Archives mensuelles : novembre 2015

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     La valeur marchande d’une bête augmente lorsqu’elle est en gésine. Elle peut aller jusqu’à quadrupler. Claudine n’échappait pas à cette loi du marché. Elle n’était pourtant ni une jument ni une génisse. Mais son métier était aussi vieux que celui de cheval de trait ou de vache à lait.
     Claudine était une putain.
     Pas une péripatéticienne. Les mots de trop de syllabes ne seyaient pas à sa mémoire, non plus à sa langue. Ils lui glissaient dessus, comme peut le faire la médaille de la Légion d’honneur sur un uniforme troué.
     Juste une putain, donc.
     Avant d’obtenir son diplôme, premier acte d’amour vendu, Claudine avait connu l’innocence commune aux jeunes filles. Elle avait alors un nez fendu et retroussé, qui exprimait à lui seul son dédain de la vie et du sérieux qui l’habite. De part et d’autre, de légères taches de rousseur, fleurissantes l’été et hibernant durant la saison froide, donnaient l’impression que ses joues étaient couvertes de grains de sable. Une paire d’yeux noisette en étaient les soleils diaphanes. Et des cheveux de bohème, bruns et soyeux, dessinaient le contour de dunes pour caresser sa nuque.
     Elle n’avait pas une parcelle de peau nue sur laquelle un homme n’eût eu envie de déposer un baiser, et sans doute ce magnétisme salivaire décida sa vocation. Avant même d’avoir atteint l’âge légal de la majorité, elle avait cultivé ce don des Gorgones de pétrifier ces messieurs de son seul regard. Lorsque cette sirène nageait parmi le pavé, mieux valait avoir cire et œillères pour ne pas l’entendre siffler au vent, pour ne pas la voir resplendir au soleil. Ses talons claquaient, les idées se figeaient ; les corps s’immobilisaient ; l’économie du pays suspendait son souffle. Et les courbes de la bourse reprenaient leur marche saccadée seulement lorsque celles de Claudine se furent dissimulées derrière un obstacle salvateur, d’où ses admirateurs nombreux iraient la déloger en rêve, après s’être alités en pyjama contre le flanc de leur femme.
     L’adolescence et ses découvertes sont un écueil d’où l’on ne s’extrait pas toujours mature. Dans l’âge où, tapi le jour, on guette le scintillement des étoiles pour sortir avec ses congénères, la jeune fille répondait avec moins de lest que les autres aux appels des enceintes et des cocktails. Elle fendait la foule des bars avec l’assurance et la distinction d’une brise dans une forêt endormie, oscillant entre le comptoir et la piste de danse. Il fallait, comme chez le boucher, prendre un ticket et s’armer d’une patience que l’ambiance surexcitée rendait rapidement insoutenable afin d’avoir une chance d’offrir un verre à cette chair fraîche voire, pour les plus audacieux, de risquer une main vers sa croupe. Claudine fit ainsi ses gammes, escroquant les réactions hormonales pour se faire payer des coups. On fronçait les sourcils en apprenant ce nom qui correspondait à peu près autant à sa physionomie de coquillage délicat qu’un service à thé en porcelaine convient aux manières d’un pachyderme. Anachronisme onomastique, cet écart de décades entre son patronyme et sa silhouette semblait s’être reporté entre sa silhouette et ses mœurs. Emportée par le tourbillon de la frénésie de vivre, elle donnait à sa morale des limites élastiques, ne s’interdisait nulle nouveauté, appétit hédoniste qui devint sadiste du moment où son corps se trouva l’objet de ses expérimentations.
     Ce fut par une de ces soirées festives qui auraient pu ressembler à tant d’autres que Claudine découvrit l’extase de la luxure, en même temps que celui de se voir jeter un billet sur le nombril pour avoir atteint l’orgasme. Elle apprit ainsi le prix de l’amour. Dès lors, elle devint dans les bars qu’elle fréquentait avec une assiduité d’intello de la classe un mange-disque secondaire, un juke-box avaleur d’hommes, recevant quelque monnaie sonnante et trébuchante en l’échange d’une poignée de minutes de sa danse spéciale à l’abri des regards. Valse, swing ou rock’n’roll, sensuelle, cadencée ou aérienne, elle pouvait enchaîner jusqu’à cinq de ces chorégraphies dans la même nuit, et ne se trouvait pas satisfaite de sa démonstration tant qu’elle ne l’avait pas conclue d’un cri rageur, un râle qui faisait autant frissonner son partenaire que sa propre échine.
     C’est dans les toilettes d’une discothèque, où elle avait assoupli ses membres à force d’y passer une large partie de ses nuits, que notre belle aux doigts charmants, comme, du conte, l’héroïne, se piqua au fuseau à filer la substance du même nom. Vaccin de diamorphine qui fit irrémédiablement basculer son tempérament gentiment libidineux dans la dépendance irraisonnée. Tous les moyens devinrent bons pour renouer avec cette sensation de jouissance. De peu de sophistication intellectuelle, n’ayant pas propension à l’inspiration artistique, le procédé le plus aisé et rentable qu’elle trouvât fut celui dont elle était déjà experte. Ses gymnastiques en tête-à-tête-à-queue se muèrent en performances. Elle instaura une grille tarifaire de ses compétences, menu décomplexé dans lequel les affamés pouvaient piocher à la carte pour satisfaire leur appétit sexuel.
     La réputation que lui conféraient naturellement ses charmes suffit à faire sa publicité. Les femmes de la profession ont pour seule devanture leur jupe retroussée, leurs collants résille et leur pochette en cuir. On comprend aussi clairement le service qu’elles rendent qu’en distinguant un robinet sur la camionnette du plombier. Ce milieu avait ses habitués. Il y avait ceux de peu d’attachement, prêts à manger à tous les râteliers, et les plus sensibles, à l’opposé, capables de s’amouracher de leur poupée increvable. À ces divers yeux avisés, Claudine s’imposa rapidement comme une perle de méléagrine au milieu d’huîtres vulgaires et flétries. Elle pouvait se permettre de vendre ses hors-d’œuvre un peu plus cher que la concurrence.
     Dans le même temps, elle fit l’acquisition d’un local où elle pourrait accueillir ses patients souffrant de la solitude du caleçon, avec ou sans rendez-vous, à toute heure du jour ou de la nuit, ne refusant jamais de traiter un cas urgent. Sa case se situait au milieu d’autres similaires, en périphérie de la cité, un parking avec des murs dont les emplacements ne convenaient qu’aux usages de filles de joie qui n’avaient plus de joyeux que cette appellation. Arrière de fourgonnette sans les roues, l’appartement de fonction de Claudine s’ouvrait directement sur une cuisine, avec ses plaques chauffantes, son four micro-ondes bancal, son frigidaire asthmatique. Au centre, une table rectangulaire lui servait la plupart du temps de bureau de travail. Une ampoule pendue au plâtre du plafond, qui, comme la locataire, se souciait peu de n’être pas drapée d’une robe, jetait sur l’étal son halo diffus, couleur rouille, qui se mêlait timidement à celui du seul soupirail. Les parois brutes furent rapidement couvertes de l’enduit gras du stupre. Une première ouverture, sans paravent, débouchait sur un lit individuel comblant tout l’espace au sol de la chambre. Et une salle d’eau mitoyenne, qui n’avait pas plus de porte, tout de blanc encrassé vêtue, comptait le strict nécessaire à une hygiène rudimentaire : un lavabo fendu, une cuvette de toilette, un pommeau de douche, sans cabine, directement placé au-dessus du bidet à déjections et apte à remplir le rôle de chasse d’eau lorsque le couvercle en était relevé.
     Elle passait en ce lieu la majeure partie de son temps, mais il lui arrivait de déployer ses talents en d’autres endroits, arrière-boutiques assombries, maisons abandonnées par leur maîtresse ou banquettes en mousse de voitures. Une nuit par semaine, elle prenait un congé pour s’endormir seule dans l’appartement qu’elle avait conservé dans le centre-ville, la résidence de son identité intime qui perdait petit à petit du terrain sur son soi professionnel.
     Le plus indigent des êtres trouvera toujours à s’adapter à un salaire de châtelain. Tout homme est une passoire, à plus ou moins grandes aspérités, dilapidant plus ou moins prestement ce qui y tombe. Sous le même effet des fluides artisanaux qui dilatent les pupilles, les perforations du porte-feuille de Claudine étaient rendues plus larges que les liasses de billets qu’elle empochait à la fin de ses prestations. La société et ses mœurs puritaines la répudiaient. Elle en voulait à peu près autant à la pudibonderie qu’un coiffeur à la leucémie. Elle eût accepté de se faire prendre dans son sommeil pour rentrer plus d’argent. Seulement elle ne pouvait débaucher plus de clients que ceux qui venaient de leur plein gré se loger dans son entre-cuisseau. Et ses prix, à l’équilibre, ne pouvaient plus être rehaussés sous peine de voir ses fidèles aller se confesser à grands coups de langue dans le cloître d’une paroisse mitoyenne.
     Une voisine, complice de tourmente, pas plus consciente que Claudine que sa situation en était une, lui souffla l’astuce du bébé. Elle lui apparut comme un subterfuge audacieux, une ruse de faussaire distingué, quand d’autres se contentaient d’implants en silicone sous les muscles mammaires. Aussi simplement qu’on entre dans une boulangerie, Claudine décida de se faire féconder.
     Elle ne manquait pas de matières premières en vue de son dessein. Afin d’en tirer le meilleur profit, elle se mit à prêter attention à son cycle menstruel. On eût cru, à la voir compter sur ses doigts le délai jusqu’à sa prochaine ovulation, une météorologue surveillant l’apparition de la pluie. Dès lors, motivée par ce projet amusant, aux perspectives financièrement réjouissantes, Claudine se lassa des entretiens qui tombaient hors de ses journées portes ouvertes. Elle s’arrangeait pour garnir au maximum les pages correspondantes de son agenda, aux numéros trois fois soulignés. Malgré ses calculs savants, elle fut d’abord exaspérée par ses partenaires effrayés à l’idée de rouler en décapotable. Outre ces peureux, il y avait tous ceux qui rataient la cible, en préférant une autre, moins souterraine. Les quelques francs-tireurs restants semblaient éjecter plus de balles à blanc que de chevrotines. Sa patience faillit céder avant le caparaçon de son ovule, avant qu’un preux héros anonyme daigne y établir ses appartements et convoler en noces de gamètes. Néanmoins, après sept mois d’efforts, son filet d’urine dessina enfin le trait magique sur son test de grossesse.
     Elle dut attendre encore quelques semaines avant que son ventre n’enfle. Alors cette excroissance intra-utérine lui fit prendre du galon. Adossée à son mur, sa main négligemment posée sur le nombril était un appel à une forme de clientèle plus sophistiquée, qui ne portait pas de jogging en polyester ni de t-shirt amputé, mais de plus en plus souvent des chaussures en cuir et des chemises sur-mesure. Uniforme officiel des antiquaires fortunés spécialisés dans le globe terrestre. En bonne vigile de son corps, elle acquit le droit de refuser l’entrée aux bandants de grand chemin et de ne recevoir plus que des esthètes de la transgression.
     Ce n’était pas pour le poupon visqueux qui baignait dans son jus amniotique et donnerait bientôt deux bras de plus au monde que Claudine fut naturellement autorisée à augmenter ses tarifs. Simplement pour son ventre en ballon de foot, qui devait rappeler aux plus nostalgiques de ces messieurs les parties endiablées de leur enfance. Ses détraqués, les plus étranges de ses chalands, qu’elle ne pouvait qualifier d’« anormaux » tant ils représentaient une écrasante majorité de sa clientèle, l’avaient un temps nommée « Princesse ». À présent, elle était « Reine Claudine ». À cause de la grosse prune qui lui poussait dans le ventre, fruit du péché de luxure. Et qui gonflait sa bourse en proportion.
     S’il est courant de comparer une panse fécondée à la Lune, Claudine, qui dans sa jeunesse n’en avait été que le timide voile boréal, avec ses mamelons fermes et sa paire de fessiers résistant avec majesté à l’attraction gravitationnelle, en était une pleine. De celles qui attirent les loups-garous. Ils n’hésitaient pas d’ailleurs à venir frapper à sa porte avec leurs poils au torse et leur langue pendouillante. Et la Lune ronde leur ouvrait pour qu’ils pénètrent sa nuit. Si elle avait été la louve réciproque, on peut imaginer que, à force d’allaitements, elle aurait fini par se lier à un mâle plus ragaillardi que les autres, qui l’aurait emportée avec lui et faite reine de sa Rome au lieu de souveraine des quetsches. Son statut dans le règne animal cependant, aux dires des biologistes improvisés qui jouissaient de palper son anatomie, se limitait au mieux à celui de chienne.
     En fait, son dieu Mars elle faillit trouver, en la personne d’un mécène égoïste qui décida de s’approprier sa silhouette pour les mois à venir.
     C’était la première fois que Claudine voyait cette berline aux vitres teintées roder dans le voisinage. À sa hauteur, elle ralentit. La vitre s’abaissa sur un visage mûr et arrondi, un crâne dégarni sur lequel les rares cheveux semblaient se refuser à pousser davantage. Il la scruta des orteils au front, avec ce regard concentré du philatéliste évaluant la valeur d’un timbre. Claudine, propre mascotte de son commerce, pivota légèrement pour présenter à l’expert son profil bombé, se cambra un peu pour en exagérer la courbure. Les lèvres froides du nobliau esquissèrent un léger sourire. Dans le lexique de cette place d’échanges, cela signifiait : « Tu me plais bien. Tu es à moi. Ne bouge pas, je reviens tout de suite. »
     Il partit garer sa berline à l’orée du quartier aux rideaux toujours tirés, et revint en marchant. Claudine, avec l’assurance de l’Apache qui surveille les trains en écoutant les rails, sut qu’il arrivait aux clappements de ses talonnettes sur le trottoir. Il était légèrement replet, et compensait ses rondeurs par la rectitude de sa démarche et de son port de tête. Sans un regard pour Claudine, il s’avança à la porte de sa case, poussa le battant, et invita sa marchandise à bien vouloir entrer avant lui, distinction qui émoustilla la jeune femme qui avait connu plus de brusqueries que de galanteries dans son éducation sentimentale, et permit à l’homme de sous-peser le postérieur qui lui avait été jusque-là masqué.
     Celui qui devait plus être habitué aux vestibules aristocratiques qu’aux studios insalubres ne laissa nul désarroi poindre dans son attitude. Il prit la peine de fermer le verrou mal huilé, ôta sa veste de costume pour en emboîter les épaulettes sur le dossier de l’unique chaise de la cuisine de réception. Il dit quelques mots que Claudine ne put traduire, mais il lui sembla qu’il s’agissait du signal de départ. Alors elle vint contre lui avec ce roulement des hanches typique des panthères, saisit dans une main la cravate en coton avant d’en défaire le nœud pour que le cou de mufle de l’homme puisse mieux délivrer ses expirations de désir. Ses doigts se baladèrent ensuite sur les petits boutons d’ivoire avec une délicatesse à laquelle elle n’était plus habituée. Tous deux mis à nu, elle comprit que l’homme n’était pas du genre à s’épancher en efforts superflus, et s’arrangea pour lui tourner autour et se contorsionner pour rendre sa tâche aisée. Elle s’ajustait pour s’encastrer à ce porte-manteau stoïque. À grand déploiement de force elle parvint à en faire décoller le socle à deux ou trois reprises. Le bouquet final explosa sur la table. L’homme, dont la peau s’était cramoisie au fur et à mesure de la montée inéluctable de sa sève, dont l’écorce venait de s’assouplir des suites de sa libération, fouilla dans la poche de sa veste et tendit à Claudine un mouchoir en soie. Lorsqu’elle eut fini de s’éponger, il le jeta lui-même, avec une négligence théâtrale, dans la corbeille habituée aux kleenex.
     En se rhabillant après cette séance aux vertus incontestablement thérapeutiques, l’homme fit comprendre à Claudine qu’il la voulait pour lui seul. Durant le reste de sa grossesse. Il lui demanda d’établir elle-même le prix de cette exclusivité. Ne sachant que répondre, perdue dans des calculs sophistiqués, l’acheteur annonça le premier un montant hebdomadaire. Claudine en resta abasourdie. C’était plus que ce qu’elle pouvait gagner en enchaînant les rendez-vous. Au fond d’elle, la voix de la femme d’affaires autodidacte lui susurra d’enchérir. Mais elle ne put dignement prononcer aucun chiffre. L’homme, aussi propre sur lui qu’à son arrivée après avoir passé le râteau d’un peigne dans ses quelques cheveux, jeta sur la table une liasse de billets de la valeur indiquée, et sortit.
     C’était la première fois de sa vie que Claudine acceptait de ne se livrer qu’à un seul homme. Désormais, elle n’avait plus à s’embarrasser de parades devant sa façade extérieure pour appâter le menu fretin. Quelques habitués vinrent bien frapper à l’adresse de leur caverne aux délices préférée. Elle les refusa tous, avec une noblesse insoumise dans le ton qu’elle ne s’était jamais permise auparavant.
     Son riche amant la visitait à des moments aléatoires, si bien que Claudine dut emménager complètement dans sa chambre de travail. En semaine, il venait la voir presque chaque soir, de nombreux matins, et, parfois, à l’heure du déjeuner. Sa vie de famille, supposée par la présence d’une alliance dorée à son annulaire gauche, occupait vraisemblablement les week-ends desquels il parvenait rarement à s’échapper pour rejoindre son cocon de luxure. Claudine avait un peu honte de l’accueillir dans ce taudis nauséabond, mais l’homme ne semblait pas s’en soucier tant son attention se portait toute entière sur sa fidèle servante qui irradiait la pièce de son astre abdominal. Comme un mari avec lequel elle ne partagerait que l’appariement, fusion des fluides opérée sans fioritures, fleurs, chocolats ou bagues, mais argent comptant seul, Claudine finit par connaître ses manies. La penderie de cet homme ne devait avoir pour uniques touches colorées que ses cravates. Autrement, il arborait en toute circonstance, horaire comme météorologique, un costume gris, veste et pantalon assortis, unis ou décorés de sveltes rayures blanches ou noires ; une chemise immaculée, que l’excentricité pouvait en certains jours faire dévier sur du blanc cassé ; des chaussures lustrées, invariablement sombres, dont Claudine avait su distinguer qu’il en avait plusieurs paires, mais eût été bien incapable de relever sept différences entre chacune ; et une ceinture, qui, elle, demeurait la même, ruban terne à la fine boucle chromée, dont le deuxième trou était élargi par la répétition de pénétrations loin d’être aussi fréquentes que celles qu’il faisait subir à sa complice.
     Si Claudine ne les lui retirait pas, il conservait seulement des chaussettes blanches au moment de l’acte, donnant l’impression qu’il avait traversé pieds nus un bac de peinture, ainsi qu’une imposante chevalière en or à son majeur droit. Claudine était flattée qu’il glissât son alliance dans une poche intérieure de sa veste durant les prémisses de l’effeuillage. Cette même main droite, que Claudine engloutissait parfois dans sa bouche jusqu’à l’anneau héraldique, avait la particularité de ne compter que quatre doigts, ou, plus exactement, d’avoir l’auriculaire et l’annulaire soudés. Claudine ne lui posa pas plus de questions sur ce défaut génétique qu’elle ne lui en adressa sur sa vie en dehors de ce bouge exigu. En outre, il semblait prendre plaisir à s’en servir comme une verge à la géométrie pour le moins insolite. Ainsi loti dans l’âtre chaleureux de Claudine, ce crochet tenait lieu de forceps, s’en allant tenter de déloger l’oisillon de son nid. Ni parvenant pas et las de ce jeu, son imagination se portait sur d’autres emmanchures plus ou moins appropriées. Ses traits neutres et austères s’évanouissaient alors totalement pour laisser place à une expression de bestialité pure, qui mugissait, postillonnait, haletait, ordonnait, injuriait. Le visage de cet homme réfléchi se tordait en celui d’un autiste incontrôlable atteint de surcroît du syndrome de la Tourette.
     Et, sous les coups de boutoir incessants de l’homme aux costumes clairs, à la chevalière et aux doigts collés, l’enfant croissait. Au rythme des ébranlements de table qui battaient le tambour du temps, il se développait sous les mugissements, postillons, halètements, ordres, injures.
     Dans le ventre de Claudine, le fœtus était maintenant de taille à lui interdire certaines postures. Souvent, juste après que son client l’eut laissée seule avec sa panse, elle sentait de petites mains lui donner de petites tapes. Lorsqu’elle comprit que c’était un message en morse de la chose à l’intérieur, elle jugea que le moment était venu d’arrêter.
     La location, simulacre d’idylle, avait duré six mois. Au terme de ce contrat, elle remercia l’homme qui l’avait entretenue pendant cette demi-année passée, lui avait fait goûter à la sécurité d’un emploi stable, aux réjouissances d’une fiche de paye hebdomadaire. Il ne manifesta dans son attitude nul désir de poursuivre l’aventure. Il était préparé à son achèvement, en sage avisé, habitué. Au moment de son ultime sortie, à cheval sur le seuil en fer de la porte, il tira de sa poche un énième mouchoir en soie, moiré de reflets de bronze, et le jeta sur la table. Sa propriété exclusive, marquée jusque-là à grand renfort de billets, prenait fin avec ce bout de tissu qui avait épousé, à l’atterrissage, la forme d’une maquette de récif montagneux. Sans attendre que Claudine le ramasse et l’agite pour lui souhaiter l’au revoir des femmes de soldats partant pour le front, le costume clair franchit entièrement l’embrasure de la porte. Les deux doigts accolés et la chevalière en or touchèrent une dernière fois la poignée. Il ferma le battant, Claudine ne le revit plus jamais.
     Elle se rendit l’après-midi même dans une clinique que sa voisine, conseillère et confidente lui avait recommandé. L’établissement avait la réputation de déborder de mansuétude et de médication à l’attention des anonymes de la rue. Claudine n’en demandait plus. Elle s’attendait à entrer dans ce tunnel aux parois de verre et d’acier pour en ressortir amaigrie. Elle prêtait avec confiance à la médecine moderne le soin d’opérer sa tumeur, de ne laisser nulle trace du passage d’un avorton dans son ventre comme dans sa conscience. Elle était persuadée de pouvoir jeter son lest dans une benne de cette décharge fœtale avec la diligence et l’aisance d’un éternuement.
     Toutefois, son entretien avec un docteur débordant d’humilité ne se déroula pas tout à fait comme prévu. Malgré toute la science de ce sorcier aux scalpels, malgré les rayons de l’étagère croulant sous le poids des encyclopédies, malgré la horde d’infirmières affables qui lui gravitait autour comme autant de satellites à blouse blanche, il ne put que lui annoncer qu’il était trop tard ; que le délai avait été largement dépassé ; que toute intervention ne relèverait plus de l’avortement, mais du meurtre ; qu’il lui valait mieux se préparer à accueillir dans son quotidien un frêle garçonnet ; qu’à trop jouer avec le feu, on finit par accoucher.
     Claudine, qu’un bûcheron canadien aurait eu du mal à abattre, ne se laissa pas démonter. Elle aillait devenir maman, certes. Mais c’était un problème pour la Claudine du futur. Une Claudine qui ne savait pas où ni dans quel état elle se trouverait. D’ici là, elle avait encore trois mois pour tirer profit de sa hernie qui n’en finissait plus d’enfler.
     Elle n’avait nul moyen de contacter son bienfaiteur pervers, son dépravé tutélaire, aussi dut-elle se résoudre à renouer avec la litanie des foules. Après l’exclusivité des visites, une kyrielle d’astronautes, mus par un combustible à base de testostérone dont les réserves ne leur manquaient jamais, purent se targuer d’avoir planté leur drapeau dans le cratère de sa Lune. L’attraction Claudine et sa sphère infernale attiraient tous les curieux à la braguette peu chaste, parmi lesquels beaucoup avaient déjà donné dans la paternité et se délectaient de pouvoir ici jouir de la conquête spatiale sans avoir à en assumer les conséquences en matière de peuplement.
     Elle enlaçait à bras le corps l’un de ces chanceux pionniers lorsque ses eaux s’évacuèrent en trombe. Le client, affolé par ce déluge aussi impétueux qu’impromptu, prit ses jambes à son cou ; tout juste s’il ne sortit pas nu sur le trottoir. Un badaud au courant de la situation eût pu croire que Claudine même venait de l’éjecter à grand train de son utérus.
     Mais le vrai nourrisson y logeait encore, bien qu’une crise précoce l’avait amené à penser qu’il s’y trouvait à l’étroit. Claudine n’avait pas bougé de la table. Les avant-bras supportant son bassin, les plantes des pieds collées au bois, les genoux pliés, écartés à l’extrême dans une pose dont elle avait l’habitude, elle ressentait une démangeaison dans l’entre-jambes que toutes ces expériences cumulées ne lui avaient encore pas fait entrevoir. Elle n’était plus qu’une femelle mammifère quelconque dont l’instinct gémissant tentait de faire pression sur le corps de l’enfant pour l’aider à sortir. Ses couinements répétés et insolites tinrent lieu de sirène d’ambulance et alertèrent sa voisine directe et amie, celle à qui elle devait ce travail déchirant.
     À elles deux, elles parvinrent à dégager le fœtus. Le nouveau-né fut réceptionné dans le mouchoir en soie doublé que le mécène avait offert à Claudine. La voisine dénicha des serviettes en papier dans un placard et, imbibées d’eau tiède, elles se désagrégèrent sur le front fumant de la travailleuse. Dans sa petite couverture, le bébé pleurait d’une force insoupçonnable pour de si menus poumons, et ses échos surprirent le quartier peu habitué à ces fréquences. Après avoir dûment rempli son rôle de sage-femme néophyte, la dévouée collègue tint lieu de mairesse sans écharpe au moment de couper le cordon d’inauguration du brailleur. Puis le nourrisson, tout enduit dans sa couche de placenta, prit son premier bain au-dessus de la céramique fendue du lavabo de la salle d’eau.
     Bienvenue, petit bonhomme.
     Le soir, Claudine reçut dans sa chambre la cour de damoiselles des alentours. Le garçon, nu comme un vers, s’échangea de bras en bras. Toutes le regardaient comme un jouet amusant qu’elles étaient satisfaites de ne pas posséder. Mais Claudine ressentit une certaine fierté à voir ainsi le fruit de ses entrailles au centre de tant d’attention. En outre, bien que son ventre eût déjà dégonflé, ballon de baudruche qui avait craché son hélium, elle ramassa encore quelques présents matériels. Les rois mages n’avaient pas manqué de lui apporter des lingots à effriter, de l’encens à sniffer et de la myrrhe à s’injecter.
     Dans les premiers temps qui suivirent l’événement, Claudine fit la découverte de son instinct maternel. Les naissances, comme les décès, possèdent ce pouvoir de marshmalliser les cœurs les plus rocailleux ; de faire fondre en guimauve les sentiments les plus pernicieux ; de redonner à la vie le parfum vanille-fraise de l’insouciance. Et la tanière de Claudine n’était pas encore assez recluse pour qu’elle échappât à cette transformation.
     Elle revint habiter sa chambre officielle, dans laquelle elle n’était pas retournée ces neuf derniers mois. Elle fit d’abord un grand ménage pour chasser les toiles d’araignées des coins et les grains de poussière du parquet. Riche des économies qu’elle avait réussi, à son propre étonnement, à conserver dans une boîte en fer rangée dans le placard de sa cuisine-atelier, sous les serviettes en papier qui l’avaient rafraîchie durant sa mise bas, elle fit l’acquisition de grenouillères pour habiller son enfant. Elle profita surtout des ces séances de shopping pour faire resurgir une addiction enfouie pour les robes, chemisiers, jupes, escarpins, crèmes, manucures…
     Au bout de quelques semaines, elle se rendit compte qu’elle ne pourrait continuer bien longtemps à ce rythme. La boîte en fer se vidait et rien ne venait plus l’emplir. Elle envisagea la possibilité de trouver un métier à horaires fixes, dans un bureau ou un restaurant, mais la perspective de son manque de diplôme et la nécessité de rester à proximité de son fils la retinrent. Finalement, son esprit s’arrêta sur la plus simple des solutions. La seule, en fait, qui se présentait à elle. Et Claudine retourna vivre dans son local flétri, avec deux cartons sous les bras : l’un contenant ses nouvelles tenues, l’autre qui devait servir de lit pour son bébé. Le bout de chou s’en allait ainsi mitonner dans une marmite à choucroute aux relents d’illicite.
     Les chalands ne tardèrent pas à revenir, accueillis par une mélodie de gazouillis et d’éructations toutes mignonnes. Ce fut à l’instant où elle voulut le sommer de se taire pour la première fois, à la demande d’un client, qu’il sembla à Claudine judicieux de donner un nom à ce reliquat utérin qui occupait désormais un mètre carré de sa pièce. N’ayant pas une idée claire de la position dans laquelle il avait été conçu, elle se remémora la chevalière de son meilleur compagnon. Dessus étaient gravées des lettres. Sa décision fût scellée à la manière dont on tranche entre des vacances à la mer ou à la montagne. Il s’appellerait donc C.V. Elle venait, sans le savoir, de repousser les limites de la mode américaine des initiales, prenant la liberté de retirer les deux patronymes qui les encadrent habituellement.
     C.V. passait ainsi ses journées entre sa couche cartonnée dans le coin de la cuisine ou les draps de la chambre que sa mère réservait aux cas d’inarrêtables gémissements. Il était encore à ce stade où l’on distingue le monde par des ombres, et ne s’était pas rendu compte du changement de décor. Seulement, alors que les nourrissons ont pour habitude de voir tourner au-dessus de leur tête, pour les distraire dans leur lit parapluie, un mobile multicolore où se poursuivent des peluches de clowns, d’hippopotames et de libellules aux ventres fourrés de clochettes, C.V., lorsqu’il fut en mesure de se déplacer à quatre pattes dans son parc emmuré, opérant de régulières pauses sur le bedon, pouvait quant à lui, à l’approche des pieds de table qui s’inclinaient et se redressaient en rythme, jouir du spectacle des pis ballotant de sa mère et, de l’autre côté, de la voltige d’une paire de grelots de phacochère. D’abord perplexe comme peut l’être un enfant à la découverte d’un brocoli dans son assiette, il avait fini par s’accoutumer à ces attractions et les trouver aussi naturelles et amusantes que peuvent l’être les rondes des animaux de la jungle. Et un rire si charmant, manifestation sincère du bonheur, résonnait fréquemment entre les grincements du plateau et ceux des hanches. La vie se souciant peu de l’espace qu’on lui accorde, en quelques mètres carrés s’entremêlaient ainsi la vulgarité suintante de l’ébat monnayé et le babil bienheureux du nourrisson.
     Pour la défense de Claudine, C.V. n’avait pas encore franchi la limite d’âge fatidique à partir de laquelle les souvenirs trouvent prise où s’accrocher dans la mémoire. Cependant, lorsque ce fut le cas, rien ne changea.
     Les pieds de C.V. dépassaient des cartons. Il maîtrisait parfaitement la marche à quatre pattes et pouvait se redresser quelques secondes. Il avait prononcé déjà son premier mot, l’insulte dont sa génitrice se voyait le plus souvent rétribuée. Là où les pubères devenus impuissants à contenir leur sève libidineuse discutaient, l’écume aux lèvres, de ce qu’ils avaient entraperçu dans le vestiaire des filles, avaient recours à des stratagèmes dignes de braqueurs de banques pour chaparder les revues aux plus hauts rayons des bureaux de tabac, s’échangeaient à la récréation des cassettes non étiquetées prises en sandwich entre un cahier de mathématiques et d’histoire, C.V., à trois ans, avait cette chance incroyable d’avoir à volonté sous les yeux un film pornographique tridimensionnel. Chaque soir, il était au balcon. Il avait droit aux contes des frères Grimm dans leur version salace, et s’endormait bercé par les jérémiades étranges de sa mère, serrant contre sa peau douce comme celle d’un abricot le mouchoir en soie qu’il avait élu pour doudou. Et souvent, en ouvrant tant bien que mal, à l’aube, ses yeux tout collés, les vocalises des rossignols dans les hêtres du voisinage lui étaient inaudibles, étouffés qu’ils étaient par les bruits de la gymnastique matinale de sa génitrice dans la cuisine. Il attendait alors sagement son petit-déjeuner mammaire, au son des croassements de sa nourricière.
     Son hermétisme ne l’avait pas empêché de développer la curiosité et la malice propres aux jeunes enfants. Capable de se tenir avec assurance dans la posture bipède, C.V. parvint bientôt à faire basculer la porte d’entrée en se servant d’un torchon rapiécé comme lasso. Vêtu de son armure tachée et trop courte de conquérant, il s’aventurait à chaque sortie un peu plus loin dans les environs du monde extérieur, découvrant une rue ou une cour nouvelle, pendant que sa mère restait invariablement enfermée. Il ne manquait pas de revenir la trouver avant la tombée de la nuit. Il retournait se calfeutrer dans l’enclos de zoo où il grandissait, voyant entrer gorilles et serpents protéiformes, jamais à court de noms d’oiseaux qu’ils dispensaient avec largesse, et se muant, en fusionnant avec sa matrone, en un étrange octopus aux bras articulés, gigotant jusqu’à la libération du jet d’encre acide.
     Par une matinée de mars, il fut attiré par des cris volubiles qui lui semblaient provenir de ses semblables. Il en remonta la source, se retrouva face à une haute grille verte. Derrière, une cinquantaine d’enfants prenaient un plaisir manifeste à se courir après, se lancer une balle, grimper à une échelle, sauter par-dessus une corde. Le jeune garçon resta stupéfait devant ce spectacle édenien. Il ne sortit de son émoi que longtemps après que les enfants eurent tous rejoint en rang le bâtiment jouxtant la cour enchantée.
     Il revint le lendemain, et le surlendemain. Au troisième jour, il osa pousser la grille verte et pénétra dans les limites du jeu. Malgré son air de sauvage, avec la crasse qui figeait sa coiffure ambrée et obscurcissait ses pommettes, C.V. était fort mignon, et rapidement une première petite fille vint lui presser la main et le mener au sommet d’un toboggan en tôle. Cette descente lui procura une sensation de liberté que dût seul avoir éprouvée Clément Ader lors de son vol historique. Il s’amusa ainsi avec des enfants de son âge pendant les dix minutes les plus gaies de son enfance. Puis le tintement des cloches et les clappements de mains adultes firent s’attrouper les enfants devant le bâtiment. C.V., empreint de cette joie nouvelle, gagna à pas légers la sortie, impatient déjà de recommencer.
     C.V. était encore nourri en grande majorité de la denrée gratuite que la nature prodiguait à sa mère. Claudine était habituée depuis longtemps à être confondue avec un biberon, une fontaine de jouissances, et ne comptait plus le nombre de langues qui l’avaient lapée à la source. Son lait maternel sortait désormais plus vite que l’argent des poches de ses clients.
     Depuis qu’elle avait rétabli son commerce après sa pause rapide, l’afflux des intéressés était moindre. Elle n’avait plus le privilège du ventre rond, ne pouvait plus appliquer de majorations en conséquence. De nombreuses fois Claudine essaya de calculer si, tout compte fait, C.V. n’était pas en train de lui coûter plus cher que ce qu’il lui avait rapporté. À chacune de ses tentatives, elle se perdait dans les méandres de chiffres bourrus et d’opérations abstraites, et retournait plutôt jouer avec ses bouliers à deux pions. Elle s’imprégnait cependant de la certitude qu’elle avait fait à perte ce petit être qui partageait son local. En plus du manque à gagner qu’elle subissait dès qu’elle s’occupait de lui, car cet homme-ci ne la rémunérait pas lorsqu’elle lui donnait le sein, il y avait le fait que son passage avait indéniablement laissé des marques sur son corps. Reine Claudine n’était pas redevenue princesse. Elle était moins séduisante. Certaines voitures filaient désormais sous sa devanture sans même daigner lui octroyer un appel de phares. Si bien, que, pour compenser, elle trouva une nouvelle utilité à l’automate qui lui courrait entre les pattes.
     Ordre fut donné à C.V. de s’atteler à remplir et son estomac et celui de sa mère. Il avait un âge à un chiffre et une responsabilité de père de famille. Pour l’honorer, il se mit à arpenter les lisières des hypermarchés, guettant l’arrivée des invendus comme un agriculteur l’orage en période de canicule. Quand sa quête se révélait vaine de ce côté, il allait fouiller les ordures des quartiers les plus huppés de la ville. Il apprit à chaparder. En été, on pouvait voir un petit garçon se promener en suçant des bâtonnets glacés de poisson pané, sorbets aux fruits de mer pour le moins exotiques, avant de les jeter dans une poêle une fois rentré chez lui. Dès l’automne, ce même gamin passait emmitouflé dans des écharpes et par-dessus chipés à des visiteurs qui, à la vue de sa mère aguicheuse, s’en était débarrassés avec empressement ou sensualité grotesque.
     Cette pêche à la survivance ne lui laissait plus guère d’occasions pour faire du toboggan avec les autres enfants, mais c’est par une matinée où il avait réussi à alléger son emploi du temps pour pouvoir se rendre au jardin des félicités qu’une dame dont il ne put trop comprendre ce qu’elle lui voulait le cueillit à la grille. Il n’avait même pas eu le temps d’entrer pour une descente. Tout se passa alors très vite. Il monta pour la première fois à l’arrière d’une voiture. Il donna sans vraiment réfléchir à la conductrice les indications pour rentrer chez lui. Il resta assis sur la banquette pendant qu’il ne distinguait nul heurt de la conversation entre la dame et sa mère. Sa mère, qu’il ne revit plus avant de longues semaines. Le soir même, il tentait avec difficulté de trouver le sommeil au milieu des ronflements faiblards d’un dortoir juvénile, loin d’avoir sur lui l’effet soporifique des mélopées maternelles.

     Le jeune homme avançait sur le trottoir comme s’il s’était agi d’un tapis roulant. Sa face béate, joyeusement hagarde, tranchait singulièrement avec les vapeurs des pots d’échappement, le prosaïsme des feux tricolores, la tristesse des pierres aux façades des immeubles, le vulgaire des mots lancés depuis le troquet au coin de la rue. On lui prêtait un air niais, mais sympathique, malhabile, mais courtois.
     Il n’aurait pas fallu être un expert de la mode pour faire de ce passant un mâle séduisant. Il avait le trait fin d’un dessin fait sans lever le crayon, la candeur du tracé souple, la discrète granularité du papier Canson. Dans l’ombre de son cou se logeait une légère écorchure, que l’on pouvait aisément prendre pour un pli de la peau à cet endroit. La graisse ne trouvait nulle anfractuosité où s’accrocher sur ses os, car des filets de muscles tendres en occupaient la place. Toutefois, il n’était pas mis en valeur par ses habits grossiers. Une casquette sponsorisée par une marque de boisson à l’anis ; un t-shirt floqué dans le dos du logo d’une compagnie du bâtiment, avec un trou d’aération juste en aval du téton gauche ; un jean qui semblait avoir perdu ses couleurs dans un émoi trop vif ; des baskets dont les semelles voulaient s’échapper, et qui le criaient ouvertement à chacun de ses pas. Ils avaient été offerts lors de kermesses ou d’événements publicitaires, cédés parmi les lots d’invendus d’un entrepôt, à une personne qui s’était offusquée d’avoir pareilles guenilles dans sa garde-robe ou dont les goûts s’étaient altérés, faisant don à son tour de ses fripes à une association, laquelle les avait lavés, repassés, pliés sur un étal aux odeurs de lavande synthétique, étal devant lequel le jeune homme sur le trottoir avait coutume de se servir, car il avait intégré qu’il était malpoli de sortir nu dans la rue. D’ailleurs, il ne pouvait s’empêcher chaque matin de s’étonner de l’ingéniosité de ce tissu doublé avec ces quatre trous dans lesquels ses membres s’ajustaient si parfaitement.
     Tout en avançant sur ses jambes caoutchouteuses, il jetait des coucous aux commerçants, avec lesquels il n’avait jamais tenu de conversation, mais qui s’étaient habitués à le voir passer ici, ou à de simples inconnus, n’ayant pas même atteint avec lui ce degré d’intimité. Sa main, et jusque son avant-bras droit qui s’animait gaiement telle une hampe de drapeau agité par un supporter acharné, était peinte de pourpre. De loin, on pouvait croire qu’il avait oublié d’ôter son gant en latex après avoir fait la vaisselle. À moins qu’il eût entassé des briques de grès rouge ? Ou bien qu’il s’agisse d’un tatouage. Ou d’un coup de soleil. De jus de tomate concentré ?

     On l’avait sommé de retirer sa casquette. Obéissant, elle gisait à présent sur la table devant lui. Ses cuisses butaient régulièrement contre la tranche.
     Le tribunal était rempli de visages graves et concernés. Seuls deux semblaient se demander pourquoi ils se trouvaient là. Et ils occupaient pourtant des places de choix.
     Le premier était celui du jeune adulte au crâne découvert, venant de révéler le terrain en friche de ses cheveux gras, hirsutes. Il avait les traits efféminés d’un éphèbe. Une balafre longeait la pente de son menton, inclinée dans le sourire qui ne le quittait qu’en s’endormant. Le greffier l’avait appelé C.V. Néanmoins, contrairement à ce que son nom pouvait laisser envisager, nulle trace d’un curriculum vitae le concernant n’avait été découverte. Il semblait être né à six ans sur la banquette de la voiture de fonction d’une assistante sociale.
     L’autre, derrière lui, se trouvait légèrement décalé, de sorte que le juge pouvait voir les deux visages joints par une oreille. Des taches de rousseur qui avaient pu, en sa jeunesse, évoquer un pétillant feu d’artifice, s’étaient élargies, agrégées, encroûtées, pour former deux Pangées calcinées, séparées par l’arête d’un nez devenu grossier en son rôle de chaîne de l’Oural. Des gerbes emmêlées de cheveux lui tombaient dru dans le dos, figées par une saleté gélatineuse qui rivalisait avec celle de C.V. Ses épaules s’abattaient à hauteur de son bassin. On devinait à peine une poitrine à cette femme tant elle était tombée bas. N’importe quel homme de sa génération, habitant la ville de longue date, forcément amoureux d’elle un jour, même l’espace de quelques minutes d’hébétude, eût entrevu toute la cruauté de l’existence et du temps qui file devant ce portrait. Il aurait sans doute nié, pour se prémunir de cette torture aux doux sentiments, reconnaître l’autrefois magnifique Claudine. D’ailleurs, lorsque le greffier annonça son âge, trente-neuf ans, le persiflage des langues lestes vrombit parmi l’assistance. Ce qui ne troubla en rien Claudine dans sa stupeur de betterave.
     Ce clan, groupement forcé de deux êtres solitaires, sous la houlette d’un avocat contraint à son rôle de défenseur, qui avait laissé choir un cheveu à chaque affaire perdue et devrait partir bientôt à la retraite s’il attendait pour cela que sa calvitie fût totale, faisait bien pâle figure en comparaison de l’aile opposée. S’alignaient en première ligne, derrière une digue de porte-documents thermoformés, une ribambelle de cravates parallèles encadrées par l’encolure des costumes boutonnés. Au milieu seulement, un costume ouvert, gris clair. Celui vers qui les regards compatissants se dirigeaient ; celui qui devait avoir été le plus affligé par la tragédie. Charles Vaugrenard. Homme d’affaires notable, numéro deux d’un empire pharmaceutique. Père de la petite dont les viscères avaient été simplement extirpés à l’air libre. Elle n’était pas plus âgée que le prévenu.
     Appelé à la barre des témoins, ce monsieur prit la rampe entre ses doigts, dont deux étaient soudés. De temps à autre, durant son monologue, il remuait ses phalanges, et la chevalière en or qui frappait la rambarde émettait un léger cliquetis métallique. Finalement, après avoir parlé sur un ton neutre et froid que les journalistes jugèrent le lendemain « digne », il se retourna pour regagner sa place. Il put alors chercher le regard perdu du jeune homme qui avait dénaturé sa fille ; de celle qui avait mis ce monstre au monde. Un bref instant, il crut la reconnaître. Il détourna aussitôt les yeux pour n’avoir pas à se rappeler. L’érosion que le corps de Claudine avait subie devait suffire à ce que son souvenir n’émerge jamais à la surface de sa conscience. Claudine, elle, avait, avec perdu la mémoire avec la même inadvertance que son placenta habité. Toute la machine qui l’avait fait vivre était détraquée, et ses quelques valeurs avec.
     Le verdict annonça finalement à un C.V. qui ne savait pas que l’on parlait de lui qu’il allait passer les prochaines décennies entre les plaquettes rigides des matons et celles, crissantes, des tranquillisants. Sa réaction fut de souffler avec tonitruance dans le mouchoir en soie qui ne quittait jamais sa poche.
     Claudine fut retrouvée quelques semaines plus tard dans la position d’une cliente à une séance d’acupuncture ou de vaudouisme trop zélée, allongée sur un grabat de sacs-poubelle, bras et ventre couverts d’aiguilles qui n’étaient pas celles d’un pin.
     Quant à Charles Vaugrenard, après la disparition de sa fille, il eut à loisir de se consacrer à son entreprise et, bientôt, à son nouveau poste de président directeur général.
 
 
 

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     — Papa palabalaba pa pa la, papa palabalaba pa pa la
     — Mes-da-mes-et-mes-sieurs-rien-que-pour-vous ! Ce samedi et dimanche dans votre vil-le ! Venez découvrir l’incroyable cirque Zavatta ! Son duo de clowns acrobates ! Ses intrépides tigres d’Afrique ! Ses équilibristes de l’extrême ! Les magnifiques sœurs magiciennes ! Ce week-end à 15, 18 et 21 heures, six représentations pour rire et s’éblouir ! Un spectacle qui ravira toute la famille ! Vous pouvez déjà réserver vos billets sur la Grande Place, et admirer nos zèbres Zébulon et Zéfir ! Le cirque Zavatta !
     — Papa palabalaba pa pa la, papa palabalaba…
     Le haut-parleur a rugi sur la musique tout en roulant, sous l’effet des céréales Lion. Lassa s’est arrêtée à son passage. Cette fois, elle a tout compris à l’annonce. Par contre, trop captivée par la harangue survoltée, elle a oublié de regarder le conducteur. Elle l’imagine assis sur sa queue-de-pie rouge, les mains gantées de blanc, le soleil éclairant d’or ses boutons ronds, les ailes noires d’un nœud papillon déployées sur sa pomme d’Adam comme sur celle du lapin Playboy. Il a sûrement posé son chapeau haut de forme sur le siège passager, autrement le plafond de la Peugeot l’aplatirait. Et ses bottes cirées, est-ce qu’il les garde pour conduire ?
     C’est trop tard pour lui demander, il disparaît derrière les rideaux du Mondial Tissu. Elle aurait bien voulu voir son permis de conduire aussi, pour connaître enfin le prénom de Monsieur Loyal. Dans le virage, Lassa distingue une dernière fois le panneau « Zavatta » sur le toit, abritant le haut-parleur d’un chapiteau en plexiglas. Plus bas, en petit, un papier rouge et blanc tournoie. Une roue a marché sur un Kit Kat. Heureusement que ce n’était pas une crotte. Du bonheur à tartiner.
     Lassa est déjà allée au cirque. Elle cherche du regard une connaissance à qui raconter. Il y a Hugo, de l’autre côté du boulevard. Hugo porte un costume de mariage, moins affriolant, mais certainement plus élégant que celui de Monsieur Loyal. L’encolure fait des reflets argentés autour d’une chemise immaculée. Elle n’a pas un pli, la ceinture est impeccable, et son pantalon lui tombe droit sur ses chaussures en cuir. Les cheveux d’Hugo sont plaqués en arrière par tout un pot de Vivelle Dop fixation Béton. Il a oublié d’enlever les étiquettes sur ses habits. Boss, son nom de famille.
     Assise contre son père sur un banc branlant, ses doigts jetaient mécaniquement des billes de chocolat dans sa gueule ouverte, pareille à celles des lions du numéro précédent. Monsieur Loyal était là au centre de la piste ronde qui annonçait le prochain tableau. Tout à coup, sans s’arrêter de parler, il sortit un lapin blanc de son chapeau et tout le public applaudit. Il se retira pour laisser le feu des projecteurs à une jeune fille habillée en homme, avec la coiffure comme un casque. Son entrée hypnotisa Lassa, ses yeux remplaçaient le halo lumineux. Doucement, elle s’approcha d’un long rideau qui pendait du ciel. Elle l’attrapa d’une main, l’enroula autour de son bras et, le temps pour Lassa de cligner des paupières, elle était en haut, à virevolter et danser et pirouetter et nager et voler. La petite fille ne pouvait plus bouger. C’était elle, sur le rideau. Elle ne retrouva connaissance que lorsque le pied de la fée retrouva contact avec le sable de la piste.
     Lassa se dirige du côté de la Grande Place. Elle a décidé d’aller rendre une visite à Zébulon et Zéfir.
     L’ombre du trottoir est envahie de monde. À hauteur des nombrils, elle a l’impression de voir défiler les pellicules d’un film. Crocodile Lacoste baignant dans une mare azurée, Ralph Lauren marquant un but, jungle de couleurs Desigual, quadrillage Burberry, gros plan Eleven Paris, virgule Nike… L’écusson Longchamp d’un sac rayé noir et blanc lui frôle le bout du nez. Elle prie dans sa tête qu’on n’ait pas dépecé les zèbres. Il y a vraiment beaucoup de monde.
     Le changement, c’est maintenant. Elle traverse sur les bandes Adidas du passage piéton et trouve, dans le jour de la rue, un peu de répit. Mais elle comprend tout de suite que les gens se sont simplement écartés pour faire de la place à l’engueulade.
     — Non c’est pas « pas grave » ! Tu sais combien je l’ai payé ce bracelet ?
     Monsieur Propre a le visage en forme de Stabilo mini. Il envoie promener ses doigts dans les airs, longues Knacky velues. Il hurle presque aussi fort que Monsieur Loyal.
     — Oui bon ça va, je suis déjà assez dégouttée comme ça. Qu’est-ce que tu veux que je fasse de plus ?
     Elle, le regard luisant des emballages Durex, avec les ronds au milieu. Des spaghettis Panzani brunes lui tombent du crâne et le bout de ses mèches, devant, couvrent sa poitrine en ballons de la FIFA. Elle sent d’ici la boutique Interflora.
     — Un Guess en argent, pour ton anniversaire, et madame arrive à le perdre. La prochaine fois, j’irai chez Claire’s.
     Les chevrons de la Citroën C4 Picasso garée à côté tiennent lieu de guillemets culbutés à la dispute.
     — Ça va, on peut toujours le remplacer.
     Lassa a une idée. Carglass ! Elle n’ose pas leur proposer le numéro.
     — Le remplacer ? Avec tes économies, alors. Et puis c’était un cadeau, je te rappelle.
     Il fait mine de s’en aller. Sa copine veut le suivre et donne un coup de tibia dans son sac de courses. Une bouteille de Vanish roule au sol, elle se baisse pour la ramasser en faisant attention à ce qu’on ne voit pas sous sa jupe. Son conjoint s’éloigne, Lassa part aussi. Olé Immobilier lui propose d’emménager vite dans son chez-soi, mais il n’est pas encore temps de rentrer.
     En fait, Lassa l’ignorait, mais le cirque faisait partie d’un processus réfléchi que son père avait instauré. Il avait mis au point un stratagème qui consistait à la rendre pleinement épanouie, vertueuse, heureuse, afin de lui faire oublier une image affreuse qu’elle avait vue. Après cette vision, c’est toute l’injustice et la cruauté du monde qu’il avait cherché à lui dissimuler par l’insouciance et la joie. L’image en question, Lassa l’avait aperçue alors qu’elle n’avait pas cinq ans. Son père lui donnait la main, dans les couloirs du métro, lorsqu’ils passèrent devant un clochard. L’homme était vêtu de guenilles sans date, d’une barbe sans couleur, d’yeux sans lumière. Des bris de verre s’étalaient autour de lui, réfléchissaient l’éclat des néons. Il gisait au milieu. Paumes flétries tournées vers Lassa, la face tuméfiée qui ne pouvait plus la regarder, les cheveux auréolés d’une flaque pourpre dont la peinture paraissait encore fraîche. Lassa était passée juste à côté. Elle avait d’abord aperçu les seuls pieds dépassant de la cabine photo. Des pieds, chaussés, même de chaussures trouées, n’ont rien d’inhabituel. Et puis, derrière la cabine, il fut là, à ne plus respirer. Son père avait tiré fort sur son bras pour la trainer plus loin. Il préférait encore lui briser la clavicule que l’innocence. Elle avait eu le temps de se retourner et de contempler une dernière fois cet homme maltraité par la vie, allongé sur un matelas de fakir, verre, poussière et sang. La scène s’imprima dans son esprit avec la violence du tampon « Payé » au bas d’une facture. En même temps, son père, plutôt que de se résigner, se formulait la promesse de cacher au cœur de sa fille les misères du monde sous le voile de ses beautés.
     Arrivée sur le parvis, Lassa entre dans la gare. Elle préfère la valse des trains à celle des gens. — Toum toum toudoum
     Une grosse horloge digitale Bodet cligne des yeux entre les chiffres pour rythmer les secondes. 12:34. 12 34. 12:34. Lassa va s’asseoir sur un siège en plastique du quai B. Dans son élan, elle fredonne la chanson du primeur.
     — 1, 2, 3, 4, quatre pour le prix de trois ! 1, 2, 3, 4, à c’prix là on n’hésite pas !
     Il vend des Orange qui ne ressemblent pas tellement à des téléphones, mais on trouve des contrefaçons partout aujourd’hui. Elle l’a entendu chanter avec entrain cet été, un melon à la main, dans la pose de l’acteur sur l’affiche d’Hamlet, mise en scène Daniel Hermish, les jeudis et vendredis soir au théâtre des Trois Horizons.
     Entre deux graffitis, ses copines sont là à ne pas attendre de train, comme elle. L’une s’amuse seule dans son coin. Elle est timide, et craint la bande des filles à jupe tomates-cerises. « Les mini-Savéol, elles en raffolent ! » Lassa n’en connaît guère plus sur elles. Figées dans la même posture, elles passent leur temps à se chuchoter des messes basses à l’oreille. Ce qui est étonnant, c’est que leurs jupes tomates-cerises ne pourrissent pas.
     — Toum toum toudoum. Avec TGV, ça sent déjà la fête. Retrouvez nos offres et bons plans sur…
     Il y a de la musique dans les wagons ? Peut-on danser ?
     Elle préfère son autre amie, la solitaire. Toute la journée, elle joue sur une balançoire fixée dans les branches du duo de Mâche & Roquette Florette, qui a poussé sur une assiette. Elle n’est pas très gaie, mais pas non plus méchante. Lassa peut lui raconter des histoires.
     Le TGV du quai C éternue et part en sprint. Une grosse bouteille Pujol l’a raté, est restée à quai. À droite, il y a la mer. Un vol en Grèce pour 199 euros avec Transavia. Venez comme vous êtes. Lassa a envie d’y venir en maillot de bain. Elle se tourne vers son amie qui ne cesse de basculer.
     Elle avait déjà vu la mer, la vraie. Son père l’avait accompagnée. C’était au mois de juin et il faisait chaud partout dans le ciel. Ils n’avaient pas pris le train, mais la voiture, et avaient longé la côte des heures et des heures avant que Lassa demande à s’arrêter. Elle avait enlevé ses chaussures et couru dans le sable jusqu’à l’écume. Les vagues essayaient de lui lécher les pieds et elle se retirait juste à temps. Voyant cela, elle s’était jurée de toujours faire attention à l’eau pour ne pas abîmer le bel océan. D’un coup, un filet de bave plus puissant que les autres l’attrapa aux mollets et elle éclata de rire avec son père. Il avait apporté un pique-nique, avec des petites tomates rondes. L’une était tombée dans le sable, avait fait un nez de clown à la plage. Le vent transportait une odeur d’oliviers. Un peu plus loin, une corde était accrochée à un mât et on pouvait s’y pendre et s’y balancer. Lassa joua, son père semblait ailleurs. Son regard était parti voyager à l’horizon. La chorégraphie sans fin des vagues laisse penser à des choses proches de l’infini, comme la mort. Lassa se doutait bien qu’il songeait à sa mère à elle. Malgré cela, il ne pleurait jamais. Il s’était interdit de verser la moindre larme devant elle. Cela faisait partie de son plan, pour embellir le monde de Lassa, pour effacer de sa mémoire l’image de la cabine photo, de l’homme gisant, du sang.
     En sortant, la mer est encore là. Celle d’Airbnb, cette fois. Elle est plus bleue que tout à l’heure, et Lassa se félicite d’avoir bien économisé l’eau.
     Le voyage lui a creusé l’appétit. Seulement, si les illustrations des vagues lui ont nourri l’esprit, la photographie des vingt centimètres de pur bonheur de la saucisse de Morteau ne suffit pas à lui remplir l’estomac. Elle a la sensation d’avoir des flocons de purée Mousseline dans la bouche, sans matin léger de Lactel. Elle mangerait bien un steak haché Charal à moins vingt pour cent chez Carrefour.
     Sur l’étendue de dalles devant la gare, des images défilent en cascade dans un cadre JCDecaux. Ça coule de source. Quatre bustes taillés sur une falaise tiennent chacun une rose entre les dents. « Four Roses – Made in America since 1888 ». Les nouvelles bouteilles Heineken « extracold quand il fait extrachaud » pendent en stalactites. Un flacon Label 5 s’ouvre en deux, et on découvre un gratte-ciel de Manhattan à l’intérieur.
     Lassa retourne dans la gare.
     — Toum toum toudoum
     Au Relay, Monsieur Pistache en a lu des vertes et des pas mûres. Elle a soif. Là-bas, il y a une machine Selecta. Ses doigts menus, dans la poche de sa robe sur laquelle des formes BP et Chupa Chups ont fleuri, jouent avec une pièce ronde au contour argenté. Elle a envie d’ouvrir du bonheur. Lequel ? Rouge ? Vert ? Violet, noir ? Gris ? Elle fait le tour du propriétaire. Il y a aussi de l’Oasis, mais elle n’a qu’une pièce. Son choix s’arrête sur le violet, le distributeur semble engloutir son bras lorsqu’elle le ramasse. Elle prend trois gorgées et le referme.
     La bouteille de 50 cl oscille au bout de sa main comme Florette sur sa balancelle. Elle ne sait trop où aller. Un bus la dépasse. Sur son flanc, Tomtom vante des « trajets toujours plus rapides ». Elle ne sait trop où aller, mais y va soudain plus vite. À fond la forme. Elle marche presque sur la queue d’un Hello Kitty jaillissant d’une ruelle étroite, avant de déboucher sur la Grande Place.
     Il y a, dans un enclos, à ruminer le bitume Soraco, des chevaux habillés comme les vendeurs de Foot Locker. Lassa tord plutôt le cou pour admirer la cathédrale. Posée au milieu de la place, elle ne tiendrait même pas dans le nouveau téléviseur LG ! Un square s’étale à côté, et Lassa va s’adosser contre un tronc Timbaland. Au-dessus de sa tête, dans les branchages, des oiseaux Nestlé poussent de temps à autre de petites notes aiguës.
     Quelque chose a changé sur la cathédrale, depuis la dernière fois. Le monde change, et a sa banque. La fillette a du mal à juger de l’authenticité du tableau géant qui recouvre presque toute la façade et cache les gargouilles et les vitraux. Un immense iPhone 7 avec une coque jaune lévite à l’intérieur, comme un vaisseau spatial aplati. Elle se relève pour l’examiner mieux. Sur le côté, par l’ouverture elle aperçoit des travailleurs courant sur les échafaudages avec leur casque Eiffage, dissimulés derrière la toile. Une famille à la peau brune et parlant une langue étrangère fait le tour dans l’autre sens. En les croisant, Lassa les salue.
     — Ramadan Mubarak !
     Sa voix a l’accent joyeux des oiseaux Nestlé. Elle a appris ça hier. C’est la traduction des arabesques tracées au-dessus, sur l’affiche, à côté de « Vos appels vers l’Algérie à 15c/mois ». L’enfant passe près d’elle. Des sandales à doigts de pieds apparents, un pantacourt en lin, un col en V aéré, un point rouge sur le front, dans le prolongement du nez, le tout pour seulement 999 euros. Il la regarde bizarrement et continue son chemin dans la main de sa mère. Lassa revient aux casques blancs. Ils ont l’air de s’intéresser plus à la pierre qu’à la peinture.
     Le père de Lassa l’avait déjà emmenée au musée. Il n’y avait pas que des peintures, mais aussi des sculptures. Elles représentaient de l’abstraction où Lassa n’arrivait pas à voir les personnages. Les tableaux étaient souvent pareils, mais en deux dimensions. Elle était restée de longues minutes devant une toile couverte de quadrilatères tordus de différentes couleurs, gris, violets, verts, rouges. Elle n’y comprit pas grand-chose, mais l’avait trouvé joli. Des notes du piano sortaient des coins des salles pour accompagner la visite. La salle qui lui avait le plus plu ne contenait que des tableaux de chats. L’artiste était un Arabe dont elle avait oublié le nom. Son père s’était agenouillé à son oreille et lui avait expliqué la vie du peintre. Apparemment, on disait qu’il n’avait jamais eu de chat. Son père était incollable à chaque fois qu’ils allaient dans un nouvel endroit. Elle ne se doutait pas qu’il parcourait, parfois jusque tard dans la nuit, des manuels d’art et d’histoire afin de se préparer à éclairer sa fille à la moindre question, et même de les devancer. Cela faisait partie de son plan, pour embellir le monde de Lassa, pour effacer de sa mémoire l’image de la cabine photo, de l’homme gisant, du sang.
     Un toutou passe en tirant sa propriétaire, une petite mémé fripée comme un pruneau d’Agen, et ça ne lui va pas bien. La laisse fait un rouleau de papier Lotus déroulé. Ils ont de nouvelles feuilles, avec un nouveau format. Plus d’épaisseur, plus de douceur.
     Le soleil décline derrière l’iPhone 7. Le vent se lève en même temps, et il fait soudain Frisquet — Installation, maintenance, 6 j/7, devis gratuit. Lassa préfère se protéger dans les souterrains. Tant qu’à faire, elle prend le chemin pour rentrer chez elle.
     Son métro se laisse désirer. En face, les gens qui vont et viennent sous les panneaux semblent minuscules, projettent des ombres de nains. À qui le tour ? Les rails tremblent et les portes s’ouvrent.
     Lassa reste debout pour jouer par-dessus l’épaule d’un gros garçon, en t-shirt, avec les cheveux du blond des champs de blé Lu. Sur son Samsung, il est en pleine partie de Candy Crush. Les bonbons sont de toutes les couleurs de Google. Il va un peu vite et elle n’a pas le temps de tout comprendre. Ses bras tremblent quand il bouge les doigts. Peut-être qu’il a mangé trop de Flamby étant bébé. Les semelles de Lassa glissent et elle doit s’appuyer contre le siège. Il y a une colline dans le tunnel, mais pas non plus comme les montagnes Evian. À l’arrêt d’en haut, une cliente Birchbox vante les qualités d’un baume enfermé dans un long flacon rose. « Je l’adore, elle donne une mine superbe ! » Lassa veut voir sa mine sur l’écran du garçon, mais les bonbons annulent l’effet miroir.
     Un vieux monsieur bon pour la prime à la casse entre avec sa Banette sous le bras et personne n’accepte de lui laisser son siège. Tout le monde se lève pour Danette. Lassa est déjà debout. De toute manière, elle préfère largement les fauteuils de démonstration d’Ikéa aux strapontins un peu moisis du métro. Elle tourne la tête et lit quelques mots du Figaro. En bas de la page, une affiche de film est imprimée. On voit une dame sourire avec la blancheur Colgate. Les arbres à l’arrière-plan semblent avoir fait naître leurs feuilles rien que pour elle. Un jeune enfant se serre contre son cou, qui a l’air aussi accueillant que le plus moelleux des traversins Bultex. Le titre : « Une seconde mère ». Et puis Télérama crie en majuscules « Jubilatoire », une certaine Marie-Claire, « Euphorisant », Studio Ciné Live, « Splendide ». C’est beau la vie, pour les grands et les petits.
     Lassa avait eu une première mère, mais elle ne se la rappelait plus. Elle n’avait toujours connu que son père, avait grandi avec lui. Quand il est mort, on l’a confiée à une famille. « D’accueil » était son nom. Il y avait déjà deux enfants, une fille blonde et un adolescent boutonneux, bien en chair, qui ne se séparait jamais de sa console. Ils appelaient leur maman « maman », mais on avait demandé à Lassa de l’appeler « mère ». Son mari avait fusionné avec le fauteuil du salon, et il ne disait rien lorsque « mère » la frappait avec la laisse du chien. Elle peignait des bleus sur ses bras et son visage. Et son père n’était plus présent pour la défendre, pour embellir le monde de Lassa, pour effacer de sa mémoire l’image de la cabine photo, de l’homme gisant, du sang.
     Elle a traversé toute la ligne et descend de la rame en bâillant. Des gens somnolent là, sur des matelas posés à même le quai. L’énergie est notre avenir, économisons-la. Ceux qui ont encore un œil ouvert la saluent de son prénom et elle leur répond d’une voix chantante, mais déjà un peu endormie.
     C’est son trajet quotidien, elle connaît ces souterrains par cœur. Avant de grimper les escaliers un à un, elle passe devant la cabine d’un Photomaton. Dans son ombre, il y a une pancarte pour la nouvelle série sur Canal+. On y distingue la silhouette d’un cadavre dessinée à la craie sur le sol. Le cadre à côté présente une bouteille de ketchup Heinz.
     Elle aspire une bouffée d’air libre. Son père la regarde rentrer. Comme elle ne se souvient plus de lui, elle a repris le visage en vitrine des Pompes Funèbres Générales.
     Dans le ciel, on peut voir briller en plissant les sourcils quelques diamants Swarovski. Une enseigne EDF les éclaire au loin de ses mille feux gratuits. Elle est dans sa rue. Sur le fronton d’un bâtiment voisin, deux projecteurs font des U.V. au drapeau aux couleurs de TF1. Il y a une nouvelle maison en vitrine chez Foncia, 270 m2, 5 ch, 2 sdb + gd jardin. Elle regagne son porche.
     Sa pile de prospectus est là, mais, ce soir, elle n’a pas envie d’une histoire. Elle se couche directement, tire sa couverture. Dessus, on lit en caractères gras : « Leader Price — Fragile Caution Achtung ». Elle est pressée de s’endormir pour rêver un peu.
 
 
 

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Hey, fanatique terrorisant,

     Je suis putain de fier d’être Français, j’ai un putain de plaisir à vivre à Paris. Je ne dis pas cela pour te provoquer. Je n’y suis pas pour grand-chose, en fin de compte. Le hasard de la génétique m’a fait jaillir d’un ventre entre quatre frontières dont on a décidé qu’elles délimitent « la France ». Soit. Je m’y suis intéressé, forcément. À ce qu’il s’y passe, à ce qu’il s’y est passé. Ça ne m’a jamais empêché de jeter un regard identique sur le monde extérieur, c’est le même, il n’y en a qu’un. Je n’apprécie pas particulièrement les paroles de notre hymne que je trouve trop violentes, mais je la chante dans l’adrénaline excitante des grandes rencontres sportives ou dans le recueillement triste des lendemains de drame. Notre drapeau n’a, esthétiquement parlant, rien de bien raffiné. Je n’aime pas forcément son cœur blanc, mais j’aime le fait que bleu et rouge l’épaulent. J’ai un respect sans borne pour les hommes qui l’ont porté en cocarde les premiers. J’adhère à notre devise, en restant conscient qu’elle n’est pas respectée. Je ne suis pas d’accord avec tout ce que font mes compatriotes, mais je le suis d’arriver à en discuter avec une large majorité d’entre eux, je le suis des valeurs qui nous animent d’une façon commune. J’ai cette étrange manie, conservée peut-être de la crainte de ne pas trouver d’eau dans le désert, de me rassembler avec des amis autour d’un verre pour refaire le monde à coup de pensées pseudo-sérieuses entremêlées de vannes souvent scabreuses. J’aimerais bien échanger avec toi de la même manière. Pour cela, je t’invite à venir casser la croûte, briser la glace à ma table.
     Au menu :
     En entrée, escargots de Bourgogne. On les noiera dans nos estomacs d’un jus de pommes normandes maison. Le beurre persillé dégoulinera sur mon duvet d’imberbe pendant que je te causerai de nos chanteurs et musiciens, ces joyeux ménestrels qui rythment l’existence. Gainsbourg, volant au-dessus de tous en battant de ses oreilles en chou-fleur, il s’est laissé rattraper par la gravité en se lestant le foie de liqueurs diverses, absinthes modernes, et caetera ; la môme Piaf, une drôle de zozio tombée du nid pour l’Olympia, réputée pour son système de vision qui rosit lorsqu’elle est amoureuse, rrroulant des « r » sous le ciel de Paris ; Brassens, d’abord le copain de chacun, avec sa guitare sèche et sa moustache rêche, qui, quoi qu’il ait pu dire, avait fort bonne réputation ; sous son cuir, dans son bandana, Renaud, loubard éternel, anar intemporel ; Barbara, apte à tirer les larmes au lasso de ses cordes vocales ; Charles Trenet, qui berçait la mer et chantait la joie par-dessus les toits, dans les ruelles, partout ; Cloclo, toujours là pour égayer la nuit, jouer les étoiles au-dessus des pistes sombres avec ses vestes pailletées ; Balavoine, dont la voix montait si haut si juste qu’elle s’est éteinte en tombant du ciel ; Goldmann, sacré enfoiré celui-là, sublime parolier, qui me force à avoir des goûts en commun avec mes parents ; Nougaro, jazzman inconsolable d’être blanc ; Jacques Brel, interprète incontournable, être belge, suant sur scène comme on peut seul le faire à la forge, déclinant ses textes à la mode de Caen ; Polnareff, parti là-bas chanter son pays d’ici ; Léo Ferré, s’époumonant sans Dieu ni maître ; Perret, qui fait rire avec le zizi et pleurer avec Lili ; Aznavour, depuis tant d’années en haut de l’affiche, sans jamais se la taper. C’est un rapide aperçu, un trop bref panorama. C’est plus d’une vie qu’il faudrait déjà pour les écouter tous. De plus modernes, il y en a des milliers, il suffit de pousser la porte d’un disquaire de quartier pour les découvrir. Cuivres ou cordes, riff de métal ou rythme de hip-hop, de l’opéra à l’électro, il faudrait être sourd pour rester insensible. Ce qu’il y a de bien avec la musique, c’est qu’il y a le solfège, mais personne pour nous forcer à le respecter.
     Plat de résistance : magret de canard, cuisson saignante, sauce au miel, accompagné de son gratin dauphinois. Le magret fond sur la langue, un délice. Si tu veux bien, je te présenterai les gens de plume avec qui je pars en voyage chaque nuit. Victor Hugo, d’une érudition wikipédiesque à l’heure du Second Empire, un cœur d’envergure assez large pour embrasser tous les hommes, exilé des années et jamais renonçant ; Molière, qui semble avoir écrit ses pièces comme on éternue, dont les satires font toujours rire à bientôt quatre siècles de distance ; Zola, qui a mis la société dans ses livres ; Céline, qui a mis la vulgarité dans ses mots ; Flaubert a su peindre l’ennui sans ennuyer ; Dumas nous porte la cape sur le dos et l’épée à la main quand on s’empare de l’une de ses aventures ; Maupassant, au nom si juste, qui a écrit ses meilleures histoires au plus fort de sa maladie ; Baudelaire, albatros enfumé retenu sur terre, exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchaient de marcher ; Apollinaire, né Polonais, venu briser les vers en éclats pour les remodeler en colombe ; Proust, qui a su repousser les limites du point ; La Fontaine, qui a su repousser celles de la morale ; Yourcenar, Belge encore, entrée à l’Académie, éblouissante d’intelligence ; Romain Gary-Emile Ajar, Polonais encore, qui semble avoir vécu autant de vies qu’il en a donné à ses personnages ; George Sand, cachant son sexe ; Simone de Beauvoir, qui l’affirmait ; Sartre, contemplant de ses yeux de crapaud la vaste étendue de la pensée ; Vian, qui le transformait en pantin, à ranger entre le pianocktail et le modèle réduit du Ping 903. Nous n’aurons pas le temps de tous les dire, moins encore de tous les lire. Les plus grandes bibliothèques ne le sont pas assez pour les contenir. Tu pourras piocher dans ma réserve personnelle, emprunter l’ouvrage que tu souhaites. Le Traité sur la tolérance de Voltaire, pourquoi pas, ou quelque chose de plus léger, comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Tous servent la même visée, finalement, mettre un peu de couleurs là haut, dans le grenier de l’imaginaire. Leurs auteurs étaient libres de les écrire et nous ne le sommes pas moins de les parcourir. Ce qu’il y a bien avec la littérature, c’est qu’il y a la grammaire, mais personne pour nous obliger à la respecter.
     Moment du fromage. La mixité servie sur un plateau : certains se tiennent droits et d’autres coulent et puent. Avec un morceau de pain bien croustillant, une mie rebondie, pour leur faire une couche moelleuse. Dans ce cadre aux mille senteurs, je te décrirai avec plaisir quelques toiles des maîtres. Les nymphéas de Monet nous transportent dans son célèbre jardin ; les paysages du sud se déforment à travers l’œil cube de Cézanne ; la liberté impudique de Delacroix, brandissant l’étendard en flambeau dans la nuée, enjambant les cadavres pour que leurs idéaux survivent à leur mort ; l’autoportrait du désespoir de Courbet, qui l’a fait voyager dans le temps et l’espace, depuis l’origine du monde jusqu’à nous ; la tragédie d’un radeau magnifiée par un Géricault entouré d’organes pour la représenter au plus exact. Quelques-uns des peintres français les plus célèbres sont Picasso et Dali, qui étaient Espagnols, ou encore Van Gogh, qui était Hollandais. Si tu préfères la photographie, on pourra explorer la planète depuis l’objectif de Yann Arthus-Bertrand ; les hommes à travers celui d’Henri Cartier-Bresson ; les rues pavées immortalisées par Doisneau ou Brassaï. Et, si le relief te parle davantage, nous n’aurons qu’à penser avec Auguste Rodin, nous émouvoir devant l’étreinte figée par Camille Claudel. Ces œuvres ont plus voyagé que leurs créateurs, ont croisé plus de regards que les yeux qui les ont vues naître. Elles sont l’incarnation d’un rêve, d’une époque, d’une vie. Ce qu’il y a de bien avec la peinture, la photographie, la sculpture, c’est qu’il y a des techniques, mais personne pour nous obliger à les respecter.
     On arrive au dessert. À ce moment-là, normalement, les fessiers ont glissé de l’assise, on flirte avec le précipice, on desserre un cran de sa ceinture pour se préparer à l’apothéose. Comme on n’est pas petits joueurs, je te propose du Kouign-amman. C’est breton, ça tient bien au bide. Peut-être que tu es plutôt film, on pourra s’en mater un. Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, si juste de simplicité et de sincérité, un concentré de bonne humeur ; Intouchables, tout l’amour d’une histoire vraie et l’humour de l’histoire racontée ; les Tontons flingueurs, dialogues sculptés à la hache, grand classique qui nous laisse avec un répertoire de répliques à replacer ; le Dîner de cons, qu’on peut également aller admirer sur les planches, mais alors on prépare les mouchoirs et les couches, tant c’est à pleurer de rire jusqu’à se pisser dessus ; pour la virilité, il y a Léon aux lunettes rondes ; le Samouraï, au chapeau blanc. Une pelletée de grands réalisateurs, plus encore d’acteurs magnifiques. Pour digérer et détacher nos yeux de l’écran, on pourra sortir, voir défiler sur les pellicules du réel de vieilles pierres ciselées aussi lourdes de poids que d’histoire, prendre éventuellement le café en terrasse. Ce qu’il y a de bien avec le cinéma, c’est qu’il y a des bonnes pratiques, mais personne pour nous obliger à les respecter.

     Ensuite, cela fini, je t’écouterai. Je me tairai, c’est promis, et je t’écouterai, durant des heures, des jours s’il le faut. Je t’écouterai me parler de tes inspirations, des tes poètes, de tes voix, de tes croyances, de tes paysages, de tes passions, de ta famille, de tes envies, de tes amis, de tes motivations… Je t’écouterai me conter ta vie. Tel Rimbaud jeune par les soirs bleus d’été, je ne parlerai pas. L’amour infini me sera dans l’âme. Je ne pourrai m’empêcher de penser, par contre. Tu pourras me dire ce que tu souhaites, sans être interrompu. Et puis, nous verrons.
     Nous verrons s’il n’y a pas quelque chose à faire. J’essaierai de comprendre pourquoi tu es venu buter mes potes comme ça aurait très bien pu être moi. Tu argueras sans doute que nous sommes venus faire pareil chez toi. Certes, c’est de bonne guerre. Qui a commencé, à qui la faute ? Au fond, on s’en fiche un peu. On n’a pas besoin de ça pour vivre bien, pour vivre mieux, pour vivre heureux. On peut peut-être tout arrêter maintenant. Se calmer. Redescendre d’un étage. S’entraider plutôt que s’entretuer, vivre ensemble plutôt que mourir contre. Je préfererais m’asseoir à cette table en face de toi plutôt que m’allonger dans le sol à tes côtés. La tolérance, ce n’est pas forcément s’entendre sur le bien, mais s’entendre contre le mal. Être prêt à mourir pour que son voisin ait le droit d’exprimer ses idées, et non donner la mort pour exprimer les siennes. L’art, la science, il y a là de bien belles luttes à mener, de bien nobles contrées à conquérir.
     Nous nous serrerons la main, serons libres de nous séparer. Qui sait, peut-être nous reverrons-nous pour les vacances ? Alpes sous sac à dos si tu es sportif, Côte d’Azur en tongs si tu es plutôt farniente. J’adorerais aussi venir admirer les décors de ton quotidien.
     N’apporte rien, ce mot seul suffira, tu seras bien accueilli.

Bien à toi,     
Clément Nicolle     
 
 
 

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     Philistin Denis avait six ans lorsque son père lui fit faire la découverte qui allait changer sa vie.
     La scène estampée dans sa mémoire était son premier souvenir franc. Il y avait eu un avant flou et un après limpide, à croire que le son fameux de cet épisode avait sonné les matines de sa conscience.
     Un soir, juste après dîner. Les Denis au complet — Philistin, son père, sa mère —, en triangle autour de la table ronde de la cuisine. Les assiettes vides, salies, réfléchissent vaguement la lumière de l’ampoule au centre du plafond. Dans un coin, le frigo ronronne. Le jeune garçon s’apprêtait à ouvrir le ventre de la bête pour en tirer une compote en sachet, et il ne sut jamais quelle différence il inculqua alors à sa démarche pour que son père, à le voir défiler ainsi, jugeât l’instant approprié. Ce qui était certain, c’était qu’il s’était retenu durant les six précédentes années au moins. Le secret a cela de commun avec l’œuvre d’art que le moment de sa révélation peut s’avérer aussi important que son contenu.
     Avec la sérénité du maître shaman qui sait le temps de sa leçon, son père se leva de table, dépassa Philistin, traversa la porte ouverte de la cuisine pour libérer le pêne de celle de l’entrée. Philistin avait senti aux chevilles la reptation virile de l’air partagé de l’immeuble. Le bruit du vide dans l’escalier suivit. L’écho périodique de la trotteuse au-dessus du frigo, en un imposant métronome, paraissait comme flatté de le dompter. Puis, sans mot dire, son père vint se rasseoir, laissant le battant béant sur le palier du premier étage, l’appartement mêlé au monde dehors.
     Philistin l’avait considéré avec étonnement. Qu’essayait-il de faire ? Les joues, dont la barbe s’enflammait d’éclats roux au soleil, restaient impassibles. Les yeux, de mêmes forme et couleur que ceux que Philistin pouvait observer dans un miroir, fixaient un horizon imaginaire au fond de la pièce. Il avait cherché un appui chez sa mère, un consentement ou l’ahurissement, cependant elle conservait cette expression neutre qui couvrait son visage comme un masque jusque dans son sommeil.
     Il crut à bon escient qu’on le soumettait à l’épreuve. Alors, désireux de prouver son statut de « grand garçon », avec les sourcils renfrognés de la candeur mimant la détermination, il délaissa son dessert et se dirigea au pas militaire vers le paillasson de bienvenue. Il avait déjà la main sur la poignée quand, jaillissant du néant comme le tonnerre de la nuit, le grondement truculent d’une flatuosité grandiose vint le cueillir à travers l’ouverture.
     Ses cheveux avaient peut-être frissonné. Les poils blonds de ses avant-bras s’étaient raidis, interdits, avant de s’incliner en une humble révérence. Ses sourcils se relâchèrent avec le reste de ses muscles. En même temps qu’il se retournait, il éclata du rire le plus joyeux qui existe, celui de l’innocence prise à défaut, celui qui emplit de couleurs les cœurs les plus mornes, et son père ne tarda pas à y joindre le sien, plus grave, mais tout aussi gai. Philistin était à deux doigts de se rouler au sol tant son estomac lui faisait mal. Son père convulsait sur sa chaise. On pouvait voir son buste par-dessus la table faire des écarts aussi amples que le torse d’un pantin manipulé d’une main d’ivrogne. Les spasmes résonnaient dans le fond de sa gorge grande ouverte. Père et fils communiaient dans l’allégresse la plus simple de l’humanité. Seule la mère semblait évitée du concert, celui des gloussements qui avaient succédé au « la » vibratoire du diapason.
     Finalement, le calme revint après une dizaine de minutes. Philistin avait tendu l’oreille à nouveau, appelant de ses vœux l’avènement d’un deuxième spectre sonore. Son père vint y couper court en fermant la porte. « Ça n’arrive qu’une fois chaque soir. » Le garçon lui lança le regard admiratif que certains tuteurs n’obtiennent jamais de leur vie. Il se sentait grandi de plusieurs années, dignitaire d’un secret connu d’un groupuscule trié sur le volet.

     Il comprit, dans les jours qui suivirent, l’origine exacte du bruit. L’épicentre du fracas, c’était la taverne au rez-de-chaussée, l’appartement de la concierge.
     La concierge des Denis était plutôt jeune en comparaison de ses collègues du voisinage. Elle n’avait pas encore de rides, ni mèches blanches, ni une encyclopédie d’anecdotes à rédiger. En fait, elle était arrivée l’année passée, et nul ne savait comment au juste elle était venue s’échouer ici. Le terme, en tout cas, était adéquat, tant le rapprochement de sa silhouette avec celle d’un cétacé était évident.
     Ses cheveux sombres avaient la consistance du crin, et pendaient d’ailleurs constamment noués en une queue de cheval. Ses joues bouffies dévoraient un petit nez très joli, qui paraissait, comme ses oreilles, ne jamais avoir poussé du visage du nourrisson qu’elle avait été. Ses épaules par contre, sa poitrine, ses mains, avaient compensé en croissance, au décuple, là où elle s’était arrêtée. Par un ciel sans nuage, la concierge pouvait se charger de faire de l’ombre au soleil, et dix enfants auraient pu se dissimuler derrière chacune de ses cuisses pour une partie de cache-cache. Malgré une humeur affable en toute circonstance, sa seule carrure rassurait plus que le fusil et la matraque de certains veilleurs de nuit. L’immeuble entier dormait sur ses deux oreilles de savoir qu’il était sous la tutelle de cette femme modelée avec l’argile de trois hommes. Tous l’ignoraient, mais vivait au troisième étage un vieux retraité devenu artiste-peintre, qui se demandait chaque matin en la croisant si elle n’était pas une figure féminine échappée du cadre trop exigu de l’une de ses tentatives d’art naïf.
     Mais la partie la plus intéressante de son anatomie restait encore son postérieur. Il y avait là sujet de thèse ardu pour un apprenti proctologue que l’ampleur de la tâche n’effraie pas. D’un cheval de dressage elle avait le crin ; de trait, la croupe. Toute la chaire qui n’avait pu trouver sa place ailleurs avait glissé dans ce popotin énorme. La gravité même, si joueuse avec les pommes, devait être lasse d’avoir à tirer cette masse informe. Plus que de simples points sur les i pour ses cuisseaux, c’était une paire de globes rebondis que ses quadriceps devaient soutenir avec la résistance d’Atlas. Les cariatides de l’Érechtéion souffrent moins de pression. Elle avait de la puissance teutonne en bas des reins, un arrière-train d’avance sur l’évolution du bassin. Et il n’était guère surprenant, en fin de compte, que deux poches aussi remplies recèlent de talent. Car ce n’était pas une flûte, ni même une trompette qui s’y dissimulait, mais bien un orchestre philharmonique dans sa totalité. Et les musiciens, avec une ponctualité saisissante, récitaient chaque soir leur gamme, noires, blanches, croches ou silences, trémolo, crescendo, adagio, staccato, obéissant au tempo dicté par el maestro Crepitus. En somme, cette concierge était en fort bonne santé, mais elle avait des prouts aises.
     Outre ce cri identifiable entre tous au milieu de la jungle urbaine, la gardienne se reconnaissait durant ses trajets, glissements fastidieux de son corps-dirigeable surgonflé, aux tintements des clés qui lui frappaient la jambe. Elle avait fait d’un mousqueton un lourd trousseau. L’anneau et ses pendentifs ne devenaient guère plus qu’une boucle d’oreille pendue au lobe d’un basset une fois accroché à sa ceinture. Il y avait là les clés d’appartements des six étages, des caves, des locaux d’entretien, et maintes autres, contraintes à assumer leur veuvage, tristes de ne plus jamais féconder leur serrure. Ce collier de métal faisait le jour un carillon, au rythme des pas de la gardienne. Elle ne sortait jamais sans. Si bien que Philistin, peu initié aux méandres du vocabulaire, mais déjà aux convenances qui consistent à ne pas se moquer des physiques protubérants, et empreint encore de ce regard d’évidence que les enfants ont en commun avec les Sioux, avait un jour répondu à son père qui demandait qui venait d’apporter un colis :
     — C’est la Dame-aux-clés.

     Chez les Denis, le jeu d’un soir devint rituel. À la fin du repas, Philistin se ruait sur le seuil comme il allait autrefois au frigo, traînant son père dans son sillage. Dans l’attente, un instinct filial fort les rapprochait. Le père s’agenouillait pour être à hauteur du fils, et il n’était pas rare de les voir se tenir par le bras ou l’épaule. La femme, la mère, ne s’en souciait guère. C’était l’heure où les intestins travaillent. Ceux de la concierge, plus prompts à faire le tri, se débarrassaient soudain de leurs gaz, bulles d’air, inéluctablement. Au balcon, l’auditoire s’esclaffait avec la même infaillibilité. Chaque vesse nouvelle portait son effet de surprise. Nonchalante, baveuse, aride, haletante, timorée, vive, hachée, tonitruante, dérobée… Toutes accueillies avec entrain. Le contraste avec la mère était saisissant. À l’arrière-plan, madame Denis restait de marbre, l’humour limité par un balai qu’elle avait où la gardienne chantait.
     Pour le jeune garçon, chaque jour valait bien 14 juillet, le feu d’artifice était quotidien. Depuis sa découverte, il manifestait un élan guilleret à s’attabler lorsqu’on l’appelait, qui confinait presque à l’allégresse et lui rendait difficile de se concentrer sur sa mastication. Il savourait davantage les prémisses d’une bonne rigolade que le plat cuisiné. Chaque prouesse renouvelée repoussait un peu plus les frontières de son aptitude à s’étonner. Il restait ébahi qu’un corps humain fût capable d’englober une si large palette d’octaves et d’effets de modulation, et impressionné de l’inspiration et l’originalité de cet instrument charnel. Il se laissait régulièrement aller à taper dans ses mains après le spectacle, en même temps qu’il se tordait de rire, parfois après, en guise de rappel. Dans l’appartement du rez-de-chaussée, le fessier lui-même semblait applaudir ses propres performances. Puis Philistin demeurait un temps sur le seuil, silencieux au côté de son père, pour s’assurer que la raie fût bel et bien marquée.
     Pour ses dix ans, il acquit le droit d’inviter des amis à rester dormir. Précepteur à son tour, il mettait grand soin à faire visiter à l’oreille de son hôte le refuge surnommé avec son père « Les-culs-rient », tant les hennissements semblaient le cri d’un moteur à plusieurs chevaux. Il attirait son ami devant la porte, ouvrait, avançait d’un pas sur le palier. Le visage du copain, confus de la tournure que prenait la soirée, rayonnait soudainement d’euphorie lorsque les pétards se déclenchaient en contrebas, que le yodel sonnait au pied de la montagne. Le père, jamais bien loin derrière, partageait ces moments de camaraderie. Entre deux secousses folles, Philistin cherchait ses yeux, y trouvait la pureté de la joie, de la franchise, de l’amour. Le copain, de retour chez lui, jalousait de ne pas avoir avec son père une relation aussi étroite.
     La réaction de ses jeunes amis l’intéressait particulièrement. Avec l’expérience, il les divisa basiquement en deux catégories : les insouciants, qui en redemandaient, et les compatissants, s’élevant un instant au rang de médecin, s’inquiétant de l’envergure de ce phénomène qui, c’était assuré, se produisait quotidiennement. Philistin, avec son père, avait toujours été de la première. La commisération feinte l’ennuyait, l’empêchait de savourer la sonate. Ses ballottements n’étaient-ils pas dangereux, pour elle-même, ses proches, son animal de compagnie, ses plantes ? Ne risquaient-ils pas l’asphyxie, tous ensemble ? Non, elle vivait seule. S’il eût fallu la mettre en couple, ç’aurait été avec l’immeuble dont elle faisait vibrer d’extase les murs avec ses râles. Pour rassurer les anxiogènes précoces, le père de Philistin affirmait que « ses meubles ont des masques à gaz. » Philistin en restait persuadé des années plus tard lorsque, visionnant en classe d’Histoire un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale, il s’imagina les soldats fuir l’appartement nauséabond. Et eux, leur demandait-on ensuite, jamais ils n’avaient été saisis par le fumet associé aux borborygmes ? Nul vin ne s’apprécie sans être humé avant d’être pris en bouche, certes. Mais les deux hommes goûtaient les plaisirs simples, exclusivement auditifs. « Les marches de l’escalier servent de cage d’a-senteur », avait encore trouvé son père.
     Ses camarades de classe grandissaient au rythme des saisons. Philistin poussait à celui, plus effréné, des ventosités de la Dame. Il se montrait assidu en cours, concentré et sérieux, et, le soir, relâchait la soupape, au niveau de ses lèvres, à la différence de l’artiste qu’il admirait.
     Un mois d’avril, il avait douze ans, une leçon de sciences lui apprit la façon dont se formait la foudre. N’ayant pas encore suivi le chapitre d’anatomie approprié, une idée fort naturelle jaillit en son esprit : les claquements de la gardienne étaient-ils dus, eux aussi, à des décharges électriques entre son cul-mulus pas nimbus ?
     Il fallait enquêter. Prendre des mesures, effectuer des relevés, accumuler les observations, éprouver son hypothèse, pour la valider ou la réfuter. Il ouvrit son premier carnet de bord le soir même. Au moment du coup de feu, il fit un crochet par sa chambre pour se munir de son calepin et d’un stylo. Deux détonations grondèrent. Son père éclata, et fut surpris, gêné, de ne voir son fils que sourire. Depuis six ans qu’ils s’adonnaient à ce jeu, seuls de violents épisodes de fièvres l’avaient empêché de s’amuser. Au lieu de ça, ce sourire, c’était le rire que refrène la besogne. Après avoir compté jusqu’à dix dans sa tête suite à l’ultime stridulation, Philistin avait pressé le bouton du stylo, et inauguré, derrière la date du jour, son carnet : Un court, puis un deuxième, plus long. Un bon physicien ne rigole plus de son sujet d’étude.
     Il prit ainsi des notes chaque soir, avec une méticulosité constante. Du météorisme, il fit de la météorologie. Les feuillets de son cahier se couvrirent de paragraphes toujours un peu plus étoffés. Au fur et à mesure de ses descriptions, il les étaya d’un vocabulaire nouveau, d’une précision affinée, respecta un schéma fixe, usa d’abréviations qu’il s’était inventées. Chronomètre en main, il inscrivait les durées de chaque pétarade, la plus inaudible fût-elle. On pouvait trouver, pour l’exemple, cette ligne : 20h06 – 1 : sec, ton moyen, fort – vite 2 : 2s, régulier, ton moyen, + faible – 2s 3 : 5s, montant grave à aigu, – en – fort, fin brutale – 8/10. Il fallait comprendre : Première salve à 20 heures 06, bruit ponctuel dans une tonalité intermédiaire, avec un volume élevé ; immédiatement suivie par un deuxième coup, qui a duré deux secondes, sur la même tonalité, constante, mais un volume plus faible ; puis, deux secondes plus tard, une vibration de cinq secondes, partant des graves pour s’élever dans l’aigu, decrescendo, et s’éteignant de façon abrupte ; en vertu de mon expérience, j’attribue à cet enchaînement la belle note, subjective, de huit sur dix.
     Sur du papier millimétré, il commença à relever des points : la date en abscisse, les durées en ordonnées, avec différentes couleurs selon l’ordre d’exécution. Il chercha des tendances dans l’évolution de ces courbes comme un boursicoteur en cherche dans les lignes chiffrées de son journal. Certaines nuits, il s’éveillait en sursaut en croyant entendre du tapage au rez-de-chaussée, puis se rendormait après de longues minutes à guetter le moindre craquement, ne percevant rien d’autre en fin de compte que les assauts des moteurs dans la rue.
     Pour son treizième anniversaire, quand ses camarades se montraient impatients de déballer une console ou des équipements de sport, il commanda à ses parents un fréquencemètre. Armé de cet outil, il put mesurer parfaitement la hauteur des sternutations renversées autant que renversantes, qu’il ne faisait qu’approximer à la louche jusqu’alors. De nouveaux segments, verts, vinrent entrecroiser ceux des durées.
     Les cahiers de bord et les tracés de Philistin remplirent bientôt le premier tiroir de son bureau. Cependant, comme il grandissait, les feuilles cessèrent d’en sortir quotidiennement. Le poil de la barbe rend parfois l’humeur aussi rêche que la joue. Quinze ans passés, il arrêta d’aller pousser la porte d’entrée après dîner. Son esprit préférait vagabonder dans les contrées féeriques où les sirènes ont des sifflements suaves et envoûtants, à mille lieues des soupirs du fondement de la Dame-aux-clés. Après les disputes qui éclataient de plus en plus fréquemment avec son père, ce dernier devait lui-même entrouvrir le passage au tohu-bohu. Tiré de sa rêverie, Philistin avait du mal à dissimuler ses pouffements.

     Il y a souvent une femme à l’origine des grandes découvertes de l’Histoire. L’amour fait des ailes aux dos pour avancer plus vite et à l’intelligence pour s’élever plus haut. Une poupée blonde fantasmée par l’adolescent contribua bien involontairement à mettre en évidence un prodige que ni Philistin, ni son père, n’avaient remarqué jusqu’alors.
     Filant rose aux dents, littéralement, à la conquête de sa dulcinée, la poitrine indécise et les tripes grinçantes, il déboucha à pleine allure sur le hall du rez-de-chaussée. À ce moment précis, et sans qu’il s’y attendît malgré l’habitude décennale qui l’avait accompagné, les fondations du bâtiment vibrèrent sous l’impulsion des soubresauts dans « Les-culs-rient ».
     Sa fleur faillit se flétrir dans la seconde. Philistin vit distinctement les pétales frémir, avant de reprendre position. Ils lui parurent alors d’un rouge plus éclatant encore, un carmin revigoré par la bouffée de sulfures et de méthane. On sait les propriétés fertiles du guano. Les meilleurs jardiniers ne parlent peut-être pas avec leur langue à leurs tomates. L’intestin a de ces vertus qui, bien que la nature l’ait caché aux yeux, peuvent l’embellir en retour.
     Surtout, Philistin y vit un présage. Ses propres nœuds à l’estomac se délièrent. Son cœur, emporté dans les tourbillons impétueux où se croisent l’angoisse et l’espérance, retrouva ru tranquille où voguer. Léger, il laissa derrière lui sa bienfaitrice, recluse en son antre. En posant pied dehors, ses dents illuminèrent le trottoir.
     Moins d’une heure après, il embrassait la fille.
     C’était son premier baiser, celui qui reste imprimé toute une vie dans l’herbier aux souvenirs, estampillé à l’encre de rouge à lèvres. Rentré chez lui, dans la douceur des draps qu’il s’imaginait être le derme de pêche de son amoureuse, il se passa cent fois le film de sa soirée. La scène finale, celle du baiser, dont il avait été l’acteur principal, le captivait. En rembobinant la bande-son, l’appel de cornemuse lui revint. Un cri de guerre qui lui avait porté bonheur.
     Pas religieux pour un sou, le hasard qui l’avait fait se trouver sur le parvis du sanctuaire à l’heure de la vesse raviva son attention pour les mésaventures rectales de la prêtresse. Il se remit à ouvrir la porte de sa loge pour profiter des gargarismes crépusculaires. Pour son père, il s’agissait d’une poussée subite de maturité, la naissance d’un jeune adulte qui assumait de rire aux bêtises les plus simples et se préparait à traverser l’existence avec insouciance. Il se doutait, sans savoir à quel point le lien était ténu, que son succès rencontré auprès du sexe opposé y était pour quelque chose. Il avait plus de motifs que jamais de se montrer fier de son fils, de la personne bonne qu’il aspirait à devenir.
     Cependant l’adolescent n’avait pas en tête un panorama si vaste de son avenir. Il entrait dans l’âge où l’on peut délaisser le sérieux et l’analytique, certes, mais pour s’essayer à la place à des convictions nouvelles, des contorsions originales dans les idées. C’est le pivot de la vie où l’on a droit d’être farfelu. Au lieu des théories mathématiques enseignées au lycée, Philistin s’attarda à bâtir ses propres modèles. On y échoue souvent, pour mieux retrouver le cadre des convenances. Certains, à l’inverse, perdurent. Désormais Philistin, en saluant les tintamarres de la gardienne, cherchait avant tout à déceler des indices de sa fortune.
     Après la déflagration qui l’avait plus aidé qu’une patte de lapin à séduire sa promise, il commença à s’intéresser plus précisément aux effets des roulements de tambour. Il se rendit compte, avec l’implacable humilité de celui qui veut croire, que la teneur de ses journées s’accordait remarquablement au timbre des explosions de la veille. En trois semaines, il fut tout à fait convaincu de ce postulat : à la suite de grésillements graves, mes journées sont excellentes, emplies de bonnes nouvelles et d’agréables découvertes ; les hauteurs moyennes donnent lieu à vingt-quatre heures sans encombre ; à l’opposé, aux stridulations suraiguës à en briser les carreaux succèdent des heures moroses, faites d’accidents, de conflits ou de mauvaises notes.
     Ce principe posé, il ne trouva exception pour le démentir. Même, il retourna explorer son premier tiroir pour dénicher dans son historique la teneur des vents glacés aux 24 décembre, veille d’un jour infailliblement heureux. Grave, les deux années. Les annales confirmaient sa théorie, à moins que ce ne fût l’inverse. La vie de Philistin voyait son cours réglé sur les entrailles travailleuses de la concierge.
     Il attendit de se trouver seul avec son père pour lui faire part de sa découverte. Comme on peut le prévoir en pareil cas, dénonciations d’OVNI ou de fantômes, la réaction de l’adulte pris à témoin fut de s’esclaffer bien haut. C’était ridicule ! Il ne riait pas moins après la parade digestive du rez-de-chaussée. Mais le garçon, fort de ses convictions et des preuves qu’il avait accumulées, ne se laissa pas déstabiliser. Il sut détailler, jour pour jour, comment les événements vécus ces dernières semaines avaient fait échos, d’une façon ou d’une autre, aux vrombissements. Le louveteau du chef de meute Denis semblait obéir aux hurlements lointains d’une bête anonyme au clair de lune.
     Son père n’avait pas complètement enterré cette disposition à accepter sans peur une expérience insolite. La stupéfaction passée, il consentit à se plier au jeu avec tout le sérieux nécessaire. Père et fils joignirent à nouveau leurs tympans aux hymnes du sphincter… Long sifflement perçant. Philistin fit la grimace. La main rassurante de son père se posa au milieu de son dos. « Allons, tout cela se passe dans ta tête, il n’y a rien à craindre. »
     Le lendemain, en plein milieu d’une réunion, la sonnerie du téléphone personnel de monsieur Denis retentit. Numéro inconnu, mais non masqué. Il sortit pour décrocher. C’était l’infirmière du lycée. Philistin s’était sérieusement foulé la cheville lors d’une partie de rugby, il fallait l’emmener consulter un médecin en urgence.
     Jamais son fils ne se serait volontairement blessé. Cette seule entorse suffit à faire s’envoler toute la crédulité du père, avec la même promptitude qu’une bourrasque soulève les moineaux dans les branches du hêtre.
     Chaque soir désormais, tandis que madame Denis bronzait devant son poste de télévision, au son, parfois, des commentaires d’actualité, deux autres commentateurs, dans leur cabine ouverte, débattaient des remous dont ils venaient d’être témoins. Qu’annonçaient-ils ? Présage funeste ou favorable ? Qu’allait-il arriver à Philistin ? Les spéculations les plus folles s’échangeaient au rythme d’une partie de ping-pong.
     Un lendemain de vocalises de baryton, Philistin retrouva par exemple, au fin fond de l’armoire du salon, la chemise où étaient conservés ses dessins d’enfant. Il suspectait jusque-là sa mère de l’avoir envoyée rejoindre la collection privée d’une déchetterie. Ce simple fait, quelques minutes, luisit d’un éclat suffisant à irradier vingt-quatre heures.
     En revanche, après une opérette de castrat, il avait renversé son plateau à la cantine. En sortant du lycée, le même jour, il dut essuyer de sa chemisette la déjection toute fraîche d’un merle.
     À force d’échanges dignes de querelles d’astrologues, Philistin et son père s’aperçurent que le timbre n’était pas seul à avoir son importance. Ils avaient délaissé le nombre. Un autre message s’y trouvait crypté.
     Par un vendredi soir moite du mois de mai, la concierge poussa une colonie de six petits vents martiaux. Un tel compte était rare, aussi Philistin et son père ne l’avaient pas oublié lorsque, le samedi après-midi, l’équipe de basket du jeune homme remporta la finale du championnat départemental. Pour six points.
     Une nouvelle révolution s’opéra chez les Denis. Leurs approximations au doigt mouillé se muèrent en art. Les voilà qui lisaient le morse sur le derrière d’un phoque. Après trois pétounets timides, qui auraient pu être des piaillements de poussins, un camion de pompier débarquait devant la grille du lycée pour emporter un camarade de classe de Philistin victime d’un sérieux malaise. Il avait fixé l’horloge au-dessus du tableau. Quinze heures.
     Les mois s’enchaînèrent, le cycle éternel de la digestion humaine suivait son cours, et l’excitation des mâles de la famille Denis à l’approche de l’heure fatidique ne fléchissait pas. S’ensuivaient des discussions mouvementées pour interpréter la prophétie quotidienne, deviner l’inflexion qu’allait prendre le destin de Philistin. Leur première réussite flagrante fit suite à une double note de contrebasse. Son père évoqua le fait que sa grand-mère maternelle devait leur rendre visite. Philistin savait bien qu’elle ne venait jamais sans un cadeau. Peut-être en aurait-il deux demain ? Ça ne manqua pas : il reçut un livre, et une écharpe. À partir de là, le père se montra pressé de quitter le travail pour entendre le récit par son fils des événements de la journée, et vérifier s’ils avaient visé juste.
     Les géomanciens lisent l’avenir dans des combinaisons de pierres qui forment des maisons. Chaque disposition annonce une destinée différente. Les cartomanciens l’interprètent dans les cartes ; le chiromancien, sur les lignes de la main gauche ; les oniromanciens tirent des conclusions du déroulement des rêves ; les formes d’une flaque tiennent lieu de livre aux hydromanciens. Il y en a comme cela mille autres, presque autant que de phénomènes physiques. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les Denis se découvrissent une fibre de pétomanciens de père en fils. Après tant de preuves, ils étaient voués naturellement aux murmures de leur Nostradanus.

     D’un commun accord, il fut décrété que, en certains jours marquants, l’oracle ne se contentait pas de donner une prédiction pour les seules vingt-quatre prochaines heures. Au 1er janvier par exemple, des ballonnements résultait la tendance de l’année à venir. Ce colon, qui n’avait pas découvert l’Amérique, avait conquis la terre du futur.
     Pour leur premier changement d’année dans le rôle d’interprètes des bruyantes divinations, la bouche d’égout de la concierge se fendit d’une longue secousse rauque suivie d’une petite sœur toute fluette. Il en fut déduit par les experts que l’année allait être favorable en grande partie, et se rebeller à partir du mois d’octobre.
     L’année était notamment celle du baccalauréat pour Philistin.
     Au matin de l’épreuve inauguratrice, il retira ses bouchons d’oreille avec un « poc » discret, comme s’il venait de déboucher deux bouteilles de champagne frelaté. Ils les avaient glissés dans ses conduits la veille, avant souper, de crainte de consulter sa pétonisse. Le mauvais sort annoncé l’aurait forcément déstabilisé. Son père l’avait raillé tout le temps du dîner, avant de se rendre seul au balcon. Et Philistin avait gardé ses tympans scellés toute la nuit, le système digestif de la concierge étant susceptible de jouer des tours hors de ses heures de pointe.
     Au petit-déjeuner, son père le cueillit par surprise : il avait ouï un rugissement qui n’était pas un éternuement, en tout aspect comparable à la description que Philistin lui avait dressée de la rafale qui avait soufflé dans ses voiles tendues en direction de la première de ses chères et tendres. Et puis, les trois quarts de l’année ne devaient-ils pas être prospères ? C’est un regard serein qu’il posa sur le sac à dos de l’étudiant quittant l’appartement.
     Un mois plus tard, Philistin s’en allait de même, sans rien sur le dos, récupérer son diplôme.

     Le bachelier était né un 2 décembre. Enfant, il s’inquiétait d’une probable arrivée des cadeaux commune avec Noël, l’atrophiant d’une moitié de joie. Mais ses parents avaient toujours veillé à marquer la séparation entre les deux dates.
     Le matin de sa majorité, son père, dans l’attitude du flambeur attablé dans un casino de Vegas, fixa de nouvelles règles. Ce soir, ce n’était pas la destinée directe de Philistin que la prophétesse — dont il avait maintes fois souligné l’hilarant contrepet — allait révéler. Elle n’allait pas divulguer non plus un aperçu des cinquante-deux semaines à venir, anus mirabilis ou horribilis. Non, c’était son existence entière qui allait se jouer. Il mettait la vie de son fils dans le barillet de la roulette russe. Et, bien contraint d’accepter la partie sous peine de subir à jamais la suprématie du protecteur dont le temps était venu de s’affranchir, Philistin pria pour que, à l’inverse des parieurs au pistolet, la détonation résonne dans tout le quartier.
     À la tombée du soir, avec une certaine avance sur l’horaire habituel, les exégètes de courants d’air sortirent sur le palier. Le père avait installé deux chaises pliantes, toiles multicolores tendues entre des barres en métal. Ils entrechoquèrent leurs bouteilles de bière. Un voisin remontant ses commissions eût été étonné de trouver en ce lieu et cette période deux Belges guettant le passage des coureurs du Tour de France.
     Le temps s’égrainait lentement. Les gouttes de la clepsydre étaient de sueur au front de Philistin. Il tenait sur ses genoux une part de moelleux au chocolat préparé par sa mère, couvert d’une noix de crème chantilly aussi grosse qu’une pomme. Sur le dessus, tel un drapeau sur la lune, était plantée une bougie. Il se demanda si les gaz puissants ne risquaient pas de faire un lance-flammes et lui calciner une partie du visage.
     L’heure approcha. Le père se tourna vers son fils. Dans quelques secondes, on saurait s’il allait être un homme épanoui ou contrarié. Ses traits, pour le moment, paraissaient étrangement sereins. Le père y retrouvait les rides impassibles de l’ennui de sa propre femme.
     Plus tôt dans l’après-midi, Philistin s’était rendu à la pharmacie. Il s’était procuré une boîte de Microlax. Posté sur les marches de l’escalier, il avait attendu ensuite la sortie de la concierge. À seize heures, le pachyderme parvint enfin à s’extirper de son terrier de lapin. Elle reconnut Philistin, le salua aimablement, et il lui répondit avec tout le respect dû à une femme à l’arrière-train si talentueux. Elle accrocha à sa ceinture son trousseau énorme. Elle ne s’en était pas servi pour verrouiller sa porte. D’un pas qui ne pouvait être lest, elle se dirigea en coup de vent sous l’escalier, vers l’issue débouchant sur la petite cour intérieure. Philistin, arrêté à la porte de l’immeuble, fit volte-face et se précipita sur l’écriteau « Concierge ». Il se retrouva dans un salon qui était autant une cuisine. Sur l’unique table rectangulaire étaient disposés une pile de magazines, une corbeille de fruits, un pichet d’eau, des tickets de courses et notes diverses. Rien n’alerta de son intrusion. Au fond, il distingua une étroite pièce emplie d’un lit défait. Le ventre de la dormeuse devait toucher les murs des deux côtés. Sans s’attarder davantage sur la configuration de la case de son marabout, Philistin fit le pas qui le séparait de la table en arrachant le haut d’un premier sachet de laxatif. Il en déversa la poudre dans la cruche opaque, y ajouta cinq sachets encore. Pour finir, le contenu de la boîte entière se trouva noyé dans le pot. Avec le manche d’une cuillère en bois, il touilla furtivement, puis sortit de l’appartement.
     L’heure, donc, arriva. Le visage de Philistin était serein. Son père, en le contemplant, ignorait tout des précautions qu’il avait prises. Oui, l’annonce serait forcément grave. Et sa vie, brillante.
     L’attente devint crispante. Soudain, on crut entendre un officier commander son peloton. En joue ; feu !
     Il y eut un premier mugissement. Sourd, bas. Les deux paires d’oreilles étaient dressées comme jamais.
     Seulement, au lieu de s’affermir, le frémissement ne fit que devenir plus flasque. Les instruments de l’orchestre semblaient désaccordés. Au lieu du séisme attendu, il y eut une coulée de boue. Un fracas énorme retentit avec surprise. Ce n’était pas le bruit d’un gaz, mais de la chute violente d’un corps, accompagnée par celle d’une chaise et d’un pot en céramique. Le tronc qui avait grincé venait de s’écrouler. Une sève rougeâtre glissa sous la porte, rampa entre les sillons du carrelage, forma rapidement une flaque visqueuse, écarlate. Le drapeau du Japon était devenu celui de son voisin d’en face. Les étoiles en moins.
     L’ambulance qui se présenta quelques minutes plus tard au porche de l’immeuble fit à son arrivée une série régulière de petits pets stridents.

     Ce gyrophare-là n’avait pas de sérieux problèmes gastriques. Flanqué sur le toit de la fourgonnette bleue qui emportait Philistin, il demeurait silencieux, même sous les gifles des moucherons surpris dans leurs pirouettes aériennes.
     Il n’avait pas voulu mal agir en versant du laxatif dans l’eau de la concierge. Son geste se voulait être une enjambée vers son propre bonheur, une pression d’interrupteur pour éclairer son avenir brumeux d’une lueur chaleureuse, inextinguible. Il avait cherché à cracher directement dans l’estomac de sa Cassandre, pour qu’elle lui révèle ce qu’il souhaitait entendre. Seulement, au rez-de-chaussée aussi, les descentes d’organes sont possibles.
     Au lieu de la liberté à laquelle il aspirait, on jeta Philistin dans la grisaille d’une prison. Il devint résident d’un morne couloir, de plain-pied.
     On trouve entre ces murs bien peu de diversion. À la Dame-aux-clés succédèrent les matons-aux-trousseaux-menottes-et-matraque ; à « Les-culs-rient », « L’âme-en-peine ». Dans la cellule qui le précédait toutefois, un escogriffe au crâne dégarni, ancien alcoolique notoire, qu’on surnommait Escobar, faisait chaque matin en se réveillant, au lieu des ablutions religieuses, ses éructations païennes.
     Philistin fut condamné à passer les trois premières années de sa vie d’adulte derrière ces bas rots.
 
 
 

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     Elle ne savait dire si elle avait ouvert les paupières ou non. Un noir opaque inondait la chambre. Depuis trois mois, elle dormait dans le noir. Elle avait six ans maintenant, et ce n’était plus un âge pour avoir une veilleuse. Sa petite lampe rondelette avait été consignée au placard. Elle conservait seul son doudou, peluche d’un animal en loque qui aurait jeté le meilleur biologiste dans l’embarras.
     Il y eut un premier coup de tonnerre, un violent grondement. Ou bien le clocher sonnant l’heure au loin. Peut-être que son doudou venait d’éternuer. Ça l’avait réveillée.
     Il y en eut un deuxième. Dans son ventre. Elle comprit. Ça gargouillait dans son estomac. Elle avait faim.
     Forcément. C’était le soir-épinards. Il frappait aléatoirement, au gré des marchés et des listes de courses de sa mère. La petite fille le pressentait au plus tard en entrant dans la cuisine, quand elle n’avait pas reconnu la fluctuation caractéristique dans l’injonction pour la faire venir à table. Elle s’asseyait, livide, prête à défaillir avant que sa mère eût soulevé le couvercle de la marmite. Un nuage de vapeur tiède s’envolait, comme un pet des feuilles vertes, emprisonné jusqu’alors et qui la dégouttait profondément.
     On ne lui laissait pas le choix. Ses appels de détresse du regard ne trouvaient nul secours dans les yeux de ses parents, qu’elle cherchait successivement. Pour tout dire, elle soupçonnait son père de ne pas aimer plus qu’elle les plantes hachées menues. Elle pouvait le lire sur son visage. Il les mâchonnait longtemps, longtemps, hésitant à avaler, jusqu’au moment fatidique, où il ne pouvait plus reculer, et alors il les faisait descendre à grand renfort de salive avec un son de la gorge. Et sa fille ne savait si elle devait l’admirer pour cet effort titanesque par amour pour sa femme, ou le haïr pour sa lâcheté.
     Sa mère lui servait deux cuillères. D’âpres négociations avaient fixé le total à deux, et l’ustensile à utiliser restait sujet à débat. Ensuite, son esprit n’avait plus d’autre vue, à la manière d’un bon désherbant, que d’éliminer toute parcelle de verdure du disque en céramique. Elle y parvenait en déployant ses meilleures grimaces, que sa mère faisait semblant de ne pas remarquer et qui étiraient joyeusement les bajoues de son père. Sans doute était-ce là l’unique raison pour laquelle il tolérait ces séances de torture culinaire : profiter des amusantes contorsions faciales de son enfant.
     Elle quittait la table avec une saveur rance sur le palais, guère plus lourde que lorsqu’elle s’y était installée. Alors, dans la nuit, une fois les deux cuillerées digérées, elle se relevait.
     Ses plantes de pieds nues écrasèrent un banc de peluches qui ne poussèrent cri et quelques couvertures de contes. Elles évitèrent miraculeusement les écueils des jouets en bois. Sa main tendue heurta doucement le battant de la porte. Elle baissa le bras pour actionner la poignée.
     À présent, lancée sur le carrelage glacé, elle se laissait guider par le bruit. Le frigo tout neuf ronronnait dans un coin de la cuisine sans porte. La petite fille s’imaginait un gros matou sommeillant dans sa corbeille, elle qui n’avait pas le droit d’en avoir un. En franchissant le seuil, la vapeur d’épinards lui parut s’échapper à nouveau de la cocotte. Elle précipita son nez sous le coton de son pyjama.
     Le caoutchouc expira un bruit baveux de long baiser, et la porte s’ouvrit sur les rayons assombris. L’ampoule du frigo n’avait jamais fonctionné, mais la famille s’en sortait très bien sans. Seulement, à cette heure, il était difficile de dresser en un coup d’œil l’inventaire des provisions.
     Elle tendit la main et trouva d’abord le gros bocal à cornichons de son papy. Ça ne lui fit guère envie. Elle tâtonna encore les restes d’un rôti sous aluminium, l’emballage humide du camembert, les feuilles d’un poireau, un vieux yaourt tout cabossé, un sac de pommes, le papier gras du beurre, une boîte en carton… Une boîte ? De chocolats !
     Elle lui revint en mémoire en un éclair, comme si l’ampoule venait de s’allumer d’un flash. Son père l’avait ramenée du travail, juste avant le dîner. Il n’avait pas voulu la laisser au laboratoire pour que personne ne se serve. Une boîte rose, avec des liserés blancs, pour faire joli. Elle avait lu distinctement : « C-h-o-c-o-l-a-t-s ». Et puis, sur le papier que son père avait gribouillé : « Ne SURTOUT pas manger ». Le « SURTOUT », surtout, l’avait intriguée. Elle n’avait pas l’habitude de le voir là. Peut-être qu’il avait faim, lui aussi, faim de cacao. Son père l’avait collé sur la boîte.
     Elle la tira à elle aussi délicatement que s’il s’était agi d’un saladier rempli de crème anglaise. D’un coup de talon, elle claqua la porte, et le morceau de papier s’envola dans le trajet jusqu’à la fenêtre.
     Les volets de la cuisine restaient toujours ouverts. Le clair de lune jeta sur la fillette et son colis rose un halo similaire à celui d’une grosse lampe-torche. Elle bascula le couvercle.
     Avant toute chose, il fallait esquiver les liqueurs. Ces pièges-là poussaient partout, au milieu des sucreries innocentes, comme les amanites tue-mouches en forêt. Certains fabricants avaient la décence de les signaler par un enrobage en papier brillant. Mais elle connaissait trop bien la perversité des chocolatiers pour ne pas se méfier. Elle en avait encore fait les frais à la Noël dernière. Elle avait eu beau le cracher vite dans la paume paternelle, comme une grosse boule de poils prémâchée, le goût avait failli lui gâcher l’ouverture des paquets.
     Le deuxième danger, c’était le chocolat noir. On lui rabâchait qu’elle apprendrait à l’apprécier en grandissant, comme le café, ou le vin. En attendant, elle ne voulait pas plus en entendre parler que des épinards. Même, elle ne comprenait pas pourquoi ces bouchées si amères avaient encore places réservées dans les coffrets. Il lui semblait apercevoir confusément dans cette manie, du haut de ses six ans, un des fléaux de l’homme de ne jamais pouvoir s’épanouir parfaitement, de se délecter avec toute source d’extase d’une goutte d’aigreur. Telle une louche de légumes verts déversée entre deux frites.
     S’étant prémunie contre ces périls imminents, elle se sentait prête. D’abord, du bout de l’index, elle les caressa tous. Il en manquait trois ou quatre. « SURTOUT » avait dû passer par là avant. Ça allait, il était resté peu glouton. Elle refit un tour. Cette fois son doigt s’immobilisa sur un chocolat ovale, au sommet duquel les nervures d’une feuille étaient creusées. Elle l’extirpa de sa case, le jaugea à la lune, et en croqua la moitié.
     Un coulis fin de caramel roula sur son menton et ses phalanges. Les fils pendaient au sol, elle les rattrapa, les lécha pour se nettoyer. C’était trop bon. Elle goba le reste d’un coup et le laissa fondre un temps sur la langue, avant de céder et le broyer délicatement entre ses mâchoires pour mieux l’engloutir.
     Le deuxième était tout rond, comme une minuscule tourelle. Elle ne pouvait trop en distinguer la couleur. Était-il assez clair ? Dans sa bouche, elle eut la sensation que des centaines de petits pétards explosaient. C’étaient les éclats de noisette qui craquaient sous ses dents.
     Elle prit peur soudain de réveiller ses parents. Sa mère, notamment. C’était elle qui se lèverait pour la disputer. Sa mère était institutrice, et sa fille redoutait le jour où elle devrait l’avoir en classe. Elle s’étonnait sans cesse d’entendre des parents croisés dans la rue affirmer avec emphase qu’elle était une maîtresse bienveillante et douce. Car, à la maison, elle pouvait se montrer exigeante, voire sévère.
     Son père ne se réveillerait pas. Le peu de temps qu’il passait avec sa fille n’était pas pour la punir. Et puis, il travaillait beaucoup, ce qui le faisait bien dormir. C’était lui qui avait inventé son métier. Il était policier et scientifique, en même temps. On disait aussi, elle l’avait appris par cœur, « criminalistique ». Le Palais de justice lui avait accordé des locaux sous les combles et placé deux gendarmes sous sa supervision. Il faisait très chaud en été, bien froid en hiver, mais son père s’en moquait bien. Selon ses propres mots, le crime n’avait que faire des saisons. Le crime, il l’arrêtait en récoltant des cheveux ou des lettres, ou des empreintes de doigts ou des fibres de pull. Ensuite, il les cuisinait au bec Bunsen, au microscope, dans des éprouvettes ou des tubes à essai. Tout ce matériel faisait encore râler sa femme, car il avait dû se le procurer avec leurs économies personnelles. Ses éprouvettes, c’était leur voyage en Italie, répétait-elle souvent. À la place, son père racontait des histoires, à table, de bandits qu’il avait mis sous les verrous.
     Les pétards s’étaient arrêtés et il n’y avait plus aucun bruit dans l’appartement. Le parfum des noisettes faisait une couverture succulente à sa langue.
     Elle résista une minute, avant de plonger à nouveau ses doigts parmi les cases réfléchissantes. Ils en retirèrent une pure bouchée lactée, le sucre d’un ou deux pavés blancs, un délicieux fourrage à la mousse, de fines couches croquantes… En tout huit, ou dix, douze chocolats. Elle avait oublié totalement son expérience désagréable du réveillon, pardonné au pâtissier mal intentionné et retrouvé son amour pour les friandises que sa grand-mère appelait « crottes de lapin ». C’était peut-être un lapin, finalement, qui ronronnait dans son clapier. Un gros lapin qui aurait mangé des carottes au cacao, au lait, au caramel et aux noisettes.
     Les dents de la gourmande avaient pris du poids, elle avait du mal à les décoller. Son ventre était content, il s’était rendormi. Elle remit la boîte à sa place et retourna se coucher.

     Papa — c’est moi, la petite fille — papa entra dans ma chambre sans frapper. Il était plus tôt que d’habitude. Avant que j’aie eu le temps de réagir, il s’était penché au-dessus de moi.
     — C’est toi qui as tout mangé, Denise ?
     Je tournai vers lui une tête encore immergée dans son rêve interrompu. Papa avait une jolie moustache foncée, une moustache de chat, ou de lapin. Je n’avais pas l’habitude de le voir avec les cheveux en vrac sur son crâne rectangulaire. Il était tout de même beau, pour un adulte.
     — C’est toi qui as mangé les chocolats ?
     Il tenait la boîte sous mon nez. Je souris et il n’eut pas besoin de plus. Il décela les preuves de mon méfait sur mes dents, mes lèvres. Alors ses joues blanches s’embrasèrent.
     — Malheureuse ! Ils sont peut-être empoisonnés, je devais les analyser !
     D’un coup, j’avais compris, j’étais tout à fait réveillée. J’ai bondi hors de mon lit, me suis ruée aux cabinets. Courbée en deux au-dessus de la cuvette, j’ai essayé de vomir, de tout évacuer, comme dans la paume de papa à la Noël. Je sentais de l’acide et des vers et des monstres plus affreux encore que les épinards dans mon bidon. Le venin coulait dans mes veines, gagnait les extrémités de mes membres frêles. Je devenais de plus en plus faible, n’arrivais plus à réfléchir. Mes genoux ont glissé au sol, j’étais sur le point de m’évanouir, pour toujours.
     Rien ne voulait sortir. J’avais peur, très peur. J’imaginais que, d’un instant à l’autre, le poison allait m’étrangler, et je m’éreintais la gorge à racler et tousser et cracher.
     Papa s’est posté dans l’ouverture des toilettes. Comme je me retournai vers lui avec les prunelles embuées de larmes, il lança en me fixant curieusement :
     — Et bien, l’echpertise est faite.
     Il avait les mâchoires engluées, l’articulation difficile. Il me tendit la boîte, avec le couvercle dressé.
     — Un chocolat ?