chemin entre nos deux lieux de travail. Nous nous réveillions côte à côte le matin, Alberto partait pour la scierie, moi pour l’école, et nous nous retrouvions pour souper. Nous cuisinions ensemble, écoutions un disque le soir, en mangeant. Seulement après, nous allumions le poste, pour regarder un téléfilm ou une émission. Bien souvent Alberto préférait lire à côté de moi. Il s’emparait soudain de la couverture, se transformait en bossu ou en détective, et mes yeux quittaient l’écran pour profiter du spectacle. Nous partions en vacances tous les étés, alternant entre montagne et mer. Dès que nous eûmes réuni assez économies, nous avons acheté cette maison. Tous nos amis sont venus nous aider à déménager, nous avons fait une fête superbe au milieu des cartons. Petit à petit, ces murs sont devenus notre coffre à souvenirs. Des bibelots, des photos, des cadeaux… C’était notre refuge. Alberto avait le sien encore, bulle dans l’abri, sa petite pièce à côté de notre chambre. Il en a fait sa bibliothèque. Avec l’âge, il avait commencé à y faire la sieste, un livre à cheval sur sa poitrine… Moi, pendant ce temps, je faisais de la couture ou des mots fléchés, ici, sur ce fauteuil.
     Elle avait vite sauté des décennies et je devinai qu’elle allait craquer. Je m’apprêtai à me lever pour la réconforter lorsqu’un courant d’air s’immisça dans le salon, suivi de cris excités.
     — Mamie ! On est là !
     Deux têtes brunes et une frimousse blonde pénétrèrent à toute vitesse dans la pièce pour se peloter contre leur grand-mère. Deux petits garçons et une petite fille. Quelques secondes après, deux femmes entrèrent à leur tour. Évelyne lança à mon adresse :
     — J’ai omis de dire que la maison s’est vite peuplée !
     Les deux femmes étaient ses filles. En tout, Alberto et Évelyne Bonnetier ont eu quatre enfants, deux filles, puis deux garçons. Le cadet est autiste, et travaille aujourd’hui dans un institut spécialisé. Seules les filles leur ont pour le moment donné quatre petits-enfants. Je leur demandai ce qu’ils pensaient de leur papi. Ces êtres chantonnant et gesticulant cessèrent net toute activité. Je crus avoir soufflé un blizzard.
     — Comment était-il avec vous, avant tout ce qui s’est passé ? précisai-je.
     — Et ben, il était gentil… osa timidement une des deux boules brunes sans ôter l’index dans sa bouche.
     Il avait fait le premier pas, les autres se ruèrent derrière. Ces chérubins me dressèrent le portrait du grand-père idéal. Un intrus débarquant dans la pièce se fût figuré une peluche à la guimauve jamais en reste de plaisanteries, complice de bêtises, au porte-monnaie troué dès qu’il s’agissait de contes ou de sucreries. Chloé se souvenait des concours de coloriage sans dépasser, Lucas de parties de puissance 4 à couper le souffle, Maël des séances de pêche dans l’étang du village. Lorsque papi faisait la sieste, après déjeuner, malgré les avertissements de leur grand-mère, ils ne pouvaient s’empêcher d’aller le réveiller là-haut en le couvrant de papouilles. Avec l’âge, il s’était mis à avoir des flatulences régulières, et ne manquait pas d’en faire profiter les plus jeunes. Et pis, et pis…
     Ils parlaient en même temps, c’était à qui s’était le mieux amusé. Leurs esprits s’étaient rembobinés, calés avant l’événement tragique, avaient tiré de sa malle ce super-papi super-cool.
     Je ne pus retenir plus longuement ces oisillons volubiles, ils retournèrent s’ébattre à travers la demeure. Évelyne, hiératique en son nid, y prenait manifestement plaisir. Leurs mères lancèrent à deux ou trois reprises des consignes qui sonnèrent dans le néant. Carine, l’aînée des deux sœurs, avait pris place à côté de moi sur le canapé. Sylvie avait tiré un petit tabouret à côté de sa mère. Je les interrogeai sur leurs relations avec leur père.
     — Il a toujours été là pour nous, commença Carine. Mes premiers souvenirs, c’est lui qui joue avec moi, dehors, alors que je marche à peine. Quand j’étais petite, j’adorais lui caresser la barbe, pour sentir des guilis sur mes doigts. Sylvie est née deux ans après moi, et nos parents ont pris garde que je ne me sente pas délaissée. Il y eut plus d’amour au global, mais pas moins pour moi. Le cœur de papa était assez grand pour nous tous.
     Évelyne hocha la tête pour confirmer les paroles de sa première fille.
     — À l’école, maman suivait nos devoirs, mais papa n’était jamais bien loin dès qu’il pouvait nous aider, continua Sylvie. Il suivait nos résultats avec attention, mais surtout nos péripéties de cours d’école, nos problèmes d’amis et d’amour. On pouvait toujours lui demander conseil, et je savais qu’il garderait les choses pour lui si je lui demandais. Il était comme un ami avec la sagesse due à son âge. Jamais il ne nous jugeait, jamais.
     — Même plus tard, coupa Carine, il ne nous a jamais abandonnés. Peu importe l’ampleur du souci, il accourait si l’on avait besoin de lui. Papa et maman m’ont prêté beaucoup d’argent pour mon installation, au début. Ils ne m’ont jamais rien réclamé, m’ont toujours fait confiance.
     — Pour Nicolas, il s’est démené pour trouver une structure qui pouvait l’accueillir. Il lui a consacré son temps libre sans compter. C’est difficile de se rendre compte des progrès d’un autiste, mais je suis persuadée que Nicolas doit, quelque part en lui, se sentir heureux d’avoir un père si aimant. Maman, tu étais là aussi, bien sûr. Mais papa l’a vraiment pris sous son aile, lui a tant appris… D’ailleurs, Nicolas ne sait rien de… du…
     En pivotant la tête, je vis la peine s’emparer en parallèle de la physionomie des deux sœurs. Leurs prunelles se couvrirent d’un rideau translucide.
     — De sa crise de folie, trancha sec la petite grand-mère.
     Je demandai, en butant sur chaque syllabe, si son comportement avait changé avant cette crise.
     — Pas le moins du monde, me répondit sa femme, personne la mieux renseignée sur le sujet. Il était à cinq mois de la retraite, et continuait de travailler à la scierie. Nous dînions ensemble, voyions nos enfants et petits-enfants le dimanche. Il lisait toujours autant, à côté de moi, le soir, ou bien dans sa bibliothèque. Il devait faire la sieste le week-end pour tenir. C’est cet accident, à la scierie, ça a tout déclenché. Je n’y comprends toujours rien. Le lendemain, il se réveille à l’hôpital, il est devenu fou. Je regrette tant de ne pas être restée auprès de lui, si vous saviez, de ne pas avoir pu être là, dans cette chambre avec lui…
     Elle étouffa un sanglot dans un mouchoir en papier que lui tendit sa plus jeune fille. Je sentis que j’avais atteint le point fatal. De ma voix la plus suave, je demandai à Évelyne la permission d’aller jeter un œil à la bibliothèque privée. Son visage s’était couvert de rides. J’y comptai le nombre de jours de réclusion de son mari tant aimé, le père de ses enfants tant dévoué, le grand-père de ses petits-enfants tant apprécié. Les bâtonnets qu’il pouvait graver sur son mur, elle les avait sur les pommettes. Elle les inclina pour marquer son approbation.
     Je gravis des marches grinçantes et atteignis le palier. Sur ma droite, deux portes entrouvertes. Je m’avançai devant la première.
Elle offrait une vue directe sur un lit double, couette tirée et lissée, sous un édredon sans un pli. Je n’osai franchir le seuil de ce cocon riche de décennies d’amour, duquel l’un des tourtereaux avait été déchu. Simplement, du regard, je parcourus les murs. En face, une photographie de leur mariage. Évelyne, jeune, rayonnante, une fleur dans ses cheveux sombres, la blancheur de sa robe allongée sur un banc. Un bras, rose, jeté avec la grâce du bonheur sur les genoux de son mari. Alberto Bonnetier, en costume bleu marine, tout sourire comme une voiture peut être plein phare. On croirait qu’il vient de jouer un drôle de tour dont il est hautement fier. Je n’aurais su dater l’image. On ne met pas de tampon sur l’amour.
Le lit n’a de table de chevet que d’un côté. Elle supportait une lampe et un magazine de mots fléchés, une gomme et un crayon l’empêchant se s’enfuir. De l’autre, la fenêtre éclairait sur le papier peint une tâche rectangulaire, jaunie, marquant les contours du meuble qui avait dû s’y tenir.
     Dans le prolongement du lit, il y a un large tableau abstrait, des formes géométriques de diverses couleurs, entremêlées, superposées. Ç’aurait pu être un Kandinsky, mais je ne trouvai trace d’une signature. Ce devait être la deuxième chose qu’ils voyaient en se levant, après le visage de l’un ou l’autre. En dessous de la toile, une commode, quatre étages, deux colonnes, où j’imaginai les chaussettes d’Alberto Bonnetier courir dans les bas de son épouse.
     Je ne m’éternisai pas davantage dans l’ouverture de la chambre, et passai à la seconde.
     J’eus, en entrant dans la bibliothèque, une impression étrange et saisissante, l’impression de mettre pied dans l’univers clos du meurtrier dont je suivais la trace. C’était comme si je glissais le pied dans l’empreinte creuse laissée sur la terre ductile d’une scène de crime. Cette bibliothèque est en quelque sorte le tombeau distant d’Alberto Bonnetier ; sa pièce attitrée, son espace réservé, son cabinet de lecture et de sieste. J’effleurai le velours corail du canapé. Je me le figurai s’élever puis retomber, au rythme de la respiration du lecteur ou des ronflements du dormeur.
     Assis là, on peut contempler un mur de livres. Il doit y en avoir plus que dans les rayons de la bibliothèque municipale du village. Je ne savais à quelle distance me placer, par où commencer. En laissant vagabonder mon regard, j’attrapai à la volée quelques noms de ma connaissance : Poe, Maupassant, Borges, Garcia Marquez, Vian, Becket, Kawabata, Verne… Une rangée plus moderne que les autres, aux reflets plus chatoyants, m’arrêta. C’était des ouvrages sur l’autisme. Ils ont dû servir à mieux comprendre la maladie de son fils Nicolas. Dans leur chair sont enfoncés de nombreux morceaux de papier colorés. On retrouve ces mêmes marque-pages à l’étage supérieur. Les termes des titres ici se rapportent à l’ésotérisme : « aura », « inconscient », « rêves », « esprit », « perception », « magnétisme ». Je fus surprise de découvrir cette percée mystique dans l’univers d’un homme qui était si proche des gens, presque terre-à-terre d’après les descriptions de sa famille. Je souris en dénichant « Le Troisième Oeil » de Lobsang Rampa. Sans l’avoir lu, je connais l’imposture de ce chômeur britannique qui s’est fait passer dans ses écrits pour moine tibétain.
     Alberto Bonnetier semblait n’imposer aucune limite à ses évasions littéraires. Avait-il voulu ouvrir de même le champ de sa raison ? Éprouver les frontières de sa morale ? J’abandonnai les livres à leur solitude avec le regret de ne pouvoir tous les adopter, les confiai aux bons soins de ce sofa caduc.
     Lorsque je sortis de la maison, les adultes présents de la famille Bonnetier me saluèrent amicalement. Mes pas sur les cailloux crissèrent et firent jaillir de leurs cachettes les trois loupiots qui n’avaient plus trouvé assez d’espace pour leurs jeux à l’intérieur. Ils me lancèrent des coucous en faisant tournoyer leurs menottes avec l’agilité des pâles d’un moulin à vent. Je les sentis hésitants, mais en même temps reconnaissants d’avoir ressuscité l’image de leur papi jovial, avec son collier de poils et son nez rond auquel il ne manquait qu’une touche de carmin pour en faire celui d’un clown. Un clown, dont ils ne comprenaient que vaguement la publicité dans les médias, ces portraits peu flatteurs et ces surnoms, le grand-père fou, l’assassin sans raison de Nancy.
     Je passai une nuit agitée. Il me semblait que cette figure ambiguë, cet angélique démon ou ce diable charmant, libre à vous de choisir l’ordre, dormait à mes côtés. Je me tournai de droite à gauche, balance organique de la Justice, sans parvenir à trouver le repos avant que la lune n’ait été déjà presque chassée de sa vallée étoilée. L’homme dont j’avais entendu parler tout l’après-midi, dont j’avais rencontré la famille, visité la chambre et la bibliothèque, était-ce vraiment lui qui avait ôté la vie à trois personnes ? Celui dont on m’avait décrit l’heureuse jeunesse, tout en amour, humour et dévotion, était-il le même que celui qui a fait vivre à la ville ces heures funestes ? Et, si tel était de cas, fallait-il renier des décennies de bonté pour une demi-journée d’horreur ? Combien de litres du sable de la vertu faut-il jeter sur un tempérament pour que le mal y reste à jamais enfoui ? Une femme, des filles, des petits-enfants, m’avaient esquissé le portrait du plus tendre des êtres humains. Les journaux du 26 janvier 2015 en faisaient une bête sanguinaire et indomptable.
     Je ne pouvais m’empêcher de me demander si je serais capable d’un revirement similaire. Ouvrir les yeux, devenir une tempête. Je me sentais de cœur pur, d’âme vierge, d’idées claires. J’aurais été prêt à parier que jamais de ma vie je ne perpétrerais le moindre délit. Et puis, ce fait divers… On ne peut être certain de rien.

     J’entrai avec le flot des ouvriers matinaux dans l’usine où travaillait Alberto Bonnetier. Un immense hangar brun, en bas duquel les voitures paraissaient des jouets. Quelques ouvertures ternies en haut de la façade. Le bâtiment me fit l’effet d’une géante machine à absorber les employés. Je me figurai Alberto Bonnetier, dans la brume de l’aube, retrouver ses amis, s’enfermer avec eux dans cette grosse boîte. Je me présentai à l’accueil. Un gardien, uniforme avec casquette au logo de la compagnie, me remit un badge « Visiteur ». Je l’épinglai à ma veste.
     La machine se nourrissait, en plus de ses petits soldats de chair, d’arbres entiers, et rejetait des planches et des meubles. Alberto Bonnetier travaillait à la scierie, qui occupe presque la moitié du hangar. Je fus aussi impressionnée qu’en entrant dans certaines églises. La salle était véritablement gigantesque, j’en aperçus à peine les parois. Les ouvriers étaient en train de démarrer les machines, le silence se trouva bientôt noyé sous un vacarme mécanique à mille lieues des édifices religieux. Les travailleurs avaient revêtu leur combinaison gris foncé, une paire de lunettes en plastique translucide, de gants, et un casque blanc. Avant de faire un pas de plus, on me tendit un équipement de protection identique, la blouse en moins. Je m’emparai aussi d’une paire de bouchons en mousse pour couvrir mes tympans. Ainsi accoutré, il devenait difficile de reconnaître sa propre mère. Je notai toutefois, aux cris rauques qui résonnaient sous le toit, qu’une grande majorité de ces gens étaient des hommes.
     J’allai au hasard demander s’ils avaient connu Alberto Bonnetier. Je retrouvai, après ma question, l’embarras dans lequel j’avais déjà plongé ses petits-enfants. Les langues fourchaient dans leur réponse ; les esprits s’alambiquaient. L’incompréhension à laquelle j’étais confrontée était loin de s’être évanouie de l’ancien lieu de travail de ce psychopathe d’un jour. En substance, tous se livrèrent à des louanges semblables.
     — C’était un chouette collègue, un brave homme, un vrai copain. Il était plein d’entrain, à l’usine comme en dehors. Toujours un mot pour rire, même dans les situations compliquées. Mais… Mais…
     Points de suspension. Je sentais qu’ils se retenaient. Les lèvres se figeaient, requerraient un effort colossal à formuler l’antithèse. Alberto Bonnetier avait ébranlé bien des convictions, bien des visions du bien et du mal. Il avait tordu le cou aux manichéens, rendu plus floue que jamais la ligne courbe entre le yin et le yang.
     Je remarquai, au milieu du vaste atelier et ses disques crantés lancés à plein régime, un homme sans lunettes, gants, ni casque. Je m’approchai jusqu’à pouvoir décrypter son nom sur l’écusson de sa blouse. Monsieur Poitevin. Il m’avait observé arriver avec un air plein d’assurance. Je me présentai, révélai mon nom, moins formel que « Visiteur ». Monsieur Poitevin était le chef de la scierie, et donc le patron d’Alberto Bonnetier. Je lui demandai quel type d’ouvrier avait été ce dernier. Il croisa les mains derrière son dos, prit une longue bouffée de ce parfum tiède aux copeaux de bois, et ne perdit rien de sa contenance.
     — Je mentirais en affirmant le contraire, Alberto était un employé modèle. Je suis arrivé ici il y a seulement cinq ans. Lui était là depuis bien avant. Il a passé la majeure partie de sa vie dans ce hangar. La scierie aurait pu être sa deuxième maison mieux qu’à personne d’autre. Il réservait un accueil enthousiaste à chaque nouvel arrivant, lui faisait une visite exhaustive des lieux, lui présentait les équipes. Moi-même j’ai eu l’honneur de l’avoir pour guide à mon arrivée. J’en conserve le souvenir d’un premier moment de camaraderie. Alberto était ponctuel, motivé, efficace. Ce n’était certes pas l’employé le plus prolifique, mais, pour son âge, il s’en sortait merveilleusement. Et, surtout, sa bonne humeur rayonnait dans toute l’usine. Il ne lui restait que quelques mois parmi nous, cinq ou six, je ne sais plus exactement. Personne, je dis bien personne, ne s’attendait à ce départ précipité, et moins encore dans ces circonstances désastreuses.
     — Vous voulez bien me raconter ce qui s’est passé mercredi 24 juin ?
     En temps normal, j’aurais été gênée de m’adresser à cet homme mâture et sûr de lui, qui occupait en mon esprit la place de colonel d’armée ou un grade équivalent. Seulement je prenais à cœur ma mission, y avait investi ma personne. Les scies électriques et autres tapis roulants m’obligèrent à crier ma question.
     — J’étais dans mon bureau lorsque c’est arrivé. On est tout de suite venu me chercher. C’est Georges, un autre employé, qui m’a prévenu. Il est entré en trombe. Les pompiers avaient déjà été alertés. J’ai accouru dans le hangar. Le bruit des machines faiblissait. Un cercle s’était formé autour d’Alberto, et j’ai fendu les rangs pour découvrir sa face blême. Assis par terre, il était blanc comme un linge. Dans sa main gauche, il tenait serré un chiffon imbibé de sang. Un autre employé l’aidait. On apportait de la glace. Une flaque avait coulé au sol. Il a levé les yeux sur moi, sans rien dire. Alors on m’a montré, sous la scie circulaire, son annulaire et son auriculaire coupés. Ils gisaient à terre comme deux vulgaires pièces de bois. Alberto était manifestement sous le choc. Ces accidents-là ne devraient jamais se produire, surtout pas pour un homme de son expérience. J’imagine qu’il a eu un moment d’inattention. On l’a soutenu quand les pompiers sont arrivés, l’ont emmené. Je ne l’ai plus revu, sauf à la télévision. Vous devez connaître mieux que moi la suite.
     — Malheureusement, conclus-je en baissant la tête sur ce sol où les doigts d’Alberto Bonnetier avaient chu.
     Les phonèmes avaient rebondi contre mes bouchons d’oreille, je doutai qu’il ait pu m’entendre.
     — Et vous n’avez rien remarqué de spécial dans son comportement avant cela, durant les jours qui ont précédé cet accident ?
     — Nous en avons beaucoup parlé, mais personne ici n’a rien noté de suspect. Vous êtes loin d’être la première à m’interroger à ce sujet, et je suis contraint de donner une réponse identique à chaque fois. La seule cachotterie qu’Alberto s’autorisait, c’est une petite clé qu’il passait chaque matin de la poche de son pantalon à celle de sa combinaison, et qu’il reprenait avec lui le soir. Ses collègues le titillaient avec ça, allaient imaginer, allez savoir, quelque rendez-vous secret avec une maîtresse. Il lançait une plaisanterie pour contourner le sujet et passait à un autre. Vraiment, je n’ai jamais eu à m’inquiéter de rien avec Alberto. Il était l’employé que tout chef rêve d’avoir sous ses ordres.
     Je le remerciai et le laissai libre de s’enfoncer dans la jungle des moteurs et rouages métalliques. En longeant le grand mur vers la sortie, je tombai sur une plaque gravée. « Vestiaires ». Je poussai la porte.
     La transpiration d’un gymnase de lycéens. Voilà à quoi me fit penser l’odeur en entrant. Des bancs de part et d’autre de la salle, sous des porte-mateaux habillés de chemises, pantalons, vestes, blousons, sacs, ainsi que quelques combinaisons grises. Dans le coin sur ma gauche, une armoire en fer entrouverte. J’en écartai franchement le battant.
« Duval », « Martin », « Hartaud », « Mérimin », « Panz ». C’était le dressing pour les blouses. Je fis défiler un à un les noms brodés au fil noir à hauteur de poitrine, de la même manière que les livres de la petite bibliothèque sous mon regard, deux jours plus tôt. « Bonnetier ». Sa tenue de travail se trouvait encore là. Je la tirai de la penderie.
     Elle ne sentait que le tissu. Pas de tache de sang, nulle part. Je supposai qu’elle avait été nettoyée. Je contemplai un temps ce suaire qui n’était que le bleu de travail d’un assassin. Il le portait, au moment de l’accident. Je le remis en place avec précaution, avant de quitter l’usine.
     Cette scierie avait été le terrain de jeux d’Alberto Bonnetier durant plus de quarante ans. Au lieu de la voie royale, avec les mérites de la compagnie, il en était sorti en ambulance, délesté de deux doigts. Devient-on fou pour deux doigts perdus ? Sa famille me l’avait donné à voir comme un grand enfant, toujours prêt à s’amuser, à s’évader. Lorsqu’il se casse un bras en tombant du toboggan, un enfant ne cesse d’être un enfant. Alberto Bonnetier avait-il pu cesser d’être homme en coupant ses doigts ? Je songeai soudain à un article d’une revue lointaine. Certains invertébrés, comme le homard, ne disposent pas de cerveau central mais de plusieurs ganglions qui jouent un rôle similaire en différents endroits de leur anatomie. Ce pouvait-il que le siège de la morale chez Alberto Bonnetier se trouve dans ses six phalanges amputées ? Mes réflexions devenaient absurdes, tournaient à l’obsession. Je remis mon badge à l’accueil et ressentis le besoin de marcher, autant pour vider mes oreilles du brouhaha de la scierie que mon esprit de ses points d’interrogation enchevêtrés.

     Je pris un bus pour rejoindre le centre-ville et m’installai aux abords de la place Stanislas pour avaler mécaniquement une salade et une bouteille de limonade. Les rues étaient paisibles, désertées des promeneurs en cette heure non chômée. Un soleil timide pour la saison lançait ses rayons sur les vitres des bâtiments.
     Un tramway vint ramper sans bruit devant moi. Il filait sur ses rails telle une grosse limace habilement lubrifiée. Les quelques passagers étaient plongés dans leur rêverie, occupés à surveiller leur écran de smartphone, feuilleter un magazine ou écouter la musique de leur casque. Juste après le défilé du train, une femme s’avança sur le passage piéton, derrière d’une énorme poussette. Elle longea le trottoir, je suivis des yeux la bouille des deux jumeaux endormis. Quelle ville tranquille et sage…
     Je n’étais qu’à quelques enjambées de l’hôpital où Alberto Bonnetier a été opéré après son accident à la scierie. Sur la route, je fus rattrapée par un véhicule de police, son gyrophare éteint. Un homme et une femme passèrent à ma hauteur. Ils riaient sous les pare-soleils.
     La clinique semblait aussi faire la sieste. Je demandai à la forte dame blonde derrière le comptoir du hall d’entrée le service où avait été admis monsieur Bonnetier trois semaines plus tôt. Elle me dévisagea sans répondre. Je soutins son regard avec insistance. Sa voix bourrue m’indiqua finalement de monter au deuxième étage, service chirurgie.
     Les couloirs étaient déserts. J’imaginai sur le carrelage les silhouettes de la marée de journalistes qui avaient dû le submerger après l’événement. La salle du personnel était fléchée sur un écriteau. Je frappai à la porte, un homme brun aux cheveux gominés m’ouvrit.
     — Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je voudrais savoir si l’infirmière qui a pris en charge Alberto Bonnetier se trouve ici ?
C’est moi.
     L’infirmier n’avait pas eu le temps de frémir. Une femme d’une élégance certaine s’était levée d’un bond en arrière-plan. Ses lèvres, naturellement rouges, pouvaient être le coquelicot que butinait ce moucheron, grain de beauté à mi-chemin de sa narine, que l’on croyait prêt à s’envoler d’une seconde à l’autre.
     — Que voulez-vous ?
     Sa beauté et son affront me déstabilisèrent.
     — J’aimerais vous poser quelques questions.
     Je lui expliquai qui j’étais.
     — Allons à l’écart.
     Elle m’emmena au bout du couloir, sur une rangée de fauteuils accrochés entre eux, prolongée par un distributeur de boissons.
     — Vous voulez quelque chose ?
     — Non merci, c’est gentil.
     En réalité j’aurais apprécié un thé fruité, mais je ne souhaitais pas déranger cette femme outre mesure. Elle s’assit la première, je l’imitai. Son nez fin pointa la porte devant nous, la désigna d’un lever de menton.
     — C’est dans cette chambre qu’Alberto Bonnetier a été placé après son opération. Il était encore inconscient. Il avait perdu beaucoup de sang, les médecins ont dû lui faire une anesthésie générale.
     — Vous avez assisté à son arrivée ?
     — Non, il est entré directement aux urgences. Je n’aide pas les chirurgiens, j’interviens seulement après, pour les soins post-opératoires.
     En dépit de son apparente spontanéité, les réponses de l’infirmière se terminaient de manière abrupte. Sa voix mélodieuse m’encourageait à la faire chanter davantage.
     — Il dormait encore lorsque vous l’avez vu pour la première fois ?
     — Oui, je suis allée le chercher en salle de réveil avec un collègue, et nous l’avons transporté ici. Nous l’avons installé sur le lit, avons mis en place les cathéters. La douleur devait être intense au réveil, et le médecin nous a demandé de lui injecter une dose de morphine pour l’atténuer.
     — Que s’est-il passé ensuite ? Il s’est réveillé ?
     — Pas tout de suite, je suis revenue le surveiller plusieurs fois. Il dormait dans une paix totale, c’est assez troublant d’y repenser, quand on connaît la suite. Il avait vraiment l’apparence d’un gros mouton sous des draps, et jamais je n’aurais pu prévoir…
     La fin s’évanouit.
     — Vous étiez là lorsqu’il a ouvert les yeux ?
     — J’étais en train de vérifier ses cathéters. Tout à coup, j’ai vu ses pupilles me fixer. Il était un peu perdu, on l’est toujours, après une anesthésie générale. Il devait se demander où il avait atterri, il eut un sursaut de panique. Je tâchais de le rassurer. C’est une réaction habituelle.
     — Qu’a-t-il fait ensuite ?
     J’étais pressée de recueillir le témoignage de cette folie naissante, du jaillissement de l’étincelle du crime. Je voyais mal comment cet ovin drogué avait pu se muer en un dangereux prédateur.
     — Il a cherché à se redresser sur son lit. Je lui ai demandé de se calmer, j’ai glissé des coussins dans son dos. Il essayait de parler, mais sa langue restait endormie. J’étais juste à côté de lui lorsqu’il a ouvert ses mains devant les yeux. Sa main droite n’avait que le pouce, index, majeur, et un épais bandage blanc. Je n’ai pas eu le temps de lui dire que le chirurgien n’avais pas pu greffer ses doigts trop abîmés. C’est à ce moment précis que les choses ont chaviré, je suis formelle sur ce point. Je crus avoir affaire à une autre personne. Son regard flou est devenu tout à fait concentré, comme si ses yeux avaient fait un tour dans leur orbite pour révéler leur face cachée. Je lui ai demandé si tout allait bien, il ne faisait aucun effort pour me répondre. Il cherchait quelque chose dans la pièce. Finalement, sa main gauche a trouvé l’interrupteur près de son oreille, celui qui sert à nous appeler. Il l’a basculé, une fois, deux fois, dix fois, frénétiquement, en fixant les néons au plafond. Il faisait grand jour, la lumière était éteinte. Alors il est devenu complètement fou, sans plus de retenue. Il a arraché net l’aiguille de son bras, a bondi sur ses deux pieds. Il m’a regardé avec envie, comme un loup regarde un agneau. J’essayais encore de le faire rasseoir, mais jamais je n’ai eu aussi peur devant un homme de son âge. Il a soulevé ma blouse, pour voir au-dessous. J’ai crié. Il n’y a pas fait attention plus que ça, est sorti en marchant, sans se presser. Dans le couloir, il a commencé à courir. Il était déjà dans l’escalier quand mes collègues sont arrivés. Il est entré dans la chambre de madame Vantard…
     Elle n’y arrivait plus, avait perdu sa voix. Moi aussi. Ce résumé, quelques secondes, entre le distributeur de boissons et les affiches appelant à se laver régulièrement les mains, était le point de départ d’une série de péripéties qui allait ôter la vie à trois personnes. À dire vrai, je ne savais s’il s’agissait véritablement du point de départ. L’origine de sa démence ne se trouvait-elle pas dans la maison d’Alberto Bonnetier ? Ou dans l’usine où il travaillait ? En tout cas, c’était le pivot de son histoire, et je restai parcourue de frissons glacés, comme si un vent frais s’était infiltré entre ma peau et mon chemisier. La belle infirmière tremblait. Elle était devenue aussi fébrile qu’une feuille d’arbre à l’automne, pendouillant au bout d’une branche. En ce lieu funeste, la rampe de lancement de la plus totale et coupable déraison, j’essayai d’invoquer les mots et les sentiments chaleureux d’Évelyne Bonnetier, les faces égrillardes des ouvriers de la scierie alors qu’ils se remémoraient les blagues de leur doyen. C’était tout à la fois proche et distant de ce que je venais d’entendre. Une même personne sur le papier, un gouffre entre deux personnalités en réalité, une faille que je n’arrivais pas à combler. Je puisai dans ce passé réconfortant la force d’envelopper de mon bras la blouse blanche. L’infirmière se mit à pleurer franchement. Nous attendîmes là, toutes les deux. Elle ne rejoignit pas sa loge avant d’avoir séché ses joues, de s’être assurée que son mascara n’avait pas trop coulé. Je filai vers la sortie, en marchant dans les empreintes fantômes du fou du 25 juin.
     Je ne pus rien faire de la soirée. Mon esprit cogitait en tous sens, s’animait d’un kaléidoscope protéiforme, album photo hétérogène, des portraits d’un Alberto enlaçant sa fiancée à ceux des journaux télévisés, le tableau terraqué du Mont-Saint-Michel, les avis de décès, la rotation violente de la scie, les sourcils froncés aux enterrements des victimes. Je ne me sentais guère moins perdue en cette forêt ambivalente, toute à la fois de lumière et ténèbres. Je m’endormis d’épuisement. À mon réveil, je crus sortir d’une tombe.

     Était-ce les rayons d’un soleil levé depuis déjà longtemps qui me rendirent l’humeur si gaie ? Y avait-il eu passage de fourmis dans mon cerveau, qui avaient réorganisé mes neurones, délié les nœuds dans mes synapses, classé adroitement mes idées au coucher ? J’étais envahie d’un serein optimisme. Il me semblait entrevoir je ne sais où une parcelle de vérité. Certains événements, certains faits, certaines conversations, font emprunter à nos convictions des virages à cent quatre-vingts degrés. Emporté par le flot des jugements premiers, des évidences de foule, il est peu aisé de se maintenir à contre-courant. Ce matin, je me sentais l’envie de jouer au saumon. Voltaire n’a pas toujours défendu Jean Calas. Il s’en est fallu du témoignage de son fils, Pierre, pour faire chavirer son point de vue. Alors la lumière s’est faite en lui. Et moi, la chevelure emmêlée sous ma couette, je me crus la dignitaire d’un Traité sur la tolérance moderne, pour amollir les piques acerbes pointées sur Alberto Bonnetier. Ce sentiment était encore indécis, confus. Il avait germé dans la nuit. J’étais mûre, à point. Dans le labyrinthe intriqué de la réalité, j’avais comme entrevu la robe de la vérité, et je ne voulais plus cesser de lui courir après. Le chemin m’était indiqué, je n’avais qu’à le suivre. Je ne saurais dire de quelle façon j’avais pris conscience qu’il ne me restait que quelques tournants à effectuer pour franchir la sortie.
     Une semaine plus tard, je reçus une habilitation à visiter la chambre d’Alberto Bonnetier à l’unité hospitalière spécialement aménagée de Lyon. Tout me poussait vers ce lieu, la résidence où était enfermé celui que je poursuivais. Je me portais à croire que les raisons de sa folie, à défaut d’avoir été retrouvées sur les scènes de crime, pouvaient se trouver encore dans le décor nouveau du fou. L’était-il d’ailleurs toujours ? Je ne savais à quoi m’attendre.
     Je descendis à Lyon en TER. Un simple badge « Visiteur » ne fut pas suffisant à me laisser pénétrer dans le centre. Une gardienne un peu brusque me fouilla au corps, confisqua ma pièce d’identité, retira les objets métalliques que je portais. Je me sentis d’un coup légère sans mon sac, ma montre, mes bracelets, mais la pesanteur se rappela vite à moi lorsque j’entrai dans l’espace des condamnés.
     Il avait été convenu que je ne rencontre pas monsieur Bonnetier. Son état mental m’avait été décrit comme instable, toute visite lui était interdite. J’appris par le surveillant qui me guida jusqu’à sa chambre que, par ailleurs, le détenu se trouvait au même moment à l’isolement pour une semaine. Il avait aplati une assiette de lentilles au nez d’un cuisinier du restaurant.
     Je restai abasourdie par ce nouveau fait d’armes. J’avais nourri l’espoir secret qu’Alberto Bonnetier avait pu être un enragé de vingt-quatre heures, en proie à un délire subit et ponctuel. J’appris soudain que la raison avait sans doute bel et bien, définitivement, quitté son esprit. Elle n’avait tout de même pas pu tomber avec son auriculaire…
     La prison n’est pas lieu où sourire. Entrez-y avec toute la bienveillance du monde, elle vous accablera par sa froideur métallique. Elle fait peut-être aux innocents effet plus lourd encore qu’aux coupables. Il est difficile au juste de souffrir le confinement ; le bon ne saurait sacrifier à sa liberté. C’était certes une prison psychiatrique, mais ça restait une prison. Je n’osais pas penser de travers. Les barreaux raidissaient mes idées. Aucune pitrerie ne traversa mon imagination. Mon cerveau se tenait sage dans sa cage, effrayé en sa rébellion à la possibilité d’un geôlier impérieux.
     Mon guide, entre deux portes verrouillées, m’expliqua qu’Alberto Bonnetier avait été placé dans le quartier réservé aux criminels les plus dangereux. Ses journées étaient compartimentées par les psychiatres. Sept heures, réveil, petit déjeuner, café, pain, confiture. On venait débarrasser et lui administrer ses cachets. Onze heures, déjeuner à la cantine, avec les autres détenus. Il était surveillé de près. On le ramenait dans sa chambre à midi. Cachets. De quatorze à quinze heures, il lui était permis de tourner en rond dans une cour extérieure. Comme on passait devant, je jetai un œil par la fenêtre. Ce n’était pas plus grand que ma chambre, une grille rouillée tenait lieu de plafond, plaquait une ombre presque continue sur le sol. Je demandai s’il avait droit d’avoir des livres. On l’autorisait à se rendre à la bibliothèque du centre tous les deux jours environ. Il y lisait, écrivait, mais ne devait rien ramener dans sa cellule. Un stylo même, au dire du surveillant, était susceptible de devenir un poignard entre ses mains insensées. Dix-neuf heures, dîner seul, dans sa chambre. Soins du soir puis, vingt-et-une heures, extinction des feux.
     Mon cœur s’étranglait dans sa cage thoracique. Qu’on m’eût parlé du plus grand criminel que l’humanité ait jamais connu ou d’un nourrisson tétant encore sa mère m’était indifférent. Je trouvais affreux à quiconque ce sort. Le gardien acheva de me tordre l’aorte en me décrivant la cellule d’isolement où croupissait Alberto Bonnetier à cette seconde précise comme du volume d’un placard à balai, plongé dans le noir, auquel nul visage n’apparaissait. Une semaine. Pour un plat de lentilles lancé à un surveillant, le gag de la tarte à la crème.
     Une chair de poule honteuse me vint lorsque mon guide m’avertit qu’on l’on pénétrait dans la zone dangereuse. Je me préparai mentalement à défiler dans l’allée d’un musée aux psychopathes. Sur votre droite, Jack l’éventreur, ici, Hannibal Lecter… Pourtant, la porte s’ouvrit sur un silence captivant. Les mouches même avaient déserté ce lieu désolé, pris peur de sa gravité sinistre. Derrière ces parois renforcées étaient couchés des anonymes mal famés, sur les mains desquels avait coulé un sang différent du leur. Que dire pour Alberto Bonnetier ? Quel sang sur ses mains avait été le plus funeste ? Mes semelles claquaient, j’aurais voulu leur exiger de se taire. Je ne souhaitais réveiller aucun lion. Mon ouïe se dressait alerte au moindre plissement. Le couloir était sans relief, à l’exception d’un petit meuble en bois adossé au mur, à côté d’une porte. C’est là que le gardien s’arrêta.
     — Voilà la chambre.
     Ce maître des clés en piocha une sans hésitation dans un trousseau que j’aurais eu du mal à porter bras tendu, puis une deuxième pour un second verrou. Il tira le battant à lui.
     Bienvenue dans la cellule du vieillard fou du 25 juin.
     Je retins mon souffle en entrant, comme s’il se fût agi d’un sanctuaire où je ne voulais surtout rien déranger. Sur un sommier de tubes de fer, un matelas qui avait à peine l’épaisseur d’un dictionnaire, des couvertures unies, bleues, un oreiller qui avait conservé l’empreinte de tête de son dormeur. De l’autre côté, un lavabo lisse et une cuvette de toilettes. D’une fine lucarne dans le fond tombaient quelques rayons d’une lumière filtrée. En écartant les bras, je pouvais presque toucher deux murs. Le gardien, lui, en était capable, nul doute.
     C’est là qu’on avait enfermé un grand-père de soixante-et-un ans, qui n’avait rien aimé de plus dans sa vie que le grand air, celui des films, des livres, des cow-boys et autres aventuriers.
     Je cherchai sur les murs trace d’une inscription quelconque. Je ne trouvai que la platitude d’une surface monochrome. Passer cinq minutes dans cette pièce m’ôta toute couleur de l’imaginaire. Je sortis pour parler avec le gardien, resté en retrait avec un air de profonde indifférence. Je me demandai si la réclusion pouvait déteindre sur l’esprit des surveillants.
     — Vous dites que la cellule d’isolement est encore plus petite ? l’interrogeai-je avec une naïveté qui dénotait avec la vulgarité à laquelle devait être habitué le couloir.
     — Plus petite oui, et sans rien. Pas de fenêtre, seulement un matelas au sol, un robinet et une toilette. C’est la prison dans la prison.
     Je manquai de défaillir, ma main trouva support sur la commode en bois contre le mur.
     — Qu’est-ce que c’est ? hasardai-je, plus pour lancer un nouveau sujet de conversation que par réel intérêt.
     — La table de chevet de Bonnetier. Il a fait de violentes crises pour l’avoir auprès de lui.
     Là, ma motivation devint sincère.
     — Elle sert à quelque chose ici ?
     — Non, personne n’a pu l’ouvrir. Il a simplement demandé qu’elle soit amenée auprès de lui, qu’il puisse la voir chaque jour. Les psychiatres ont fini par céder, mais ils ont préféré la laisser dehors, de peur qu’il l’utilise à quelque fin mal intentionnée. Ce serait bien son genre.
     J’examinai le meuble attentivement. C’était une petite étagère, creuse en bas, en sa majeure partie, avec un unique tiroir sous le plateau. Une poignée en arc de cercle pour l’ouvrir. J’apercevais, dans l’espace de l’anse, l’éclat argenté d’une serrure. Je me souvins du rectangle jauni sur le papier peint de la chambre d’Évelyne, l’ancienne chambre d’Albero Bonnetier. Comme si je m’étais crue digne d’être la future reine d’Angleterre, j’insérai mes doigts dans la poignée et tirai. Un sourd « clac ».
     — Fermé, je vous dis.
     En quittant le couloir, quelques minutes plus tard, je bénis la providence qui avait voulu qu’un détenu disjonctât à ce moment précis.
     Nous avons entendu un premier coup, suivi d’autres, rapides, saccadés. Les murs tremblaient. Je compris que quelqu’un s’entraînait à boxer à même le béton, pas tant pour y faire une faille que pour se défouler dans son huit mètres carrés. Le gardien se précipita devant la porte en dégainant sa matraque. Il tambourina rudement sur la plaque de métal.
     — Duval ! Duval ! Calme-toi tout de suite, ou c’est moi qui viens te calmer, tu m’entends ?
     Je constatai les progrès accomplis depuis l’homéopathie.
     Soudain, toutes les chambres s’animèrent de cris et de claquements. Les injonctions du surveillant avaient réveillé les bêtes féroces. Il somma l’homme à l’origine du chahut de reculer. J’étais transie d’effroi au milieu du vacarme, mais je devais agir vite. Le gardien saisit dans son trousseau la clé de la cellule, et je m’emparai de la mienne, plaquée sous ma chaussette.
     J’avais trouvé dans la combinaison d’Alberto Bonnetier la clé dont m’avait parlé son chef. À ses dires, il la conservait en permanence sur lui, comme une précieuse amulette, et je ne m’étais pas étonnée de la dénicher dans la poche de la tenue qu’il portait avant d’être mené à l’hôpital, où on avait dû le déshabiller. La blouse était revenue à l’usine, avec sa clé. Je l’avais récupérée, et, depuis ce moment, pour me fondre dans la peau du personnage que je cherchais à comprendre, elle ne m’avait pas quittée. Pour ne pas la mêler à ses cousines sur mon porte-clés, j’avais jugé astucieux de la glisser sous ma chaussette, où elle se trouvait en sécurité sans pour autant me gêner. Je pouvais la sentir contre ma cheville, mais l’oublier sans souci.
     En entrant dans le centre de détention, je n’y pensais plus. Elle avait passé les contrôles, et, à la vue de ce meuble verrouillé qui appartenait à Alberto Bonnetier, la pression de ses crans s’était revigorée. Lorsque le gardien plongea sa clé dans la serrure de la cellule, j’enfonçai la mienne dans celle de l’étagère. Elle y glissa parfaitement, tourna. Le tiroir s’ouvrit.
     Une mosaïque de carnets multicolores. Des blocs-notes, des cahiers à spirales, à agrafes, plus ou moins épais, plus ou moins grands, feuillets unis ou carreaux… Certains étaient retenus par un élastique, d’autres un cordon noué ou un ruban boutonné, d’autres encore restaient sans ceinture. Ils se recouvraient les uns les autres, sans ordre apparent. Le déménagement avait dû les mélanger. Je n’eus pas le temps de réfléchir bien longuement. Les récriminations du détenu s’étaient tues. Le gardien n’allait pas tarder. En toute hâte, je piochai deux carnets, en glissai un dans chacune des poches étroites de mon pantalon, et refermai le tiroir. Le surveillant ressortit, la clé était collée contre la paume de ma main.
     — On y va ? lança-t-il innocemment, comme si aucun événement n’était venu troubler la quiétude du lieu.
     Je songeai que, durant près d’une minute, j’avais été entourée de criminels surexcités. Le contenu de la commode m’avait fait tout oublier.
     — Je vous suis.

     J’attendis d’être en lieu sûr, dans le fort inexpugnable de ma chambrée, pour sortir les carnets. Celui de ma poche droite était long et peu large, à la couverture verte, deux tons différents, le plus foncé en bas, séparés par un liseré jaune. L’autre était un carnet à spirales noir où figuraient des dessins d’horloges. Je les disposai sur mon bureau et pointai sur eux, comme deux malfrats recherchés, le halo de ma lampe de chevet. J’avais déjà fait moi-même des tentatives pour tenir un journal intime, et j’espérais trouver dans ces pages les chroniques quotidiennes d’Alberto Bonnetier.
     J’ouvris d’abord le cahier vert, et compris l’ampleur de la tâche de déchiffrage qui m’attendait. Champollion n’avait pas dû moins trembler devant la pierre de Rosette. L’écriture, à cheval sur les carreaux, était minuscule et chancelante. Pouvait-il se lire lui-même ? J’identifiai en tout cas un schéma fixe dans les notes. Chaque partie était séparée par un saut de ligne. Elle commençait par la date du jour, deux points, puis un, deux, parfois trois paragraphes annoncés par des tirets. Je rembobinai jusqu’à la première page tout en me munissant d’une feuille vierge et d’un stylo. Je traduisis ainsi les gribouillis de la page de garde :

24/04/13 : Je suis ds vaste salle. Famille, amis, déguisés. Mon père est là. Je m’avance, enfermé derrière vitre. Hurle, personne n’entend. Tt à coup toit s’écroule, seul en boule au milieu des décombres. Tlm a disparu. Soudain, j’aperçois serpent qui rampe ds les pierres. Mes pieds st figés, je n’arrive pas à bouger. Serpent s’approche, s’enroule à ma cheville, grimpe, torse, s’installe sur nuque comme boa en plumes.

25/04/13 :
– Ds avion, montagnes défilent par le hublot. Je parle à hôtesse, entre ds cockpit. Pilote chinois, chemise blanche, épaulettes, képi noir et doré, lunettes soleil. Il sourit. Une faille se profile. Tranquillt, il tourne, ailes verticales, on passe. Atterrissage. Terrain vague, ≈ jungle. Plein de jeunes filles en bikini.
– Marathon ds métro NY. On fait tour, ravitaillt. À midi, heure de pointe, passants ns gênent. Un monsieur me rentre dedans, je m’arrête, son fils, enfant, vient se mettre devant moi. Arrogant. Je continue. Croise Georges. Il a assiette avec macaronis à la bolognaise. J’en demande au ravitaillt. Me donne languette d’astronaute goût bolo. Repars en courant.

28/04/13 : Plage avec É. Juste ns 2, allongés sur serviette. Vendeur beignets passe. Puis foule de gens s’installent autour de ns. Vacarme. É. veut partir ms je veux rester. Je me lève, joue volley avec enfants. Envoie balle dans tête fille, pleure. Elle va ds la mer et tlm la suit, m’interdit d’entrer. É. partie. Plage à nouveau déserte, je suis seul. Me mets nu et m’allonge sur serviette.

     Je déchiffrai cette nuit là une dizaine de feuillets. La clarté de l’aurore vint baigner les murs de ma chambre par les volets ouverts. Mes yeux se séparèrent pour la première fois depuis des heures des quadrillages. Ils revinrent se poser sur les courts récits et n’y virent que de fines lignes brisées. Je m’affalai sur mon lit pendant que, dans une scierie proche, les ouvriers mettaient en route la machinerie.
     Je me souviens rarement de mes rêves. Je fis pourtant, durant cette nuit matinale, des songes limpides.
     J’accompagnais Alberto Bonnetier, menottes au poignet, à travers un immense entrepôt où s’entassaient des piles de carnets jusqu’au plafond. Il portait une blouse blanche d’aide-soignant et un chapeau en feutre. Il se mit soudain à courir à travers les couloirs de cahiers, je me lançai à sa poursuite. Il avait disparu. Je tombai sur monsieur Poitevin, le patron de la scierie, en train de recenser les carnets sur son propre bloc-notes. À cause de son casque anti-bruit, il ne fit pas attention à moi lorsque je lui demandai s’il venait de voir passer quelqu’un. En fin de compte, je trouvai l’issue du labyrinthe. Alberto s’était enfermé dans une sorte de cage. Il dévorait avec les doigts une gamelle de lentilles. La porte était fermée. Je remarquai que ses mains saignaient. Son plat se couvrait d’une épaisse sauce pourpre. Des gens s’amassaient, tout autour, seulement des femmes et des enfants, pour le prendre en photo avec leur téléphone. J’ouvris les yeux.
     Il me fallut quelques secondes pour réaliser que ce décor était fictif, que ces personnages étaient des représentations de mon esprit. J’étais bloquée sur cette image finale, ces gens, la cage, le sang. Sans bouger, en me concentrant, j’arrivai à rembobiner le film, à remonter le cours de l’histoire par diapositives saccadées.
     Je me tournai sur le flanc. J’aperçus mon bureau, les deux cahiers, un ouvert à cheval sur l’autre. Alberto Bonnetier y avait consigné ses rêves. Quand certains s’attardent chaque soir à décrire leur vie diurne, lui s’était évertué à capturer chaque matin les songes de la nuit. Alors, sans raison précise, je tendis un bras vers mon stylo, une feuille blanche, et y notai mon propre rêve.
     Plusieurs amis tenaient un journal de rêves. Ça leur permettait, à la longue, de se les remémorer plus souvent et plus clairement. Il fallait être méticuleux, s’y astreindre chaque matin. Je n’avais, personnellement, jamais trop compris ce besoin d’embellir ses rêves au détriment de quelques minutes de vie éveillée. Mais Alberto Bonnetier, lui aussi, s’y était attelé depuis des années, au point de remplir presque entièrement le tiroir de sa table de chevet. Après les récits de sa famille, le décrivant comme un joyeux étourdi, cette démarche, finalement, ne m’étonna guère. Je n’avais aucune compétence en psychologie pour interpréter ses visions, mais cette science me laissait par ailleurs sceptique. La curiosité, plus forte que les appels de mon estomac à jeun, me poussa à m’asseoir à mon bureau pour continuer la traduction.
     Le cahier vert finissait le 12 novembre 2013. Au fur et à mesure des jours, les récits s’étoffaient, étaient plus clairs, plus développés. Il ne manquait plus une date, les rêves ne venaient jamais seuls. Le carnet à spirales, lui, avait été inauguré le 18 mai 2015. Je tournai les pages à toute vitesse. Elles devenaient vierges à la date du 24 juin. L’ultime feuillet :

23/06/15 : Cinéma UGC Nancy avec Nicolas, dernier rang. Film d’horreur, ms il rit aux éclats. Il lance au hasard des popcorns ds la salle. Un h. 3 rangées devant se lève et vient bomber le torse devant lui. Je me lève aussi, pr intervenir. L’h., gd gorille, me tord le bras. Nicolas applaudit. Je me libère. TR doigts. Colle un pain à l’homme. Il voltige sur les autres sièges. Je sors avec Nicolas. Je rentre prendre cannes à pêche et appât ds Decathlon. Deux vélos aussi, on longe le canal jusqu’à petite plaine tranquille. Pêche. Nicolas n’arrête pas d’avoir des touches. Il prend une magnifique perche-soleil. Puis une carpe, et même un brochet. Je n’ai rien, l’aide. Dauphins viennent sauter devant nous. M’assoupis dans l’herbe. FR. Il va pleuvoir. Nicolas parti. Je longe le canal avec le vélo, ne le trouve pas. Saute à l’eau pr traverser.

24/06/15 : Ds salon, je déjeune avec Sylvie, Carine et Jérôme. É. apporte sur la table une tête de cochon avec pomme ds bouche. Elle retire le fruit, la tête se met à parler. TR doigts+interr. Je sors et emprunte une voiture ds rue. Je file jusque l’aéroport et prends un vol pr le Pérou. Express, je suis au bas du Macchu Picchu. J’escalade à pied. Il n’y a personne, aucun touriste. J’arrive ds les ruines. Seuls des incas st psts. Je m’invite ds une maison et dîne avec eux. Leur parle espagnol, ils m’expliquent leur vie. Chef de famille est chasseur et guerrier. M’emmène avec lui ds la forêt. Je capture un oiseau exotiq avec une longue queue rouge vif. Gdes festivités le soir. Ils me portent en triomphe. Ttes les femmes de la cité viennent ds ma chambre se blottir contre moi.

     Le carnet s’achevait là, laissant nues des dizaines de pages qui ne connaîtraient pas les récits incohérents des nuits d’Alberto Bonnetier. Le paragraphe suivant aurait dû être celui du 25 juin. Celui du premier jour d’enfermement. S’il avait pu exister, ce paragraphe m’aurait plus que les autres intéressée. De quoi rêve donc un assassin ? Va-t-il au cinéma, à la pêche avec son fils ? Ou bien est-il rongé par une culpabilité cauchemardesque ? S’envole-t-il pour le Pérou s’entourer de femmes incas ? Ou bien se fait-il assaillir par les mille serpents du remords ?
     Je songeai à Alberto Bonnetier aujourd’hui. Tenait-il toujours son journal de rêves en prison ? Non, on lui interdisait même d’avoir un stylo. Cet alchimiste du mal pouvait faire d’une plume une arme blanche. Mais pourquoi avait-il réclamé ses carnets ? Je supposai qu’il y trouvait une consolation à l’isolement, un souvenir du monde extérieur, comme on peut afficher sur ses murs des photos de ses proches. Savoir qu’à une paroi d’intervalle dormaient les récits de ses songes décousus et cauchemars grotesques lui permettait peut-être de rêver encore dans ce cadre terne. Cette table de chevet pouvait être une cale contre la lame de la guillotine de l’imagination et de l’inconscient que la prison aiguise. Les gardiens ne prenaient pas grand risque à accepter la présence de ce meuble, et Alberto éprouvait moins de peine. Nourrissait-il des regrets de ne pouvoir remplir ces pages du petit carnet noir à horloges que je lui avais soutiré ?
     Je me remémorai les paroles du surveillant. Une fois par semaine, Alberto Bonnetier avait le droit de se rendre à la bibliothèque du centre. Là, il pouvait lire. Et écrire. Se pouvait-il qu’il en profite pour consigner ses rêves de la semaine ?

     Diverses associations agissent en prison. Elles aident les détenus à s’évader par le théâtre, la musique, la peinture ou encore la lecture. En effectuant des recherches, je découvris « Les hirondelles de papier ». Chaque semaine, des bénévoles viennent apprendre à lire, partager des ouvrages ou discuter d’œuvres avec les résidents de l’unité hospitalière spécialement aménagée de Lyon. Je m’inscrivis pour rejoindre l’association. J’étais consciente qu’Alberto Bonnetier n’était pas autorisé à participer aux ateliers. Seuls les voyous de bas étage, les petites frappes du crime, les plus sensés des zinzins, avaient le droit d’entretenir un lien avec le monde extérieur. L’argument avancé était simple. Les livres offrent un horizon nouveau à ceux qui ne se sont pas encore trop écartés de la lumière de la raison, à ceux que l’on espère pouvoir ramener par-delà la frontière du bien. Tandis que l’assassin pourrait y prélever des idées saugrenues, des occasions insolites d’exercer sa déviance sanguinaire.
     Je passai un rapide entretien téléphonique, et l’on m’invita à venir assister à un premier atelier le samedi suivant.
     Les deux membres de l’association chargés de m’accueillir m’attendaient devant la grille d’entrée. Je les laissai se présenter, en me demandant où ce couple modèle trouvait le temps de dormir. En plus de leur travail respectif, elle comme rédactrice de contenu pour un site de voyage et lui comme développeur pour cette même plateforme, ils étaient investis pour cent causes de défense des reclus, des délaissés, des miséreux et de la planète. Je doutai de la possibilité de tout sauver à quatre bras, mais admirai leur dévotion.
     Nous entrâmes dans la bibliothèque. Seule une petite dame à lunettes, l’archétype même de la documentaliste qui chuchote avec insistance « un peu de silence » au CDI du collège, se trouvait derrière un bureau courbe. Un surveillant amena bientôt une dizaine de détenus, qui s’assirent sur de confortables coussins groupés dans un coin. J’avais pris place sur une chaise, aux côtés des deux bénévoles. Cette disposition me rappela les séances de conte à l’école maternelle, la maîtresse lisant à voix haute depuis son piédestal, nourrissant de mots ses oisillons bouche bée. On considère ces condamnés comme des enfants en bas âge. La prison cherche à faire table rase de leur passé, saper leurs expériences néfastes pour tout reconstruire, faire croître une personnalité nouvelle dans le chemin du droit. Je doutai de l’efficacité de ces méthodes, et pensais à un autre enfant, Alberto Bonnetier, puni au coin, qui aurait été pourtant ravi d’entendre des histoires.
     « Les hirondelles de papier » avaient décidé pour thème du jour le Japon et sa poésie contemplative, ses temples bouddhistes, ses jardins méditatifs, ses geishas au teint des sommets immaculés. L’homme lut à voix haute un passage du « Pavillon d’or » de Mishima, sa femme un chapitre de « Bruine de neige » de Tanizaki. Ignorant son choix au moment de sélectionner un livre dans les rayons, j’étais resté dans le contexte hivernal avec « Le pays de neige » du Nobel Kawabata, dont je me souvenais avoir croisé un exemplaire sur les rangées personnelles d’Alberto Bonnetier. Ainsi, c’était comme s’il participait à l’atelier avec nous. Les noms seuls des écrivains asiatiques avaient allumé les pupilles de notre auditoire de la lueur douce et pâle des feuilles des cerisiers du Soleil-Levant. Je me laissai moi-même dériver à ces récits, ensemble sur un radeau de coussins mous au milieu même de cet énorme paquebot de métal et de béton.
     La séance dura deux heures. À la fin, j’allai remettre « Pays de neige » à sa place, où il attendrait qu’un prochain lecteur vienne en libérer la poésie. J’en profitai pour parcourir des yeux ces longs alignements d’écrivains, où les philosophes antiques côtoyaient les réalistes contemporains, où les célébrités d’une époque révolue s’entretenaient avec des auteurs maudits qui n’avaient connu que la solitude de leurs mots, dont la gloire n’était survenue qu’après qu’une lourde stèle les empêche d’en jouir. Je nourrissais l’espoir secret que fussent dissimulées dans ces étagères quelques traces d’Alberto Bonnetier. Le gardien m’avait confié qu’il écrivait. Or, il ne ramenait rien dans sa chambre. Il devait donc avoir semé ses pattes de mouche quelque part, dans cette salle, à l’abri des regards, où il pourrait seul les retrouver.
     Les auteurs étaient classés par ordre alphabétique. J’avais remis Kawabata à sa place, et faisait furtivement rencontre avec ses voisins. Kessel, Kerouac, Kipling, King, Kundera. L – Labiche, Laclos, La Fontaine, La Rochefoucauld, Lamartine, Lawrence, Le Clézio, Lobsang Rampa… Tiens, Lobsang Rampa. Étonnant de trouver ce prétendu lama tibétain en un tel endroit clos. Dans la bibliothèque d’Alberto Bonnetier, les pages du « Troisième œil » étaient cornées, fendues de lambeaux de papier, preuve qu’il avait été étudié avec attention, disséqué phrase par phrase. C’était un autre ouvrage ici, « La robe de la sagesse ». L’uniforme idéal pour tout prisonnier ; la toge qu’avait revêtue dans son imaginaire ce Londonien atypique, fils de plombier, imposteur mystique. Un rêveur acharné qui avait trouvé par ses sornettes moyen de fuir la monotonie de son quotidien.
     Le couple de bénévoles m’attendait dehors. De l’index, je fis basculer le livre. Le bloc de pages présentait des interstices, des lézardes dans sa continuité. Il y avait, en plusieurs endroits, des feuilles pliées en quatre, à la manière de fleurs séchant dans un herbier. Les motifs des pétales étaient des griffonnages. Des mots tracés à la hâte, d’une écriture qui ne m’était pas totalement inconnue.
     En tout, treize feuillets de la main d’Alberto Bonnetier semés dans le récit chamanique de Lobsang Rampa. Depuis la salle de sieste dans sa maison, ses rêves avaient voyagé jusqu’à sa cellule de pénitencier. Depuis sa table de chevet, ses notes s’étaient mues jusqu’à ces étagères. Il avait trouvé un coffre assez sûr où les dissimuler. Quels liens le mythomane britannique avait-il au juste avec l’ouvrier de la scierie, le grand-père aimant et aimé ?
     Dans l’entrée, les bénévoles des « Hirondelles de papier » avaient entamé la discussion avec une surveillante. Je n’osai emporter les feuillets hors de l’enceinte du centre. Que se passerait-il lorsqu’Alberto Bonnetier découvrirait que ses notes avaient disparu ? Je préférai les lire ici. J’ouvris le roman, dépliai une à une les feuilles entre les pages. Je repérai la date du 25/06/15.

Il y a 10 j. Expérience de journal de rêves ds rêve.
25/06/15 : Lit d’hôpital. Infirmière me demande si ça va. TR doigts+interr. J’arrache sonde et tente de voir sous sa blouse. Cours dans couloir, monte escalier. Rentre ds chambre. Danse avec mamie, chante, joyeux. Sors. Conduis tramway, pleine vitesse, pr aller voir Nicolas. Renverse famille, mère, fille, poussette. + loin, percute voiture. Rentre ds magasin, prends chapeau et lunettes. Mange gâteaux et bonbons. Vigile me demande de sortir, puis me saute dessus. Policiers arrivent, m’emmènent. TR doigts encore. Commissariat, interrogé. Policiers agressifs. Enfermé ds cellule, m’endors. FR. Interrogé sur événemts veille, ne réponds pas. É. ds le hall, en larmes. On ne me laisse pas aller la voir. Nouvelle nuit au poste, 2ème FR. Emmené en convoi, journalistes, flashs. É. avec enfants, leur souris. Centre pénitentiaire Lyon, fouille, cellule seul. Ne peux pas ouvrir porte ni casser murs. Repas ds chambre.

     — C’est bon, on peut y aller ?
     J’avais poussé les bénévoles tranquilles aux confins de leur patience. Je repliai la feuille et rangeai l’ouvrage. Je n’avais pas terminé ma lecture, mais j’en avais eu assez. J’avais eu ma révélation.

     Mon intuition se confirmait. Je pris le premier TER pour Nancy et filai directement au domicile d’Alberto Bonnetier. J’ouvris la porte d’entrée à la volée, saluai Évelyne sans m’arrêter, et grimpai quatre à quatre les marches en bois. Sur le palier, je crus que le rectangle de lumière échappée de l’entrebâillement de la bibliothèque était l’appel du halo divin de la vérité.
     « Le Troisième œil », Lobsang Rampa, n’avait pas bougé. Je m’assis sur le canapé à siestes d’Alberto Bonnetier. Certains passages étaient surlignés, apostillés. Je parcourus les pages une à une, survolai les mots imprimés autant que manuscrits. Aucune note, toutefois, ne correspondait à ce que j’étais venue chercher.
     Le sentiment de déception fut violent. Je demeurai là quelques minutes, dépitée d’avoir pensé trouver la clé de l’énigme. J’avais cru entrevoir quelque révélation mystique, illusion ésotérique qui aurait emporté la raison d’Alberto Bonnetier. Mais les commentaires restaient critiques, sceptiques, loin de l’emballement que j’aurais voulu découvrir. Je me levai pour ranger le livre. À trois tranches de distance, les couvertures glacées retinrent mon attention. « La science des rêves », « L’expérience des songes lucides », « Le petit guide du rêveur lucide », « S’éveiller au rêve ». Je m’assis à même la moquette pour me mettre à leur hauteur. Le nom de Stéphane Laberge était souvent présent. Alberto Bonnetier avait dû trouver là des conseils pour consigner ses rêves. Et peut-être plus encore.
     J’optai pour « Le petit guide du rêveur lucide », dont le titre savait rassurer la néophyte que j’étais. Je n’avais jamais entendu parler de « rêve lucide ».
     L’introduction expliquait que l’ouvrage avait pour but d’enseigner au lecteur à mémoriser ses rêves, à les rendre plus limpides, jusqu’à devenir capable de prendre conscience qu’il était en train de rêver. Il pouvait alors contrôler ses visions et agir comme bon lui semblait. Voilà ce qu’Alberto Bonnetier avait cherché à faire. Il s’amusait à développer des vies parallèles dans ses nuits et ses siestes. Cette salle était son laboratoire de l’imaginaire.
L’incipit s’ouvrait sur un glossaire. Parmi les nombreux acronymes, deux attirèrent mon regard plus que les autres :


– FR : Faux Réveil. Qualifie un réveil d’un rêve.
– TR : Test de réalité. Méthodes qui permettent de savoir si l’on est en train de rêver ou non. Il en existe de plusieurs sortes : le saut, les mains, la respiration, l’interrupteur, les numéros, les textes, le miroir… Se reporter au chapitre 4.

     FR, TR. Ces sigles étranges se trouvaient parmi les feuillets les plus récents d’Alberto Bonnetier, dans le carnet à spirales noir avec les petites horloges. Sans plus attendre, je soulevai les pages par bloc jusqu’au chapitre 4. DILD : Dream Initiated Lucid Dreaming. Je me plongeai dans la lecture.
     L’objectif de la méthode DILD est d’éveiller la conscience au sein d’un rêve normal, afin d’en faire un rêve lucide. Pour cela, il suffit de se rendre compte de certaines incohérences dans le rêve. On peut alors en prendre le contrôle. L’auteur donne des exemples des choses que l’on peut accomplir : l’ascension du mont Everest ou du Machu Picchu, chanter à l’opéra de Sidney, revoir des proches disparus, traverser des océans en volant… C’est tout un monde merveilleux qui devient accessible, où l’exceptionnel est banal, un univers de pâte à modeler où le rêveur est libre de sculpter les formes qu’il souhaite.
     L’une des techniques connues pour faciliter cette prise de conscience au sein du rêve, qui a fait ses preuves, est le test de réalité (TR). Elle consiste à s’habituer à effectuer des gestes simples en état d’éveil, afin que notre double en rêve les répète et que l’on se rende compte d’une anormalité. Alors la conscience s’active, sans pour autant nous réveiller. Parmi la liste de tests proposés, j’en trouvai deux particulièrement intéressants. D’abord, le test des mains : fixer ses mains, paumes ouvertes, doigts écartés ; si l’on en compte plus ou moins que dix, on est en train de rêver. Et aussi le test de l’interrupteur : basculer un interrupteur ; si la lumière ne s’allume ou ne s’éteint pas, il y a tout lieu de croire que vous rêvez. L’inconscient n’a pas d’équipe d’électriciens.
     J’avais compris. Tout était devenu clair. J’étais lucide sur les événements.
     Ce n’est pas la folie qui a pris contrôle du corps, de la volonté d’Alberto Bonnetier. C’est la science des rêves lucides. Je suis restée des heures dans la petite salle, à lire intégralement ces ouvrages didactiques.
     Voilà des années qu’Alberto Bonnetier s’entraînait à rêver. Pourquoi ? À lui de nous le dire. Renouer avec ses rêves d’enfant, fuir le joug de la nature qui lui avait donné un fils autiste, oublier le tohu-bohu de la scierie… Gagner quelques minutes de joie sur des heures qui sont opaques pour la plupart d’entre nous. Nous passons un tiers de nos vies à dormir. Pourquoi ne pas en profiter ? Alberto Bonnetier était proche de la retraite. Il avait pu trouver là une nouvelle activité amusante.
     La grande majorité de nos rêves, ces rêves absurdes et géniaux où l’on croise des dinosaures ou des licornes, surviennent durant la phase de sommeil dite paradoxale. Le paradoxe, c’est qu’alors notre activité cérébrale est très proche de celle de l’éveil. Cette période intervient surtout dans la deuxième moitié de la nuit, ce qui fait que l’on est souvent réveillé au milieu d’un rêve, mais aussi particulièrement lors des siestes. Ainsi Alberto Bonnetier, par ses nuits et ses siestes, a-t-il aiguisé son art de rêver. Il a d’abord pris l’habitude précautionneuse de noter ses rêves au réveil. C’est le moment idéal pour les croquer. Sortir du lit trop tôt, c’est prendre le risque qu’ils s’envolent. Il a rempli comme cela des dizaines de carnets. Il a répété des tests de réalité, au moins celui des mains et de l’interrupteur. Chaque jour, plusieurs fois, il a dû compter ses doigts ou basculer un bouton pour en vérifier l’effet. Et puis, une nuit, une sieste, son clone rêvé l’a imité. Combien de doigts a-t-il vus ? Neuf, onze ? Une ampoule est peut-être restée allumée, ou éteinte. En tout cas, Alberto Bonnetier a pris soudain conscience qu’il était en train de rêver. Alors il a pu pédaler aux côtés de son fils autiste, chasser au sein d’une tribu inca… Un test de réalité échoué lui offrait la liberté la plus totale. En rêve, devoirs et lois n’existent pas. En rêve, il n’y a ni bien ni mal.
     Alberto Bonnetier semble affecter tout particulièrement le test des mains. Lorsqu’il s’est réveillé, sur son lit d’hôpital, sous une lumière laiteuse, dans un endroit qu’il n’avait jamais vu, l’esprit troublé par l’injection de morphine, sa raison, bien fonctionnelle, a jugé pertinent de compter ses doigts. Huit. Pour être certain de ne pas se tromper, il a encore effectué le test de l’interrupteur. Dix « bip » ont résonné dans la salle du personnel. Mais l’éclairage des néons n’a pas vacillé. Alors il fut convaincu de rêver. Et persuadé d’avoir le droit d’agir comme bon lui semblait, sans conséquence.
     Il a dû vouloir assouvir un fantasme masculin, rejeté à son âge avancé, en dardant un regard sur la culotte de l’infirmière. Il a dû vouloir rendre une mamie heureuse en la faisant danser dans sa chambre d’hôpital. Il a dû vouloir rejoindre son fils Nicolas au plus vite en poussant le tramway à sa vitesse maximale. Il a dû vouloir redevenir l’enfant qu’il était en se déguisant, en s’empiffrant de sucreries gratuites.
     Ses prétextes n’étaient pas mauvais ; ses motifs n’étaient pas néfastes ; ses intentions n’étaient pas criminelles. Seulement il se fichait des moyens en vue de ses fins. Il n’y a pas à se faire du souci pour ce qui arrive dans un rêve. Les personnages de songes ne souffrent aucuns maux, aucune peine. On se réveille d’un sombre cauchemar haletant, transpirant, et puis l’on retourne à la vie. On s’éveille d’un rêve avec le sourire. Son doux souvenir peut nous bercer pour la journée.
     Alberto n’est pas sorti de son rêve. Il ne se rend pas compte que les personnes qu’il a renversées étaient bien réelles, que les barreaux de sa chambre le sont tout autant. Il se croit dans son lit, sur son canapé, chez lui, près de sa femme Évelyne. Chaque matin, en ouvrant les yeux, il compte les huit doigts de ses mains, et s’imagine avoir fait un faux réveil. Il doit être persuadé d’avoir atteint un degré de représentation saisissante, de cohérence frappante. La notion du temps, en songe, est floue, et il ne lui semble sûrement pas absurde de rêver ainsi plusieurs journées. En outre, la fadeur de sa cellule doit concentrer ces heures d’ennui.
     Dans un manuel que j’ai lu, il est expliqué que si un personnage du rêve se rend compte que l’on rêve, alors on est automatiquement réveillé, juste comme lors d’une chute dans la réalité. Alberto Bonnetier a cherché sans doute à se prémunir de ce phénomène, en maintenant ses notes à l’écart des regards suspicieux, dans ce tiroir verrouillé. Toute question dans le monde réel a plus de chance de se reproduire en rêve. Dans son songe actuel, extensible, il a demandé de même à avoir sa commode auprès de lui, avec ses anciens carnets, afin qu’aucune des projections fictives de son songe ne tombe dessus. Ainsi, il n’a pas à s’inquiéter d’être interrompu par un petit malin.
     Pourquoi avoir continué de tenir un journal s’il sait qu’il rêve ? J’ai trouvé une explication dans la première phrase du feuillet du 25 juin, dans le livre de Lobsang Rampa. « Expérience de journal de rêves ds rêve ». Étonné par la consistance et la durée de son propre rêve, Alberto Bonnetier a voulu pousser le réalisme jusqu’à tenir des carnets de rêves dans son rêve. Il se croit pionnier de l’exploration de l’inconscient, et mène des expériences de scientifique.
     Je découvrais ainsi que celui qu’on a nommé le psychopathe d’un jour, le vieillard cinglé, le fou de Nancy, l’assassin sans raison, est simplement le rêveur le plus puissant que l’humanité a jamais connu. Loin de cette image de monstre des ténèbres, il est un idéaliste pur, un virtuose de la lumière dans le sommeil. La fiction a, en lui, avalé la réalité. Sa conscience s’est retournée comme on évide une poche. Et l’imagination, lorsqu’elle sort de son cadre, peut être violence ; la poésie, sanglante.
Maintenant, je ne crois pas qu’il soit bon de lui révéler cela. Apprendre qu’il a réellement tué des êtres humains le détruirait. Dans sa cellule que j’ai visitée, mieux vaut se persuader d’être un héros de rêve enfermé que de croupir dans le remords pour le restant de ses jours. Alberto Bonnetier s’éteindra sans doute entre ces murs en pensant se réveiller dans son lit, au flanc de sa femme, certain de retrouver un monde où il pourra faire avancer la science des rêves d’un grand pas, riche de son songe de trente ans de durée. Il n’a pas conscience du mal qu’il a commis. La seule loi de son rêve est son propre plaisir. Certes, le relâcher exposerait notre réalité à sa folie renouvelée, et je ne le souhaite pas. Simplement, j’aimerais que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas tant de folie que de jeux d’enfant. Ses actes sont impardonnables devant les tribunaux de notre monde. Mais involontaires dans celui de sa morale.
     Je sais que les explications d’ordre psychologique constituent difficilement des preuves pour une cour. Je suis néanmoins en mesure, aujourd’hui, de vous dresser le schéma de la scène de crime, la chaîne des motifs et l’organigramme des complicités tout à la fois. Tout commence avec l’adénosine qui s’accumule dans le cerveau durant la journée. Lorsque sa concentration devient trop importante, l’hypothalamus libère du GABA, un neurotransmetteur qui inhibe l’activité de l’éveil. On s’endort. Le thalamus, chef d’orchestre de l’opération, réduit progressivement la quantité de stimuli provenant de l’extérieur. Lors de la phase de sommeil paradoxal, les ordres jusqu’aux muscles sont annihilés. Seuls dix pour cent des sensations de l’environnement sont autorisées à passer par le thalamus. Toutefois le cortex se met en marche. Son degré d’activité est semblable à celui de l’éveil. On ne bouge pas, on dort, mais on rêve. Alors, si le cortex préfrontal, siège de la conscience, s’éveille à son tour, on peut prendre conscience que l’on rêve sans cesser de rêver pour autant. C’est un rêve lucide. Chez certains, c’est un don, comme il y a des psychopathes nés. D’autres suivent un entraînement rigoureux, utilisent des techniques pour y parvenir, comme le tueur à gages apprend son métier. L’objectif ? Une imagination sans limites ; la jouissance à volonté.

* * *

     Mon texte vient d’être lu d’une traite par la greffière. Au moment du dénouement, j’ai levé les yeux vers l’assistance. Je l’ai vue frémir en chœur. J’ai vu les paupières du juge s’incliner en un élan de déférence, ses traits relâcher de leur sévérité. Les gendarmes, de part et d’autre de l’accusé, ont laissé leurs épaules retomber un peu. Les plis ridés à leur front se sont adoucis. Je me tourne en direction des familles des victimes. J’y constate le spectacle de visages hagards. La folie avait donné un mobile suffisant à justifier la perte de leurs proches, une explication sensée sur laquelle faire reposer leur deuil. Comprendre que le meurtrier avait pris leur mère, grand-mère, sœur, neveu, cousin, pour de simples spectres, les plonge dans un embarras bourbeux, glissant, sans garde-corps où se retenir. L’être qu’elles détestent le plus au monde est convaincu qu’il est en train de dormir. Elles n’ont sûrement pas perdu l’envie de lui cracher à la figure, de l’écrabouiller de la semelle. Mais elles doivent plus encore en percevoir l’inanité. Et peut-être, au fond d’elles-mêmes, se font-elles une idée de la beauté labile de ce voile de songe dont le tueur les a drapées.
     Après cette lecture, le tribunal doit donner un nouveau jugement. Les jurés se retirent pour délibérer.
     Mon nom est Églantine Bonnetier, j’ai dix-huit ans. Alberto Bonnetier est mon grand-père. J’ai pris parti dans mon rapport d’altérer par moments ma subjectivité au profit de son universalité. Évelyne Bonnetier est ma grand-mère, je la tutoie. Carine est ma mère. J’ai souhaité faire vivre les rebondissements pour ne pas endormir avec un discours digne du Code civil. Je voulais toutefois, malgré mon lien de parenté, faire ressentir que j’ai mené une démarche objective. Qu’est-ce qui m’y a poussé ? Comme les enfants dont vous avez entendu le témoignage, Alberto a été pour moi un papi génial. Il m’a inculqué l’importance de la bonne humeur permanente, de l’ouverture d’esprit, du partage, de la joie de vivre. J’ai été plus choquée que quiconque en apprenant que le fou du 25 juin n’était autre que lui. Je n’ai pas voulu le croire. Lui, mon papi si tendre, si doux, si gentil. Plutôt que d’aplatir les mouches en été, il leur ouvrait la fenêtre pour qu’elles puissent s’échapper. Il tenait dans une cachette secrète une boîte à chocolats qu’il ne sortait que devant ses petits-enfants. C’est vers lui que je suis venue me confier après ma première rupture amoureuse. Alberto, mon papi chéri. Impossible. Impossible qu’il ait sciemment voulu faire du mal à ces gens. Je ne pouvais tenir en place après ça. Mon monde s’effondrait, mes convictions étaient balayées. Alors j’ai cherché à comprendre. La suite, vous la connaissez. Le bilan, c’est que j’aime toujours mon grand-père. Je n’avais pas encore bien saisi la raison de ses crimes au moment du premier jugement. Il ne fit que conforter mon incompréhension. Mais, quelques jours plus tard, je découvrais la vérité, et entamais la rédaction de ce rapport. Il est, en quelque sorte, son testament dans notre réalité. J’espère avoir lavé sa mémoire.
Les jurés sortent et le juge prend la parole. Sa condamnation première est maintenue. Je m’y attendais, et n’espérais rien d’autre. Le coupable est coupable, va retourner à sa réclusion à perpétuité. S’il rêve vraiment, on veut éviter qu’il fasse de la vie des autres un cauchemar. Au moins, l’opinion publique a compris que tout n’est pas noir, que l’horreur a une explication des plus charmantes. Alberto Bonnetier n’est pas le psychopathe imprévisible dont on a tant parlé. C’est un explorateur de l’inconscient égaré dans sa quête.
     Alberto n’a pas plus réagi qu’après la première sentence. Il fixe béatement ses huit doigts. Son test de réalité prouve qu’il nage dans un songe. Mais, par-delà la limite de ces quelques phalanges, les regards posés sur lui ont changé. C’est tout ce qui m’importe.
     J’ai réussi à obtenir une entrevue avec mon grand-père avant qu’on le ramène à Lyon. La séance levée, je me faufile à travers la foule et grimpe avec empressement les escaliers du palais de justice. Le rendez-vous a été convenu au quatrième étage. Un gendarme attend devant la porte. J’entre.
     Je découvre une table déserte, deux chaises. Mes jambes tremblent d’impatience, il m’est impossible de m’asseoir. J’entends des pas qui approchent. Alberto apparaît dans l’ouverture, accompagné de ses deux gorilles en polo azuré. La lueur sirupeuse de l’absence erre sur ses prunelles. Malgré tout, je ne peux me retenir de penser qu’il doit être fier de moi, quand bien même je serais sa petite fille fictive, la projection d’Églantine dans son imaginaire. Je m’approche pour l’entourer de toute la chaleur dont je suis capable. Mon papi, figure de proue de mon enfance. Je me remémore nos parties de cartes, ses mauvais jeux de mots qui déclenchaient mes fous rires, les promenades banales qui se muaient en mission d’espionnage, les confessions de l’adolescence, toujours patiemment écoutées… Je veux le remercier une dernière fois. Une dernière fois, avant de le laisser rêver à jamais.
     Malgré ses menottes au poignet, il me contourne avec la souplesse d’un gardon et se rue à la fenêtre. Il s’élance. Les carreaux se brisent dans une explosion de cristal. Nous sommes au quatrième étage. En bas, le parvis de pierre de la cour d’assises. La silhouette lévite un moment. Oui, dans les rêves, on s’envole…
 
 
 

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     Longtemps j’ai attendu, dans mon tombeau urbain, qu’un être, fort ou frêle, daigne m’offrir sa main. Qu’elle fût douce ou velue m’importait peu pourvu que de mon terne trône je fusse enfin déchue. J’ai ouï chanter la ville, le bitume qui gronde ; là-haut, narguée j’étais par la blanche féconde. De cœurs providentiels j’espérais la rencontre ; elles lui couraient après, les aiguilles de ma montre. L’amour semble trainard à qui reste en retrait, à qui rêve le pouvoir de le jeter d’un trait. J’ai fait pleuvoir sur terre mille vœux d’accolades pour que sous mon balcon se joue une sérénade. Et, quand enfin j’ai glissé dans ce tunnel laiteux, j’ai remercié les cieux, et les deux amoureux.

     J’ai deux mamans.
     L’une est un hévéa superbe d’Amazonie. Elle porte haut et fier sa coiffe de jade. De toute la nature, rares sont les arbres si confiants. Elle sait le chemin au soleil et ne s’égare pas en futiles contorsions. Les fourches de ses branches sont franches et tranchantes. Son tronc n’est guère plus gros, d’où jaillissent ces rameaux. On l’a un jour excisé. Un simple paysan, aidé d’une simple machette. Et de cette cicatrice s’est répandu mon sang. Il est la passion qui coule dans mes veines, son flot fougueux fait battre mon cœur ; ma raison, de vivre.
     L’autre, tout aussi dévouée mais plus froide en sa marche, m’a inculqué la rigueur du devoir plutôt que la flânerie, m’a appris à noyer le temps de ma sueur plutôt qu’à en extraire la beauté. Elle est une immense machine, d’un seul bloc, robot tentaculaire de plastique et métal. Assemblée en Chine, je n’ai pu mémoriser sa complexe généalogie. La transmission fut brève ; son éducation, rapide. Elle imprima sur moi la forme que je revêts, et, en moi, la valeur du travail et la nécessité de l’abnégation ; ma raison, d’être.
     Dans la vie je fus jetée dans une boîte en carton. Un opercule à la ligne crantée, aux deux faces luisantes, argent à mes yeux et saphir à ceux du monde, me tint guise de pagne afin que je ne me frotte pas nue à mes congénères de chambrée. Quatre dans le paquet ; toutes dans le même sac ; liées par nos robes étincelantes et l’odeur du papier cartonné aux destins fluctuants des âmes humaines, aux pérégrinations des cœurs sensibles. Cette promiscuité me fit mieux qu’un habile rhéteur l’éloge de la camaraderie.
     Nous fûmes par avion envoyées en Europe. J’avais déjà plus voyagé que certains aventuriers, mais l’accueil ne fut digne d’aucun titre honorifique. Nous fûmes traînées, trimbalées, transbahutées de cahot en cahot de colis en colis en coffre en cagette en coffre pour enfin parvenir devant le ventre ouvert de notre sépulture. Une stèle rouillée, couverte de contremarques, sa fente à piécettes et son bouton divin, le poussoir de notre salvation, le chrome éraillé de notre liberté. Ensevelies vivantes et sans, pour consolation, le moindre soupir de compassion. Une main indifférente posa nos fondations entre l’hélice agile, mais si rarement éveillée, d’une vis d’Archimède. Alors, dans ce carcan sinueux, bouillonnant l’été et glacé en hiver, gris au printemps et gris à l’automne, on nous fit languir.
     Nous étions l’arrière-garde des troupes en partance. Au fond de la classe, cancres malgré nous, punies car nouvelles, nous attendions notre tour d’être interrogées. Nous répétions ensemble nos gammes, les postures élémentaires, les gestes de secours et attitudes de crise. Nous criions d’un seul chœur « salut » aux copines qui nous quittaient, et guettions avec prévenance les expressions de celle, celui ou ceux qui les adoptaient.
     La réclusion n’a pour elle que le vice de rendre l’esprit étroit. Aux criminels elle compte éradiquer toute manière d’agir mal en tuant toute manière de penser. Moi, fille de machine, sérieuse et soucieuse de ma mission, fille d’hévéa, conçue pour servir l’amour, je vivais dans ces ténèbres des heures délicieuses. Je me régalais de cette attente incertaine ; je me délectais des départs qui, un à un, nous rapprochaient de l’issue radieuse. Nous ne nous lamentions pas sur notre sort, non ; aucune d’entre nous n’aurait eu idée de pousser une plainte. Mais nous plaignions le sort des hommes, oui, des hommes qui semblent s’aimer si guère, si peu fréquemment.
     Allons ! Venez !
     Nous leur tendions nos bras, leur ouvrions nos cœurs. Je fis de ce perchoir le laboratoire de mes vagabondages intérieurs. Quelque part en moi, partout et pourtant insaisissable, fourmillait la promesse de l’extase… Elle s’exprimait en strophes. Pour ne pas m’ennuyer de la monotonie de rue, des talons des travailleuses, des mobylettes des coursiers, des néons de l’abribus, je les dessinais en rime. D’où me venait cette verve ? Je n’ai nul doute là-dessus. D’aucune de mes deux mères ; de l’amour. De l’amour futur, de l’avenir amoureux, qui m’était destiné et que je chérissais avec l’ardeur de l’impétueux et le recul de l’ascète, la sève de l’hévéa et l’électricité de la machine.
     Et il vint, cet amour ! Ô doux jour sacré ! Il vint, et de la plus belle des manières.
     Cet amour était deux, il se serrait la main, se faisait des bécots, des papouilles, des mamours. Il avait la niaiserie de l’enfance et la science de l’éclairé. Il m’attrapa comme on cueille une tomate. J’entendis le « salut » des amies du cachot, l’accent de l’admiration voilée, de l’approbation de notre départ au front. Il me glissa dans la poche arrière de son jean, elle vint à un moment me chatouiller des ongles, polis, manucurés. Je sentais sa fesse battre le pas cadencé du désir, grimper bientôt les marches jusqu’au cocon, s’amollir un temps d’émoi, avant qu’on nous tire de là. Depuis le bureau de la chambre, toutes ensemble, nous assistâmes au premier volet de l’opérette ; celui où il n’y a pas besoin de nous ; les jeux d’enfants pour lesquels l’imagination suffit amplement. Il dévoila un sein, elle révéla son flanc ; il montra un genou, elle mit au jour son aine. Les tissus s’envolèrent comme s’envole la colombe à sa sortie de cage, formèrent des tas diffus dont on ne se soucie plus. Alors, nus, l’on ne peut se mentir ; on sait que l’on a besoin de nous.
     Il se leva, l’aimant de sa boussole le guidant à la table, à nous, pôles magnétiques à l’anneau élastique. Elle se tordait, derrière, de douleur feinte, de la douleur du manque de celui qui, à un mètre, est déjà trop loin. Le désir ignore les distances. Il sait le tout et le néant ; l’unique ou l’infini ; l’union, l’indifférence. Et, pour son échappée folle à travers le vide, il a besoin de son scaphandre.
     J’eus le privilège d’être tirée la première. Son pouce aveugle, son index non voyant, m’étreignirent dans le plus délicat des étaux. Je percevais leurs empreintes vibrer du pouls de leur maître. Je m’élevais par-dessus les trois bouches bées de mes complices de fortune. J’allais inaugurer le dôme qu’elles connaîtraient plus tard.
     Sage garçonnet, altruiste, il ne déchira pas le papier cadeau avant d’avoir rejoint le bassin de sa douce. Il le couvrit de baisers, l’inonda d’attention ; ses doigts tremblotants, pendant ce temps, ne parvenaient à défaire ma chape d’aluminium. Il dut finalement y employer ses dents, et m’ouvrit rageusement d’un franc lancer de nuque.
     Je suis là. Je suis née à nouveau.
     Il laissa choir ma mue telle une plume, devenue bien vaine sans l’oiseau qui la porte. Pincée entre ses doigts, il me leva devant son œil, m’érigea en un curieux monocle. Nul doute, j’étais l’alliance de leur union nocturne. Il me déposa, nimbe lubrifiant, sur le crâne de son chérubin. Alors il invita, à me manipuler, les phalanges agiles et, qui l’eût cru, novices, de celle à qui chaque organe lui appartenait, de celle à qui chacun de ses propres organes appartenait, pour les minutes à venir.
     Il ne se doutait pas de dévierger en même temps, et avant sa promise, une poche de caoutchouc qui gémit de plaisir ; un fin couinement spongieux sur le corps caverneux. Ma robe se dépliait sur son dard bombé ; elle habilla soudain entièrement sa godille prête à fendre les flots ; son sceptre conquérant ? Je n’ai jamais compris pourquoi le sexe de l’homme était tant consacré. Priape ithyphallique, lingam hindou, appendice d’Osiris parmi les écrevisses, amulette contre le mauvais sort autour du cou des petits romains, champignons de pierre autour des tombeaux japonais… Les évêques ont des mitres, les gendarmes des képis, les juifs des kippas, les Indiens avaient des plumes et les républicains des bonnets phrygiens. Ces nobles inspirés entendent ainsi se rapprocher de leur idéal. Ils se couvrent, se grandissent, pour être moins loin du ciel. Rien d’étonnant dès lors à ce que l’on couronne ce vénéré bourgeon charnel qui s’éveille deux fois par jour, à l’aube et au crépuscule. Et cependant sa coiffe n’est qu’un bout de latex éphémère, un haut-de-forme sac-poubelle ; ce qui ne m’empêchait de me dresser, alerte, d’étendre ma pointe là-haut, vers le septième empyrée.
     Mon radar soudain indiqua la caverne. Tendre, humide, baveuse, elle hélait son convive. J’eusse presque cru, un instant, n’être que jambon aux lèvres d’un glouton, qui ne peut plus retenir l’écume de son appétit. Finalement, parvenue au seuil, les portes se raidirent, firent des manières craintives. Les volets battants s’étaient fermés bunker. Je dus leur faire la cour, les prier de s’ouvrir. Nul vigile néanmoins ne saurait bien longtemps résister au ramage sifflé d’un oisillon. Nous nous sommes mis d’accord, pour chacun faire un pas. J’avance un peu, encore un peu. Et lorsqu’enfin vint le moment où nos joues embrasées s’effleurèrent, je me sentis absorbée d’un bond dans le plus mielleux des chenaux. Je n’y voyais goutte, mais y devinais tout. Ce conduit, où se joue le destin des insignifiants comme des puissants ; cette tranchée où est bercée l’avenir du monde ; j’étais là, dans l’impunité de son sein, spéléologue insouciante, curieuse, avide. J’en esquissais les contours, anfractuosités molles qui me lançaient de timorés « bonjour ». À mon premier passage, ce fut une avalanche, et je fus loin de pouvoir répondre à toutes leurs salutations. Mais je revenais bientôt me frotter à leur langueur assouplie. Elles ne frémissaient, à mon approche, pas moins que si je fus une brise hivernale. En allers et retours j’explorais ce lieu saint, cette exception, promise à peu, chérie de tous. Je me contorsionnai, tordis le cou, en haut, à droite, plus loin, pour découvrir les secrets de ses replis. Bientôt, je m’y sentis plus qu’invitée, maîtresse de la place. Je menais un train impérieux. Je sortais, on me happait ; j’entrais, on me repoussait. J’étais l’aimant de la vie, sans lequel on ne peut aller.
     En ma poitrine, à l’intérieur, je percevais en même temps le pouls rataplanesque de celui qui m’habitait. Il retenait son souffle, furtive apnée transie, avant de l’exhaler dans la chair de sa chère. Il s’emplissait encore, gonflait le torse, me boudinait de sa vigueur exaltée, et moi, je le cernais, l’enrobais tout entier, et me faisais plus fine pour qu’ils fussent plus heureux. Je m’effaçais en vue de la jouissance partagée. Au milieu de la guerre, je n’envie pas le champ de bataille ; au milieu de l’orage, je n’envie pas le ciel ; au milieu d’une tempête, je n’envie pas le navire ; mais, au milieu de l’amour, j’y étais, et nulle part ailleurs je n’aurais voulu être.
     Je suis le confident des amoureux d’un soir, des amoureux des draps, des amoureux des corps. Je suis le Cupidon de leurs pénétrations ; l’interprète muet des langues insatiables ; le diplomate des âmes en tension. Je filtre le mal, déleste les consciences. Je sers à rendre heureux, libres et bien dormants.
     J’aspire à l’infini, et sans doute l’atteint lorsque le basilic crache enfin son venin ; que la plume du poète, la transe le quittant, met un point final à son alexandrin. Heureuse de recueillir le jus de sa descendance, pour que les deux mésanges s’éclipsent en battements d’ailes, aussi lestes qu’elles se sont anichées, oubliant dans l’exode tout embarras, réprimande.
     Il est temps pour la maladresse de revenir en scène, de saluer à l’issue d’une pièce qu’elle n’a pas jouée. Il s’est d’abord penché sur sa belle au corps fumant, pour en arracher l’odeur, verser quelques mots tendres, d’une voix suave qui ne l’est déjà plus assez. Ce hiatus est saisissant, qui succède à la jouissance, le heurt de l’ascenseur arrêté dans sa course. Qui a cru s’envoler est finalement attrapé aux chevilles, tiré au plancher, rappelé à la gravité. Et moi, penaude, j’assistais à ce trouble. Je me sentais fléchir comme la tige qui fane ; me couvrir des rides d’une mamie embaumée ; n’être plus que vulgaire, dégoûtante, souillée. J’avais fait mon travail et perdu ma superbe. Je n’étais plus la chaste, j’étais le bourreau. J’ai étreint en mon cœur la vie remuante, en ai brisé la joie. Je devenais gênante, et des doigts bien plus fermes, bien moins avenants que quelques minutes plus tôt, plus serres d’aigle que coussinets de chaton, vinrent se crocheter à moi et me tirer au loin. Je poussai mon « clap » de fin, glas de l’élastique qui craque et n’a plus à vivre, n’a plus à être. J’avais toutefois une ultime mission, à confier aux bons soins de mon éternité.
     Tête en bas, je flottais dans les airs. Le mâle se demandait comment il allait disposer de ma maigre carcasse. Assassin innocent, tueur improvisé, que comptes-tu faire, à présent, de ta victime ? Il me contorsionna, m’entortilla en nœud. Mon abdomen n’était plus que de la taille d’un pépin ; bouée de fortune pour rejoindre les flots où il me déversa. Je vis, par l’ouverture de la cuvette, son visage, une dernière fois. Sombre anonyme lointain. Je refermai les yeux sur ceux qui n’avaient plus rien de la flamme de notre rencontre, deux âtres où les cendres même s’étaient évaporées. Je ne voulais en être plus longtemps témoin, ne pouvais le supporter.
     Le siphon m’emporta. Depuis, je ne pense rien. Plus de vers, plus de rêve, plus de lumière dans la fosse ordurière. Dans la puanteur, je suis un reliquat du passé. Je suis un suaire en caoutchouc, et personne ne porte le deuil de ceux que j’embrasse. Je laisse à mes sœurs le soin de béatifier le présent. Mon rôle est accompli. Repliée sur la sève qu’on m’a abandonnée, je n’attends plus rien. Je flotte, tout simplement.
 
 
 

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     Ses deux majeurs sont cerclés d’anneaux en or. Celui de la main droite est un legs familial, transmis le jour de la majorité depuis l’époque de son arrière-grand-mère. Le chaton est serti d’un rubis ovale qu’elle préfère tourner vers l’intérieur. L’autre bague, symbole de l’union avec l’homme dont elle sent les plis à l’épaule la frôler en rythme, est sans fioritures. Les fines bandes dorées s’entrechoquent régulièrement.
     Son mari s’en trouve un peu irrité. Il n’a jamais pu souffrir le tic-tac mécanique des horloges ou le cliquetis des licous de chevaux et, dans son bureau où il est fonctionnaire, il a réussi à recréer le silence. Mais il n’en laisse rien paraître. Il frappe sa paume avec les doigts d’une main. Tous les dix coups environ, avant que la sensation de formication devienne trop vive, il inverse en vitesse pour ne pas se décaler.
     Devant le siège 12 de la rangée H s’est levé un vieillard en chemise blanche. La touffeur permet de deviner, en dessous, les rainures en coton de son maillot de corps. D’avoir trop travaillé la terre en son jeune temps, soulevé des rondins et tordu le fer, ses poignets sont aujourd’hui complètement bloqués. Il écarte ses bras figés à la seule force de ses épaules massives, et ses mains plates, grandes ouvertes, se referment comme un étau avec un fracas sec.
     Une demoiselle accompagne ses gestes d’un hochement de tête. Elle est chanteuse d’opéra, et vient de remporter la semaine passée un concours du théâtre Bolchoï. Ses boucles d’oreille pendantes, deux fines gerbes argentées, imitent les tintements des perles d’un lustre dans un tremblement de terre. Les pointes des crochets écorchent la peau tendue sur ses mastoïdes.
     L’adolescent qui l’a contemplée durant tout le discours n’a pas à faire l’économie de sa voix. Il n’a jamais été très habile avec son corps, ses membres semblent s’être ligués à sa naissance pour ne jamais parvenir à se coordonner. Les parties de ballon forcées l’ont fait devenir jadis la risée de ses camarades de classe. Aujourd’hui, son timbre fluctue encore entre l’aigu de l’enfant et la sévérité de l’adulte lorsqu’il parle. Ses hourras cependant restent rauques et fermes. Il compense par sa gorge le faible éclat de ses doigts maladroits.
     Deux rangs plus loin, une jeune fille voit apparaître la scène et les longs draps rouges en arrière-plan par intermittence, dans l’espace de ses paumes. Elle s’exerce à la flûte chaque soir en rentrant chez elle, et croit jouer en ce moment d’un accordéon de velours à toute vitesse. Seulement, comme elle le porte à hauteur des yeux, une crampe commence à engourdir ses grands dorsaux.
     Au balcon, un respectable père de famille, entouré de sa femme et ses enfants, applaudit à la manière du gorille repu. Il creuse ses mains en deux demi-cercles, en pivote une, serre bien fort les doigts et étouffe avec violence l’air entre les deux anses. C’est de loin celui qui fait le plus de bruit. Des gouttes de sueur rampent sur ses tempes, et la clameur de son tonnerre se teinte petit à petit de l’humidité des mains moites.
     Le cadet de ses fils, six ans et demi, a décidé sans le savoir d’imiter la technique du danseur de flamenco. Dans sa main gauche à peine refermée s’emboîtent les doigts de sa main droite. Ainsi réunies, elles forment un S peu bossué. Il aurait bien voulu sortir jouer dans l’air frais avant la nuit.
     À défaut, une dame en diagonale le tient occupé. Il observe ses mains dans l’interstice entre les sièges. Pour s’économiser, elle n’utilise que deux doigts en guise de maillet : alternativement l’index et le majeur, le majeur et l’annulaire, l’annulaire et l’auriculaire. Puis elle recommence.
     Son voisin, qu’elle n’a jamais rencontré, est un tout jeune garçon prénommé Viatcheslav. Il aime jouer au tennis, et doit se rendre demain à un entraînement dans la propriété d’un ami de son père. Il prépare sa première compétition nationale. Son poignet s’alourdit. Il songe à ce dont son médecin lui a parlé, la tendinite.
     À sa gauche, une femme d’âge mûr, très sûre d’elle, a préféré joindre les poignets pour former une vasque dont les parois s’abattent si vite qu’on pourrait aisément les confondre avec des ailes de colibri. Seules les extrémités de ses doigts se heurtent et résonnent modestement. C’est une écrivaine renommée, qui distille désormais des articles dans les premières pages de la gazette nationale. Son imagination fertile fait l’admiration de ses collègues, subordonnés comme supérieurs. À ce moment, cependant, elle ne songe qu’à ne pas s’arrêter.
     Impassible derrière son pupitre, balançant lentement sa carrure sur ses bottines en cuir mat, l’homme que tous saluent couvre le bruit de son regard astucieux. Ses deux étincelles luisent au-dessus du tonnerre. Des premiers rangs, ses moustaches symétriques, flammes de bougie touffues pointant vers le bas, ont l’aspect des écales de noix. Enfermé jusqu’au col dans une veste d’ouvrier, il ne frémit pas. De temps à autre, il se penche en arrière, vacille, la peau de son cou s’écrase sur son dernier bouton, puis il revient, stable, sur ses appuis raffermis. Ses tympans se laissent bercer par le vacarme. Soudain, on croit voir un songe de satisfaction tirer les traits de son visage, abaisser imperceptiblement ses paupières, contracter les muscles de sa bouche, qui aussitôt disparaît.
     Les uniformes, à l’avant, s’agitent de plus belle. Ils ne se montrent cependant pas les plus exaltés, et se retournent constamment pour scruter la foule dans leur dos. L’un d’eux fronce un sourcil en arrêtant ses yeux perçants sur un pauvre diable qui a bien du mal à se débattre.
     C’est un ancien soldat, qui a perdu à Koursk sa main droite. Peu habile de l’autre d’abord, il s’est acharné à réapprendre à manger, écrire, effectuer les gestes du quotidien seul. Il n’a d’autre choix à présent que de clapper avec son reliquat. Ses premières phalanges s’affaissent précipitamment pour laisser retomber, tels des épis souples dans la tempête, ses empreintes contre sa paume. Son pouce reste tendu au bord de ces castagnettes imaginaires. Ses genoux se cognent à la même fréquence et, dans ses souliers rigides, ses orteils se recroquevillent en suivant la cadence. Il met tous ses efforts à ne pas faiblir, tente avec obstination de compenser l’adage qu’il s’est inventé avant de devenir estropié, selon lequel si l’homme a deux mains, c’est pour applaudir deux fois plus fort son Vojd.
     Son unique main rougit.