Archives mensuelles : octobre 2015

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Doux Adallaïstra-cénécéna,

     Pardon de ne pas t’avoir écrit plus tôt. C’est que j’ai été retenue ici. Sois rassuré, je n’ai eu de cesse de songer à toi, de te garder dans un coin de mes pensées afin d’avoir l’impression que tu parles par ma langue, voies à travers mes yeux et entendes avec mes oreilles. J’ai été tenue les mains loin de la plume et l’esprit loin des mots depuis mon arrivée, par les cadènes les plus délicieuses qui puissent exister, des chaînes de coton et de soie, des verrous où le judas à la serrure offre une ouverture sur l’infini. J’ai été tout entière absorbée par la majestuosité de mes découvertes. Et une simple majuscule ne peut suffire à en exprimer toute la Beauté.
     Il y a, à l’endroit où je me trouve, une joie insatiable à se maintenir éveillé. Chaque seconde égrainée semble porter son lot de félicités, et je ne suis pas certaine d’avoir le cœur assez vaste pour en supporter longtemps encore l’heureuse sensation. Il faut d’abord, pour survivre, respirer l’air, s’en emplir les poumons, avant de l’expirer d’un souffle chaud. Ce mécanisme, inconscient aux habitants, ne cesse de m’émerveiller. Je me sens flotter dans le bassin imperceptible de la vie, et honorée que l’on m’accorde ce droit.
     Toutefois, ce fluide transparent qui berce les choses ne sert que de canevas à des prouesses plus superbes encore. Il s’élève du sol, par exemple, des formes si diverses ! Certaines s’en vont percer les nuages de leur pointe tandis que d’autres se figent à un pouce de haut. Les brins d’herbe font un tapis duveteux à perte de vue. En s’y promenant pieds nus, on éprouve la fraîcheur des bulles de rosée sur la plante, leur caresse chatouilleuse entre les orteils. La terre, en dessous, s’amollit sous les pas et en garde un temps l’empreinte. Les plus longs brins font des arbres. Leurs houppiers constituent des niches où viennent se réfugier des créatures ailées aux cent couleurs. Leurs troncs et leurs rameaux, à l’écorce multiple, prennent des diamètres et des contorsions aussi variés qu’on peut l’imaginer. Il y a des tiges qui s’élancent sans détour vers le ciel et s’ébouriffent de feuilles minuscules ; d’autres, plus élargies, laissent pendre leurs branches dans une expression de désespoir et l’on croirait que leurs feuilles sont les larmes d’une cascade ; d’autres encore grandissent à l’horizontale, si grosses qu’on ne peut en faire le tour avec les bras, et maintiennent leur frondaison au-dessus du sol afin d’en protéger les trésors.
     Les plus gracieux de ces végétaux, qui peuvent tout aussi bien être des buissons à hauteur de cheville, offrent à nos yeux, nos narines, le ravissement de la floraison. Sur les robes vertes innocentes s’ouvrent des boutons multicolores dont on ne pouvait déceler le secret le jour précédent. Les paysages se couvrent de touches roses, blanches, bleues, jaunes, violettes… Lorsque le vent court sur les plaines fleuries, on croirait assister à un ballet de fées. Une flagrance enivrante se répand, qui fait oublier tous les autres sens. Mais, le plus fort encore, est de voir cette subtile beauté devenir un fruit mûri. Jamais je n’ai goûté meilleur met. Il en existe presque autant de sortes qu’il y a d’arbres, et chacun représente un délice à sa façon. Des grains pourpres et légèrement velus, rassemblés comme des ballons à un fil, se laissent croquer d’une traite et déversent sur la langue un coulis acidulé ; des sphères aplaties, légèrement plus grosses que le poing, cachent sous leur peau, bref dégradé du vermillon au vert clair, une chair orange qui enrobe de ses fibres un noyau allongé ; un cylindre brun, à la tête en bouquet de feuilles et au drôle de nom, protège d’épines son cœur jaune, si rafraîchissant. On croit boire du jus de sucre, de la sève douce. La pulpe des cerises se retient au noyau et c’est à nos dents d’aller l’en décrocher avec un rude croquement, qui résonne dans tout le crâne. Les abricots s’ouvrent en deux coques à gober au pied même de l’arbre-mère.
     Ces fruits ont besoin pour croître, comme les habitants pour perdurer, de l’éclat lumineux d’un soleil unique. Il s’envole au-dessus de l’horizon chaque matin, pamplemousse aveuglant lancé dans l’espace, et traîne lentement son disque pour rythmer les journées. Il semble s’être généreusement placé juste à la distance propice à l’épanouissement de ce monde, ni trop près pour ne pas le brûler, ni trop loin pour qu’il n’ait pas froid. Dans l’arc de sa course, il donne au ciel des reflets changeants, irisés, figurant un tableau dans lequel je pourrais me plonger sans fin. Des nuages le traversent, amas cotonneux soulevés par la brise aérienne. Certains osent passer devant l’astre, et ce n’est que pour le faire réapparaître dans toute sa splendeur. Lorsqu’il s’en va, jetant au loin une dernière flamme pastel, l’on voit poindre en hauteur, à travers le rideau du crépuscule, le visage balafré de son homologue de la nuit. Celui-là ne se montre jamais sous la même figure. Il a tantôt la finesse d’un filin courbe, tantôt la rondeur de la fécondité. Il peut être peint d’un bleu nacré qui en fait une immense perle, d’un jaune orangé pour imiter son éternel rival, d’un blanc immaculé qui le rend humble et suspect à la fois. Quand le soleil semble se donner tout entier, sans secret, la lune recèle de mystères. Ses cousines, nuée de lucioles, ponctuent de grains de beauté dansants la voûte sombre de l’univers, et l’on peut s’amuser en les reliant à trouver des formes du paysage. Par certains soirs, cette lune et ses étoiles jettent étrangement plus de lumière que le plein jour. Les choses de la nature prennent alors des reflets ambigus, se décrivent dans les vers d’une poésie plus grinçante et haletante que les odes lyriques a giorno. Se promener dans une forêt d’arbres la nuit, n’apercevant les poinçons argentés que de temps à autre entre les interstices des branchages, n’entendant que ses pas et la respiration végétale, est une expérience remarquable dont je ne saurais me lasser.
     En certains lieux, on croit voir la lune se planter dans le sol comme une simple graine, ou bien les rayons flous du soleil naître à nos pieds d’un gros diamant. Ces miroirs magiques sont les mares, étangs, lacs, mers, océans… Ce sont des excavations qui peuvent s’évader à l’horizon, que le ciel a remplies d’eau. Ah, j’aurais dû commencer par là ! L’eau est au liquide ce que l’air est au gaz et la terre au solide. Elle est autant source de vie que plaisir de vivre. On s’en abreuve régulièrement. C’est un magma lisse que l’on dit incolore, inodore et insipide, mais qui a la teinte, le parfum et le goût de la vie même. On la sent glisser dans sa gorge avec un glouglou cristallin, avant de dissiper ses vertus jusqu’aux extrémités de ses membres. La recueillir dans une feuille d’arbre, calebasse naturelle, au milieu de sa marche, et la verser sur ses lèvres, est l’un des plaisirs les plus simples et les plus appréciables de ce monde. Et, lorsque ce fluide miraculeux ne plonge pas dans notre corps, c’est notre corps qui plonge au-dedans. Les mares, étangs, lacs, mers, océans… sont autant de bains agréables. On peut s’y fondre tout entier, et n’entendre plus rien de l’extérieur que des mélopées déformées, user bras et jambes pour avancer. On croirait voler dans le liquide. C’est merveilleux. Les mers et les océans, qui dépassent en étendue tout le reste, ondulent dans une chorégraphie éternelle. Une procession de rouleaux défile à leur surface, élégantes brisures courbées qui viennent se jeter inlassablement au pied des plages. Les plages ! Il faut là aussi y marcher pieds nus. Le sable fait à la peau un massage des plus agréables, dans lequel s’évaporent toutes les souffrances des rudes ascensions. Quant aux lacs, les plus sublimes sont à chercher à l’abri des regards, flanqués dans les montagnes… Les montagnes !
     Je ne t’ai pas encore parlé de cela. Il y a tant de choses dont j’aimerais te parler, tant de prodiges à te décrire. J’aimerais tant que tu sois là avec moi pour goûter ces joies. Les montagnes sont des amas de roche, couverts de terre, de buissons ou d’arbres épineux. Leur escalade est périlleuse. La température chute comme on se rapproche du ciel et la cime de ces géants immortels est parfois vêtue d’un châle glacé, aveuglant de clarté, et qu’on appelle « neige ». Lorsqu’elle descend en des millions de flocons, on croirait que les étoiles se sont décrochées du zénith, n’ayant pu rester plus longtemps pendues aux fils qui les empêchaient de rejoindre ce globe où elles peuvent oublier leur solitude. Et ces montagnes, colosses sculptés de dentelles rocheuses, portent en leur sein des coins de paradis, des grottes, des flaques d’une eau limpide, des plaines abandonnées. Mais le plus noble spectacle qu’elles ont à offrir demeure l’image gigantesque qui peut tenir dans nos deux seules orbites minuscules si l’on arrive assez en hauteur. Un cri de la nature nous parvient en contrebas, et l’on se remet soudain en conscience notre petitesse relativement au poids de l’univers. Je me demande souvent si je suis digne d’être ici, et de souffrir une si grande beauté. Des larmes de bonheur me viennent, noient l’ourlet de mes paupières, et je les laisse couler sur le sol pour l’arroser de mes remerciements. Je suis si heureuse d’être un rien qui compte parmi ce vaste tout.
     J’aurais, par cette seule nature animée par le vent et l’eau, matière suffisante à remplir des centaines et des centaines de pages, sans me répéter ni m’ennuyer. Rien n’est ici fait pour s’ennuyer. La fascination occupe à plein temps. Et je n’ai de vœu plus cher que mon écriture soit capable de te donner une représentation fidèle de ce dont je suis témoin. Il y a cependant plus prodigieux encore. Le croiras-tu ? Toutes ces richesses, universelles, pérennes, invincibles, ne servent finalement que de décor monumental au bonheur de leurs créatures. Je ne sais par où commencer tant elles sont nombreuses et toutes dignes d’intérêt. Laisse-moi t’en esquisser l’ensemble.
     Il vole dans l’eau des êtres de toutes formes que l’on regroupe sous le nom de poissons ; il nage dans les airs des personnages à plumes que l’on appelle oiseaux ; il rampe entre les brins d’herbe des bêtes moins grandes que l’ongle de mon pouce qu’on a dénommé insectes ; il court sur la terre des quadrupèdes protéiformes qu’on dit mammifères. J’en oublie pour ne pas trop t’assommer. Tu devrais voir le spectacle que ces animaux offrent. J’en reste à chaque fois transie de respect. À toutes les échelles, par tous les milieux, la vie a trouvé son cours, si bien que l’on ne peut jamais se sentir véritablement seul. Dans les montagnes tournoient joyeusement des papillons. Ceux-là semblent avoir été créés dans le seul but d’égayer la nature par les couleurs vives de leurs ailes vibrantes. Là-haut, je vois un aigle, splendide et effrayant volatile que le vol ne fatigue pas, que le plumage blanc à la tête couronne en roi des airs, dont les yeux sévères exercent une visée d’une précision inégalable. Dans les buissons, j’entends remuer le lièvre qui sort de son terrier. Sa course bondissante et ses oreilles aux aguets rendent délicat d’atteindre sa fourrure si agréable, si douce.
     Certains sont solitaires quand d’autres vivent en meutes. Il n’y a pas de règles que celles de la nature. J’ai vu un jour un troupeau d’éléphants. Comment ne pas s’incliner en une déférence solennelle devant ses mastodontes caparaçonnés d’une armure de cuir ? Leurs pattes font des racines à ce corps imposant, et un souple ramuscule à la place du nez leur permet une prise au monde. La puissance affichée par ces titans dénote avec la fébrilité attendrissante des mollusques qui subissent inexorablement les assauts des marées en essayant, de leurs ventouses chétives, de ne pas se laisser décrocher de leur rocher salvateur. Les carapaces de leurs ancêtres se découvrent parmi les grains du sable, ou imprimées sur les galets, pour graver une trace indestructible de leur passage. Et, plus loin, dans l’eau, c’est un monde nouveau qui s’épanouit. On peut voir depuis le rivage bondir pour nous saluer des flèches argentées. De leurs muscles, elles s’extraient de la mer et ses flots puissants, et toute la brillance de leurs écailles éclate au soleil. Je crois préférer encore cette rare féérie à celle des étoiles qui fusent dans l’empyrée avec une traînée blanche.
     Tout semble avoir été savamment pensé pour que chaque être ait le nécessaire et se trouve à sa place. Autour de la bouche qui nourrit, des yeux qui voient, des bras qui font avancer, des cervelets qui coordonnent, s’enrobe une myriade d’attributs qui font la diversité, la délicatesse, le charme de ces animaux mouvants. Certaines créatures, que je pourrais porter dans le creux de ma main, ont des pouvoirs qui confinent à la magie, sont capables de métamorphoses ! Prenons les grenouilles, quadrupèdes sauteurs à la peau lisse et gluante, répandus à la surface de cette planète par-delà climats et milieux. Figure-toi, mon Adallaïstra-cénécéna, que ces amphibiens ont sur leurs yeux exorbités, qui leur permettent de voir dans toutes les directions de l’espace, trois couches de paupière dont une les protège de l’eau durant la plongée ; que leurs globes oculaires s’engoncent dans leur crâne pour les aider à avaler les insectes qu’elles gobent avec une langue élastique ; qu’une espèce de ces batraciens, dite Phyllomedusa sauvagii, s’épanouit dans les forêts asséchées en se couvrant la peau d’une cire qu’elle sécrète elle-même. Il faut la contempler, tandis qu’elle se masse délicatement le dos, la tête et le bas du ventre avec ses ventouses minuscules… Je te défie de ne pas laisser ta mâchoire se décrocher. D’autres grenouilles, qui préfèrent à la canicule étouffante les assauts lancinants du froid, peuvent geler leur organisme durant plusieurs mois et se réveiller avec les bourgeons au printemps. Elles ont pour cousins les crapauds, similaires d’aspect, mais héritiers d’une peau tâchée de verrues, dont certains peuvent passer des jours dans le sable brûlant du désert et ne sortir qu’aux premières larmes de pluie ; d’autres crapauds encore escaladent les volcans, et, à l’approche d’un ennemi, se roulent en boule pour prendre l’apparence d’un rocher de basalte et la dureté d’une bille d’acier, et se laisser choir ainsi jusqu’au bas de la colline.
     Je ne peux que te donner des exemples des scènes qui se jouent dans l’infiniment petit jusque dans l’immensément grand. Ce sont de véritables sociétés qui s’établissent naturellement à la surface de ce monde, dans un règne aux rouages indiscernables. Bien sûr, il arrive à ces animaux de s’entre-dévorer. Le lion de la savane est connu pour ses crocs et ses griffes acérés ; le requin des océans fait frémir ses congénères ; la mante religieuse, armée de ses dards, est réputée pour se nourrir de son propre partenaire ! Mais ces actes qui font couler le sang à terre le font aussi couler dans les veines du carnassier, comme ils l’ont fait couler auparavant dans celui de la proie. C’est tout compte fait une régulation nécessaire afin que la nature s’harmonise. Il faut voir ces événements dans le cycle géant de la vie, noble balance qui s’équilibre d’elle-même.
     Pourras-tu t’imaginer qu’on ne connaît d’ailleurs qu’une part de tout ce cycle ? Il y a dans les cieux, les jungles et les profondeurs des abysses, multitude d’espèces qui n’ont pas dévoilé leur secret. Cela me plonge dans une méditation aussi vaste que ces fosses océaniques, et je manque à m’évanouir en songeant que la beauté de cet univers n’a pas révélé tout son éclat.
     J’ai été concise et te prie de m’en excuser. C’est que j’ai encore tant de choses à te raconter. Il faut que je te parle à présent de la plus intelligente de toutes ces espèces. Il y en a une, parmi toutes celles dont je chagrine de ne t’avoir donné qu’une trop brève idée, qui est parvenue à un degré d’élévation remarquable. Ses individus se regroupent en d’immenses cités pour s’entraider dans la paix et partager les félicités du monde. Ils ont développé des langages nombreux et logiques afin de se comprendre, et gagné par leurs mots un niveau d’abstraction qui m’a d’abord plongée dans l’effroi, avant de me hausser bien plus haut que là d’où j’avais chuté. Je me suis accrochée pour acquérir un fragment de cette science. Figure-toi, tendre Adallaïstra-cénécéna, que certains de ces êtres sont capables même de manier plusieurs langues.
     Ils ont su dompter la nature pour ne plus avoir à subir son joug et atteindre des considérations profondes. La soif et la faim ont été en partie rayées de leurs sociétés, comme le froid, comme la barbarie. Ils ont établi des réseaux complexes et orchestrés brillamment pour abreuver et alimenter le plus grand nombre. Ils se parent de vêtements de toutes matières, toutes couleurs et toute utilité. J’ai rapidement pris leurs habitudes si commodes, et m’amuse comme les dames d’ici à m’adoniser d’atours élégants. Leurs abris, qui résistent aux claques violentes des tempêtes et aux martèlements des grêlons, peuvent dépasser en hauteur certaines collines et héberger plusieurs familles en leur sein. Il en existe d’autant de sorte que d’arbres, sinon plus. Certains monuments sont des legs du passé, et, à les voir, on croirait que la pierre a été fondue dans un moule pour ciseler les festons, les corniches, les gargouilles, les bustes voire les corps entiers ! Ces merveilles architecturales donnent au défilé des représentants de cette espèce dans les rues un arrière-plan grandiose, et ces scènes quotidiennes ne cesseront jamais, j’en suis persuadée, de flatter mes prunelles.
     Ils cohabitent dans des villes où ils peuvent se regrouper jusqu’à plusieurs millions. Chacun fait progresser la société selon ses compétences. Un système d’échange ingénieux permet d’utiliser le fruit de son travail à acquérir des biens. Les enfants, dès leur plus jeune âge, se voient enseigner les bases de la survie comme les jouissances de la réflexion. Pour se reposer, se distraire et grandir de l’esprit, ils ont inventé des chants et des danses que j’aurais du mal à te décrire. Il faut t’imaginer un vivier de création sans plancher ni plafond, où la nature a été domptée pour en extraire des notes justes et des suites de notes qui font autant d’ailes pour nous porter à travers une étoffe de gaze délicieuse. Les paroles racontent des histoires, ou bien restent abstraites à émouvoir de volupté et frissonner d’étonnement. Je n’aurais pas cru, à mon arrivée, en voyant d’abord les choses inanimées, puis les premiers animaux communiquant par babillements confus, qu’il reposait alors à portée de mes mains une substance capable de produire des sons si purs. Et je n’aurais jamais cru les cordes que l’on a dans la gorge si adroites et imaginatives à la fois. Des peintres, à qui je prête des doigts ensorcelés, donnent sur des rectangles de soie des aperçus saisissants du monde. Et, lorsqu’ils ont eu atteint un degré de ressemblance qui magnifiait même le sujet de leurs représentations, ils se sont échappés vers des contrées nouvelles. Certains tableaux sont des portails où mon esprit s’évade et revient imperceptiblement transformé. Les couleurs et les formes me prennent tendrement par la main pour me rendre plus éclairée. Quand les cadres de ces tableaux deviennent trop étroits, les sociétés s’inventent leurs propres miroirs déformants et jouent sur une scène des extraits de la vie. De vraies personnes récitent des textes et miment des gestuelles à rire jusqu’au mal de ventre ou pleurer jusqu’au manque de larmes. Ils sont capables même d’enregistrer cela à travers des boîtes renfermant la technologie d’au moins mille d’hommes, et de projeter les histoires sur un grand drap blanc. Tout est finalement matière à l’ébahissement. Le plus difficile est d’accepter de ne pas avoir le temps de tout faire et de tout voir, car il y a plaisir dans tout à être fait ou vu.
     Les humains, c’est le nom de cette espèce digne de mon admiration sans bornes, ont hérité par des livres ou des gravures des savoirs ancestraux de leurs aïeuls. Par ces lambeaux abandonnés du passé, ces fragments épars d’époques révolues, ils ont été capables de comprendre l’histoire millénaire de leur monde. Par des appareils formidables, des analyses complexes, ils ont été encore capables d’éclaircir les mystères de la nature. Si bien que chaque génération semble croître un peu plus robuste que la précédente, riche des leçons de ses aînés et de son génie impertinent de cadet. Elle consigne sa propre légende dans des pages à destination de l’avenir. Elle y écrit également les aventures de personnages inventés, qui procurent à la lecture plaisirs rêveurs et enseignements fertiles. C’est à croire que la grandeur donnée de leur monde est devenue avec le temps une banale évidence, presque une vulgarité, et qu’ils ont trouvé en leurs arts un recours pour s’y soustraire. La nature ne reste cependant jamais bien loin en dessous.
     Certains comportements, je dois te l’avouer, m’échappent encore. Dans les lieux publics, les querelles peuvent être aisées et les insultes promptes. Mes tympans autant que mon cœur s’en irritent à chaque fois. Une bousculade peut être l’occasion d’un voluptueux échange d’excuses respectueuses qui fait toute la noblesse de cette espèce, ou bien d’un houleux galimatias de paroles énervées qui soit n’aboutissent à rien, soit à de vains coups jetés d’un corps à un autre. Je retrouve mon assurance en songeant que c’est là un spectacle que l’on trouve chez les autres animaux, dans la jungle comme dans les océans, où chacun défend un intérêt qui peut se réduire à de la fierté.
     J’en ai moi-même fait un jour les frais. J’avais aperçu une femme faire tomber son portefeuille, sorte de pochette qui contient des documents nécessaires et précieux à la vie en société. Un homme s’avançait derrière, et, au lieu de le lui rendre, je l’ai vu clairement le glisser dans sa poche. J’ai voulu lui parler, il s’est contenté de m’écarter violemment du bras avant de s’éloigner à grandes enjambées. Ce n’est pas tant mon corps que mon cœur qu’il a bousculé, mais je veux bien admettre qu’il y a là une loi de la nature. Certains doublent ou volent pour le simple plaisir de doubler ou voler, sans rien avoir à faire du temps ou butin ainsi gagné.
     Quelques personnes ne suivent pas le rythme effréné des sociétés, et demeurent en marge des réjouissances. On les appelle misérables ou fous, selon que leurs habits ou leur esprit soient en lambeaux. Les premiers dorment sous les étoiles, même lorsqu’elles font couler le froid venin de la pluie hivernale ; ils mangent ce que leurs congénères acceptent de leur laisser pour repas ; ils observent leur corps dépérir quand leurs frères ont inventé une puissante médecine et tout compris à l’anatomie. Les seconds sont souvent « pris en charge ». On croirait entendre parler de sacs à dos et je ne sais exactement ce qu’on leur fait. Je sais qu’on les enferme afin qu’ils n’aillent pas semer le trouble au milieu des gens censés, essaimer leurs pensées et actes originaux au nez et à la vue de tous, que leurs rires violents ne viennent pas déranger les travailleurs et qu’ils évitent d’enrayer les engrenages huilés de la communauté par les débris de leur déraison. J’ai observé chez des meutes de loups pareils comportements. J’imagine qu’il n’y a donc là rien d’anormal.
     Ces êtres semblent en fait, étrangement, mieux disposés à réfléchir lorsqu’ils sont seuls plutôt qu’en groupe. Tandis que les contacts et la multitude devraient leur donner occasion à développer des idées nouvelles, souvent la facilité de la vulgarité l’emporte, et le paladin se surprend à flatter la brute. J’ai vu les gens les plus obséquieux de ce monde devenir indifférents pour peu qu’ils s’organisent en cohorte. Plus que le nombre encore, certaines substances noient les convictions du jeune et bâillonnent la voix du sage. J’en ai essayé quelques-unes pour l’expérience. Une légère quantité, certes, nous immerge dans une euphorie agréable, et l’on se croirait voltiger dans les airs avec la délicatesse d’une plume de caneton. Mais, en dépassant cette dose, on gagne d’abord l’agressivité dangereuse des griffes du léopard, avant de sombrer dans un état fangeux et liquéfié, telle la bave gluante du limaçon. Ici encore cependant, des attitudes similaires se constatent chez celles qu’ils appellent les bêtes, dont les troupeaux peuvent se montrer cruels et injustes, et s’exciter d’une forme d’ivresse.
     Il y a par contre des coutumes que je n’ai pu observer nulle part ailleurs, et qui restent pour moi d’une opaque obscurité. Des peuples entiers se vouent à des puissances invisibles dont le rôle m’échappe. Ils inventent des fables charmantes et complexes, en vertu desquelles ils se privent des plaisirs les plus simples. Ils opèrent des chorégraphies et des processions coûteuses et assez ennuyeuses en comparaison des arts dont je t’ai parlé plus haut, afin d’invoquer leurs idoles de papier et d’exiger d’eux pardon et miséricorde, afin de purifier leur âme des péchés qu’ils ont eux-mêmes créés. Ils n’ont par contre nulle honte à se salir la langue de propos anachroniques qui vont à l’encontre de la logique la plus élémentaire, les mains de la poussière de ruines magnifiques vieilles de mille ans, ou du sang de ceux qui ont osé les offenser, voire simplement penser autrement. Qu’ils rejettent certains aliments, chante des louanges à heures fixes, se scarifie la peau du dos, je ne vois là nul tort tant que cela ne concerne qu’eux-mêmes. Mais je t’avoue, cher Adallaïstra-cénécéna, que je perçois mal la visée de massacres au prétexte d’histoires façonnées pour l’équilibre d’un univers qui se maintient fort bien tout seul. De mon humble point de vue, j’aurais même tendance à dire qu’elles en perturbent le mécanisme. Ils mettent dans la tête des plus jeunes enfants leurs croyances artisanales afin d’en perpétuer la tradition. Ce sont finalement aux noms de prophètes dont les appellations résonnent avec la gravité d’un coup de tonnerre que l’on est prêt à s’entre-tuer. Je ne vois en eux que des geôliers inventés, puis alimentés par leurs captifs. On les convoque avec de larges majuscules, qui devraient être réservées à mon goût aux seules valeurs véritables, invincibles, immuables et pourtant si tangibles du quotidien : Amour, Amitié, Passion, Beauté, Bon, Juste, Vrai…
     D’autres vouent un culte similaire à des représentations toutes matérielles, créées à d’autres usages. Leur lumière étincelante, guide aveuglant de leur foi, est celle d’un métal jaune qui peut effectivement éblouir au soleil et que l’on nomme « or ». On m’a expliqué à plusieurs reprises que ces gens-là même n’avaient souvent jamais vu une once du précieux métal de leur vie, depuis qu’il avait été divisé en billets de papier le figurant, ou, plus délié encore, absorbé par des écrans luisants qui dessinent des sillons rouges dans les yeux et des poches noires en dessous à force de les fixer. Ce sont là les étalons si commodes que j’ai brièvement mentionnés, et qui servent à leurs transactions. Or, le but absurde des croyants en l’or est de l’entasser sans fin, d’en bâtir des montagnes à l’abri de coffres aux parois triplement blindées sans jamais y ôter ne serait-ce qu’un caillou. Ces cupides concourent à celui qui aura la cime la plus haute. Ils comptent les chiffres et perdent de vue ce qu’ils représentent. Leur situation est similaire à celle où l’on obligerait un homme doté de puissants muscles à dormir tout le jour, ou si l’on condamnait l’extrême beauté d’une femme à ne connaître que la pénombre d’une salle close.
     Leurs désirs, plus alambiqués que les coquilles subtiles des escargots alors que je ne perçois rien dans la nature qui requière si souple contorsion de l’esprit, peuvent encore se porter sur l’eau, des étendues de terre, la possession d’autres hommes, ou un liquide visqueux, fuligineux, qui repose dans le sol, qui s’appelle pétrole et dont l’habile sobriquet est « or noir ». Il y a dans ces desseins, en apparence futiles et insignifiants tant ils appartiennent à l’ordre des choses, raisons à envoyer des troupes se déchirer. C’est là un domaine où la créativité des hommes m’impressionne tristement. Leurs armements sont d’un raffinement suprême dans l’extermination, et les frontières me paraissent avoir été inventées dans le seul but malveillant de jouer à l’injustice et la guerre.
     Tous ces humains semblent corruptibles pourvu que l’on soumette à leur vision quantité suffisante de l’objet qu’ils recherchent. La distinction dont ils font preuve dans leurs arts peut s’évanouir à la vitesse où roule l’avalanche au flanc d’une montagne, pour retomber au prosaïsme d’une nécessité absurde, fictive. Ils deviennent avides de biens lourds après s’être élevés dans la frivolité extatique de la contingence.
     Ces rapides récits pourraient t’effrayer, délicat Adallaïstra-cénécéna, mais sache que ces gens traînent à leurs chevilles un poids massif, un boulet de lenteur et de nonchalance, des grains de plombs lestés qui s’envolent dès que l’on pénètre le quotidien de cette espèce. Les comportements nocifs sont heureusement aussi rares que de voir un oiseau tomber raide de son essaim, seulement la chute fait grand fracas. Si beaucoup d’hommes révèlent leur fébrilité lorsqu’ils sont confrontés à un trop haut amas de richesses, qu’elles soient métaphysiques, financières, matérialisées ou évanescentes, plus encore savent se montrer fidèles en toute circonstance à leurs convictions de justes et de bons.
     Combien de fois ai-je été recueillie par des gens d’une amabilité extrême, dont je n’ai jamais épuisé la profondeur ni la souplesse ? J’ai arrêté de compter tant cela m’émeut. Leur sourire, lever de soleil entre deux lèvres vermeilles, me déconcertera jusqu’au bout. Il n’y a guère plus tendre ici qu’un sourire d’homme, que les rires francs et chaleureux battus par les abdomens et véhiculant la mélodie saccadée du bonheur. C’est là la plus belle de leur musique, plus que les symphonies ou les opéras. Les gens que j’ai rencontrés, donc, m’ont offert d’abord un sourire, une voix, une étincelle ; ils m’ont offert d’écouter mon histoire et de partager la leur ; puis ils m’ont offert de quoi me vêtir à leur manière, souper à leur table, me réchauffer devant leur âtre, avant de me laisser m’allonger sur des édredons de plumes d’oie des plus voluptueux. Ces personnes, auxquelles je ne peux songer sans que mes pommettes cristallisent en un rictus joyeux et que mon cœur se balance d’entrain dans sa cage d’os, étaient à mille lieues des montagnes d’or, qu’il soit jaune, noir, indigo, ou distribué sous conditions par des fantômes invisibles. Leurs valeurs sont leur propre étalon, le seul qui devrait, à mon avis, exister. Elles ont l’humilité superbe de dépasser le bout de leur nez, et même celui des nourrissons qui ne sont pas encore venus au monde, afin d’œuvrer en vue du bien de tous, et de tous pour longtemps. Leur dévotion est à la fois évidente, limpide, et intelligente de sagesse. Ils aiment la vie, se vouent à elle, s’enivrent d’elle. Ils respirent à pleins poumons l’air de la nature, savourent à pleine mesure leurs liens avec les personnes sous leur toit, sous les toits voisins, et celles encore, inconnues, qui se présentent à leur seuil. Leurs sentiments purs, francs, me pénètrent l’âme plus profondément que ne le peuvent le chant du vent ou les hululements des oiseaux. On trouve chez de tels hommes matière à un émerveillement sans limites. On l’éprouve mutuellement, on avance, on bondit par-dessus. Les humains véritables, simples, droits, qui sifflent en se promenant, qui cherchent dans les nuages des formes familières, qui se tiennent la main sur un banc, tous ces humains feraient verser à mon âme des larmes d’extase, tant leur bonheur suffit à ce que le monde entier soit heureux. On souffre ensemble les chagrins d’un être, et on jouit comme une seule personne de la santé d’un peuple. J’ai eu l’immense privilège de gagner la confiance de certains individus. Leur soutien, leur aide, leur sourire, leur humour sont autant de motivations à dépasser ma condition.
     Crois-moi, fidèle Adallaïstra-cénécéna, il y a tant de réjouissances à s’entretenir des humains, à vivre au milieu d’eux et de leurs prouesses, qu’on n’aurait pas envie de fermer les yeux pour se draper de la noirceur de la nuit. Heureusement, ce monde semble avoir pensé à tout pour ravir ses hôtes. Jusque dans le sommeil lourd, celui d’une enclume, la gravité particulière à cet astre projette dans nos crânes des distractions des plus étonnantes. Je t’ai parlé des théâtres, où des scènes sont reproduites par les humains. La nuit, des pièces similaires se jouent et l’estrade tient dans notre propre tête. Hier encore, j’ai rêvé que je me trouvais à tes côtés. Je t’entraînais au milieu de dunes dorées, nous marchions ensemble sur cette nappe froissée de vagues immobiles. Des amis se sont approchés, sans que nous les devinions arriver, puis les portes d’une cité se sont soudainement dressées dans le sable et nous l’avons explorée. Nous avons couru dans ses ruelles, et nos piaillements enfantins éveillaient les fleurs et les chats. Au réveil, j’étais heureuse de t’avoir vu, et disposée à retrouver les merveilles du monde avec une énergie renouvelée.
     J’ai gagné maintenant la ville. Les villes, conglomérats d’individus, ruches humaines, sont riches d’interactions et d’enseignements. Si les vices se tissent en une étoffe aux mailles plus resserrées qu’ailleurs, il est possible de passer outre et d’y découvrir un vivier formidable de volontés aventureuses et d’idéaux envoûtants. Dans le giron d’enceintes de pierres qui ont connu le faste des rois et les révolutions des peuples, s’épanouit aujourd’hui un optimisme insubmersible qui réchauffe le cœur et redonne espoir aux âmes égarées. Car, finalement, rien ne me jette plus dans l’effroi que de lire dans les plis d’un front que je croise la lassitude, dans les commissures de lèvres l’ennui. Ces êtres, je ne sais s’ils sont encore hommes ou minéraux. De plus en plus se nourrissent de la lumière de leurs écrans de poche. On ne peut pourtant se lasser de ce monde. C’est impossible. Un seul brin d’herbe me tiendrait captive pour une journée. Qu’on dessine un relief, des formes et des couleurs, et mon existence n’est plus suffisante à tout explorer. Ajouter à ce tableau la vie, c’est ajouter à mes yeux des perles d’éblouissement. Donnez à cette vie l’intelligence des hommes, je défaillis, me prosterne devant tant de grâces. Voilà que mes mains tremblent à la seule évocation des quelques souvenirs que j’ai déjà accumulés ici. Qu’on me foudroie en cet instant, je serais pétrifiée dans une expression de bonheur ineffable. Tout ce qu’il manque, c’est les mots pour décrire les sentiments que les mots eux-mêmes procurent. Et ce n’est que le début, j’ai encore tant de choses à éprouver.
     Ah, je te suis toujours amoureusement dévouée, mon Adallaïstra-cénécéna, mais je dois t’avouer, et j’espère te l’avoir fait entrevoir pas ces seules quelques phrases, que les félicités constantes en ce monde dépassent cette ardeur. Je suis obligée de reconnaître que les tremblements des feuilles aux arbres, le sucre de leurs fruits, les vols des poissons argentés, la brillance bleutée de la coque du scarabée, la tendresse amicale d’un cheval, l’esprit inégalable des hommes, tout cela surpasse en achèvement, largement, les charmes timides de notre planète et de ton adorable visage. D’ailleurs, je me rends compte en arrivant au terme de cette lettre que je l’ai écrite entièrement dans une langue que l’on m’a enseignée ici.
 
 
 

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     En franchissant l’immense porte boisée du tribunal correctionnel, il se préparait à surgir en haut de l’escalier des Gémonies. Pourtant, au lieu des boules de papier, des tomates flétries, des pierres, Aristol Cheminal ne reçut que les flashs puissants des appareils en pleine figure, foudre sous le soleil. Il aurait pu laisser s’échapper le soupir de soulagement coincé dans sa gorge, mais il avait compté le nombre de journalistes accrochés à leur calepin dans la salle d’audience, et il savait trop bien que leurs feuillets, comme ces pellicules, iraient trouver sous peu un écho considérable.
     Il descendit les marches avec l’expression grave du marbre de stèle. En bas, en bordure de trottoir, ses deux gardes du corps, Jean-Alfred et Hugantin, l’attendaient avec son scooter. Ils ne lui adressèrent pas la parole, ainsi que leur contrat le stipulait. Aristol revêtit la veste légère en cuir noir que lui tendit Hugantin, puis le casque sombre que lui présenta Jean-Alfred. Il tourna la tête sur la droite, inspecta son rétroviseur, tourna à nouveau la tête, avant de s’éloigner dans une joyeuse pétarade des juges, des avocats, des journalistes. Il eût voulu les faire tous sauter dans le même boucan.
     Ses deux gorilles le suivaient. Le scooter étant trop petit pour les cuisses énormes d’Hugantin, qui roulait à son aise sur une bécane américaine. Jean-Alfred, sculpté dans un bloc de grès bien plus fin, se contentait d’un modèle similaire à celui de son employeur, seulement moins puissant. Aristol resta concentré le temps de quitter la signalisation citadine. Une fois passé le nom raturé de la ville, il s’autorisa à réfléchir.
     Sous son casque, il se demandait ardemment si la condamnation qu’il venait de subir était le premier fléchissement de son destin, celui contre lequel il s’était tant prémuni. De sa vie, il n’avait encore jamais goûté à ce point la saveur de sciure en bouche que procure l’échec, à cette impression que toute nourriture est empoisonnée, que le vent dans les arbres transporte les murmures de commérages entre branchages. Sur l’autoroute sans encombre qu’il s’était tracé, un caillou était resté sur la voie, et il avait roulé droit dessus, décollé dans les airs, virevolté en tonneaux, atterri dans le décor. Qui avait mis ce caillou sur sa route ? Lui, et lui seul. Il ne pouvait en vouloir qu’à lui-même. Aurait-il pu l’éviter ? Oui, sans doute.
     La précaution qu’il avait prise à se caparaçonner d’une invisible armure avait fini par se retourner contre lui. Dans la salle de réception où était organisé ce fichu gala, il avait cru entendre son nom en celui de cette société galeuse, « Girastol ». Ses sens s’étaient immédiatement tendus vers la discussion, ses oreilles s’étaient dressées avec la précipitation du chien policier qui voit passer une camionnette de baron de la drogue. Quatre hommes en costume sombre, chemise pâle, cravate unie, parlaient dans un coin du grand salon, sous le portrait d’un aristocrate à rouflaquettes, une flûte de champagne presque vide à la main. Aristol, avec sa science développée de la physionomie, avait aussitôt compris qu’il s’agissait d’hommes d’affaires avisés. Leurs voix se brouillèrent dans la cohue générale, et il n’entendit plus que des chiffres et du vocabulaire de banquier au milieu d’autres vagues onomastiques. Usant de son tact aiguisé, de son agilité d’esprit comparable à celle purement physique des chatons au crâne caoutchouteux capables de s’immiscer par les interstices sous les portes, il était arrivé à s’introduire dans la discussion sans la rompre totalement. Après de brefs échanges de politesse, quatre remplissages de coupe, par d’habiles questionnements posés avec l’intonation de la futilité, il parvint à faire revenir la conversation en arrière. Le nom de « Girastol » fut à nouveau prononcé. Alors Aristol saisit sa méprise.
     Cependant, il trouvait à cet entretien un ton étouffé, qui en disait plus long que les accents volontiers volubiles. Girastol fabriquait des éoliennes révolutionnaires, autant par leur forme que leur production d’électricité. Girastol commençait à étendre ses bras en Europe, et bientôt au Moyen-Orient. Girastol allait dévoiler sous peu une nouvelle technologie plus puissante que la précédente. Mieux, le moins âgé des quatre hommes, le seul à ne pas avoir encore les cheveux grisonnants, voulut, dans un élan d’ego, se montrer digne de faire partie du groupe : il révéla à demi-mot que Girastol allait prochainement être acquise par Éolise, multinationale obèse de millions, reine du marché des énergies renouvelables. Son voisin de droite avait immédiatement pris la parole pour l’interrompre, recouvrir vite la fin de sa phrase. C’était trop tard. Elle n’avait échappé à personne.
     Presque trois nuits entières, Aristol n’avait pu fermer l’œil. Deux pièces d’or indiscernables, extraites de la montagne de gains qu’il pourrait se procurer s’il investissait dans la jeune compagnie, lui maintenaient les paupières grandes ouvertes. Durant trois jours, il se mit à voir son monde avec des briques faites de lingots, des reproductions transformées en originaux des maîtres, des robinets devenus fontaines en bronze. L’occasion était inestimable. Ce n’était pas le premier risque qu’il allait prendre dans son existence, mais c’était celui qui présentait le potentiel le plus considérable pour le moins d’efforts à déployer.
     Il s’était procuré des parts dans la société. En se rendant, par méticulosité de conscience, au conseil d’administration qui s’en était suivi, il avait aperçu autour de l’austère table ovale un des autres participants à la discussion du gala. Ils avaient tous deux feint de se méconnaître. Un mois plus tard, Éolise rachetait Girastol. À la banque, on dut promouvoir son coffre-fort à la gamme supérieure. Il avait empoché une petite fortune. Cependant, un troisième membre de cette maudite conversation avait été mis au courant du gain réalisé dans cette affaire par celui qui, comme lui, avait profité des informations envolées. Par jalousie ou dépit, il l’avait dénoncé. On avait enquêté, et il avait reconnu bientôt, à son tour, le visage d’Aristol. Et Aristol fut appelé à comparaître pour délit d’initiés.
     L’annonce de son inculpation lui fit l’effet d’un séisme à forte magnitude. L’univers clos qu’il s’était façonné, boule à neige protectrice, vacilla fortement et ses flocons oubliés tourbillonnèrent amèrement. Était-ce là le retour de boomerang qui l’avait tant effrayé ? Le retour de flammes du cracheur de feu ? Il eut peur de tout perdre, et plus encore, et de se retrouver seul dans un gouffre sans issue.
     On ne le condamna qu’à rendre le double de ce qu’il avait gagné. C’était moins cette perte matérielle colossale que l’atteinte violente à son intégrité qui désola Aristol. Il se sentit plonger la tête dans la honte, jeté nu dans l’arène du jugement, soumis à l’opprobre vipérin. Ces éoliennes de malheur lui avaient fait subir le supplice des pâles. L’avertissement était sérieux. Mais pas définitif.
     À présent, assis avec raideur sur le scooter qui progressait prudemment sur le serpent de bitume au milieu des champs, il se promettait de rester à jamais dans le droit chemin qu’il s’était prévu, dans la tranchée rectiligne qu’il s’était évertué à creuser. Il ferait repentance envers le destin pour ne plus subir ses cruels coups du sort. Il tâcherait de faire oublier sa cupidité par un excès de componction. La cicatrice était large, mais, à lui seul, il se sentait la force de la raccommoder, puis de la faire disparaître sous une couche de peau redevenue lisse.
     Aristol pénétra sur le chemin qu’il connaissait tant. Son deux-roues soulevait un nuage de poussière ocre inhalé par ses suiveurs. Il se gara tout contre la grille, avant de franchir le portail. Jean-Alfred et Hugantin restèrent dehors, sous les spirales de barbelés suspendues. Aristol s’avança à pied vers le grand hangar où il travaillait seul.
     Il ignorait que, à la place de la déception teintée de dédain qu’il projetait, Jean-Alfred et Hugantin le contemplaient de dos avec un respect plus profond encore qu’auparavant. Ce nouveau coup de génie, bien loin de l’éroder, consolidait la légende de son aura visionnaire.

     Marek Krakowski était né en France, d’un père émigré de Pologne dans sa prime jeunesse, fils de médecin, et d’une mère issue de la pure tradition rurale française. Les chemins de l’amour qui font se rencontrer deux êtres sont souvent tortueux, et le jeune Marek resta longtemps étonné que ceux de ses parents, aux origines si éloignées, se fussent entremêlés.
     Il avait grandi dans un village paisible, à l’image des canetons qui se laissaient flotter sur la petite rivière. Le ruisseau se jetait un peu plus loin dans un large fleuve, au bord duquel une ville en proportion plus vaste avait été élevée. Sa mère s’y rendait chaque matin pour nettoyer les bureaux de ses tours. Le jeune Marek restait dans les bras d’une nourrice qui changeait tous les ans. Souvent, sa génitrice revenait avec des trésors dénichés fièrement sous des armoires, entre des pieds de chaises ou dans les tréfonds des poubelles. Ainsi, sur l’étagère de l’entrée, le petit Marek s’amusait parfois à contempler avec la sagacité d’un visiteur de musée le pot bondé de crayons aux formes et couleurs aussi diverses que les plumages des oiseaux. Elle rapportait également des tasses, dans lesquelles baignaient les céréales du petit-déjeuner de Marek, des couverts avec lesquels il était forcé de manger ses légumes, des pièces rouges dont il se remplissait la paume à l’âge d’aller acheter le pain. Un jour, elle s’en était retournée à la maison avec l’éclat joyeux du soldat triomphant, arborant tel un précieux diplôme universitaire un billet de cinquante euros cueilli au sol. Elle avait fini par se faire arrêter pour vol bien des années plus tard, après même que son fils eût connu son premier succès.
     Son père travaillait dans des bureaux semblables à ceux qu’elle récurait, sauf qu’il y était assis sur un siège en cuir. Marek n’avait jamais trop compris ce qu’il faisait de ses journées, sur ce siège en cuir, devant un écran qui affichait des tableaux de chiffres. À une époque, il avait réussi à faire employer sa femme, la mère de Marek, pour faire le ménage dans le bureau où il travaillait. L’adulte se rappelait encore bien des dîners glaciaux de cette période, où la parole était devenue aussi dangereuse qu’un grêlon. Sa mère avait cessé de récurer ces bureaux et son père n’avait plus essayé d’influer sur sa profession.
     Ce même père bureaucrate vouait une passion qui resplendissait sur toute la famille pour les bingos associatifs, à tel point que son fils s’était rapidement persuadé qu’il passait ses journées à en analyser les résultats, sur son siège en cuir. Le samedi soir, les Krakowski partaient en expédition, parfois jusque des régions lointaines, pour tenter de décrocher un lave-vaisselle, un baptême en hélicoptère, le panier garni ou un vélo pour fillette. On ne laissait pas Marek toucher aux jetons ni aux grilles, mais il lui était impossible de rater ces parties. Il était pour son père un véritable gri-gri. Avant chaque tour, il répétait sur lui les mêmes tocs que s’il eût été un fer à cheval ou une patte de lapin : caresses sur les cheveux avec la main gauche, baiser sur la tempe, puis serrage de ses doigts menus jusqu’à ce que le premier numéro de la manche soit annoncé. Alors il n’était plus question d’ouvrir la bouche.
     Marek s’était maintes fois demandé quelle somme ses parents avaient dilapidée dans les salles des fêtes de villages au regard des rares lots amassés. Vers ses six ans, il s’était rendu compte que son père donnait à sa mère des consignes afin de diminuer sa quantité de nourriture à partir du mercredi soir qui précédait un bingo. Il voulait le faire jeûner, l’épurer pour que ces ondes de porte-bonheur soient les plus limpides possible. C’est à cette période que le petit Marek commença à cacher des biscuits dans son placard, derrière sa pile de jeux de société, pour s’en empiffrer tout particulièrement les vendredis soir, tant son ventre sonnait creux, laissant tomber dans ses draps des miettes qui lui faisait du poil à gratter dans le sommeil.
     À huit ans, Marek fut le seul enfant de son village à ne prendre aucun poisson au concours de pêche qui avait été organisé à l’étang municipal. S’il n’avait cessé une seconde de fixer son bouchon fluorescent des yeux, s’étant interdit jusqu’au plus imperceptible clignement de paupières, il soulevait brusquement sa ligne chaque fois qu’il s’enfonçait un tant soit peu dans l’eau, sans attendre que sa prise ait été bien ferrée. Il ne risquait d’attraper que les clapotis du bassin. Le soir, les yeux rougis de fatigue, il n’avait pu qu’assister depuis le public à la remise des prix.
     À douze ans, Marek joua au dé son premier examen à choix multiples. Plutôt que de réviser, la veille, il s’était contenté de glisser un cube à six faces dans sa trousse. Il avait décidé seul d’un système d’attribution des réponses en fonction des résultats chiffrés, et obtenu la moyenne, dix sur vingt.
     Dans sa treizième année, il bénit l’arrivée des verres qui lui permirent de ne plus voir le monde flou.
     Il grava la cicatrice qui lui séparait la paume de la main gauche, comme la frontière entre les deux Corées, le jour de ses seize ans. Avec un groupe d’amis, ils étaient allés se promener à vélo à travers des chemins de bois, avant de s’arrêter prêt d’une clôture électrique. C’était à qui oserait l’empoigner. Marek ne s’était pas dégonflé. Il avait approché la main, avait d’abord tâtonné, avec la prudence d’un papillon voltigeant sur la tête d’une plante carnivore, puis était resté de plus en plus longuement, jusqu’à fermer les doigts et conserver cette strie en souvenir. Sa peau aurait fait une gaine de protection au câble pour peu que le courant eût été plus fort.
     Ayant raté son baccalauréat, il put se glisser vers une porte de sortie dérobée et intégrer une école de météorologie. C’était davantage la perspective d’un salaire honnête que son attrait pour le climat qui l’y avait poussé. Il obtint son diplôme à vingt-et-un ans, et mit ses services au profit des précautionneux et des curieux attachés à connaître le temps du futur.
     En parallèle, Marek Krakowski passait des nuits à essayer d’écrire des histoires dans un petit bureau qu’il s’était réservé chez lui. Jamais rien ne sortit de cette pièce sauf des corbeilles remplies de feuilles chiffonnées. Comme si son insuccès tenait à l’exiguïté de son atelier, il décida un jour, sans concerter ses proches, d’acheter un champ et d’y bâtir un vaste hangar en tôle. Lorsqu’il fut sur pied, avec son allure de vaisseau extra-terrestre posé en pleine campagne, Marek l’entoura de hauts grillages. Forcément, avec l’attrait qu’ont les humains pour tout ce qui leur est inaccessible, et que Parmentier a si bien su exploiter par le passé, sa construction avait éveillé les curiosités alentour. On se pressait pour visiter cet endroit mystérieux. Mais le mystère était finalement si monotone, si plat d’activités, qu’on le délaissât bien vite pour retourner à ses occupations. Excepté quelques camions qui approvisionnaient de temps à autre le hangar en mobilier, seul Marek y pénétrait, le soir ou les week-ends, et aucun bruit ne filtrait alors à travers les plaques de tôle. On oublia la lubie moderne de ce facteur Cheval autant que sa personne, tant et si bien que ce fût pour tous une considérable surprise lorsque, trois ans plus tard, son premier roman fut publié avec un éclat retentissant.
     En quelques semaines, la couverture, reproduction d’un tableau abstrait aux couleurs vives au milieu des formes duquel flottait le titre, « Azttreïp », s’étala sur toutes les devantures des librairies, des grandes surfaces, des kiosques à journaux et des aires d’autoroute. La presse salua d’un si rare souffle commun le génie qui avait donné naissance à ce chef-d’œuvre. Certains journalistes osèrent esquisser le terme « révolution littéraire », osèrent comparer en ce sens l’ouvrage à ceux qui avaient ouvert des perspectives nouvelles à la pensée et à l’art, aux premiers essais humanistes, aux récits philosophiques des Lumières, à l’Hernani de Hugo, au naturalisme zolien ou à l’absurde du siècle dernier. C’était un roman relativement court, une nouvelle au sens zweigien, qui à lui seul rassemblait en un kaléidoscope de mots l’essence des genres passés et s’élevait dans un même temps au-dessus d’eux. L’histoire en était ensemble onirique, surréaliste, envoûtante, descriptive par endroits, parlée à d’autres, drôle et poignante, légère et grave. Elle aurait pu avoir été écrite par la résurrection croisée de Vian, Breton, Garcia Marques, Beckett, Mishima et Borges, avec une touche de modernité qui la faisait entrer en résonance à la fois avec son époque et la postérité.
     Les plus abasourdis se trouvèrent être l’entourage proche de Marek. Ses parents, sa conjointe, une poignée de collègues et de voisins… Il avait jusque-là traversé la vie sans talents, sans grandeur ni profonde originalité. Fils peu remarquable, élève moyen, compagnon discret, collègue quelconque… Il n’avait jamais instruit personne de ses textes. Personne à part sa compagne, qui avait dû le deviner, n’avait même eu vent de sa passion pour l’écriture. Il conservait envers sa compagne, seule personne dont il était véritablement proche au quotidien et qu’il fréquentait depuis le lycée, une large part de mystère. Il se cachait souvent d’elle, non par honte ou timidité, mais par peur. Il craignait qu’elle ne puisse trop influer son destin et le priver d’une récompense vers laquelle il se sentait aspirer au fond de lui. Heureusement, Iza acceptait cette portion d’inconnu. Sans doute cela faisait-il même partie de ce qu’elle aimait chez lui. Elle n’en avait de toute manière pas le choix : c’était tout juste s’il ne lui avait pas fait signer un accord pour qu’elle n’entre pas avec une torche dans sa caverne intime. Les uniques moments où il se mettait à nu étaient proprement physiques, et encore, dans le seul enclos de son lit et ses clôtures de soie. Iza avait été bien obligée de remarquer qu’il passait des heures captif dans son bureau, mais ne savait exactement ce qu’il y faisait. Il lui semblait parfois entendre le bruit des pièces du Scrabble piochées dans leur sac en toile. Elle n’avait jamais osé entrer, de peur que Marek la surprenne. Plus tard, lorsqu’il avait voulu construire son hangar, il ne lui avait donné nulle raison. Elle se contenta de s’assurer qu’il n’y faisait pas venir des filles. Finalement, elle était tombée par hasard sur le livre en faisant ses courses. La couverture orange et son titre l’avaient interpellée, et elle l’avait acheté. Elle n’avait jamais entendu parler de l’auteur, un certain Aristol Cheminal. Le soir venu, elle l’avait dévoré au lit. Marek s’était allongé à côté d’elle, avait fait semblant de ne rien remarquer. Ce ne fut que lorsque le téléphone ne cessa plus de sonner, réclamant dans les circonvolutions que la noblesse impose Aristol Cheminal, qu’elle finit par comprendre que l’histoire qui l’avait transportée dans des contrées jusque-là inexplorées de son esprit avait été inventée par son prince galant.
     Marek Krakowski avait pris un pseudonyme sur les conseils de son éditeur, lequel avait soutenu la thèse que son nom anguleux et ses allitérations de « k » sonnaient trop polonais et pas assez français. Il avait opté, sans trop savoir pourquoi, comme on choisit le patronyme de ses personnages, pour Aristol Cheminal. Dès lors, cette identité devint pour lui une seconde peau, un paletot léger synonyme de succès. Avec les premiers chiffres de vente, il s’y glissa comme un acteur dans un rôle principal. Iza crut à partir de ce moment s’accoupler à un autre homme, pour lequel elle était tombée dans une admiration sans bornes après que son obscurité eut révélé toute sa splendeur.
     À seulement vingt-cinq ans, Marek Krakowski n’avait déjà plus que peu de cheveux, qui poussaient, à la limite du chauve et du dégarni, épars sur son crâne bombé, et si translucides que l’on se demandait si les racines manquantes n’avaient pas servi à tisser du fil de pêche. Ce fil avait d’ailleurs peut-être contribué à attraper le crocodile dont les écailles ornaient la monture de ses lunettes. En équilibristes adroites, elles restaient suspendues à deux oreilles rondes légèrement décollées qui dessinaient les contours d’anses d’amphore. Un cou long laissait saillir une pomme d’Adam pointue. Marek portait au quotidien les T-shirts et pantalons qui s’exposaient en vitrines des magasins où la classe moyenne s’habille. Mais Aristol, l’écrivain renommé, si brièvement devenu illustre, tirait de l’espace réservé dans sa penderie des chemises haute couture, conçues sur mesure, des pantalons en toile légère qui lui donnait l’impression de marcher dans une mare de flocons de coton et des chaussures en cuir aux lacets bariolés. Il agrémentait son déguisement de lentilles sur ses prunelles. Elles le faisaient tant pleurer qu’on pouvait croire en le voyant sortir de sa salle de bains qu’il venait de subir une épilation totale à la cire.
     Marek ne tarda pas à quitter son emploi de météorologue. Le ciel de son avenir n’affichait aucun nuage. Pendant que l’on traduisait son roman dans les pays du monde entier, journaux, radios, émissions de télévision s’arrachaient la venue d’Aristol. Il essayait d’en satisfaire un maximum, mais prit pour cela des manies étranges.
     D’abord, il demandait à chaque journaliste de lui faire parvenir à l’avance sa liste de questions, et de s’engager à s’y tenir. Devant le nimbe fulgurant qui auréolait Aristol Cheminal, rares étaient ceux qui se dérobaient à ce caprice. Le jeune écrivain les parcourait attentivement, se permettait d’en modifier certaines, voire de les rayer carrément. Avant de rencontrer un journaliste, il en lisait les papiers récents ; avant d’aller s’expliquer dans un studio radio, il écoutait toute une semaine durant le programme ; avant d’apparaître sur un plateau de télévision, il réclamait et visionnait méticuleusement des enregistrements des émissions passées.
     Ensuite, il fit l’acquisition d’un scooter pour se déplacer. Ce moyen de transport devait lui faire éviter les questions ennuyeuses que risquaient de lui poser les conducteurs de taxi, et lui permettre d’être plus mobile qu’en voiture. Lorsqu’il devait prendre le train, ou, plus rarement, l’avion, il réservait non seulement sa place, mais aussi les sièges à côté, afin d’être certain de ne pas avoir de voisin. Rapidement, il embaucha un premier garde du corps, Jean-Alfred. Loin d’effrayer par sa stature longiligne, Aristol l’avait recruté en sa qualité de cambrioleur repenti. Il était sorti de prison l’année précédente, mais avait promis de ne rien avoir perdu de sa malice, de sa vision perçante, de sa dextérité à crocheter les serrures. Il avait accepté sans sourciller de travailler pour cet écrivain insolite, en s’engageant à ne jamais lui adresser la parole tant qu’il n’y était pas invité. Retournant sans faille, entre deux séries d’entretiens, au hangar où il avait puisé son inspiration, il avait installé avec l’aide de son vigile personnel des rouleaux de fils barbelés au-dessus de la grille ainsi qui des caméras de surveillance aux angles.
     Malgré leur petite taille, ses oreilles se muèrent bientôt en véritables antennes télescopiques dressées à capter les murmures. Comme le mot « bombe » prononcé au téléphone est supposé, selon la légende urbaine, mettre automatiquement la conversation sur écoute, la seule évocation de son nom, ou de « aérosol », « bristol », « tournesol », « cheminée », « chenal » ou « chemineau », attirait dans la seconde son ouïe furtive, même à travers une paroi.
     Sa maison d’édition, qui s’aperçut vite des travers maniaques de son auteur vedette, entra dans le jeu et s’arrangea pour que ses trajets domestiques, à travers la ville proche de chez lui, se trouvassent constamment fleuris d’affiches de publicité pour son roman. Les lecteurs furent à leur tour mis au parfum de ses automatismes étranges. La personnalité d’Aristol Cheminal éveillait tant de passions qu’ils furent interprétés comme les symptômes de délire du génie créatif. Un journaliste, plus téméraire que les autres, parvint à retrouver le nom véritable d’Aristol. Il écrivit dans la foulée un essai qui reçut un écho important, à la frontière de l’histoire et de la psychologie, selon lequel la volonté de tout contrôler que manifestait Marek Krakowski ainsi que son rapport si particulier aux transports devaient trouver leur origine dans les camps de concentration dans lesquels ses grands-parents paternels polonais étaient supposés avoir été déportés.
     Finalement, comme tout grand artiste en son temps, la vie opaque d’Aristol Cheminal stimula autant l’intérêt et la convoitise que son roman. Il agissait comme un homme qui a un secret à cacher, qui puiserait son inspiration dans une source majestueuse dont il est seul à connaître l’emplacement et dont il refuse à tout prix de partager l’accès.

     Nombre de faussaires tentèrent bien d’imiter le style atypique d’Aristol Cheminal. Certains récits furent publiés comme étant ses écrits de jeunesse, sans qu’aucun expert ne puisse en donner l’assurance. Il fallut attendre six années, durant lesquelles Aristol travailla avec acharnement dans son atelier-entrepôts, pour qu’un nouvel éclair vienne foudroyer le monde de la littérature.
     « Nuit d’automne ». C’en était le titre. Une histoire à l’extrême opposé de celle qui l’avait rendu célèbre. Celle-ci était plus triste, plus mûre, sentait la pluie et la grisaille. On avait, en parcourant les pages, l’impression de tourner les partitions d’une symphonie empreinte de mélancolie dont les notes pénétreraient nos tympans au lieu des lettres nos pupilles. Cette œuvre tira la toile littéraire dans un nouveau recoin inconnu jusqu’alors. C’était comme si un deuxième auteur venait de fracasser les conventions stylistiques et les genres, quelques années après la révolution d’« Azttreïp ». Sauf qu’il s’agissait bel et bien de la même personne. Aristol Cheminal avait refait le coup.
     Jamais depuis longtemps autant d’éloges, survolant montagnes et océans, n’avaient dû être déversés sur les épaules d’un seul homme. L’humanité saluait dans l’allégresse ce bijou, dont une attente de six ans avait finalement été peu en comparaison de l’infini qu’il offrait. Les degrés de lecture en était multiples, l’histoire elle-même donnait naissance à cent autres dans l’esprit du lecteur, comme ces poupées gigognes qui font des kyrielles d’enfants, si bien qu’adolescents et intellectuels bossués, démunis et riches industriels, trouvaient chacun leur brèche d’évasion au milieu des mots imprimés.
     Dans le comportement d’Aristol, une seconde révolution s’opéra également. Lui qui avait été si prolixe dans les médias se fit beaucoup plus discret. Aristol Cheminal était devenue sa véritable identité, avait fondu par-dessus sa peau originelle. Il avait lui-même oublié son nom de naissance, ou feignait de l’avoir enterré profondément dans sa mémoire. Lorsqu’il n’était pas demandé, il se faisait volontairement laid pour sortir dans la rue. Afin de n’être pas reconnu, il se teintait les dents avec de la pâte noirâtre, se collait une fausse balafre sur le front et portait des lunettes dont l’un des verres, fendu, semblait recouvert d’une toile d’araignée argentée.
     Il prit crainte de tout ce qui échappait à son contrôle. Sa passion forcée pour la météo, qui l’avait fait vivre, devint véritable, et chaque soir il vérifiait le temps de la semaine à venir partout où il était susceptible de se rendre. Il s’assurait avec une méticulosité extrême de la provenance de tout ce qui se retrouvait dans son assiette. Avant de prendre le train, il demandait systématiquement à avoir un responsable du trafic au téléphone pour être averti de la moindre minute de retard. Patienter l’irritait grandement, rendait sa peau âpre, faisait couler sur son front des perles de transpiration. Lorsqu’on lui offrait dans les magasins des tickets à gratter avec des cadeaux à gagner, il refusait vivement, ou les jetait dans la première poubelle qui se dressait sur son passage, comme si l’on venait de lui remettre une boîte de Pétri prête à relâcher la lèpre. Son pantalon tenait en place à la fois par une ceinture et une paire de bretelles. Il s’excusait sans faillir après chacune de ses éructations, quand bien même il avait joint les lèvres, quand bien même il se trouvait seul. Il fit installer, devant les yeux ébahis et silencieux d’Iza, qu’il n’osait toujours pas demander en mariage, un judas à leur porte d’entrée. Chaque sonnerie était le coup de pistolet qui l’engageait dans un sprint haletant pour jeter son œil dans l’opercule. Il avait aussi fait promettre à Iza de ne jamais lui faire de surprise. Et, malgré sa parole d’honneur et le fait qu’il y aurait eu finalement peu d’invités à convier, il fouillait à chaque veille d’anniversaire dans le téléphone de sa compagne pour vérifier qu’elle n’avait pas contrevenu à son serment. Même, Aristol Cheminal avait sommé son inconscient de lui obéir, et avait cessé de rêver.
     Hugantin vint bientôt rejoindre Jean-Alfred pour assurer sa protection. Si Jean-Alfred avait la finesse et la légèreté de la dentelle, Hugantin faisait plutôt dans le parpaing. Ses poings fermés formaient deux masses énormes capables de compacter la tôle d’une voiture. Il devait éviter à Aristol toute rencontre avec un inconnu, écarter la foule à son passage, ou jusqu’à une ronce qui aurait pu lui écorcher le tibia. Comme Jean-Alfred, il lui était interdit de s’adresser à son employeur. Aristol lui demandait d’être un molosse prêt à mordre et déchiqueter toute pique du destin, sans aboyer.
     Aristol Cheminal eût pu se laisser flotter à la surface paisible des flots de louanges que lui jetaient ses millions de lecteurs thuriféraires. Par son travail, son intelligence, son talent, il avait su s’élever au sommet du monde. Qui ne lui eût envié sa position ? Pourtant, lui-même ne cessait de pester contre la réussite affichée par d’autres artistes, hommes d’affaires ou politiques. Il s’était radicalisé dans ses manies obsessionnelles. Les éloges n’avaient fait qu’accroître sa peur des événements de tous genres.
     Un à un, Aristol tenta d’élaguer les rameaux de sa destinée. Plutôt que d’avoir un rôle mou dans la grande roue de l’histoire, qui finissait par broyer les hommes et leurs découvertes, et comme aucun caillou ne pouvait enrayer cet engrenage massif, il préféra faire tourner sa petite roue dans son coin. Il préféra s’édifier roc à l’écart plutôt que d’être un grain moulu de plus. Si la vie mettait des coups, il se forgeait une garde en kevlar. Il avait coupé les ponts avec sa famille sans expliciter de raison, et même le réchauffement climatique ne pouvait écorcher son existence de glaçon. Au lieu d’avancer sur la route où son environnement le menait, c’était lui-même qui jetait au sol son propre bitume, en une ligne droite sans encombre. Tel l’anachorète retranché, Aristol Cheminal semblait rechercher, après avoir atteint la gloire suprême, l’ataraxie, le détachement des passions, pour que sa destinée devienne un désert sans ombrage.
     Iza accorda un jour un entretien à un journaliste, qui lui valut qu’Aristol se sépare d’elle, après plus de dix ans de vie commune, alors même que c’était la seule femme qu’il avait connue dans sa vie. Elle y avait déclaré, sur un ton riche en bégaiements, hésitations et suppositions : « J’ai l’impression qu’Aristol est un grand pessimiste. Tout lui fait peur et il aimerait que rien ne lui échappe. C’est comme s’il croyait avoir reçu son lot chance, que sa balance était déséquilibrée, et qu’il s’attend à ce qu’elle le jette brusquement dans l’abîme sur un coup du sort. Il se coupe de tout pour que rien ne puisse plus lui faire de mal. J’ai souvent l’impression qu’il refuse de s’attribuer le mérite de ses deux romans, comme si un autre les lui avait dictés. Pourtant, le travail permet d’infléchir la balance dans le sens que l’on désire, non ? »
     Aristol n’était pas devenu rouge de rage, mais blême d’étranglement à la lecture de l’article. Et il s’était délesté de la source de cette frayeur.
     En plus de sa capacité d’écoute toujours plus exacte, il avait appris à manier les mots pour poser les questions délicates et deviner les intentions d’autrui. Jusqu’à l’esprit de ses interlocuteurs, il ne voulait rien laisser au hasard. Il demandait d’ailleurs la liste des invités avant chaque événement auquel on le conviait. Si bien qu’il avait déjà lu les noms des quatre hommes de la conversation du gala de charité qui l’avait jeté droit dans les hélices aiguisées de la compagnie d’éoliennes, Girastol.

     Aristol marchait vers le hangar, sous les yeux pleins d’émerveillement de son loup Hugantin et son renard Jean-Alfred. Avec le procès, il n’avait pu s’y rendre deux jours d’affilée, et espérait ne pas tout trouver en désordre.
     Il passa son badge devant le détecteur magnétique, puis son œil devant la petite caméra enrobée d’un globe de plastique transparent. La diode rouge devint verte et le rideau de fer se leva. Aristol attendit qu’il se refermât derrière lui pour basculer l’interrupteur et illuminer la salle. Il se trouvait dans l’entrée de son atelier. C’était une longue pièce rectangulaire, aux murs clairsemés d’étagères qui formaient des alcôves. Toutes étaient différemment décorées.
     Dans la première était suspendu un crucifix en ivoire et son Christ de cuivre, habituellement éclairé par des cierges de cire rouge posés sur une balustrade en bois qui recouvrait la moitié inférieure du caisson. Elles avaient été toutes consumées, et Aristol s’approcha pour en rallumer cinq, avant de s’agenouiller et de joindre les paumes, d’incliner la nuque jusqu’à ce que ses lèvres touchent le bout de ses doigts. Plus loin, au bas d’une autre alcôve légèrement écartée du mur afin d’être orientée vers la qibla, s’étalait un tapis court couleur lie de vin avec des motifs bruns. Aristol s’y prosterna les pieds nus, leva les mains avant de les accoler, puis se ploya jusqu’à ce que son front et son nez effleurent les filins rugueux du tapis, s’assit en croisant les jambes. Il répéta une chorégraphie similaire à côté, avec une kippa sur la tête et une Torah à la main. Devant une autre étagère, il alla remplir sept bols d’eau lustrale parfumée, de fleurs artificielles, d’encens, de noix et de petits fruits, d’un coquillage, sous une lampe à huile qu’il réapprovisionna. Il s’assit ensuite, plus loin, dans la position du lotus sur un coussin carré en récitant des mantras. Dans une sixième alcôve, il versa le contenu d’une calebasse dans un récipient, y ajouta une poignée de sable blanc, une de sable noir, et la queue d’un lézard tiré du vivarium qui se trouvait dans un coin. Enfin, il cueillit les feuilles d’une plante d’une septième niche, s’en prépara une macération et l’avala d’une traite avant de s’allonger sur le dos.
     Vingt minutes s’écoulèrent. Il se releva pour pénétrer dans sa salle de travail, qui occupait le reste du hangar. Lentement, il passa dans les allées. Il s’arrêtait régulièrement pour lire les feuillets produits ces derniers jours, mais ne trouva rien de bon, et les jeta tous dans l’énorme bac qui s’étirait contre un mur. Le son puissant d’un klaxon l’appela soudain au-dehors. Il referma soigneusement la salle, traversa l’autre et, dans le noir, leva le rideau. Il fit signe au conducteur du camion de reculer jusqu’à l’ouverture. L’arrière du véhicule remonta comme le rideau de fer juste sous son nez. À l’intérieur, tapies dans l’ombre, Aristol découvrit avec des yeux qui avaient retrouvé leur virginité enfantine les deux cages qu’il avait fait venir de Bornéo. Un pan du coffre s’inclina au sol et, avec l’aide du livreur, ils firent rouler les cages jusqu’au seuil de la salle de travail. À la lumière des néons, Aristol put admirer pleinement ses nouveaux spécimens. C’était la première fois qu’il se procurait des orangs-outangs. Leur hure en cuir sculptait un masque d’écorce sur leur fourrure rubigineuse. Leurs lèvres souples s’avançaient comme pour donner un baiser. Heureux d’être enfin sortis de l’obscurité du coffre, ils remuaient leurs longs bras poilus dans les airs et se suspendaient aux barreaux.
     Aristol allait attendre un peu avant de les libérer. Ils devaient passer par les semaines habituelles de dressage. Ensuite seulement, il préparerait leurs bureaux. Après s’être acquitté du livreur, il ouvrit la grande salle pour la parcourir d’un regard pensif. Il installerait ses nouveaux pensionnaires sur leur siège en cuir de part et d’autre de la première ligne, à côté de ses deux chimpanzés fétiches : Tounza, qui avait composé son premier succès, « Azttreïp », et Lumion, qui avait écrit « Nuit d’automne ». Il resta longuement ainsi, plongé dans la contemplation de ses quarante singes tapant sans relâche sur les touches de leur machine à écrire, sortant à intervalle régulier la feuille noircie de son chariot, pour la poser sur la pile dans le coin de la table et la remplacer par une autre.
     Il referma la porte pour laisser les chimpanzés travailler, et, accompagné par la mélodie de la jungle que lui chantaient les deux orangs-outangs, il alla à nouveau s’agenouiller et jeter des prières au vent, en appelant de ses vœux que ses deux nouveaux primates aient un style original et ajoutent aux bibliothèques du monde un troisième tome d’Aristol Cheminal.
 
 
 

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     Enfant, j’étais le peintre du ciel.
     Lorsque vous ouvriez vos volets, que la lumière agressait vos yeux chassieux, que votre regard prenait le temps de se porter par-delà l’horizon et que votre esprit s’éveillait à l’immensité, c’est mon œuvre que vous contempliez.
     Chaque matin, je badigeonnais la voûte céleste. J’y jetais des taches de couleurs qui se répandaient, se mélangeaient, se transformaient pour se donner en spectacle aux hommes qui savaient encore aimer le grand air. Oubliez les vulgaires peintres en bâtiment perchés sur leur chariot au sommet des gratte-ciels. C’est du toit du monde dont je vous parle. Les pieds bien à plat, aidé de mes seuls doigts, c’est moi qui choisissais l’apparence de l’intérieur du parapluie qui recouvre nos têtes à tous. Je pouvais décider d’étaler au rouleau l’azur glacé du matin, ou bien de tracer au pastel sur un pâle fond rose des balafres écumeuses qui n’étaient ni nuages ni traînées de réacteurs, ou encore de graffer le long des contours du paysage un bandeau flamboyant à la bombe orange, venant trancher à l’aurore entre l’obscurité terrestre et celle du ciel. Tantôt les couches se superposaient jusqu’à l’opacité, tantôt ma toile restait blême, presque translucide, et l’on pouvait croire qu’un regard eût suffi à la percer. Pourtant, il ne faisait que se perdre dans la contemplation de cet abîme onctueux. Mon chef-d’œuvre permanent.
     Certains jours, l’envie me prenait d’offrir un spectacle étonnant et nouveau. Alors mon tableau prenait vie dans le contraste des teintes, qui pouvaient cohabiter en se mêlant les unes aux autres, ou s’affronter violemment dans un bras de fer pour la conquête du territoire. Juxtaposition osée de kaki et de magenta avant la nuit, de bleu cobalt et de safran pour annoncer le printemps, d’émeraude et de rubis en automne, où la nature entière semble se muer en autant de pierres précieuses. Mes excentricités ravissaient les objectifs des photographes. J’étais flatté de les retrouver sur des panneaux de rues ou de musées. La plupart du temps cependant, la coloration unique suffisait, habilement nommée « bleu ciel », papier peint par défaut de mon ouvrage, sans fioritures aucunes, bien utile lorsque mon humeur fuyait la création ou que la salle de classe où j’étais astreint tirait ses rideaux. Et, la nuit, noir et blanc reprenaient leur affrontement manichéen, jouaient leur noble rôle sur l’écran de ce cinéma muet, doublé parfois des hululements de chouettes, des hurlements de chiens.
     Les volutes que les météorologues ont baptisées stratus, nimbus ou cumulus, n’étaient jamais que des fleurs de coton que j’avais accrochées au plafond. Je les façonnais à mon gré. Dans les parcs, à côté de moi, j’entendais d’autres enfants s’évertuer à deviner la forme de mes sculptures. Je me laissais moi-même souvent émerveiller par ces majestueux hippopotames en lévitation, habillés comme les moutons, changeant de peau comme des caméléons, de forme comme les pieuvres, selon l’heure du jour et la force de mon souffle. Le derme saumon dont je les enrubannais au crépuscule ne me charmait pas moins que ne l’eût fait à cette époque l’épaule dénudée d’une camarade. Lorsque la toile était entièrement recouverte de ces parachutes blancs et gris, le ciel devenait un plafond à bas-reliefs, en crépi grossier et tout mou. Une bourrasque, un éternuement de ma part, en un coup de gomme, pouvait tous les chasser.
     En pressant ces éponges, j’en faisais gicler la pluie. Une forte contrainte dans ma paume donnait lieu à un torrent de larmes. De légères secousses, et sourdait la bruine printanière. D’un tour de bras je pouvais alors, aux extrémités de mes cinq doigts, tracer les arcs aux sept couleurs. Le violet jaillissait de mon pouce, le rouge de mon auriculaire. Un jour de juillet, envahi par un délire architectural après la découverte des archivoltes au fronton d’une cathédrale, j’imbriquais l’un dans l’autre deux de ces ponts. Ma construction a fait couler plus d’encre que je n’avais usé de peinture pour la réaliser.
     Par jeu, ou par dépit, il m’arrivait de libérer aux cieux la rage en moi. Elle devenait orage dans l’étendue infinie. En fait, je prenais un plaisir de thaumaturge à voir le ciel grossir du tumulte des flots coléreux de l’océan. J’effilais le coton, le couvrais de chausse-trappes épineuses pour le rendre aussi imprenable qu’un bouquet de rosiers, aussi broussailleux que les sourcils de mon père, et, comme les yeux en dessous, il ne tardait pas à lancer des éclairs éblouissants. Ma toile se zébrait de veines lumineuses, et la matière, inerte, crachait des rugissements effrayants. J’aimais particulièrement faire jaillir la foudre lorsque je ne trouvais pas le sommeil. À l’abri sous ma couette, je me réconfortais d’être au sec, et la mélodie jouée par les cordes de cette harpe électrique au-dehors sonnait à mes oreilles telle une berceuse, finissait par m’endormir. Quand la tempête se déchaînait trop violemment, j’avais peur toutefois de retrouver ma toile déchirée au matin. Je sombrais dans l’inconscience en tremblotant, et ouvrais inéluctablement les yeux sur un écran vierge, redevenu bleu.
     Chaque soir, après avoir débarrassé mes propres couverts, je ne devais pas oublier de dresser la nappe bleu marine sur mon chevalet gigantesque. Je capitonnais irrégulièrement le tissu sombre de pointes étoilées. La lune, ronde ou croquée, blanche ou dorée, révélait ses affreuses cicatrices. Je comprenais que les bandits fussent des créatures nocturnes avec pareil modèle. Je la laissais en silence suivre sa course dans l’ombre, évitais de me mêler à ses dangereux adorateurs.
     En de rares circonstances, les deux disques, solaire et lunaire, valsaient ensemble. C’était le malfrat frôlant le juge éclairé, la hulotte volant dans les ailes de l’ara. L’astre nocturne, dans son impertinence, osait recouvrir le feu de son meilleur ennemi. Pour se venger, plus tard, le soleil, projecteur de mon œuvre, allait se cacher dans notre dos et jetait le cadre et son disque blanc dans le noir le plus complet.
     Comme tout artiste, les faits humains ont largement inspiré mes tableaux. Ce qu’on prenait pour de la pollution n’était qu’un hommage à mon fumeur de grand-père. Le ciel blême et laiteux était conçu pour donner l’impression d’une bille plongée dans l’un de ses poumons, dont il m’avait un jour montré une radiographie. La brume qui effrayait tant les automobilistes n’avait d’autre origine que les paquets de Gitanes qui le consumait au quotidien.
     La grêle, quant à elle, constituait mon caprice de riche. J’avais pu observer un jour, dans la luxueuse cuisine d’amis de mes parents, un réfrigérateur américain. J’avais eu le temps de remplir à ras bord, avant qu’on me hèle d’arrêter, un grand verre de glace. Dès lors, quelque instinct mégalomaniaque m’incita, rarement heureusement, à faire pleuvoir du ciel à mon tour des glaçons que je pouvais modeler au diamètre d’une balle de ping-pong.
     Aussi l’on entend parfois des rêveurs forts naïfs affirmer qu’en fait de neige, il ne s’agit de rien d’autre que des pellicules du Divin. Or ces perles argentées, loin d’être des rebuts capillaires, ont été savamment élaborées. Je me souviens d’avoir dessiné la géométrie du premier flocon sur une feuille cartonnée à l’école maternelle, au feutre vert. De ce croquis j’ai recouvert les vastes champs de la campagne. Quel créateur de mode a pu se vanter d’habiller plaines, pentes et cimes des montagnes de ses robes ? J’y imprimais mon motif avec délicatesse, les flocons s’assemblaient pour les envelopper d’un froid manteau. La peur des Gaulois s’en trouvait justifiée. Il tombait sur la tête du monde une idée que j’avais eue, un dessin que j’avais fait.
     À l’inverse, mon œuvre a su largement inspirer les hommes. Par une tiède nuit estivale, je remarquai la lumière clignotante d’un satellite avançant doucement dans mon ciel. Une fourmi munie d’un gyrophare, qui trottait sur mon coutil. Je me tournai vers ma mère, assise sur le banc à côté de moi, la prévins.
     — Maman, il y a une étoile qui se décroche du ciel.
     J’eus droit à un ronflement pour toute réponse.
     Je tolérais que ma toile se fît le terrain de jeu des oiseaux de plumes et de métal. J’offrais à la vie même de s’immerger dans l’essence de mon art. Un jour, je devais avoir treize ans, je m’y laissai tant prendre que je hurlai à me rompre les cordes vocales en observant deux avions se rapprocher. Leurs bavures épaisses, mucus de ces escargots aériens, allaient clairement s’intercepter. Je m’égosillai dans l’espoir que l’un des pilotes m’entende, dévie sa course. Des larmes me montaient aux yeux. Je ne voulais pas de sang dans mon ciel, le lin de ma toile ne devait pas devenir celui d’un linceul. Finalement, les appareils passèrent l’un au-dessus de l’autre. Je m’en trouvai profondément soulagé.
     Je me réjouissais du ballet des cerfs-volants. Tenus en laisse, cherchant malgré tout à conquérir mon domaine, mais ne pouvant s’élever plus haut que le bout de leur bobine, ils découpaient sur mon tableau d’amusants trapèzes virevoltants. Je m’allongeais en dessous, croisais les bras derrière la tête, contemplais ces losanges multicolores. Le flou abstrait se parait d’élégantes brisures géométriques. Le vent leur faisait accomplir des chorégraphies tortueuses qui cassaient la lenteur calculée des changements de ma peinture.
     On s’extasie devant l’étendue de la fresque de Michel-Ange au plafond de la chapelle Sixtine, ou l’envergue du Guernica de Picasso. Pourtant, à nul artiste ne fut donné canevas plus vaste que le mien. Et j’y mêlais les techniques de la nature morte et du paysage, les principes des mouvements baroque, classique, rococo, réaliste, impressionniste, pointilliste, cubiste, fauviste, surréaliste… A-t-on déjà vu plus large palette ?

     Aujourd’hui, je n’occupe plus depuis longtemps mon poste de peintre du ciel.
     J’ai été démis de mes fonctions. L’âge, la vie, m’ont privé de l’accès à ma toile. J’ai rendu mon tablier pour une veste en jean délavée, troqué ma palette contre une bouteille de whisky. De mes tubes de peinture si vifs, si gais, il ne me reste que des fonds séchés, des mélanges craquelés de marron, de gris, qui colorent mon existence. En matière de décoration, je ne repeins plus que des lunettes en céramique de ma diarrhée continue, la chaussée de mes gerbes odoriférantes. J’ai tapissé de ténèbres les appartements de mon esprit, et ne me promène plus que dans ceux des ruelles. Mon plafond fuit, la pluie ne cesse d’y goutter. Je dors le jour pour n’avoir pas à contempler le travail de mon successeur.
     Il me semble qu’il me reste un fond de pourpre quelque part, dans l’ombre d’un tiroir. Je ne tarderai guère à le ressortir. Je sais déjà sa place. Il viendra s’étaler en une flaque sur un trottoir lorsque mon crâne s’y brisera.
     J’ai revêtu le firmament, à présent j’orne les plates-bandes de fleurs germées tout droit de mes tripes. Mon regard a perdu de son acuité, mon cou s’est distendu jusqu’au sol, mon bras s’est raccourci. Suite logique ? Sous peu, j’irai teindre les estomacs d’asticots des pigments de ma chair. Du ciel au ver de terre. Même le plus grand des artistes doit se conformer à l’humilité.
 
 
 

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     Ils m’ont pris. Je n’ai aucune idée d’où ils m’emmènent. Un épais sac en toile recouvre ma tête et je ne peux rien distinguer au travers. Ils m’ont assis à l’arrière d’une fourgonnette. Ils sont partis à toute allure, ont filé sur des routes de bitume, puis j’ai senti aux cahots du véhicule que nous sommes entrés sur des chemins rocailleux. Je crois qu’il y a un homme avec moi. Je distingue des bruits par intermittence, une respiration légère, des frottements, craquements à quelques mètres en face de moi. Je ne suis pas certain, mais n’ose bouger. À quoi bon ? Mes mains sont solidement ligotées dans mon dos. Ça ne me fait pas mal, mais je ne peux pas les remuer. Je fais le trajet en silence, langue et yeux morts, oreilles seules alertes.
     Le camion s’arrête enfin. Je distingue nettement des pas humains, martelant la terre. La porte s’ouvre. Sous mon voile, je devine la lumière vive du jour qui pénètre le coffre. Deux mains m’empoignent aux épaules, l’homme de l’intérieur, et me tirent au-dehors. J’aspire à travers la toile l’air pur dont je ne peux prédire quand il m’enrobera à nouveau. Au-delà de la jute tissée, je hume le bois humide, les feuilles vertes, la poussière végétale. Personne ne dit mot. Du lointain provient un chant d’oiseau. Doux moment pour une randonnée champêtre.
     Nous marchons quelques minutes. J’estime qu’il y a trois personnes avec moi. Une seule d’entre elles pose une main tranquille entre mes omoplates pour me guider. Nous quittons les chemins aménagés pour des sentiers de terre jonchés de branchages et de ronces. Je lève les jambes bien haut pour écraser les épines plutôt que de m’y frotter. Je suis surpris de ne subir nulle pression, nulle marque de précipitation, nul à-coup de la part de mes ravisseurs. Nous avançons au rythme d’une promenade en famille.
     Les rameaux en treillis au-dessus de nos têtes font alterner la clarté et l’ombre sur mes yeux recouverts. Nous devons nous trouver au cœur de la forêt, les bruits de la nature emplissent l’espace et lui confère une atmosphère rassurante. J’en aurais presque oublié le danger que je cours, emporté dans des méditations sans point fixe, jusqu’à ce que la main sur mon dos agrippe ma chemise et m’arrête dans ma lente procession.
     La réalité périlleuse de ma situation et les artifices matériels des hommes reviennent me frapper de plein fouet. Le crissement d’une lourde porte en fer, qui tourne sur ses gonds avec l’insolence d’une hyène rieuse dans la savane silencieuse, résonne à quelques pas de moi. La main me pousse encore, monte à mon crâne pour me forcer à fléchir la nuque. Tête baissée, je franchis le seuil.
     Il règne à présent une odeur de pierre moite mêlée à la terre fangeuse et au lichen. Il faisait tiède dehors, mon corps a soudain froid. J’ai conscience que l’on m’aiguille sans doute dans mon tombeau, que la porte qui se referme sur moi avec la même lenteur qu’elle s’est ouverte pourrait bien être ma stèle anonyme, me criant son adieu.
     On me fait descendre précautionneusement un escalier en spirale aux marches accidentées, puis déambuler dans un réseau inextricable de couloirs. Je ne suis pas certain qu’ils ne me font pas tourner en rond pour me donner l’impression d’être dans un labyrinthe gigantesque. L’effet est réussi, je perds toute notion de l’espace. Je suis à peu près sûr que deux hommes m’escortent. Dans l’entremêlement des corridors, je ne perçois toujours pas l’écho d’une voix humaine. Je lève le pied, m’arrête au milieu de ce que je pressens être ma cellule. La main qui me dirigeait s’abaisse puis rompt d’un coup de lame les liens qui me serraient les poignets. Les morceaux de cordes glissent le long de mes jambes. Deux hommes sortent, la porte claque, nulle clé ne vient la refermer. Je suis seul et soulève le sac sur ma tête.
     J’ai quitté la diversité des formes, plans, couleurs, scènes de vie, de la ville quelques heures plus tôt, pour voir apparaître désormais, figé devant moi, un imposant et monotone mur de pierre embuée et terne. Si ce n’est la porte en métal, qui vient briser l’unité, et dont la teinte grisâtre encore imite celle de la roche, les murs et le plafond ont une continuité rompue seulement par leurs angles. Ils présentent des concavités légères, creux ou bosses, qui font des vaguelettes irrégulières. On eût extrait un pavé géant tout entier de cette cavité qu’elle eût pris exactement la même apparence.
     Je m’assois dans un coin, contre le mur qui fait face à la porte, et tâche de me concentrer. Je crois savoir ce qui m’attend. Les plus terribles rumeurs, les plus funestes légendes courent sur ce lieu où l’on m’a amené. Je n’en ai jamais rencontré de survivant, pourtant on dit qu’il en existe. On dit que ceux qui ont disparu braves hommes, les veines parcourues par un sang chaud et gai, les joues fendues d’un sourire immuable, l’estomac toujours en faim de plaisir et de vie, on dit que ceux-là sont ressortis fantômes dénaturés, pâles spectres sans désir, silhouettes blafardes plus mortes que vives, n’attendant qu’une ultime brise pour tomber la face la première dans leur tombe. On parle d’ongles qu’on arrache, de brûlures à l’huile, d’oreilles découpées, de membres écartelés. On parle de la perte de son identité en même temps que de ses doigts, de l’aliénation irrémédiable de la conscience dans le feu ardent de la douleur. On parle de sévices devant lesquels le vocabulaire même a reculé à en expliquer la souffrance. Voilà ce à quoi je m’attends. Ô, je ne tremble pas, pas encore. J’invoque ! J’invoque ces spectres déchus, vivants ou enterrés, j’invoque les forces de mes confrères passés ici avant moi, de ceux qui viendront et de ceux qui luttent encore au-dehors. Je me prépare autant qu’il peut l’être possible à me faire piétiner par un troupeau de rhinocéros acharnés, déchiqueter par une horde de lycaons affamés, picorer par une nuée de charognards insensibles. J’accumule en moi, en mon sang, en mes lymphes, en ma graisse, ma chair et jusque sur ma peau, jusqu’au suintement de mes pores, une haine indicible contre mon bourreau prochain. Ah, qu’il vienne ! Ah, je l’attends ! Je ne vacillerai pas ! La haine doit me faire résister jusqu’à ce que mon corps n’en soit plus un et que mon âme s’y échappe par ses plaies ouvertes. Je m’imagine les plus cruels spectacles de la violence, les plus inflexibles emportements de la brutalité. Telle une vierge qui se figure sa première fois, tel le jeune aristocrate se rendant à un duel mortuaire, tel David s’avançant contre Goliath, je me prédispose à l’inconnu. Tout ce que je sais, c’est qu’il sera affreux, insupportable, impitoyable. J’ai comme fronde mon secret. Ils ont contre moi un fort, des renforts, des armes. On ne peut plus que moi être pris au piège. Je suis soumis totalement, si ce n’est l’étoile de mon secret qui brille très loin dans le ciel lugubre. Il faudra qu’elle résiste, que son incendie ne cesse, que son gaz persiste à brûler. Elle sera mon énergie. Ah, je les hais ! Je les hais tous ! Je suis prêt ! Qu’on vienne ! Dans mes veines coule l’airain en fusion, mes nerfs sont en granit, ma chair, du caoutchouc. Roc enrobé de mousse, me voilà, venez donc chercher mon secret !
     Je ressasse ces pensées affolées en boucle, pareil à l’orateur avant son discours. Je suis le propre général du bataillon de mon corps et de mon esprit, exhortant mes troupes à se battre jusqu’à périr. Soudain, la porte s’ouvre en grand.
     Un homme gras, plus petit que moi, le crâne tondu, des cils allongés lui donnant un air tendre, se tient dans l’ouverture. Ses larges lèvres demeurent inexpressives. Ses joues molles pendent autour de sa bouche comme deux coussinets. Il porte un marcel blanc sali de taches jaunes et noires, sueur et huile, crasse, pisse, boue. Ses jambes se dissimulent sous un pantalon sombre usé dans les plis.
     Il ne dit rien, mais je comprends que je dois le suivre. Il s’écarte et attend que je sorte. J’avance, passe devant lui, il m’emboîte le pas. Sans même me toucher, j’ai l’impression de savoir où je dois aller. À l’approche d’un carrefour dans le tunnel, je ralentis, et son pas vacille d’un côté ou de l’autre, m’indiquant la direction. Les couloirs sont tous similaires, placardés régulièrement de portes cendreuses. Je slalome entre les flammes de l’enfer. D’autres condamnés doivent se trouver là, comme moi. Après un virage à gauche, j’en aperçois une qui est ouverte. C’est là que j’entre.
     La salle est plongée dans le semi-jour constant en ce lieu funeste, qui tombe par d’étroites lucarnes en haut des murs. Elle est bien plus vaste que ne l’était ma cellule, et je ne peux en distinguer la paroi au fond. Elle se perd derrière un rideau ténébreux. Au centre de la partie visible, une chaise. Sur cette chaise, un homme.
     Bonjour, bourreau.
     C’est un homme mûr, qui semble vigoureux, ingambe, lucide. Il doit avoir à peu près mon âge. Une crinière soyeuse dessine une vague sur son front, recouvre le sommet de fines oreilles arrondies. Il se tient droit sur le siège, les mains posées à plat sur ses genoux, pieds parallèles. Son torse nu laisse à suivre les tracés de muscles galbés. Il tourne sur moi deux yeux marron dans lesquels je ne peux lire aucune avidité, perfidie, nocivité. Un colibri eût pénétré cette caverne souterraine, il ne l’eût observé différemment. Je crois deviner sur ses lèvres l’inflexion d’un sourire familier.
     Étrangeté de l’âme et du cœur de l’homme ! Où se cachent en ce moment les notes de trompette, les plateaux de langoustines, le parfum du foin tondu, les galopades fantastiques sur le sable, les calembours de tablée, les feux d’artifice, le mime, la rosée, les caresses, les contes ? Où les choses qui font la vie, qui font la joie, qui font la passion, l’amitié et l’amour, se rétractent-elles donc lorsque l’esprit saisit qu’il a affaire à un moment grave ? Balayés les arcs-en-ciel et les pétales sous un vieux tapis de poussière lourd, imposant. Le sérieux et la dignité tétanisent la pensée. Sacrifiés rires, jovialité, camaraderie, rêves, envols. Mon bonheur abdique au bénéfice de l’honneur. Décision forcée, irréfléchie, où je suis bel et bien contraint.
     Qui est cet homme en face de moi ? Ç’aurait pu être un cousin, un compagnon de jeu, mon postier, mon frère. Il me regarde et je dois presque faire effort pour ne pas lui tendre la main. Pour ne pas me laisser gagner par une fraternelle compassion, je lui imagine un face balafrée, des mains énormes aux doigts difformes, comme des chapelets de cailloux, une langue râpeuse, baveuse, un unique œil pervers, sa crinière arrachée en poils broussailleux. Toute la haine qu’un seul être peut contenir, je l’accumule en moi, la déverse sur ce mâle aux allures d’aède herculéen. Sur cet homme qui pourrait être moi, je distille le plus concentré des venins pour la plus aiguë des piqûres. Le bras de fer meurtrier peut commencer. Tes ruses, ta cruauté, tes outils, tes stratagèmes, contre ma haine comme résistance, mon secret comme point d’appui. Viens !
     Le gros chauve qui m’a accompagné referme la porte. Il s’approche de moi et soulève ma chemise. Je lève les bras, me voilà le torse nu à mon tour. Puis il me fait signe de retirer mes chaussures, mes chaussettes, mon pantalon. Je reste en sous-vêtements. Il laisse également à mon annulaire la chevalière qu’avait gravée un jour mon père, écusson de son cru sur lequel s’enroule en majuscule cursive l’initiale de notre nom.
     L’homme qui m’a dévêtu va s’appuyer contre la porte. La valse avec mon bourreau peut commencer.
     Je suis curieux de découvrir comment il compte s’y prendre. La torture est un art en perpétuel questionnement. La technique absolue à extraire les vérités ne sera sans doute jamais inventée. La panacée de l’excavation de secrets n’existe pas. Il ne suffit pas d’arracher une langue pour entendre le mot qui y pend. Technique d’équilibriste où il faut jongler avec la volonté sur le fil tendu entre la vie et la mort. Autopsie ante-mortem, interrogatoire sanglant. Demander la collaboration par la contrainte. La posture du boucher est favorable, mais un coup de machette trop profond et sa mission échoue, et le renseignement s’en va rejoindre l’au-delà, s’évapore dans le néant.
     Je me retrouve face à l’homme aux yeux vifs, aux commissures figées dans un début de sourire chaleureux, à la tignasse élégante. Le monde peut bien s’être arrêté et nous avoir mis sous cloche. Je m’apprête à laisser ma peau dans ce huis clos.
     Il ouvre la bouche, et, sur un ton serein, se présente à moi. Il me donne son nom, me dévoile son lieu de naissance, l’endroit où il a grandi, les travaux qu’il a effectués, me confie ses passions. Je crois rêver ! Délicatesse suprême, j’en suis presque à me mordre la langue pour ne rien répondre. Sans cette idéologie qui jette un gouffre entre nous un gouffre insubmersible, tout nous rapproche. Il me révèle ses goûts pour les cabarets, pour les caves à jazz. Comme moi ! Comme moi ! Une petite sœur. Comme moi ! Une fille ! Famille modeste, privé d’études, lutte de chaque instant pour se tirer vers les sommets et sourire de chaque instant pour y accéder par les sentiers ensoleillés. Je crois entendre le récit de ma propre existence. Je le déteste, je ne l’oublie pas. Notre point de désaccord est infranchissable, inébranlable, impardonnable. Il doit suffire à rendre caduque le reste de son être. Je le hais, je le hais.
     Bon prince, il me pose la question. Il m’interroge sur l’information que je détiens, celle qu’il désire connaître. Ô, crois-tu t’en tirer si simplement, scélérat ? Parce que tu fais semblant de me ressembler, je vais me corrompre et me livrer ? J’ai prévu de marcher jusqu’à la mort en silence. J’ai bien mijoté quelques mensonges pour le cas où ma langue se délierait sous l’effet de la douleur, dans le trajet qui m’a mené ici, mais il est trop tôt. Joue avec moi tant que tu veux. Je me tais. À quoi bon sonner le tocsin d’une révolte perdue d’avance ? Le courage de la souris coupée en deux qui se débat dans son piège n’est plus bravoure, mais ridicule illusion. Simplement, je me tais. J’attends stoïquement le déchaînement du mal.
     Sans que les traits guillerets de son visage ne s’évanouissent, mon bourreau commence son intimidation. Je n’ai plus le choix. J’entre dans l’interminable couloir de la soumission, aux murailles épaisses comme la profondeur de ce sous-sol où je suis enfermé, et hautes jusqu’au ciel.
     Une première claque est donnée, avec sa bague. Ça fait un grand « clap » qui résonne jusque dans les profondeurs indiscernables de l’antre. Premières rougeurs. Nouvelles injonctions. Puis claque du revers, la marque de la bague imprimée sur la joue. Injonctions. J’obéis docilement. Et claque, paume, revers, paume, revers, paume. Le visage déjà se tuméfie, ses couleurs changent en temps réel. Mains rougies contre joues bleuies. Et sur les lèvres en face de moi toujours ce sourire, affublé d’yeux trop doux pour être cyniques, et pourtant impossible à être sympathiques.
     Entre chaque coup, il réitère la question fatidique. Entre chaque coup, je resserre un peu l’étau de ma bouche. Je ne souffre pas encore, je suis prêt à supporter bien pire. Mais déjà mon esprit vacille.
     Comme si les deux hommes s’étaient échangé un signal, celui qui garde la porte sort de sa torpeur et pousse jusqu’à moi une table qui était appuyée contre le mur à côté de lui. Je ne l’avais pas remarquée. Les pieds crissent sur le sol rocheux. Des objets métalliques brillent à sa surface, mélange ordonné de matériel de cuisine, de bricolage, de jardinage. Je me figure, tandis que les contours des outils se détachent de plus en plus nettement, la viande devenir chair humaine, le bois devenir os, les lianes devenir veines. Ce qui sert à soumettre la nature peut aussi soumettre un homme, et l’homme est souvent plus inventif assujettir son prochain plutôt que son environnement. Ce que l’on nomme savoir-faire, adresse, habileté, talent, maîtrise devient alors cruauté, brutalité, rudesse, férocité, barbarie. Me voilà l’instrument de ces termes ignobles.
     Mon horrible bourreau ne cesse de me parler. Dans l’inventaire des outils de l’atrocité, machines à bestialité, la scie s’élève, ondule, et le ballet des allers et retours de ses dents crantées se joue bientôt sur la première phalange de l’auriculaire. On se rend compte en ces moments-là de la solidité des os. La scie s’enfonce lentement, les dents enfilent un collier de perles rouges, tout en jouant la mélodie grinçante de leur propre danse, s’arrêtent au milieu, puis reprennent le va-et-vient jusqu’à ce que la phalange tombe.
     Question répétée. Je me tais, mais mes lèvres sont desserrées, frémissantes, lourdes. Je n’ai pas la force de rien articuler. Les mensonges que j’ai préparés reculent face à l’horreur de ce bout de petit doigt qui, seul, roule au sol.
     Puis la chorégraphie de la scie recommence. Deuxième phalange. Question. Troisième. Question. La main s’arrête dans un point rouge infernal. Puis les trois de l’annulaire, du majeur, de l’index, une à une, un à un. Question entre chaque, mes lèvres un peu plus liquides. La sueur recouvre d’une nappe glissante mon corps presque nu. Le pouce enfin. Une main décimée, comme une forêt rasée. Moignon aux cinq geysers. Je ne peux retenir des larmes de douleur et de rage. Je repose cette paume sur la cuisse. Comment fait cet homme pour rester de marbre ?
     Il y a sur l’étal une petite marmite grise dont les rebords se brisent à un endroit en un bec étroit. Au fond repose comme une limace charnue et nonchalante une épaisse larme grise brillante, anthracite. C’est du plomb fondu, coulant, en fusion, brûlant. D’abord, il faut découper la paupière.
     On prend fermement le visage meurtri entre sa main gauche, appuyant un doigt fort contre la paupière refermée. De la main libre, on s’empare d’un scalpel aiguisé qui luit telle une faux miniature dans l’œil encore ouvert, œil qui se ferme vite à son tour pour fuir la vision du dépeçage de son voisin et frère de toujours. Le scalpel descend, s’abat, et, d’un coin d’un œil à l’autre, opère un arc de cercle qui longe le haut de la cage oculaire. Il faut recommencer pour le bas. Deux vulgaires morceaux de peau fripée glissent le long de la joue, laissent une traînée écarlate, et l’œil qui n’a plus nul rideau vous contemple dans toute sa douleur.
     Préparation affreuse, prolégomènes à un avènement sordide, travail d’enfant pour préparer le terrain à l’adulte imperturbable. Le sang coule jusque sur mon torse nu. Larmes d’un œil ouvert à vif. Un œil qui inspire le dégoût. À présent, plus rien ne peut entraver le trajet du plomb.
     La piste est dégagée. Il n’y a qu’à pencher la tête en arrière, on place un entonnoir juste au-dessus de la pupille qui n’a nulle part où se réfugier, on soulève la casserole, et la renverse lentement. Le plomb fond à trois cent vingt-cinq degrés. Ce sont trois cent vingt-cinq degrés que l’on jette sur l’œil. Le métal tombe en une lente cascade et enrobe le globe oculaire. On perd un œil, ça brûle, ça démange, on crie, on hurle, le plomb coule jusque dans le cerveau, se fige en casque contre le crâne. On devient borgne à la cocarde, une médaille de plomb sans valeur remplace la rétine. Ah, c’est affreux ! C’est terrible ! On hurle encore longtemps. Ah, quel malheur ! Quel mal ! Mal pur, mal profond, mal du corps donné par un homme à un frère. Souffrance infinie, aliénation du corps, violence sans limites. Homme ! Homme ! Que me fais-tu endurer ?
     Quand les cris poignants se calment enfin, le bourreau me répète sa question dans une pluie de postillons. Comment fait-il ? Est-il seulement encore homme ? Elle ne parvient même plus à moi, je n’en comprends plus les mots. J’ai les bras ballants, le corps évanescent, le crâne sur le point d’imploser. J’ai subi la scène des claques, des doigts coupés phalange après phalange, et maintenant cet œil fossilisé dans le plomb. Je n’ai plus nulle pensée que la douleur. La haine que je portais en moi comme un précieux nourrisson en entrant dans cette salle tragique s’est reclus loin, immensément loin dans mon esprit. Je songe à mon secret. Je n’ai plus que lui. Je l’oublierais presque. Je dois tenir encore, encore un peu, tenir, résister.
     Quand on est pris, l’objectif consiste à tenir vingt-quatre heures, une journée pour laisser à ceux restés dehors la marge pour changer les plans. J’estime la durée du trajet à trois heures. J’ai peut-être passé une heure dans ma cellule. Et, en quelques minutes qui me paraissent avoir été éternité, je me suis heurté de plein fouet aux récifs acerbes de la géhenne. Cette torture est terrible. On ne peut s’attendre au déchaînement d’une si grande quantité de mal, aucun guerrier ne peut s’y préparer. J’ai son regard luisant à quelques centimètres du mien, comment peut-il me faire cela ? Quelle rage anime donc cet homme ? Quelle est cette volonté qui ne connaît la limite de la tolérance ? Jusqu’où peut-elle aller ? Jusque quand mes nerfs pourront-ils encore être rongés ?
     Je ne sais plus à quoi m’attendre. Le gardien de la porte avance encore, et tire la table à lui. Puis, dans son dos, j’entends l’enclenchement sec d’un interrupteur. La partie de la salle immergée dans l’ombre s’éclaire. La lueur provient d’une autre pièce, séparée de celle-ci par une large vitre rectangulaire percée en haut du mur, à hauteur de hanche d’homme. Cette nouvelle pièce semble moderne, elle a des néons au plafond et des murs immaculés. Il y a… J’en perds mes mots. Il y a une personne assise là, qui me scrute à travers la vitrine. C’est… C’est ma fille.
     Ma fille, ma fille est là. Ils l’ont trouvée, ils l’ont amenée elle aussi. Elle est belle, elle est resplendissante, ils ne semblent pas l’avoir touchée. Ma fille. Elle a quatorze ans. C’est l’âge de toutes les découvertes, l’âge où le cœur se forme aux passions, aux sentiments doux comme aux sentiments âpres que le père tente de repousser de sa protégée comme une moustiquaire éloigne des dards. Elle est pure, radieuse, rayonnante. Ma fille. Elle rougit encore devant l’épaule nue d’un garçon, s’ébahit du vol tortueux d’une libellule, emplit nos appartements d’une joie mélodieuse lorsque sa voix légère, un foulard de soie dans le vent du printemps, se fait chantante. Ma fille. Ô, que fais-tu ici ? Elle ne doit pas voir cela, jamais, c’est un spectacle terrible, ce n’est un spectacle souhaitable à aucun homme, qu’y fait une fillette de quatorze ans ? Depuis combien de temps d’ailleurs est-elle là ? A-t-elle déjà vu quelque chose ? Non, non, je donnerais ma vie contre ce souvenir dans sa mémoire. Laissez-lui sa pureté ! Prenez ma dignité ! Homme, que fais-tu, qu’as-tu imaginé ? Tu es terrible !
     Son visage ovale, blanc, lisse, tendre, est là, immobile, derrière cette vitre lointaine. Ses traits sont impassibles, mais ses yeux fixés sur les miens sont pour moi deux joyaux sur lesquels nulle impureté ne doit jamais venir se poser. Un simple secret, un nom, une adresse, une heure, un code, peut avoir des conséquences imprévisibles, épouvantables. Ils ont amené ici ma fille. On lui offre de contempler son père en slip, le sang ruisselant dans les plis nus de la peau, les doigts tremblants, le cœur, se voulant d’acier, devenu guimauve. Le plomb versé sur l’œil me brûle encore, l’apparition de mon enfant le ravive. Elle ne doit pas subir cela, par pitié, la souffrance de son père, la cruauté de cette salle, doit rester entre des murs sans carreaux, des murs de pierre qu’aucun cri, aucune larme ne peuvent traverser.
     Mon tortionnaire affiche toujours son air serein. Quel acide coule dans ses veines ? Cet homme, ce brave gaillard, il pourrait être l’oncle de la petite qu’il a fait amener pour qu’elle nous regarde. Comment peut-on laisser une telle personne respirer ? Ses côtes doivent être des cimeterres, son cœur un oursin, ses ongles des serres, sa peau du kevlar. Son corps entier est un projectile enflammé, un boulet de canon fendant l’air, une chevrotine explosant en mille morceaux pour causer mille fois plus de dommages. Il a voulu faire subir à ma fille, ma perle, mon astre quotidien, le spectacle odieux de son père torturé, en proie au mal, subissant la plus incisive des douleurs, les crocs tranchants d’un homme dans la chair de son prochain.
     Mon bourreau contemple un instant la tempête qui bat sous mon crâne. Il doit lire sur mes cheveux tremblants mes tourments, sur mon cou contracté ma souffrance, sur mes doigts tombants un début d’extinction de ma volonté. Je me tourne vers lui, son œil va pointer aux sols une algue mystérieuse, dissimulée dans l’ancienne pénombre, que je n’avais pas encore remarquée. L’étrange branchage est constitué de filaments luisants qui se terminent en petits disques blancs jetés sur le sol. Une douzaine de ces plates fleurs font des pois sur le gris de la pierre. À l’autre extrémité, les fils se rejoignent en un câble épais qui s’enfonce dans une excavation proportionnée du mur. À côté de cette fente, un levier est dressé. C’est une manette avec deux tiges reliées par une troisième, horizontale, qui permet de s’en saisir et de l’abaisser ou la remonter à sa guise. Je comprends. Je devine ce que mon bourreau attend de moi.
     Les électrodes se collent sur l’épiderme comme des sangsues. Le levier sonne la charge de l’électricité. Fée pour le peuple, sorcière maléfique pour le corps.
     Trois électrodes sur le front, une sur chaque pectoral, deux le long des bras, deux sur l’estomac, une sur chaque mollet. Les ablations sont troncation, retrait, soustraction. Le plomb déjà est un ajout non naturel, un corps étranger, mais inerte. L’électricité, c’est du mouvement qui pénètre les tissus. Ce qui peut ranimer sur le seuil de la mort peut nous y faire entrer d’un bond ailleurs.
     La main est posée sur le levier. Ma fille me regarde droit dans les yeux. Ce spectacle inouï, fascinant, leçon impérieuse et funèbre que peu d’hommes ont reçue dans leur vie et dont elle était témoin dans sa quatorzième année, la captive. Il n’y a pas pêché plus offensant que de voir son prochain mourir, de l’accepter, sans tendre une main, sans tenter quelque assistance, sans remords, même, en l’y poussant.
     La main s’abaisse. La décharge fait scintiller le néon au-dessus de mon enfant. Le corps devient une pile, une batterie, un éclair. Un parfum de latex grillé s’en défait et se répand dans la salle. Pas d’effet apparent sauf une légère fumée au-dessus de ses cheveux. À l’intérieur, les neurones clignotent, menacent de s’éteindre. Un à un, on fait sauter les fusibles, ils se consument. L’intelligence fuit avec le courant dans le mur de la cave.
     Question répétée.
     Je n’en peux plus.
     Je me tourne vers ma fille. Je suis à peu près sûr de distinguer une larme qui coule sur son visage. Je vais lui dire, elle ne mérite pas cela, lui non plus ne mérite pas cela.
     D’où me vient cette résurgence de haine ? Cette pique que je croyais avoir abdiquée et qui bondit comme un chien enragé ? Des sinuosités de mon âme lessivée s’est extrait ce regain d’énergie. Je dois tenir encore, encore un peu.
     Nouvelle décharge.
     On grille, on convulse, on sent ses sens faiblir, sa raison reculer.
     Nouvelle question.
     Tenir encore, tenir. J’évite le regard de ma fille.
     Troisième décharge.
     On croirait qu’un essaim d’abeilles est relâché dans les filaments de cuivre à chaque pression du levier. Le bourdonnement résonne et explose en feu d’artifice dans l’enceinte fermée de l’enveloppe humaine. Les électrodes elles-mêmes sont calcinées. Elles tombent. Et l’on découvre douze ronds noirâtres, ocres, pourpres, pustuleux, incandescents, pétillants. Douze cratères de volcan après l’éruption, sur le front, le torse, les bras, le ventre, les jambes.
     Je défaille. J’appelle à l’aide. C’est mon premier cri depuis que je me trouve dans cette salle, ces mots de lâcheté sont mes premiers mots. J’implore du secours devant ma fille enfermée. Je requiers l’assistance du premier venu, mouche ou entité surnaturelle, larve ou Dieu. Par pitié ! Ne me laissez pas ici plus longtemps avec cet homme ! Je me débats avec moi-même, je lutte contre mon esprit. Cet homme, mon bourreau, m’a fait devenir un monstre inhumain, une créature indigne.
     Je hurle maintenant, je hurle jusqu’à ce que ma gorge me brûle. Le gardien de la porte s’avance à nouveau. Recule ! Recule ! Que me veux-tu encore ! Quel outil du diable m’apportes-tu ?
     De l’index posé sur ses lèvres, il me fait signe de me taire. Je ris nerveusement, affreusement. Je tourne les yeux à nouveau, le visage de ma fille a fini par se tordre dans une expression de répulsion et de peur. Que suis-je devenu ? Qui suis-je encore ?
     Et le gardien brandit une poire mécanique, tige de fer qui se termine en lamelles resserrées, prêtes à s’écarter en tournant la manivelle. Mettez-la dans la gorge, l’oreille, les narines, d’autres orifices encore. Tournez la manivelle, les lamelles s’ouvrent comme une orange dont on écarte les quartiers. Ces lamelles-ci sont recouvertes de piquants, croisement de la poire avec la châtaigne.
     Le gardien me la tend, elle touche mes doigts, je la tiens. Elle me brûle, je la sens chauffée à blanc. Je la lâche, elle rebondit sur le sol, et, dans un mugissement tonitruant, le plus furieux que je n’aie jamais poussé, je révèle le secret, ce secret dont les mots insignifiants rebondissent ridiculement contre ces murs après ce qui vient de s’y dérouler.
     Je suis éreinté, rompu, brisé d’avoir tant souffert. Je tombe au sol, mon front se pose sur la pierre de glace. Des larmes lourdes coulent de mes yeux, je sanglote maladivement. Mes cris rauques sont pure peine. Peine d’un animal, d’une chose, d’un rien. Je ne suis plus rien. On m’a anéanti. J’ai reçu le double des coups sanglants que j’ai donnés. Ce qu’on m’a forcé à commettre s’est renvoyé contre moi avec un fracas triplé. Décuplé en y ajoutant le regard de ma fille.
     Ma fille ? L’homme qui gardait la porte est sorti et s’avance maintenant derrière elle. Je hurle, je lui hurle de ne pas seulement lever le petit doigt sur elle. Mais il lui fait simplement signe de le suivre. Elle se lève tranquillement, se retourne. Avant de quitter la pièce, elle se tourne vers moi. Ses yeux cramoisis semblent n’avoir pas dormi depuis une semaine, et ont versé deux torrents sur ses joues comme des pêches. Elle disparaît.
     Mon bourreau se relève de sa chaise. Comment fait-il ? Qui est cet homme ? Quelle force l’anime ? La volonté peut donc faire de la chair de l’argile, de la carcasse vivante une statue indolore ? Il s’approche de moi. Il pose sur une de mes épaules ses cinq doigts restants, sur l’autre son moignon où le sang coagule. Je me calme, envoûté par le sentiment de respect qui émane de cet être. Je trouve la force de me remettre d’aplomb. Je me retourne sur l’œil scintillant de mon bourreau. Trois disques noirs fument encore sur son front. Je l’ai détruit.
     La porte est ouverte. Je marche vers la sortie. Dans l’embrasure, je jette un coup d’œil derrière moi. Orphée ne devait pas se retourner pour connaître un bonheur éternel. Ici je me retourne sur mon malheur infini. Comme si mon regard contenait la pichenette suffisante à pousser un homme agonisant dans le gouffre, mon bourreau s’écroule et, dans un dernier râle, souffle son âme immense.
     Je ne sais comment je me faufile jusqu’au-dehors. Je marche en oscillant. Mon esprit n’est plus capable d’émettre aucune pensée que le portrait flamboyant de l’homme qui était dans la salle de torture, souriant, gai, bien vivant lorsque j’y suis entré. La lumière du jour me frappe violemment. Non ! Que fais-tu là ? Je ne te mérite pas. Je suis un lâche abject, un impie meurtrier, un coupable immoral. J’ai traîné mon corps hors de ce qui devait être mon sépulcre, mais mon âme, elle, noircie, racornie, déchiquetée, y est restée.
     Ma fille se tient debout devant moi, silhouette à contre-jour, un diamant sinistre. J’avance dans les feuillages. Nous marchons côte à côte, sans échanger une parole.
     Une nouvelle pensée raisonnable parvient à se former en moi. La dernière, sans doute. Que me reste-t-il à faire ? Me faire sauter la cervelle, je crois.