Archives mensuelles : septembre 2015

     — Alors Clément, comment ça va ?
     — Ça va.
     — Vous voudriez pas être plus laconique ?
     — Si.
  — Bon, on en est à vingt-six nouvelles. Quels sont vos sentiments sur le déroulement de l’aventure ?
     — Abstraction faite du crayon qui a fusionné avec mon pouce, ce qui est, vous en conviendrez, peu commode pour manger, je pense notamment à de la crème brûlée, mais j’en commande assez peu souvent, et je suis toujours déçu quand elle n’est pas grillée sous mes yeux au chalumeau, tout se passe bien.
     — Que sont devenus les hooligans dont vous m’avez parlé une fois, qui brisaient vos fenêtres à jets de pierres pour vous punir de vos écarts à la syntaxe ?
    — Ils sont partis. La grippe venait, avec sa goutte au nez. Alors j’ai acheté un Bécheraile. Je me mouche dans les pages une à une, c’est mieux qu’une boîte de Kleenex.
  — Réjouissante nouvelle. Une de plus, j’ai envie de dire ! Comment ça « pas drôle » ? Et la famille ?
     — Imhotep.
     — Les amis ?
     — Ramsès II.
     — La chorégraphie équestre à dos de panda roux ?
     — Hotepsekhemouy. Celui-là, c’est pour la frime.
     — Admirable, admirable. Pour finir, que nous promettez-vous pour les six mois à venir ?
     — Ben, vingt-six histoires. Il est con lui, ou bien ?
     — Quel scoop, merci ! De l’aventure donc, de l’amour, du suspens, des frissons, un soupçon de poivre et de sexe, des larmes, de la musique, des couleurs et du rutabaga, l’avenir d’Une nouvelle par semaine s’annonce plus radieux que jamais ! Et je crois, Clément, pouvoir m’exprimer au nom de vos lecteurs passionnés en affirmant que vos récits sont… Clément ? Clément ? Vous pouvez rallumer, s’il-vous-plaît ?

À tous les lecteurs, rêveurs, voyageurs, faisons simple : vingt-six mercis !
 
 
 

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     J’avais ouvert en grand la fenêtre pour laisser entrer l’haleine du soir avec la pétarade des moteurs sur l’avenue. J’ai fumé un peu d’herbe, allongé sur le lit, mais seulement quelques bouffées, par vertu médicale. Ça m’arrive quelques fois, pas tous les soirs non plus, et il n’y a pas de quoi monter au créneau. Quand la pellicule de sueur sur ma peau s’est enfin évaporée, je me suis levé pour baisser la vitre, descendre le store et tirer les rideaux. Avec la fraîcheur, le silence, l’obscurité, je me serais pris pour un bifteck dans une chambre froide. Rocky en personne aurait été honoré, je suis sûr, de s’entraîner sur ma carcasse.
     J’ai plongé la tête dans l’oreiller comme dans un casque, j’ai éteint du pouce l’ampoule derrière son abat-jour jaune pisse, une robe à la mode d’autrefois qui faisait, je me souviens, des filins de laine, et ça m’a fait penser aux ponchos des Mexicains. M’ôter cette antiquité de la vue, c’était une vraie consolation.
     Je me suis retrouvé cerné de noir, au point de ne plus savoir si mes yeux étaient ouverts ou non, et je me demandais comment j’avais pu tenir si longtemps avant de me coucher. Mon corps était éreinté, sans plus d’énergie qu’un tas de feuilles en automne. Il faut croire que mes muscles n’avaient attendu que la nuit pour libérer leurs brûlures. Des parties de mon squelette, pour me rappeler qu’elles étaient là, ont crié de douleur chacune à leur tour. Un incendie se déclarait dans mon bras, s’éteignait, un autre enflammait ma joue, se frayait un passage jusqu’à ma tempe, redescendait droit dans le bassin. Ça me lançait de tous les côtés. Mes vertèbres craquaient au moindre mouvement, comme si mon matelas était fourré de bouteilles en plastique vides. Mon corps récitait sa leçon d’anatomie, point par point, et je sentais même mon cerveau flasque, une éponge ramollie dans mon crâne. Mes os, ils avaient la rudesse d’un marshmallow fondu.
     Tout ça c’était les souvenirs de Dollar Chang. Ce chinetoque, avec ses yeux de geisha et sa coupe de bol de riz, arrivait malgré ça à bien placer ses coups. Il m’a pas épargné. Je lui ai pas fait de cadeaux non plus. Il devait être en train de se remuer dans ses draps, lui aussi, comme leurs nouilles poêlées. J’ai servi la science, ce soir-là, en apportant la preuve si nécessaire que les jaunes ont le même sang rouge que nous. Je lui ai repeint la face, il a retapissé la mienne, et on avait mélangé l’hémoglobine dans l’accolade après le gong. (J’espère d’ailleurs ne pas avoir choppé un sale microbe, la fièvre jaune ou quelque chose du genre.) Après ça, l’arbitre est venu vers nous, nous a pris le poignet. Et ce salopard a soulevé le sien.
     J’aurais dû me douter que je m’avançais devant un parterre de corrompus à l’intégrité aussi amochée que mes arcades sourcilières. Dans la balance de ces juges-là, les liasses sont plus lourdes que les uppercuts. Je gagne aux poings avec un « g » mais perds avec un « t ». C’est de mon manager. On dit que Dollar Chang dort véritablement sur un édredon de biffetons, à proprement parler. Ce type est plein aux as, il peut bien investir un bout de sa couche pour remplir ensuite les oreillers manquants. Trente matchs, vingt-neuf victoires pour le sumotori. Et moi, je me suis fait rouler comme un nem au printemps. Au même moment, il devait se trouver dans une suite à la mesure de son gras du bide, au dernier étage d’un hôtel de luxe en ville, qui devait s’incliner sous le poids comme un arbre en drapeau dans le vent. (On les appelle comme ça parce qu’on croirait que les branches flottent comme un drapeau. J’en ai vu une fois dans une forêt à la frontière du Canada où j’ai fait mon footing d’avant combat.) Quant à moi, mon manager m’avait réservé une chambre dans ce motel miteux, que je ne trouvais pas vraiment en accord avec la gloire que je méritais. Quelques heures plus tôt, toutes les femmes de la ville m’acclamaient et tombaient amoureuses de moi, et leurs chiens-chiens d’hommes baissaient les yeux sur ma route. Et c’était moi qu’on foutait à la niche, ce monde marche sur la tête, me direz-vous.
     Pour bien me rappeler pourquoi j’avais mal, mon esprit repassait le film du combat. Je revoyais les poings fuser sur moi, comme des éclairs, comme la traînée de lumière des réverbères quand on prend le volant un peu torché dans un tunnel. C’est ma façon à moi de compter les moutons. Gauche, droite, gauche… Je ne demandais qu’à basculer de l’autre côté, passer par-dessus la troisième corde du sommeil, mais l’hôtesse en bikini comptait les rounds sans jamais annoncer la fin du combat. Les lésions de ma chère carapace étaient trop vives. J’essayais de les calmer, et puis j’ai trouvé enfin, sur le flanc, une position pour dormir.
     C’est le moment précis qu’a choisi ce satané moustique pour entrer en scène.
     J’ai entendu le sifflement typique de la bestiole. Je l’ai entendu surgir d’un coin de la pièce, comme si le bolide mettait les gaz dans son propre garage. Je ne me suis pas énervé tout de suite non, j’ai d’abord essayé de garder contrôle. J’ai pensé que mon corps était si fatigué que mon esprit serait capable de faire l’abstraction des grésillements, que l’insecte ne n’empêcherait pas de dormir. Sauf que la bête est venue faire des dérapages juste au-dessus de ma tête, et que j’ai vite eu l’impression qu’elle tournait à l’intérieur de mon crâne. J’ai bien essayé de me couvrir les tympans avec un coussin, les tiraillements dans les grands dorsaux m’ont tout de suite réveillé. Là, j’étais même plus réveillé que jamais. J’ai mordu le tissu et je l’aurais déchiré entre mes doigts. Le moustique faisait sa parade nuptiale, tranquillement, il se promenait dans la chambre. Dans une inspiration à la Jet Li, j’ai rentré les épaules dans les ressorts du matelas et, avec l’élan, j’ai bondi sur mes pieds hors du lit ou presque. Le moustique continuait. Je ne sais pas si ses bestioles voient dans le noir. Soit elle était inconsciente du danger qui la menaçait, soit elle me narguait. Dans tous les cas, je ne souhaitais rien moins que sentir ses pattes, ses ailes et son abdomen réduits en bouillie sur ma paume.
     Je l’entendais passer juste à ma gauche, puis juste au-dessus de ma tête, puis encore contre mon ventre et je lançais mes bras à toute vitesse pour la saisir au vol. Mon coach a récemment fait acquisition d’un appareil, un système de révolution pour les gens comme moi. Ça se passe comme ça : on vous bande les yeux, il faut se placer au centre du plateau, et l’appareil émet des « bip », en même temps il avance une patte d’ours dans une direction. Il faut réagir au plus vite pour la frapper, et ainsi de suite et encore. J’avais passé des heures à m’entraîner là-dessus pour parfaire ma vitesse de coups, ça reste mon point faible. Les gros muscles ont du mal à être rapides car c’est trop lourd à porter. Alors je me suis dit que l’occasion était belle pour mettre en pratique mes exercices. J’entendais le moustique s’approcher, et j’essayais de l’attraper. Seulement il était toujours le plus rapide. Il me frôlait la joue, le bras, la hanche, et, le temps de m’écarter, ce salaud-là avait déjà disparu dans l’ombre.
     Je tendais l’ouïe au maximum. Le moustique arrivait sur moi en crissant des pneus et s’éloignait avec le timbre d’un baryton. J’avais déjà lu ça dans une revue, ça s’appelle l’effet Doppler-Frazier, de mémoire. Ça permet de distinguer entre la sirène de l’ambulance qui se rapproche ou qui s’en va. Entre nous je ne sais pas ce qui vaut le mieux si l’ambulance est là pour vous. J’aime bien lire des magazines scientifiques, ça aide à comprendre le monde. On dit que les boxeurs sont des idiots bons qu’à se prendre des marrons sur le coin du crâne, mais je compense en lisant des magazines scientifiques. Je me rembourre la cervelle pour qu’elle résiste mieux aux chocs. Je ne pourrai pas boxer toute ma vie alors il faut bien que je prépare ma future garde. Même mon manager m’encourage là-dedans. Je sais par exemple comment roulent les trains, pourquoi l’arc-en-ciel a sept couleurs ou comment les dauphins parlent. Ça met pas les adversaires au tapis, mais ça doit m’être utile pour plus tard.
     Bref, il faut avancer. J’ai pensé soudain que je n’avais pas lu grand-chose sur les moustiques, à part un article qui disait que c’était les femelles qui piquent pour nourrir les œufs. Dans la chambre à ce moment ça me posait pas problème de devoir éteindre une femme et toute sa progéniture avec, et j’en aurais même fait de l’omelette. Jamais je ne cognerais une dame, jamais. Mais, un moustique, ça reste qu’une sale bestiole.
     J’en sais beaucoup plus sur le bourdon. Je me suis renseigné, parce que c’est mon animal fétiche et comme ça qu’on m’appelle à cause de ma silhouette et mon short rayé noir et jaune. « Joe le bourdon », qu’on m’appelle dans le milieu. Ces bêtes-là sont braves, elles font pas semblant. Elles butinent toute la journée, même quand il pleut, et répandent les fleurs sur la planète. Moi aussi, je jette des violettes sur les pommettes de mes adversaires. Celle-là est de moi. En tout cas j’ai pensé alors, en tout cas si j’avais un bourdon de compagnie je le dresserais comme un pitbull à déchiqueter les moustiques. Il n’aurait fait qu’une bouchée de mon hôte. Mais en fait, dans le combat, c’était moi le bourdon. Joe le bourdon était de sortie et je doutais d’avoir la délicatesse de simplement lui arracher les ailes comme font les enfants un peu niais.
     Je pensais à tout ça pendant que l’insecte à la noix continuait de courir son marathon dans les airs. Je le localisais dans la pièce, le poursuivais, mais il avait toujours un temps d’avance. D’un coup, je l’entends clairement s’engouffrer dans la salle de bains. La porte était restée entrouverte. Il est allé s’enfermer dans son tombeau, l’idiot, je me dis, comme les guêpes attirées par le sirop, elles restent coincées dans le cul de bouteille et meurent noyées dans le sucre. Il était fait, pour sûr, il était fait.
     La porte a grincé, et ça devait être son gong final. Je me suis placé au centre de la salle, j’avais les murs à portée de bras. J’ai opéré à toute vitesse, sans hésitation. Il s’est posé sur la paroi de la douche, direct du gauche ! Il l’a esquivé. J’ai senti que je défonçais une bande du plexiglas. Je l’ai entendu se poser sur le miroir, crochet du droit ! Ça l’a brisé en morceaux. Le verre est tombé dans le lavabo et il pleuvait des paillettes. Silence. Et, derrière mon dos, je perçois les vibrations du moustique qui retourne dans la chambre.
     Cette fois, j’étais vraiment hors de moi. J’ai pas pris le temps d’ôter les morceaux de miroir dans mes phalanges. Je suis un poids lourd, un camion puissant, et j’étais en train de me faire piétiner par un poids mouche, un poids moucheron ! C’était plus possible. J’ai chargé, un vrai buffle à l’assaut. Mes naseaux soufflaient de la rage. J’avais du mal à suspendre ma respiration, pour entendre l’insecte. Il faisait des allers-retours, j’avais l’impression qu’il me passait entre les deux oreilles pour enfiler mon cerveau comme une perle à un collier. Je le sifflais, l’appelais pour qu’il accoure à mes pieds comme un bon chien, un bon Jack Russell obéissant. « Viens là, Jack ! Jack ? Alors, tu flippes ? Viens, si t’en as ! On va voir c’est qui le plus malin » je disais. Il s’est posé sur le mur juste à côté de moi. Sans réfléchir, j’ai projeté mon poing serré comme une enclume. Il s’est enfoncé dans le plâtre, dans un cratère, les morceaux de verre sont rentrés dans mes doigts.
     Bzzzzz, bzzzzz… Et le moustique l’avait encore échappé.
     Je l’ai entendu décoller, se poser au plafond. Ni une ni deux j’ai sauté sur le lit, et, en prenant appui comme sur un trampoline, je m’élance en l’air avec le poing brandi, un javelot en acier comme parle mon coach, bien solide. J’ai senti ma main passer à travers le plafond, traverser l’enduit puis la moquette de la chambre au-dessus. Des copeaux de plâtre me sont tombés sur le visage.
     Bzzzzz, bzzzzz… Et la bestiole a roulé le long de mon bras, me susurrait à l’oreille, longeait ma jambe… J’en avais des frissons.
     J’enrageais. Elle s’est tue enfin. Elle s’était posée sur l’oreiller à côté du mien. J’allais la cueillir depuis tout là-haut, boum, comme une catapulte. J’ai retiré mon poing du plafond et l’ai fait tomber avec toute la force de mon épaule sur le coussin. La beigne a fusé en flèche, s’est enfoncée dans le matelas, et j’ai dû casser des ressorts. Je suis resté là, debout au centre du ring.
     Aucun bruit. Pas un pet.
     Plus de moustique. J’avais gagné.
     J’ai pas pris le temps de savourer longtemps la victoire. Mon corps s’est affalé et je me suis endormi du sommeil mérité du juste.
     Au petit matin, j’ai été d’abord réveillé par une lumière qui me tombait sur le visage. Sans ouvrir les yeux, je les ai recouverts avec un coussin, je me suis rendormi.
     Un peu plus tard, c’était des battements à la porte. J’ai écarté l’oreiller. Le trou dans le plafond faisait un halo de lumière comme les projecteurs avant le combat, pour mon entrée. Sur le coup ça m’a aveuglé. Ma peau collait de transpi, il y avait une chaleur déjà assommante dans la chambre. Je me suis levé avec mal pour aller ouvrir, les paupières à mi-closes. Sur le chemin du seuil, j’ai reconnu l’impact que mon poing avait laissé dans le mur.
     Une bonniche mexicaine se tenait debout sur le palier, avec des gants de ménage rose en latex. Elle nettoyait la chambre d’en haut quand elle a vu le trou. Elle venait me demander si j’y étais pour quelque chose. Je me suis remémoré tant bien que mal la lutte de la veille. J’avais l’impression d’avoir pris une cuite sévère. Quand, soudain, la bonne pousse un cri, je n’avais pourtant pas commandé de mariachi.
     Elle avait tordu le cou pour jeter un coup d’œil dans la pièce, avant de hurler. Je me suis retourné aussi.
     Sur le lit, allongée sur la moitié la plus au fond, j’ai reconnu la fille, celle que j’avais levée la veille à la fin du combat. Elle était venue m’attendre à la sortie des vestiaires, le coup classique, un jeu d’enfant pour l’amener jusqu’au lit. Sauf qu’à présent, en lieu et place de sa tête, je vous fais pas de schéma, il s’étalait une flaque de sang, avec ses cheveux blonds tout collés, de l’os éclaté, de la cervelle un peu répandue. J’avais complètement oublié qu’elle était là. Elle avait fumé tout le joint et s’était endormie comme une bûche avant moi.
     Pour finir maintenant, parce qu’il faut bien en finir même si ça me plaît guère. Avant de rejoindre la voiture de police, dans la cour du motel, j’ai demandé à m’habiller et je suis entré dans la salle de bains. Tout un pan de la cabine de douche était bombé vers l’intérieur comme un arc bandé. J’ai passé de l’eau sur ma figure. Sur un éclat de miroir tombé dans le lavabo j’ai vu, là, juste ici, sur le flanc de mon nez trois fois cassé, un nouveau relief, une marque, une cicatrice de honte. Une piqûre de moustique.

* * *

     Joe signa au bas de sa déposition. Il tendit ses dards pour que l’officier y passât les menottes. Ses poignets étaient si larges qu’il put à peine les serrer.
     Plus tard, au moment d’emménager dans sa cellule, on exigea de Joe qu’il retire ses effets personnels. Il demanda s’il pouvait tout de même garder son bracelet anti-moustique. On le lui accorda.
 
 
 

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     La gomme des rollers disparaissait déjà derrière l’angle d’un immeuble gris, sans âge. Sylvie Draquignet n’avait pas décollé une de ses semelles rouges du sol. Que faire, quand on est une femme, en talons, manucurée, contre un jeune homme plein de vigueur, perché sur ses roulettes, protégé comme sous une égide par un sweat à capuche ? Figée dans le bitume, horodateur brushingé devant le distributeur de la Caisse d’Épargne, elle ne tremblait que par ses mâchoires. Lorsque son sac à main disparut irrémédiablement hors de sa vue, elle serra les poings à s’enfoncer les ongles au sang dans ses paumes. Derrière son rouge à lèvres criard, sa bouche se tordit dans une moue de détresse. Une témoin, qui avait assisté au vol, crut bon d’apporter son aide à la pauvre victime. Elle s’approcha, posa ses phalanges amollies par la compassion sur l’épaule de cette statue de cire écarlate, qui ne détourna pas le regard de l’arête de crépi. Finalement, après avoir guetté la lente ascendance d’une marée de larmes, qui pouvaient être d’angoisse ou de rage, jusqu’au seuil des paupières de Sylvie, après avoir craint avec une certitude grandissante une explosion de sanglots ou de fureur, l’aimable inconnue vit la proie de sa gentillesse pivoter sur place et s’éloigner d’un pas bruyant. Effarée, l’étrangère se laissa un temps hypnotiser par les battements décidés. Elle suivit à son tour la course de cette femme longue et forte, fine et puissante, jetant ses jambes d’airain avec la vigueur ingambe d’une louve qui aurait perdu son rejeton dans ce sac à main. La démarche gauchie par sa précipitation grossièrement contrôlée, Sylvie Draquignet n’eût pas claqué plus fort des talons si les pavés avaient été les yeux de son agresseur.
     Arrivée dans son loft, elle prit soin de verrouiller la porte avant de céder enfin à la colère. Des années d’évolution n’ont en rien effacé l’instinct primaire de l’animal molesté. Sylvie se rua sur tout ce qui pouvait tenir entre ses doigts crochus, pour l’empoigner et le fracasser contre les murs de l’appartement : vaisselle, bibelots, linge, documents… Les feuilles qui ne s’envolèrent pas furent déchiquetées sur place. La lame d’un couteau à viande resta coincée dans l’épaisseur du papier peint. Touche finale, ultime exutoire de la haine qu’elle n’avait su que contenir avec peine au-dehors, son téléphone professionnel vint répandre ses entrailles électroniques sur le carrelage. Le vieux voisin, dérangé au milieu de sa sieste, se réveilla en sursaut. Il hésita à contacter la gendarmerie, Sylvie s’arrêta juste à temps.
     Elle retrouva un calme de façade, mais en rien intérieur : l’idée du dénouement possible était trop vaste dans son esprit, en dévorait les pensées saines, annihilait toute réflexion. Ses visions restaient sombres, funestes, terribles. Seul le temps pourrait l’en détacher. Seulement, il faudrait pour cela qu’on lui en accorde encore, du temps.
     Ce sac à main valait une petite fortune. C’était un Marc Jacob, tout de cuir blanc, écussonné d’une plaquette en or, offert par son mari pour son quarantième anniversaire. Elle y rangeait un élégant portefeuille Yves-Saint-Laurent, protégeant notamment son passeport, ses cartes bancaire, vitale, ou son permis de conduire. Tout à l’heure, il n’y avait plus à l’intérieur que cinq euros en liquide. Voilà pourquoi elle s’était arrêtée devant ce distributeur, baissant la garde de son coude, moment opportun choisi par le voleur pour l’arrachée. Son sac contenait encore un dossier du cabinet d’importance capitale, des photographies de son mari et de ses enfants en vacances, une trousse de maquillage Dior ; un stylo-plume, cadeau de son père décédé, et le carnet de notes personnelles où se déversait son encre. Toutefois, rien de tout cela ne flottait à son esprit. Ces choses-là étaient minimes, lointaines, ridicules, écrasées complètement devant l’ampleur d’une autre, ballottée dans cette besace commune.
     L’objet tenait dans une paume de main. Rectangle en polystyrène encerclé par un étui translucide en polypropylène, c’était, plus précisément encore, la piste enregistrée sur sa veine magnétique qui désespérait Sylvie Draquignet. Sur cette bande en effet, elle avait, de sa voix la plus sereine, confortablement assise dans sa salle de bains, sur le couvercle clos de la cuvette, elle avait, donc, exorcisé son crime. Elle avait conté méticuleusement cet acte affreux commis quelques jours plus tôt. Elle y avait déversé sa confession, et, avec, sa mauvaise conscience. Maintenant que son gibier personnel était sorti de sa cage de plastique et de cuir, les fauves de la justice pouvaient bien venir se déchaîner sur elle.
     Sa faute, dans les heures qui s’en étaient suivies, n’avait cessé de grossir, de sa froideur calcaire et son irritation d’émeri, telles les roses des sables que ses fils avaient ramenées du Maroc l’année passée, et qui s’épanouissent dans une flaque d’eau. Le remords, pointant d’abord sa silhouette floutée dans les cauchemars enfouis de Sylvie, lui avait peu à peu ôté le sommeil, puis, de là, sa lucidité, son entrain, sa joie, ses journées. Rapidement, nulle occupation des doigts, nulle agitation du corps, nulle fixation de l’esprit ne purent plus la détourner des griffes de ce monstre intérieur. Elle s’était trouvée prise dans l’étau terrible entre le rocher immuable de la culpabilité et les piquants acerbes de la mauvaise conscience. Ses mains restaient moites sans qu’elle ne parvînt jamais à les sécher. Ses tympans sonnaient l’alerte au moindre craquement nocturne. L’anxiété rendait graisseux ses cheveux sans que nul shampoing ne réussisse à dissoudre cette crasse tenace.
     Elle n’avait pu se livrer. On l’aurait jetée en prison, c’en eût été fini de sa carrière, de son couple, de ses enfants, de sa vie. Elle n’avait personne vers qui se tourner : la plus pure amitié, pas plus que le plus opaque anonymat, ne peut accepter la complicité de l’irréparable. Pourtant, l’idée que la solitude striée de fer fût préférable à une existence vécue en fantôme s’était faite de plus en plus irrépressible…
     Au détour des pages d’un roman, elle avait trouvé la solution. Imitant l’héroïne adolescente de la fiction, elle allait confier son crime au froid d’une bande magnétique, de sa voix bien vivante, afin qu’il se détache enfin de sa personne. Seule dans son appartement, installée sur ses toilettes, elle avait inspiré une large bouffée d’azote, pressé le bouton d’un dictaphone commandé sur internet pour l’occasion, et, du même timbre flegmatique avec lequel elle distillait quelques années plus tôt les contes du soir à ses enfants, elle avait narré son aventure.
     En relâchant le bouton, elle avait éprouvé la sensation d’un souffle nouveau. L’air dans lequel elle avait cherché quelques minutes plus tôt un peu de bravoure semblait avoir été filtré de ses particules nocives. Le crime se retira progressivement de ses pensées, comme une couverture qu’on écarte par un matin d’été, lorsque la température grandit. Ses visions se retranchèrent dans les limbes de son subconscient. Elle retrouva la douceur suave de la vie quotidienne et son lot d’habitudes, détachée enfin du monde apocalyptique du remords. Par cette cassette, elle avait regagné sa paix d’âme.
     Pour brouiller les pistes, elle inscrivit sur l’étiquette vierge « The Bridge », seul groupe dont elle avait jamais été fan, dans son adolescence turbulente. L’objet vintage devint son totem, son amulette, sa protection de tout instant contre les forces du mal qui sommeillaient à l’intérieur de son crâne. Elle pouvait à nouveau se mouvoir librement, mais, de la même façon qu’un bagnard supporte la marque du fer rouge sur son dos, elle devait en permanence avoir sur elle l’enregistrement. Les porteurs de montre ne cherchent jamais tant le cadran du regard que lorsqu’ils ont oublié de la mettre ; la proximité de la cassette éloignait inversement les faits numérisés de son esprit.
     Et voilà ses aveux courant en liberté ! Par la faute de ce voleur ignoble, ils lui avaient échappé. N’importe qui pouvait déjà être en train de les écouter. Il l’identifierait aisément, grâce à ses papiers. On l’écrouerait. Ses maux, enfermés avec douleur dans cette boîte de Pandore miniaturisée, pouvaient être relâchés à tout instant. Alors, désarmée, elle n’avait trouvé d’autre solution de prime abord que de passer ses nerfs sur la vaisselle, les bibelots, le linge, les documents de son salon, avant de regagner un semblant de sang-froid.
     Nulle folie n’est assez profonde pour ne connaître aucune limite, toujours elle finit par rencontrer un solide mur extérieur, ou une frontière morale intérieure. Sylvie Draquignet nettoya les débris juste à temps, avant que ses enfants ne rentrent du collège. En franchissant le seuil de l’appartement, les deux garçons aux têtes blondes, épis de blé à la croissance miraculeuse, furent surpris de deviner dans les yeux de leur mère cette pellicule larmoyante caractéristique des retrouvailles ou des adieux. Ils ne l’avaient quittée que le matin, et il était prévu de la revoir le lendemain. Dans l’esprit de Sylvie néanmoins, ce devait être la dernière soirée avec ses anges adorés avant la détention à perpétuité.
     Engagée dans un bras de fer avec ses peurs intérieures, elle tenta de n’en rien laisser paraître. Simplement, elle se montra plus proche d’eux qu’à l’habitude, s’enquit des détails de leur journée, prépara un goûter de fête, les aida pour leurs devoirs. Quand la porte s’ouvrit à nouveau, elle fit un bond à se frapper la tête au plafond. C’était son mari qui rentrait à son tour.
     Pour une soirée, Sylvie Draquignet retrouva la fraîcheur de la jeune fille qui n’avait rien souhaité d’autre qu’un homme aimant et des enfants de lui. On la trouva radieuse. Elle se trompa en préparant à dîner, faisant repas pour huit, lança des questions anodines comme elle avait lancé des couteaux quelques heures plus tôt, et entrecoupait ses réponses de blancs glacés où ses doutes la pétrifiaient. Son regard oscillait, comme une pendule, entre les trois garçons de sa vie et son téléphone, qu’elle gardait dans sa poche au moment du vol, et par le truchement duquel elle attendait son glas fatidique. À chaque tintement de couverts, elle croyait en percevoir la sonnerie.
     Finalement, on la laissa finir son souper. Débarrasser la table, même. Coucher ses enfants, se blottir contre son mari. Se mettre au lit, passer une nuit blanche à fixer le plafond, la vision de sa peine future ayant remplacé celle de son crime révolu. On la laissa voir le soleil se lever depuis la fenêtre de sa chambre, se vêtir comme pour aller au cabinet, déposer ses enfants chez la nourrice, aller effectivement au cabinet. Elle croyait déceler dans la voix de ses collègues, des passants, des animateurs radio qui susurraient dans ses écouteurs, l’accent du reproche. Pourtant, les jours filèrent, et on la laissait vivre, on la laissait libre. Et Sylvie Draquignet se mit à exister à la manière d’un cancéreux condamné, tâchant de courir plus vite que le couperet ne s’abaisse pour jouir un peu plus longtemps du répit qu’on lui offrait, contenant sa froide colère de femme moderne qui veut rester élégante au bagne comme s’il s’agissait d’un bal de charité.

     Victurnien avait attendu le crépuscule pour faire sa rôde. Il guettait dans les rues les indices que les gens, désormais retranchés dans leurs cases capitonnées, avaient laissés derrière eux : leurs déchets. Les rebuts des gaspilleurs étaient son moyen de survivance. Il avait coutume d’affirmer que ce que consommait un seul homme pourrait suffire à trois. Il y trouvait de quoi se nourrir, se vêtir, se divertir ; une véritable pyramide de Maslow élevée dans le détritus. Avec la mode urbaine des sacs-poubelle translucides, Victurnien avait rapidement acquis la science de détecter au premier coup d’œil les résidus de valeur. Il se promenait en traînant ses semelles, sous le poids de la gravité qui lui courbait l’échine, et observait régulièrement ces sacs reluisants tel un pêcheur qui eût pu voir à travers l’eau des étangs.
     Tapi dans l’ombre d’un kiosque à journaux dont le rideau métallique était ripoliné de graffitis illisibles, Victurnien repéra, à l’intérieur d’un de ces lacs en plastique, un étrange poisson en cuir blanc. Deux possibilités s’offraient à lui : ou bien le sac avait été délaissé par sa propriétaire, lasse de souffrir sa vue, ne parvenant plus à l’accorder à ses tenues ; ou bien il avait été jeté là après qu’un voleur l’eut dépouillé. L’espoir de dénicher un billet oublié d’une poche intérieure était mince dans les deux cas, mais suffisant pour que Victurnien, armé de son sceptre de bois, capture le sac par une anse.
     On était passé avant lui, c’était un sac dérobé. Il découvrit une poignée de cartes de fidélité : coiffeur, magasins de vêtements, d’électronique, librairie, salon d’esthétique… Il les égrena en les laissant retomber dans la poubelle. Il trouva aussi une pochette en toile qui contenait des produits de beauté. De là d’où venait Victurnien, la coquetterie était d’un luxe superflu qui prêtait à rire. Malgré tout, il glissa la sacoche sous son aisselle. Au milieu de papiers froissés, il exhuma enfin une petite cassette audio grise. Sur une étiquette à l’intérieur, il était inscrit « HF60 SONY », et, sur le côté de la boîte qui la protégeait, il déchiffra « The Bridge ». Même aux yeux ternis de Victurnien, l’objet paraissait téléporté depuis une époque lointaine. Il ne se doutait pas qu’on pût en avoir encore l’usage. Sa curiosité, éveillée par la trouvaille de cette antiquité, la glissa dans la seule poche non crevée de sa longue étoffe rapiécée. Puis il relâcha le sac, et s’en retourna, en traînant son genou bloqué, d’sous l’pont.
     « D’sous l’pont », c’était sa maison. L’appellation eût pu figurer sur le panneau d’accueil entouré d’un liseré carmin si l’on avait voulu rendre le lieu accessible. L’habitude orale des résidents, forcés à faire économie de tout, à nommer ainsi leur domaine avait fini par s’imprégner dans les consciences, à fonder ce patronyme pérecien. En interceptant les conversations des vagabonds sous les réverbères laiteux de la ville, une oreille attentive pouvait ainsi distinguer ce genre de phrases :
     « On s’voit d’sous l’pont ? »
     « Tout’ manière, on n’est jamais ben qu’d’sous l’pont. »
     « L’eau peut tomber d’ciel, d’sous l’pont, on s’en fiche ben. Comme des trous dans la godasse. »
     « J’y r’tourne d’sous l’pont, t’y viens ’vec moi ? »
     « Un tour d’sous l’pont, verrait c’que qu’c’est, tiens. »
     Bribes de dialogue qui ne constituent qu’un florilège de ce qui sort de la bouche des errants, lorsqu’ils n’y sont pas, d’sous l’pont.
     C’était là que Victurnien demeurait, depuis une paire d’années. Son arrivée était un flou dans sa mémoire. Il avait été naturellement projeté jusqu’ici par une suite de péripéties dans le monde de lumière, penchant du pont dont le d’sous n’est éclairé que par les projecteurs incrustés sur les côtés de la structure et qui ne font guère plus d’éclat qu’un catadioptre, reste de l’univers d’où les étoiles sont absentes, éteintes. Il se souvenait vaguement avoir tenu sa place de roue dans l’engrenage, avoir eu un métier régulier, s’être épris d’une dame gracieuse, pris des manies pour la séduire. Ils avaient fondé tous les deux une petite famille, avant qu’elle ne s’éloigne de lui. Un enchaînement de mésaventures, de vents contraires, de courants tourbillonnant, avait fait disparaître de son horizon la voilure de ses cheveux châtains, le mât de son chez-soi, la coque de sa profession. Seul sur son radeau, il avait dérivé jusque cette île en fripes et habitée par d’autres échoués comme lui. Cette île, c’était d’sous l’pont.
     S’y installer, c’était naître une nouvelle fois. Les souvenirs de la vie de lumière se dissipent en quelques semaines, et l’on ne se rappelle pas plus l’existence routinière menée avant son arrivée que sa vie de fœtus avant de voir le jour. D’sous l’pont, il y a une famille que l’on est obligé d’adopter, mais qui nous laisse le choix dans la façon dont on veut se présenter à elle. Victurnien, par exemple, était débarqué Thomas. Lorsqu’on lui demanda son nom, plusieurs jours après son installation, de la même façon qu’on lui aurait demandé de tendre le sel dans sa vie antérieure, il avait répondu du tac au tac : « Victurnien ». Les patronymes à trois syllabes étaient d’un rare précieux dans cette société circonscrite d’sous l’pont, une préciosité du langage seul possible où le matériel se restreignait aux premières nécessités. Il avait épuisé son ego dans cette ultime prétention.
     Sur son chemin, Victurnien gardait ses ongles sales dans sa poche, contre la petite cassette. En amont de la pente végétale qui se déversait dans le lit du fleuve, deux autres clochards le rejoignirent.
     — S’lut Victurnien, fit le plus chauve.
     — S’lut.
     Le deuxième salua d’un gargouillis de l’estomac. Victurnien fouilla sa poche, par instinct.
     — D’solé Toto, j’rien à grailler. Pas un croûton. J’juste trouvé ça. Savez si on a un machin pour l’écouter ?
     Il exhiba la cassette. Les deux mendiants la prirent tour à tour entre leurs doigts. Une lueur s’alluma dans les yeux de Toto en même temps que ses borborygmes se turent :
     — Ze Bridje. Me dit queq’chose, c’nom là. C’est du rock, j’crois ben, du bon vieux rock comme ils en font plus, là-haut. On a un poste pour ça, Pat’ ?
     — J’crois pas. C’vieux, c’machin là. P’têt’ qu’le Père Fourmi a ça. P’têt pas. Faudra lui d’mander.
     Victurnien reprit son bien, qui n’était finalement pas plus le sien que celui de ses deux compères, et ils quittèrent tous les trois le bord de la route pour s’enfoncer jusqu’aux hanches dans les herbes hautes. En aval, un fleuve gris, invisible dans la nuit, signalait sa présence du seul roulis de ses flots. Arrivés à l’orée de l’eau, ils en remontèrent le courant pendant une dizaine de minutes, voyant au loin l’arche noire de leur pont s’élargir. Sur la bosse luisaient les points fixes des luminaires puissants, comme des étoiles gazeuses. Les phares des voitures défilaient à toute vitesse sur ce podium arc-bouté, roulant leurs épais talons de caoutchouc. D’sous, au-delà de la limite des diodes blanches, se réverbéraient les éclats changeants de feux de camps qui éclairaient et réchauffaient à la fois. La clameur tranquille des discussions autour des flammes se fit de plus en plus distincte, réfléchie par le miroir d’eau voisin.
     Victurnien laissa passer ses camarades, puis franchit à son tour, de profil, l’ouverture étroite qui tenait lieu de porte d’entrée. Il venait d’arriver chez lui.
     Toutes les révolutions majeures ont été citadines, et toutes ont eu leurs barricades, amas difformes, hétéroclites, se dressant entre l’ordre établi et les aspirations à un ordre nouveau. Le pont n’échappait pas à la séparation. Seulement, celle-là ne servait qu’à se dissimuler. Paravent de la misère humaine d’un côté, pan protecteur contre la bourrasque de l’autre. Et nulle revendication ne la franchissait. Une fois la muraille de débris passée, les échos de voix qu’on avait cru distinguer en chemin se trouvaient écrasés totalement par le grondement rauque des pneus des voitures. L’artère de goudron qui servait à atteindre et quitter la ville se dressait juste au-dessus des têtes. On entrait par là pour rejoindre la cohue, on y sortait pour rejoindre la nature, et, par deux fois, on roulait sur les marginaux. Les premiers jours, ce tonnerre artificiel vous assourdissait, empêchait de penser et de dormir. Ça faisait l’effet d’un tremblement de ciel, un séisme de la voûte bitumée, dont le côté à jour était tapi d’une route lisse pour que les carrosses y glissent bien, et le revers laissé brut de béton moisi et de salpêtre. Puis les tympans s’assouplissaient, on finissait par ne l’entendre pas plus que la parade des scarabées dans l’ivraie alentour. En outre, l’pont servait d’abri à la pluie, et au vent dans deux directions. Dans les autres, ils avaient construit ces grandes palissades pour s’isoler des courants d’air glacé. Ils avaient l’eau du fleuve pour se laver, à condition d’être plus sale que le fleuve. Dans cette boîte, ils trouvaient la protection, la chaleur, l’eau, de la compagnie. Pour le reste, ils s’évadaient par les interstices pour gagner la grosse ville de lumière qui avalait et recrachait les bolides à toute vitesse.
     Victurnien plissa les sourcils pour parcourir l’assemblée des yeux. Des grappes de personnes étaient agglutinées autour de quatre feux, dont la fumée se torsadait en colonnes noirâtres jusqu’au plafond avant de s’échapper par l’espace au-dessus des murailles latérales. Contre le mur qui s’élevait sur la gauche étaient amoncelés des morceaux de cartons, planches de bois, grillages en fer, caddies sciés, lambeaux de tissus, seaux de peinture… Le sol de terre entre ce mur à gauche, l’eau en face, et les deux clôtures, se clairsemait de dômes en toiles qui avaient poussé en autant de champignons colorés. Ces tentes étaient la seule trace de modernité au sein de cette misère intemporelle. Celles qui ne leur avaient pas été offertes par des associations visant tant bien que mal à ne pas laisser se défaire le lien effilé qui retenait la société de d’sous l’pont au reste du monde, avaient été récupérées directement dans des décharges et rafistolées pour boucher les trous.
     Notre vagabond fit un signe de tête léger à ses compagnons, et zigzagua au milieu des abris pour rejoindre un cercle autour du feu.
     Au total, une centaine de personnes vivaient d’sous l’pont, et toutes se connaissaient. C’était une petite communauté qui se tenait entre-serrée dans le froid de la météo et se souciait les uns des autres dans le désert de l’affection. Quand l’un avait faim, un autre lui tendait un morceau de pain. Quand un autre tremblait, l’un allumait un feu devant sa tente. On entrait d’sous l’pont comme Victurnien et ses deux compagnons venaient de le faire, en s’éloignant de la ville, en descendant la colline, en longeant le fleuve en contrebas. On n’en sortait que par la mort. Alors la centaine d’habitants qui vous avaient côtoyé durant un compte plus ou moins grand d’années organisait pour vous une petite cérémonie, prenait le temps de se remémorer votre jovialité, votre candeur, votre bonté, comme vos coups de gueule, vos ridicules, vos ratés. Le nom, l’image, les souvenirs restaient ainsi imprimés dans la mémoire collective, sans avoir recours pour cela à des dalles de béton autographiées sur un boulevard. Une telle cérémonie venait d’avoir eu lieu, quelques jours plus tôt. La police était descendue leur rendre visite, ce qui arrivait fort rarement, pour les informer que l’un des leurs, Petit Paul, avait été retrouvé mort dans la rue. Ils avaient laissé les services funéraires du monde de lumière remplir leur mission d’enfouissement, et s’étaient occupés du deuil, à leur façon.
     Les légendes et les anecdotes revêtaient ici autant d’importance que la boisson et le pain. Aux gens d’sous l’pont, un estomac rassasié ne suffisait pas. Il fallait accompagner leur quotidien d’un minimum de nourriture de l’esprit. Si Victurnien avait feint des manières de noble dans le choix de son nom de baptême, d’autres avaient été plus fantasques. On pouvait rencontrer ainsi Tire-Bouchon, Génépi, La Parfumée — qui avait vu ce sobriquet venir s’accoler à elle comme les flagrances d’huile essentielle de violettes de la colline, qu’elle distillait elle-même, dans un alambic artisanal en aluminium qui eût fait pâlir certaines sculptures d’art contemporain, pour « faire fuir l’odeur de la pauvreté » —, Cerisette, Longue-Barbe, Père Fourmi, Cactus, Rhododindon… Ils préféraient ces surnoms choisis aux numéros imposés des malfaiteurs. D’sous l’pont, on était à la marge de la loi, sans en franchir jamais la frontière ; rebuts tolérés tant qu’ils ne gênaient trop la vue, comme les ordures qui leur servaient de moyens de subsistance.
     Pressé d’entendre ce qui se trouvait sur la bande, Victurnien, après s’être réchauffé, suivit le conseil de Toto et s’approcha de la tente du Père Fourmi. Le vieillard conservait tout un fatras d’objets électroniques dont l’usage lui échappait la plupart du temps. Il était notamment le maître des postes de radio qui diffusaient à longueur de journée des chansons et des brèves d’actualité du monde de lumière, écoutées comme des contes récités. Les faits d’en haut étaient fictions d’sous l’pont. Une arche de béton suffisait à séparer la réalité de l’imaginaire, comme le confort du dépouillement.
     — Père Fourmi, t’es don’ là ?
     — C’toi Victurnien ?
     — Ouép.
     — Ouvre. Qu’est-c’tu veux don’ ?
     Il dézippa le rail métallique, et passa la cassette par l’ouverture.
     — J’trouvé ça, là-haut.
     — C’t’une cassette.
     — Oué, j’sais ben, ça. Maint’nant j’aim’rais la lire. T’aurais un machin pour faire ça, toi ?
     Le Père Fourmi s’empara de la cassette, chercha un instant dans ses boîtiers un réceptacle où elle eût pu s’encastrer.
     — Nan, j’ai rien d’tout ça. D’solé vieux.
     — Pas grave. J’la garde quand même. On trouv’ra p’têt’.
     Victurnien la remit dans sa poche, et sauta jusqu’à une tente voisine. Une espèce d’aspirateur argenté trônait à côté. C’était l’alambic de La Parfumée.
     — La Parfumée, t’es là, dis ?
     — L’est partie. L’va rev’nir plus tard, j’pense.
     La voix avait la fragilité d’un pétale de marguerite.
     — Cerisette ? Ouvre don’ alors, j’un truc pour toi.
     Une petite tête ovale s’avança à l’intérieur. Elle avait les paupières collées de celle qui a cherché le sommeil sans l’avoir tout à fait trouvé encore. Cerisette était la fille de La Parfumée, la plus jeune habitante d’sous l’pont.
     — Tiens, voilà.
     Victurnien lui tendit la trousse à maquillage. Les yeux chassieux s’écarquillèrent plus qu’ils n’eussent pu le faire en plein jour.
     — Oh ! Merci Vic’ ! Merci b’coup !
     Elle était la seule à tronquer son suffixe. Il lui ramenait souvent des cadeaux de ses fouilles. Finalement, il la laissa dans la chaleur de son cocon, que le marchand de sable avait quitté pour laisser place à la fée du jeu enfantin.
     Victurnien revint s’intégrer dans la ronde. Bientôt, les discussions laissèrent place aux bâillements. Quelques téméraires restèrent à veiller les braises, tandis que Victurnien regagna sa chambre qui croustillait à chacun de ses mouvements sur la couverture de survie déchirée. Il se glissa enfin sous un mille-feuille de plaids qui sentaient la peluche sale, sans même tomber son paletot déguenillé.
     Le lendemain, les surlendemains, on vit d’sous l’pont Cerisette, six ans et demi, défiler comme sur une estrade, sous la piste aux voitures, les joues grossièrement badigeonnées de mauve et d’orange. Victurnien, en lapin ponctuel, quittait chaque matin son terrier pour aller chasser la piécette à mains nues sur le territoire des félins. Des heures durant, il mendiait dans la rue ou les transports, assis ou déambulant, silencieux ou sermonneur. La quête exigeait, comme la fouille d’ordures, une certaine technique. Victurnien ne ressentait aucune honte à cette pratique. Sa matière première était la générosité ; son outil, la pitié ; son éthique, la vérité. Il se présentait aux gens tel qu’il était vraiment, à savoir dépouillé, mais non malheureux ; crasseux, mais non accablé ; pauvre, mais non triste ; et les âmes les plus altruistes déversaient un peu du surplus de leur propre travail dans sa paume. Adam cueillait les fruits de l’Eden et Victurnien les centimes du monde d’en haut. Il ne forçait pas ses cernes, ne déchirait pas ses habits, ne se tuméfiait pas la face, ne prenait pas un accent larmoyant pour s’attirer la compassion de la ménagère. Ce qu’il gagnait, il le gagnait honnêtement. Il remerciait d’un sourire éclairé les donateurs qui le faisaient survivre, mais ne ressentait aucune aigreur envers ceux qui retournaient devant lui des poches vides ou, large majorité des cas, ne faisaient pas plus attention à lui qu’à une palombe de cathédrale. Ainsi ils entendaient vivre, et Victurnien n’avait pas prétention à les déroger à leurs convictions. Il percevait la société de lumière, dans sa diversité immense, tel un pachyderme en marche. À la fois majestueux au lointain et hideux en surface, souvent brutal avec les pattes, mais pouvant se montrer délicat avec la trompe. Les mendiants lui trottaient autour, mouches erratiques, souris chatouilleuses, et tâchaient d’éviter les pieds solides comme des billots. S’ils devaient se faire écraser, c’était que les forces leur avaient manqué. Le pachyderme continuait sa progression sans se soucier de ce rongeur qui n’encombrait plus sa marche. D’autres le soutenaient quelque temps, avant que les forces de l’entraide ne s’évanouissent à leur tour, et que le mammifère rabougri soit abandonné en chemin.
     Victurnien était encore relativement jeune. Son regard vif, son timbre franc, ses habits salis étaient propres à émouvoir. Le pachyderme daignait caresser de sa trompe, par intermittence, le misérable chétif. Sa jovialité suppléait à l’embarras qu’il aurait pu tout aussi bien causer. Il gagnait quelques sous par jour, qu’il dépensait majoritairement en pain, en jambon et en bières, dans des épiceries de quartier. Le pain était pour la faim et la bière pour le froid. La chaufferie, d’sous l’pont, fonctionnait au houblon et au raisin. Dans le monde de lumière, ils avaient bâti des systèmes complexes de tuyaux imbriqués dans lesquels injecter l’énergie calorifique… Sans ça, la chaleur, il fallait bien se l’injecter directement dans les veines.
     Et les journées passèrent ainsi, vibrantes des faibles fluctuations de sa menue bourse. Seulement, lorsqu’il croisait un camarade dans le monde de lumière, ou bien sur le chemin du retour, ou bien lorsqu’il franchissait la palissade de protection, on ne pouvait plus s’empêcher de s’approcher de lui pour savoir s’il avait trouvé un lecteur cassette. Le Père Fourmi, pourtant peu bavard, Toto et son acolyte, Pat’, avaient semé une graine qui avait germé dans les esprits ennuyés. La perspective de titres à écouter, comme on n’en entendait pas à la radio, illuminait désormais le quotidien d’sous l’pont, plus encore que les feux du soir. On s’accordait à penser qu’il s’agissait de l’album d’un groupe de garage anglo-saxon, qui avait connu son heure de gloire dans les années 80. Et Victurnien, en plus du poids léger de la cassette qui n’avait pas quitté sa poche, sentit peser de plus en plus fort sur lui la responsabilité de ne pas décevoir ses amis. Les attentes, l’excitation, l’espoir, s’étaient élevés en une vague qu’il lui incombait à présent de ne pas briser. Non, il n’accepterait pas que la musique demeure muette, que les bandes noires de la cassette restent inertes, que les rêves s’envolent et se laissent écraser par les rouleaux compresseurs des voitures. Un rêve qui s’évanouit, c’est peut-être banal quand d’autres y succèdent. D’sous l’pont, un espoir dissipé, c’est un pas de plus dans le sable mouvant, un coup de poignard dans une plaie ouverte, une cicatrice supplémentaire, qui se fera sentir un jour, plus tard, sans qu’on ne puisse plus s’en remémorer la cause.
     Un dimanche pluvieux vint jeter sa toile de grisaille sur la ville. En se promenant dans les allées d’une brocante, sur les quais du fleuve, en amont du pont, le regard errant de Victurnien fut aimanté violemment par un pavé plat, tout de plastique, de boutons et de vis. Il ne cherchait rien et venait de trouver quelque chose. Le dictaphone était allongé discrètement entre un service à thé en porcelaine et un casque d’aviateur. Victurnien s’approcha, se pencha au-dessus de l’appareil sans oser le soulever, mais ne put distinguer aucune indication de prix. Le vendeur, un retraité dont le ventre disait la litanie des bonnes chères auxquelles il avait participé déjà, confortablement installé dans le fond d’une chaise pliable en toile qui menaçait de céder, se roulait une cigarette.
     — C’combien pour l’appareil, là ?
     Sans interrompre la mise en cylindre du tabac, le retraité le scanna des pieds à la tête, deux fois.
     — C’est quinze euros.
     Et il humecta de la pointe de sa langue de serpent la languette de papier translucide avant de joindre les bouts et porter la clope à son bec.
     Victurnien n’eût su expliquer pourquoi il remua l’intérieur de ses poches. Si une telle somme avait été en sa possession, il aurait été le premier au courant. Il ne put réunir sous le tissu de sa blouse que quarante centimes en huit pièces, qui gravitaient autour de la petite cassette audio. Jamais le vendeur ne descendrait aussi bas. Ce serait lui offrir. Malgré tout, il voulut sonder sa souplesse.
     — J’ai pas assez. À combien qu’vous baissez pour moi ?
     Le vendeur tira entre deux doigts la cigarette de sa bouche, comme un cure-dent, et, gardant les yeux fixés devant lui, c’est-à-dire sans Victurnien dans leur champ de vision, il asséna :
     — Pour vous ? De rien. C’est quinze euros.
     Victurnien venait de se heurter à la carapace de marbre du pachyderme. Déçu de ne pouvoir apporter l’appareil d’sous l’pont, pareil à Prométhée descendant le feu aux hommes dans un tison, il n’eut d’autre choix que de continuer sa route au milieu des flâneurs, collectionneurs ou simples badauds.
     Un peu plus loin, dans un espace recouvert d’herbe qui séparait deux étals écartés, Victurnien croisa Cerisette, la petite de La Parfumée. Elle jouait avec un tube de rouge à lèvres, et avait réussi l’exploit d’en étaler à peu près partout sur son corps excepté son faciès.
     — Eh ben, qu’est-c’tu fiches dans l’coin ?
     Le visage de l’enfant s’éclaircit d’un sourire à la vue de Victurnien.
     — Vic’ ! J’suis contente qu’tu sois là. T’vas ben ?
     — Oui, oui. Mais toi, qu’est-c’tu fiches dans l’coin ?
     — C’est maman, elle m’a dit qu’j’étais assez grande, maint’nant, pour faire la manche tout’ seule. Elle m’a dit d’y v’nir essayer ici. J’essaie ben, j’essaie ben, mais, ben, j’gagne pas grand-chose.
     — Va, t’en fais pas. T’t’en sors d’jà très ben. T’es ben brave d’être là, d’jà.
     Il voulut continuer en laissant la fillette derrière lui, quand une question l’attrapa au collet :
     — Vic’ ! T’as pu écouter la cassette ? La musique, Ze Brije, là ?
     Il fit volte-face. Ses yeux se posèrent avec la lenteur d’un atterrissage de papillon sur les genoux écorchés et nus de l’enfant, les tibias sans muscles, les orteils rabougris, les doigts flétris, les bras décharnés aussi couverts que les grottes de Lascaux, les cheveux secs. La vie dans ce petit être semblait s’être retranchée dans ses seuls yeux, et son sourire. Victurnien cligna de l’un des siens :
     — Pas encore, mais on d’vrait bentôt p’voir écouter ça tous ensemble !
     Et, cette fois, il s’éloigna.
     Quarante centimes, et une promesse à tenir. Voilà tout ce que Victurnien avait en poche.
     Il revint sur ses pas jusqu’à pouvoir distinguer, à travers les interstices de la foule, la tête inexpressive du vendeur. La boîte, posée à l’avant de l’étal, apparaissait aussi par intermittence. Il attendit là. Les gens qui le dépassaient, en prenant grand soin de le contourner, comme s’il avait été atteint d’une grave maladie contagieuse, pouvaient le prendre de loin pour un épouvantail d’antiquités, un mannequin pour vieilles fripes de greniers.
     L’occasion qu’il guettait se présenta enfin. Un couple incliné, dont on sentait la fatigue dans les articulations, s’avança vers l’éventaire, interrogea le marchand sur un manteau de fourrure qui tombait du fil tordu d’un cintre accroché sur une penderie ambulante, en arrière-plan. Le vendeur se leva nonchalamment, et le déposa sur les épaules de la mamie, qui s’affaissa sous le poids de la bête. Elle paraissait ravie. Pendant ce temps, Victurnien avait brisé sa paralysie, marché d’un pas rapide droit sur l’étal sans surveillance, défait les boutons de son imperméable, ouvert tout large les pans, et, dans un geste similaire à l’aigle qui abat ses serres sur une musaraigne sans défense, il passa en frôlant la table et glissa en une fraction de seconde le dictaphone sous son blouson. Il n’avait pas hésité, pas ralenti, pas détourné le regard de sa trajectoire, droit devant lui, jusque d’sous l’pont. Il avait toujours ses quarante centimes, et, à présent, l’espoir de rendre une petite fille heureuse.
     Le soir venu, Victurnien attendit qu’une majorité des clochards fussent revenus de leur dîner dans le monde de lumière, restaurant étoilé d’autant d’astres que le ciel en comptait, dont ils fouillaient les poubelles avec les chats de gouttière. Lorsque la centaine d’âmes qui vivaient d’sous l’pont se trouva à peu près réunie en cercles autour des feux épars, il repéra Cerisette et s’avança, accroupi, imitant maintenant le canard, pour lui murmurer dans son oreille décorée d’une fausse perle de nacre :
     — Pssssst, r’garde un peu c’que j’ai là.
     Il sortit du pan de sa blouse le dictaphone. Sous la vitre, on devinait la cassette. La fillette, de placide, devint réjouie ; de blafarde, devint colorée ; de mélancolique, franchement joyeuse. Elle bondit sur ses jambes frêles.
     — Oh, Vic’ ! Maman ! Maman ! Vic’ a trouvé ! Pour la musique !
     Elle hurlait à en couvrir les crissements de pneus. Puis, s’adressant à Victurnien :
     — Reste là, j’m’en vas chercher tout l’monde.
     Il la vit se frayer un chemin au milieu de la décharge contre le mur, leurs entrepôts, et en sortir avec un couvercle de poubelle luisant en guise de bouclier et une cuillère en bois fêlée comme épée. Elle frappa sur son rond de cuirasse et se mit à déambuler de cercle en cercle.
     — Hey là ! Hey là ! Tout l’monde ! Écoutez don’ un peu la mam’zelle ! Ceci, c’t’une annonce im-por-tante ! Écoutez don’ : Vic’ a trouvé, pour lire la cassette ! On va passer la musique ! On va écouter Ze Brije ! V’nez tous par ici !
     Les visages se tournèrent en autant de girouettes vers Victurnien, qui donna sa confirmation de la tête. Un à un, ils se levèrent et vinrent s’attrouper autour de lui. Le dictaphone était devenu le brasier chaleureux. Enfin, la harangueuse de foule se glissa parmi les bustes comme elle l’avait fait un peu plus tôt au milieu des cartons, jusqu’au premier rang. Elle fit son rapport au colonel.
     — C’bon Vic’, j’ai ram’né tout l’monde. Tu peux mettre la musique. On entendra ben ? C’est p’tit, ton truc, là
     Victurnien n’avait pas imaginé audience si nombreuse. Il ne se laissa pas décontenancer.
     — Attends, j’sais c’quon peut faire. Père Fourmi, on peut t’prendre ton poste ? Et toi Tire-Bouchon, dans ta collection de câbles, t’a ben un machin pour brancher ces machins-là ?
     Le Père Fourmi craqua en se levant comme une bouteille d’eau que l’on comprime, puis revint avec un poste lourd percé de deux enceintes circulaires. Tire-Bouchon avait, dans ce laps de temps, extrait de sa tente une tignasse confuse de fils en tout genre. Dans le mélange, ils trouvèrent, sans même prendre la peine de démêler l’énorme nœud, un câble qui reliait le dictaphone au poste.
     L’installation était finalisée. La séance pouvait démarrer.
     — Assis ! cria la jeune fille en tambourinant à nouveau. Tout l’monde s’assoit et on écoute la musique !
     On lui obéit avec la joie de respecter les ordres d’une enfant s’amusant au tyran. Cerisette se laissa à son tour glisser au sol. Victurnien, seul debout devant cette large assemblée d’hommes et de poux, de dents noirâtres et de miasmes, d’ongles boueux et de mycoses, attendit son signal.
     — Vas-y, Vic’.
     — M’dames, m’sieurs, j’vous présente l’album rock Ze Bridje !
     Il pressa le triangle, et tomba en tailleur sur ses cuisses.

     Mon nom est Sylvie Draquignet. J’ai quarante et un ans. J’enregistre ces mots pour expugner un acte affreux que j’ai commis, qui me hante, qui ne me lâche plus, et dont j’espère pouvoir ainsi me séparer. Voilà ce qu’il s’est passé.
     Le jeudi trois juin dernier, au soir, je suis rentrée d’une soirée avec des amies. Il y avait Priscilla, Véronique, Julie et deux amies à elle, et Béatrice. Nous sommes allées au City Lounge. J’avais un peu bu, sans excès toutefois. Deux cocktails, et un shooter pour finir, juste avant de partir. Comme je n’habite qu’à une vingtaine de minutes du bar, qu’il faisait doux ce soir-là, j’ai voulu rentrer à pied. Priscilla m’a accompagnée sur la moitié du trajet, puis j’ai continué seule. J’ai traversé une ruelle sombre, déserte, silencieuse. Les réverbères ne fonctionnaient pas, il n’y avait pas un chat à la ronde. J’ai pris peur. Je me suis arrêtée avant de m’y engouffrer, pour prendre une grande respiration. J’avais en tête les idées les plus noires, des scènes de téléfilm, des scénarios d’agression, de viol. Je garde toujours un canif dans mon sac. Je l’ai ouvert, je le serrai en marchant. J’ai pressé le pas, appuyant fort sur mes talons pour bien faire du bruit et éloigner le silence. Je n’aurais sans doute pas dû. Une petite impasse, un passage étroit, tout noir, opaque dans la nuit, s’est présentée à ma gauche. Je n’ai pas osé y regarder. C’est de là qu’un homme est sorti. Il a jailli à côté de moi, furtivement, comme une araignée sortant de son trou. Il a posé une main sur mon épaule, je n’ai pas bien vu, j’ai pivoté à toute vitesse, jetant mon couteau, et l’ai planté dans sa poitrine. L’homme me fixait. Je ne voyais que ses yeux dans l’ombre. Il a vacillé en arrière et est allé tomber sur un tas de sacs-poubelle. Ça a fait un bruit étouffé. Je devinais toujours ses yeux, par terre, dans l’obscurité. Plus rien ne bougeait. Je me suis approchée, il ne respirait plus. On n’entendait rien. J’ai paniqué, mes mains se sont mises à trembler. Mes yeux se sont embués de larme et je n’arrivais plus à savoir ce que je devais faire. Je ne sais quelle force me contrôlait, mais j’ai retiré le couteau, je suis revenue dans la rue, l’ai jeté dans le trou d’un caniveau, et j’ai repris mon chemin. Je ne marchais plus droit, j’étais comme ivre. Je longeais confusément les murs. Je ne saurais dire combien de temps exactement le retour m’a pris. En rentrant, je me suis douchée pendant des heures, et des heures, pour laver les traces de sang sur ma main. J’aurais voulu me rincer les yeux à l’eau de javel pour ôter la vision de mes paupières.
     Je ne me suis pas dénoncée. J’ai essayé de continuer, de vivre comme si rien n’était arrivé. Dans les journaux, le lendemain, les faits divers parlèrent du corps. On supposa un règlement de compte entre mendiants. L’affaire a été classée. J’ai désormais besoin de la classer dans ma conscience. J’espère que c’est maintenant chose faite.

     Le silence était poignant ; le recueillement, digne d’une basilique. Un poids lourd passa en klaxonnant, là-haut, sur le plafond. Personne ne l’entendit.
     Les vagabonds s’étaient resserrés. Chacun avait besoin de sentir la chaleur bien frémissante du bras de son voisin. Victurnien, lui, fixait le sol, amorphe, entre ses pieds. Cerisette la première osa hausser une voix timide :
     — C’est Petit Paul ?
     Petit Paul, l’ami qui les avait quittés trois semaines plus tôt, l’ami retrouvé mort dans une ruelle, poignardé et laissé là, sur un monceau de détritus.
     Victurnien voulut répondre, seulement une boule de salive le fit crachoter à deux reprises pour prononcer deux syllabes.
     — J’pens’. J’pense ben…
     Les chuchotements enflèrent, sans s’élever plus haut que le murmure de groupe. Génépi s’était tourné vers Longue-Barbe :
     — C’te bonne femme, c’t’un monstre ! C’Dracula, queq’chose comme ça.
     — M’en a tout l’air. Une tueuse. Draculette qu’elle s’appelle, nan ?
     — J’crois ben. Sylvie Draculette. Qui fait couler l’sang, comme un vampire.
     Cette nuit-là, personne ne voulut quitter la compagnie de ses voisins pour rejoindre sa tente de solitaire. Draculette hanta les cauchemars des mendiants dans l’éveil forcé. Au soleil suivant, elle s’était immiscée dans leur imaginaire, rangée avec la bête du Gévaudan, le Yéti, Ankou ou Frankenstein. Draculette, ou l’incarnation de la mort sans pitié, sans égard pour personne, ne s’encombrant d’aucune justice, et qui pouvait frapper à tout instant dans le monde de lumière. Elle prit la place d’honneur des histoires d’horreur que l’on se racontait parfois autour du feu. Rhododindon, qui se plaisait à gribouiller de vieux magazines, fit d’un cahier vierge un récit illustré de ses aventures. Sur le grand mur commun à tous, on reproduisait au charbon, à la cendre, la silhouette effrayante aux cheveux longs qui, au lieu des crocs du suceur de sang, tenait dans chaque main deux lames pointues. Déjà, ils devaient éviter les pattes sournoises du pachyderme. À présent, une chasseuse y trônait, le glaive au poing.
     Les jours qui suivirent, ils furent plus vigilants dans leurs quémandages. Ils ne sortaient plus que par paires de d’sous l’pont, pour se soustraire à l’isolement. La mendicité devint un sport d’équipe. Lorsque deux couples se croisaient, on pouvait les remarquer s’échanger, pareil à des mafieux en préparation d’un casse, un hochement de tête rassurant.

     Un matin, les gens rassemblés d’sous l’pont purent entendre à travers le poste radio du Père Fourmi, en même temps que ceux du monde de lumière, en même temps que les conducteurs insouciants qui se traînaient entre les bandes blanches du podium, l’exacte dépêche suivante : « Le Premier ministre a pris sa décision concernant la nouvelle personne amenée à occuper le poste de ministre de la Justice. La nouvelle Garde des Sceaux, proche du président depuis des années, sera Madame Sylvie Draquignet, avocate, membre éminent du parti de la majorité ».
     En haut, la nouvelle fit peu de vagues. C’était un remaniement de plus, un nom qui en remplaçait un autre, une nouvelle voix dans le paysage médiatique.
     D’sous l’pont, on tressaillit en reconnaissant l’identité de Draculette. Pour la première fois, on prit conscience que tout ce qui sortait des haut-parleurs n’était pas que fiction. Personne ne franchit la palissade de la journée. Cerisette resta accrochée à la jambe de Victurnien comme la mousse à un arbre. Le soir, les tentes se blottirent les unes contre les autres, se rapprochèrent toutes du mur d’enceinte. On prévoyait une vague prochaine de nouveaux arrivants.
 
 
 

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     Il est des personnes qui jalonnent notre vie sans qu’on puisse affirmer les connaître. Les acteurs dont nous collectionnons les films et les posters, des écrivains aux trilogies plus captivantes que le sommeil, les musiciens qui traduisent en mélodies nos émotions, quelques politiques infiltrés dans l’ombre de débats sempiternels… Leurs noms, visages, voix ou mots sont gravés dans nos esprits. Pourtant leurs préférences au petit-déjeuner, le jeu favori de leur enfance, la tenue dans laquelle ils dorment, le sport qui les rend le plus ridicule, tout cela nous échappe. Mille à les connaître, pour seulement une poignée de proches. La balance est asymétrique, penche irrémédiablement en leur faveur. Elles sont des étoiles filantes dont la traînée persiste dans la mémoire collective, résistera plus ou moins longtemps dans les lignes pâlissantes de l’Histoire. Toutefois, le ciel entier ne leur est pas indispensable. Une parcelle d’azur peut largement suffire à la gloire modeste. Illustre figure régionale, fou du village, mégère édentée, personnage sans âge de château… La renommée se satisfait de l’herbe qu’on lui donne à paître. Ainsi les Niçois connaissaient-ils Clairette.
     À longueur de journée, ils voyaient Clairette servir les démunis. Le matin, dès l’aube, elle distribuait les gobelets en plastique brûlant d’un camion d’où s’exhalaient des volutes caféinées. À midi, on la croisait déambulant dans les artères de la ville, un sac en papier à la main, empli d’encas à destination des affamés. Les astres roux qui sortaient régulièrement de sa poche se mesuraient en centimes. Lorsque la lune véritable apparaissait au firmament, les relents du jus de chaussette se muaient en effluves légumineux. Les bols de soupe s’infiltraient dans les veines pour réchauffer un temps les estomacs et les cœurs. Tel un videur de discothèque on la trouvait souvent, à la nuit établie, postée devant un foyer d’accueil pour les sans-abris, ou bien errant à nouveau les venelles lugubres pour y envelopper les dormeurs du pavé d’une couverture de survie dorée plus chaude que la seule Voie lactée. Puis elle disparaissait, jusqu’à la prochaine aube.
     La foule peut être juste dans sa globalité, mais sait être cruelle dans l’individualité. Ce dévouement aurait dû suffire à la reconnaissance, mais il fallait ajouter au formulaire d’entrée dans l’admiration de la ville une photographie de Clairette pour comprendre pourquoi le passe-droit lui était refusé.
     Clairette se regardait en seize neuvième, comme un écran de cinéma. Le sol tremblant sous sa marche, elle avançait d’un pas décidé sur la caméra, fonçait droit sur l’objectif pour le fracasser. Son corps était celui d’une brute épaisse. Il était d’une indélicatesse grossièrement sculptée dans un bloc de granit. Les veines de la roche saillaient sur ses muscles et jusque sous ses bouclettes. Sa longue crinière était grasse, sale, se tenait figée en un casque hirsute. Certains filaments demeuraient en suspens dans les airs, telles des brindilles fuyant le tronc massif pour ne pas être dévorées. Les cheveux se teintaient d’un mélange sans proportion de gris, marron et blanc, un pot pourri de feuilles d’automne desséchées. Un front fripé, de la dureté de la pierre, les séparait de sourcils très noirs, qui s’entrecroisaient comme des chausse-trappes sur un fil de fer. Rencontrer la lueur de ses yeux alertes sous ces pointes de poils obligeait à détourner la tête, à fuir ce regard aussi agressif qu’un coup de poing, à changer de trottoir entre deux mugissements de klaxon. La bouche pourtant paraissait faire effort pour sourire. Les coins des lèvres pendaient à deux ressorts rouillés, las, qui les faisaient frémir en un rictus crispé dans leurs tentatives de contraction. Lorsqu’ils travaillaient, on devinait poindre de fines dents d’enfants, noircies comme des cheminées d’usine. Lorsqu’ils se relâchaient, les lèvres minces se raidissaient en un canyon asséché tout en crevasses sinueuses. Le mont sur ce visage minéral, le pic, le cap, la péninsule, semblait avoir été cassé à deux reprises. Par deux fois la ligne se brisait pour former deux gibbosités. Avec le gréement d’un imperceptible duvet sur ces arêtes fertiles, on eût dit qu’un chameau se dissimulait derrière le profil du nez.
     Elle avançait en boitillant dans les rues de la ville. Quiconque l’observait de dos songeait à un rugbyman quittant l’arène virile pour rentrer au vestiaire, à un gorille préadamite rejoignant sa grotte après une chasse infructueuse. Son pied claudicant, comme l’autre, arborait une godasse trouée toute décrépite. Impossible de reconnaître le modèle d’origine, même en les disposant côte à côte. Contrairement à ceux qui se débarrassent de leurs biens tout juste écorchés, Clairette avait laissé le vécu, les kilomètres survolés, les terrains foulés, s’imprégner sur ses semelles comme sur le reste de son corps. On ne savait dire par ailleurs si elles quittaient parfois ses pieds, ou si elles y adhéraient à la façon d’une coquille trop étroite pour le mollusque résident.
     Tous ses habits lui faisaient une deuxième peau. Ses jambes étaient peintes d’un bleu jean aux fils apparents. Ils tenaient encore, par on ne sait quel miracle, et refusaient à laisser éclater au jour un morceau de la fripe rocailleuse de ses genoux. Plus haut, caressée à l’intérieur par une poitrine massive et libérée de soutien, Clairette enflait sans cesse la même chemise. En hiver, sous la pluie, par le vent, dans le cagnard, toujours cette même chemise à carreaux bleus et verts, dont le coton était aux épaules déchiré. L’avait-elle arraché elle-même ? L’avait-elle égaré dans une lutte, dans une fuite ? Les manches protectrices ne lui manquaient pas. Elle était de ces personnes qui n’ont jamais froid. Un nuage tiède de fumée l’enveloppait presque de façon mystique au milieu des flocons ou des gouttes, faisant plus de vapeur que le poêle à socca de Chez Pipo. Il formait une toile de fond brumeuse sur laquelle la silhouette imposante se détachait en trois dimensions. On eût cru alors avoir affaire à un convecteur roulant dans la tempête.
     Les déchirures de la chemise laissaient échapper des bras d’airain à la chair molle. On pouvait à leur seule vue envisager l’étendue de leur force en même temps que leur lourdeur encombrante. Chacun de ses gestes faisait onduler tel un drapeau au vent un entrelacement brouillé de graisse et de muscle. Dans sa singularité physique, ces deux anses cylindriques et flasques attiraient souvent en premier l’attention. Surtout le bras gauche : il était strié de cicatrices. Dix-sept ? Dix-huit ? Le compte exact était sujet à débat. Remontant le triceps sur toute sa largeur, les boursouflures s’échelonnaient en quinconce. Les plus étendues devaient mesurer dix centimètres. La plus mince n’était qu’un poinçon à peine étiré. Chaque balafre s’ouvrait en sa longueur, comme une coupure, avec des rebords pustuleux, comme une brûlure. La faisaient-elles encore souffrir ? Étaient-elles toujours chaudes, acides, irritantes ? Où les avait-elle eues ?
     Les suppositions les plus folles avaient été élaborées à leur sujet. On leur avait tissé cent vies passées. L’une d’entre elles, redondante dans les conversations dominicales de voisinage, voulait que les marques bien visibles symbolisassent ses années de détention. Certains gravent au rasoir dans les murs le temps écoulé. Clairette l’aurait inscrit en sa chair. Sans doute les rayures que les signes formaient sur son bras, rappelant celles de l’habit du bagnard, influençaient-elles les partisans de cette théorie. Une autre établissait que Clairette avait été séquestrée, torturée, abusée. Le coupable lui avait ôté ces lambeaux de muscles, ainsi que les convenances et l’élégance. Les plus prosaïques évoquaient l’hypothèse de vaccins qui auraient mal tourné, ce sur quoi les imaginations fertiles enchérissaient en inventant des essais cliniques dignes d’un charcutier, des greffes morbides entre celles du Griffon et de Frankenstein. Ou bien, après tout, ne s’agissait-il que de tatouages. Des tatouages trompeurs et habilement réalisés, tant ceux qui avaient pu s’en approcher affirmaient avoir cru faire face à des cratères volcaniques et des failles bubonneuses prêts à l’éruption. Mais ils restaient inertes, fossilisés en un intrigant code-barre.
     Nous sommes uniques par les empreintes de nos phalanges extrêmes. Clairette l’était aussi par les entailles de son bras gauche.
     Finalement, nulle âme, à Nice, ne savait davantage l’origine de ces stries que la provenance exacte de Clairette. Personne n’aurait pu certifier sa première apparition sur la promenade des Anglais. Y était-elle née ? Était-elle arrivée jeune fille ? Encore belle peut-être, jusqu’à ce que la vie la marque irrémédiablement et sonne l’éclosion d’une nouvelle personne. Ce pouvait être depuis quelques mois ou de longues années. La première rencontre avec Clairette abolissait par son authenticité toute notion de temps. Le corps brut saturait les mémoires, et il manquait de place sur la photographie pour y inscrire la date. Pourtant, toutes semblaient s’accorder sur un point : son prénom. Comment leur avait-il été communiqué ? Elles n’auraient pas su plus le dire. Clairette entrait par effraction dans les consciences à la manière du voleur qui s’infiltre par les portes effacées, et s’y manifestait parfois dans les cauchemars des enfants, mais jamais dans les rêves des parents. Outre ce nom qui lui était attaché et grinçait avec son apparence comme un oxymore, on ne connaissait rien de sa vie passée. Enquêter ne serait venu à l’esprit d’aucune personne raisonnable, et on laissait Clairette avancer sans lui faire de questions.
     Dans son élan, elle ne craignait rien. Elle parcourait les rues comme on va à la guerre. Pourtant, une vue du ciel eût permis de lire dans ses déplacements de grandes boucles répétées, ce qu’on imaginait mal en la croisant. Si le plus court chemin entre deux points est la ligne droite, Clairette marchait sur le fil tendu sans s’y détourner, sans même hésiter. Lorsqu’elle traversait l’arche du pont attenant à la gare, repère de bandes juvéniles dont les bouches fleurissaient de remarques aux passants comme un printemps de chaque instant, ces mêmes gosiers querelleurs cessaient tout aboiement. Les jeunes inclinaient la tête, marquaient une pause mi-craintive, mi-railleuse. Ils se laissaient prendre dans le halo de silence tiré par la femme charpentée. Et, sans un temps d’arrêt, les semelles percées de Clairette écrasaient en rouleau compresseur crachats et mégots qui avaient la malchance de se trouver sur sa route.
     Par certaines nuits où la lune se fondait en un croissant anorexique, la face ronde et balafrée du satellite descendait dans le vieux Nice sous le visage anguleux de Clairette. Une insomniaque déambulait dans les rues, les rues qu’elle aurait pu parcourir les yeux fermés. Cependant, sans trace de fatigue, ils restaient grands ouverts, lanternes nonchalantes de la gardienne des bas-côtés. Clairette veillait.
     Ce fut par un tel soir obscur qu’une jeune recrue de la police, qui ne l’avait encore jamais rencontrée, tomba à un détour de trottoir sur sa silhouette effrayante. Il fut saisi de peur dans l’immédiat, ses doigts se crispèrent instinctivement sur la crosse de son pistolet. La femme en face de lui était agenouillée devant un mur en pierres, et tenait à la main une bombe de peinture rouge. Sur le crépit en toile de fond, un graffiti tout en arabesques illisibles, signature gribouillée dans une confusion hâtive, s’étalait comme une traînée de sang. Les ongles de la femme autour du spray métallique étaient légèrement peints eux aussi. L’officier lui cria de ne pas bouger. Clairette se leva, et, comme si rien n’était venu l’interrompre, marcha quelques pas avec la bombe tendue devant soi pour la jeter tel un vieux mouchoir dans une poubelle qui se trouvait là.
     Le policier avait brandi son arme. Clairette se retourna sur le canon accusateur. Il lui ordonna en postillonnant de mettre ses mains sur la tête, lui demanda si elle était la responsable de ce tag profane. Les paumes à plat sur ses cheveux, un salmigondis incompréhensible au policier jaillit des lèvres de Clairette, peu habile à la rhétorique. L’officier, après un regard pour la peinture encore luisante de fraîcheur, vit sur le muscle bandé à la renverse du bras gauche de Clairette dix-sept ou dix-huit bouches avouer leur culpabilité. Il l’embarqua au poste.
     Cette nuit-là, à Nice, un autre promeneur était passé quelque temps plus tôt sur le lieu du délit. Il eût su reconnaître l’identité de l’artiste urbain qui s’était exprimé, pour avoir détaillé son profil avant d’accélérer sa course tremblante. Il eût su confirmer ou infirmer la culpabilité de la femme qu’on jugeait à présent. Mais nul témoin ne se montra au tribunal.
     On fouilla les archives de fond en comble. Aucun fait d’armes de l’accusée ne fut découvert. Un avocat prêté à gratuité plaida furtivement en lieu et place des bredouillements que Clairette marmottait sur son banc. Le juge, après une délibération qui avait décidé de sa conclusion avant même le plaidoyer de la défense, la condamna à une peine d’un an de travaux d’intérêt général.
     Et, dans la langueur de chaque nouveau soleil niçois, on vit Clairette servir les démunis. Le matin, dès l’aube, elle distribuait les gobelets en plastique brûlant d’un camion d’où s’exhalaient des volutes caféinées. À midi, on la croisait déambulant dans les artères de la ville, un sac en papier à la main, empli d’encas à destination des affamés. Les astres roux qui sortaient régulièrement de sa poche se mesuraient en centimes. Lorsque la lune véritable apparaissait au firmament, les relents du jus de chaussette se muaient en effluves légumineux. Les bols de soupe s’infiltraient dans les veines pour réchauffer un temps les estomacs et les cœurs. Tel un videur de discothèque on la trouvait souvent, à la nuit établie, postée devant un foyer d’accueil pour les sans-abris, ou bien errant à nouveau les venelles lugubres pour y envelopper les dormeurs du pavé d’une couverture de survie dorée plus chaude que la seule Voie lactée. Puis elle disparaissait, jusqu’à la prochaine aube.
 
 
 

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     Le sergent Monthier n’avait guère la tête à ses manœuvres. Il fallait, avec l’aide de son subordonné, le pompier Ferdinand, défoncer à coups d’épaule la porte boisée, verrouillée de l’intérieur, qui leur bloquait l’accès. Devant cette porte, ils étaient non deux, mais trois, si l’on comptait Margot, qui occupait en une lueur aveuglante l’esprit du sergent. Si bien qu’ils étaient non trois, mais un et demi, en terme de force, tant cette pensée distrayait Monthier des viles considérations terrestres.
     « Un, deux, trois ! »
     Nouveau décompte, par Ferdinand, pour sonner la charge.
     Monthier, dont le grade allait habituellement de pair avec la responsabilité de donner les instructions, se retrouva sans comprendre à cheval sur l’embrasure forcée, tandis que Ferdinand, emporté par son élan, avait fendu la paroi, puis l’air encore, pour pénétrer plus avant dans le couloir obscurci. Ce condensé de brusquerie réveilla le sergent. Il remarqua soudain qu’il se tenait en équilibre entre l’ombre et la lumière. D’un côté, celui du palier du troisième étage, il était inondé par la clarté tombante en flot des lucarnes appliquées régulièrement dans la cage d’escalier ; de l’autre, l’appartement, il avait un pied et un bras dans la pénombre, comme si son pantalon avait eu deux jambes de couleurs distinctes. Pleinement concentré désormais, il fit un pas pour rejoindre son collègue dans la caverne.
     À peine eut-il pointé le bout de son nez qu’une odeur âcre, violente, corrosive, pestilentielle, l’attaqua. En progressant dans le passage où lévitaient des grains de poussière argentés, il eut l’impression de remonter les canalisations lugubres d’un égout. Il tira de sa poche un mouchoir en tissu, l’appuya sur sa bouche et ses narines, seulement les particules fétides devaient être plus fines que les mailles du coton. Peu versé dans les sensations olfactives, Monthier eût à ce moment donné cher pour renifler le cœur d’une rose, ou le cou d’une femme. Oh, le cou de Margot. Le parfum fruité qui ne la quittait pas, et faisait de chaque jour le premier du printemps… Le sergent parut s’ébrouer tel un chien qui s’égoutte pour se dépêtrer de ces images trop ensoleillées pour ce cadre terne. Les fleurs comme les femmes sont réservées dans leur senteur. C’est au nez de la tirer avec délicatesse, de la même façon que les abeilles qui drainent le pollen précieux. Les effluves nauséabonds seuls savent le moyen de nous affranchir de cet effort, de se forcer un chemin à travers les naseaux, jusqu’au cerveau, jusque derrière les yeux… Monthier sentait les molécules acides lui attaquer l’intérieur du crâne. Il avait envie de pleurer et de vomir à la fois.
     Il connaissait cette sensation. Il l’avait déjà éprouvée. Dans des circonstances similaires. Appartement clos, voisinage inquiet, absence de signe de vie… C’était l’odeur d’un corps. En décomposition.
     Par une porte entrebâillée à sa droite surgit la blancheur carrelée d’une cuisine, dont le halo éclairait la poussière. Le couloir était aussi long que cette pièce. Monthier ne s’y arrêta pas, et déboucha bientôt sur un vaste salon rectangulaire, plus large que profond. Il prit place à côté de Ferdinand. Les plis de cuir à leurs épaules se frôlaient. L’odeur cadavérique tapissait leurs papilles.
     En face, deux hautes fenêtres recouvertes de rideaux mauves translucides, plus élégants qu’utiles, étaient obstruées par des volets en fer. Trois encoches avaient été découpées en leur sommet, projetant sur la pièce six uniques bandes jaunes de lumière du plein jour. Dans le mur de droite, deux portes, fermées, étaient encastrées. Sans doute une chambre et la salle de bain. Au milieu, une armoire massive, comme un énorme pilastre large de deux bras ouverts d’homme, allait presque toucher le plafond. C’était, à n’en pas douter, un modèle fort ancien. Monthier n’avait pas ce don d’attribuer au mobilier le nom du roi correspondant, mais le vernis appliqué sur le bois lisse de palissandre ainsi que les moulures ovales tressées sur chacun des battants rendaient le placard cousin de ceux qu’il pouvait trouver chez ses grands-mères. Une longue clé à gorges, à la peau aduste de rouille, l’anneau presque rempli d’arabesques sculptées, ressortait à moitié de la serrure.
     Un coffre y faisait écho, contre le mur d’en face, à la gauche de Monthier. Le bois en était d’essence identique, mais nul vernis n’était venu le recouvrir, laissant à nu les grains raboteux et leurs échardes. Si l’armoire avait la hauteur d’un géant debout, la commode avait la taille du même géant allongé. Un vase en porcelaine bleu et blanc avait été abandonné sur le plateau, à vertu de pataugeoire pour des orchidées épanouies. Dans la pénombre, la brillance du vase et des pétales se détachait nettement, mais il était difficile de juger s’il s’agissait de plantes véritables. Non une, mais deux clés étaient en partie enfouies dans les serrures. Elles maintenaient clos trois battants coulissants.
     On devinait au sol un immense tapis d’orient décoré de rinceaux géométriques qui s’enroulaient autour puis s’élançaient de la mandorle, pour venir s’échouer aux pieds des deux meubles latéraux en plumeaux de filaments beiges. Au centre, une table l’empêchait fermement de s’envoler. Le plateau oblong, nu de nappe et délaissé des chaises, servait de grabat. Ou, plutôt, de catafalque. L’homme y était couché des pieds à la tête. C’était le cadavre.
     La source de puanteur n’était autre que ce corps inanimé. L’une des bandes de lumière filtrées par les volets tombait droit sur son visage, et donnait l’illusion ou d’une bénédiction divine, ou d’une tentative d’enlèvement extraterrestre. Monthier le considéra un temps. C’était un vieillard avancé. Il avait le crâne chauve et la peau toute fripée, comme d’avoir passé trop d’heures dans un bain chaud. Ses lèvres blanches, si fines qu’elles semblaient retroussées contre ses dents, s’étendaient indolemment. Leurs commissures étaient retombées dans la mort, mais l’homme avait encore les yeux ouverts. Ses deux globes vitreux fixaient droit le plafond, et l’on pouvait imaginer qu’ils maintenaient en lévitation la nuée de moucherons virevoltants dans la moisissure naissante. Le corps avait été idéalement placé au centre de la table, paumes de mains à plat, le long du bassin, pieds joints et dressés. Des chaussures cirées noires les enveloppaient élégamment, et le vieillard avait revêtu un costume sombre, une chemise blanche, et enroulé son cou d’un foulard bleu clair à fins poinçons vert et marron. Son hiératisme était d’autant plus troublant que quatre chandeliers identiques, en métal doré avec cinq branches pyramidales, étaient disposés dans les coins. Les bougies avaient été entièrement consumées. Il n’en demeurait que les souches défigurées, retombant en parapluies sur les bougeoirs, faisant vingt champignons beiges. Tout portait à croire qu’il s’était préparé, allongé là, et laissé mourir. Exception faite de l’odeur, on aurait pu accueillir en l’état des choses les membres de sa famille pour le recueillement. Le mort ne demandait qu’à être mis en bière.
     Monthier embrassa la scène en quelques secondes. L’armoire, dont il avait deviné la silhouette depuis le couloir, et son acolyte élongé ; le vase empli d’orchidées, comme une lune difforme au fond de la nuit ; le tapis hérissant ses poils au supplice des pieds de table ; puis le corps, cérémonieusement disposé entre les ramuscules fondus. Après ce temps d’arrêt, il se précipita aux fenêtres, bientôt imité de Ferdinand, pour les ouvrir en grand. Un souffle de vie, de chaleur et de lumière, pénétra dans l’appartement. La solennité du décor se fit moins oppressante. Le vieillard, qu’on eût pu croire vampire, retrouva au soleil les traits d’un grand-père bienveillant. Les chandeliers avaient dévêtu leurs costumes effrayants d’arbres hantés, le vernis de l’armoire semblait d’eau plutôt que de glace, les orchidées orientaient leur pistil pour bronzer à la manière des hélianthes, et le tapis se mua en un joyeux kaléidoscope. Les pompiers avaient rallumé un feu où la vie s’était retranchée. Ils ressortirent sur le palier, pour laisser le temps aux exhalaisons macabres de faire de même.
     La voisine qui les avait prévenus les attendait.
     — Alors ? fit-elle à l’adresse du sergent.
     — Votre voisin est bien décédé.
     La femme ne marqua aucun signe de surprise.
     — Bon, je m’en doutais un peu. Comme j’ai dit au téléphone, ça fait une semaine que je ne l’ai pas vu sortir. Les autres voisins de palier non plus, je leur avais demandé. Pauvre homme, c’est une fin triste. S’éteindre tout seul, comme ça… Vous savez depuis combien de temps il est… ?
     — Pas exactement, répondit Monthier, habitué à ces suspensions morbides. Mais sûrement depuis plusieurs jours. Cinq ou six, je dirais. Le processus de décomposition est déjà bien entamé. Cet homme était seul ?
     — Il vivait déjà comme dans un tombeau. Je le voyais sortir quelques matins pour faire ses provisions. Il montait les escaliers bien lentement, mais insistait pour qu’on ne l’aide pas. Il se contentait de répondre à nos bonjours, et c’est tout. Et encore, par des murmures. On l’entendait à peine. Il remontait avec un sac en papier rempli de fruits et légumes. Il devait se contenter de peu.
     — Il ne recevait jamais de visite ? interrogea le sergent, dans son rôle improvisé d’inspecteur.
     — Non, je ne lui ai jamais connu personne. Ni mon mari, d’ailleurs. On l’aurait entendu, on est juste à côté. Je ne sais pas du tout si ce monsieur avait de la famille. Peut-être qu’elle est loin. Peut-être qu’il l’a reniée. Je n’en sais rien. Son téléphone sonnait vraiment rarement. Il le laissait sonner longtemps, longtemps, avant de décrocher. Si ! Une infirmière venait, de temps à autre. Une fois par semaine environ. Elle vérifiait que tout allait bien pour lui. On entendait sa voix chantante à travers le mur, et seulement un faible tremblement qui lui répondait. Elle m’avait laissé un numéro pour la joindre en cas de problème. Je devrais l’appeler, je pense, si je retrouve le papier.
     — Dites-lui que les pompiers sont venus. Nous allons emmener le corps à la morgue, où il sera autopsié, avant l’enterrement.
     — On va l’autopsier ?
     — C’est la procédure. Il faut s’assurer que le décès est bien naturel.
     Monthier repensa à la table, au costume, aux chandeliers.
     — Cette dernière semaine, personne n’est venu, seulement frapper à sa porte ? L’infirmière, par exemple ?
     — Non, pas que je sache. Elle n’est pas venue depuis deux semaines.
     — Bon.
     Le silence prit place entre les trois protagonistes, comme pour aider Monthier à mieux formuler sa question.
     — Et ce monsieur n’avait pas de femme ?
     — Nous ne lui en avons jamais connu. Il habitait déjà là lorsque nous sommes arrivés, il y a sept ans. Il vivait déjà tout seul. Tout ce que je sais de lui, c’est un nom sur la boîte aux lettres. Mon mari dit que ce devait être un homme puissant auparavant. Je ne sais pas d’où il tient cette idée. Pauvre homme, c’est triste de voir une existence s’achever ainsi. Seul, reclus pendant des années. Je me dis que j’aurais pu plus lui parler, à présent…
     Ferdinand intervint.
     — Vous n’avez rien à vous reprocher. Cet homme semblait bien solitaire, c’est sûrement ainsi qu’il entendait finir ses jours. Autrement, il aurait pu aller en hospice.
     Monthier cogitait. Qu’avait pu être la vie de cet homme avant d’être vieux, avant de disparaître de l’existence sans être encore mort, ermite en plein milieu de la ville et de la modernité ? Avait-il connu la joie, l’amitié, l’allégresse, l’amour ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à simuler la catalepsie ? On ne peut juger un homme à son allure sur son lit funèbre. La vie est une girouette qui a le temps de changer mille fois de direction, et les astres qu’elle a pointés ne se lisent plus dans les prunelles d’un cadavre. Mais ce vieillard laissait à penser que sa flèche avait rouillé depuis des années et était restée bloquée en direction de la solitude, la déréliction, la désertion de la chaleur et des sentiments humains. Monthier ne put s’empêcher de songer à Margot. Elle était partie depuis maintenant deux semaines. Et si elle ne revenait pas ? Est-ce que son cœur achèverait de se dessécher comme la peau de ce vieillard, de devenir une figue flétrie incapable d’aimer ? C’était elle ou personne. Sans elle, il pourrait finir reclus lui aussi, coupé du monde et de ses fourmis à deux pattes. Il refusait de prendre place dans le train vrombissant du temps s’il n’y pouvait tenir la main de Margot.
     — Sergent, on y retourne ?
     Ferdinand le tira de sa rêverie. Ils poussèrent la porte restée entrouverte et pénétrèrent dans l’appartement qui, tel un poumon guéri d’ancien fumeur, s’était empli d’un air nouveau. La voisine attendit sur le palier.
     Dans le salon, Monthier s’approcha du mort et le considéra gravement. En chiromancien, il semblait vouloir lire la vie passée de ce corps et de ses émotions dans les méandres de ses rides. Il n’y décelait que sécheresse et athymie. Pourtant ces chandeliers et ce foulard donnaient une touche poétique à son envolée finale, laissaient croire qu’il s’était amusé à partir.
     Le vent entrait du dehors par les fenêtres pour s’engouffrer dans le couloir. Les narines de Monthier humèrent un nouveau parfum étrange, une flagrance fleurie et capiteuse, mais moins agressive que du désodorisant. Quelque chose de plus sensuel, plus féminin. Ses talons pivotèrent et s’arrêtèrent face à l’armoire. En deux pas, il atteignit les portes, et tourna la clé. Le fumet devait transporter un message, car, au même instant, Ferdinand, qui avait contourné la table, libérait de leurs verrous les battants de la commode.
     Monthier, plus curieux que suspicieux, ouvrit brusquement les deux portes en grand. Il se crut alors victime d’une avalanche. Une vague blanche à la rose déferla sur lui et manqua de peu à le faire chuter. Un dixième de seconde, il vacilla, suffoqua sous ce poids inattendu. Il se retrouva pris jusqu’à la poitrine sous un amas de feuilles. Elles sentaient le jardin d’été et les épices exotiques. Ferdinand, de l’autre côté, en avait jusqu’aux genoux. Les deux meubles étaient bondés de ces flocons rectangulaires desquels les pompiers n’osèrent lever le pied.
     Les bourrasques légères du courant d’air emportèrent une partie de cette neige inoffensive, qui recouvra presque entièrement le tapis bordeaux. Sans se dégager, le sergent Monthier tendit ses doigts et agrippa une feuille. C’était une lettre, écrite du trait fin d’une plume trempée dans l’encre noire. La graphie, cursive, pouvait être celle d’un enfant du début du siècle dernier. Il lut pour lui :

Douce Isabelle,

     Il m’aura fallu six mois de temps pour pouvoir coucher ces mots, six mois pour qu’ils décantent et deviennent prononçables. Aussi ne vais-je pas délayer plus longtemps mon émoi : Tu as allumé en moi un brasier de sentiments, un incendie de passions qui avalerait par son ardeur toute l’Amazonie. Je le sens dans mon cœur, là, qui brûle mes tripes et mes poumons ! Cet ouragan a concentré pendant des semaines mes pensées et mes peines. Tu étais le seul spectre radieux à ma vision. J’ai passé des nuits à trouver mes draps trop irritants car ils n’avaient pas ton odeur ; mon miroir trop vulgaire car il ne retournait pas ton reflet ; la musique trop brutale tant qu’elle ne transportait pas ta voix. Six mois, six mois d’extase secrète il m’aura fallu pour que l’étincelle timide s’élève en aurore boréale, se fige en un astre céleste que je contemple avec un émerveillement de chaque instant, et qui m’offre enfin le recul de te faire ces confessions.
     Je ne pense pas que cette déclaration te surprendra. J’ose croire que tu pressentais cette flammèche dans mes pupilles, cette vibration dans mon timbre qui progresse sur une corde au-dessus du vide lorsqu’il s’adresse à toi. Je n’imagine pas que rien de cette attirance n’ait filtrée de ma personne, mais il m’étonnerait par contre que tu l’eusses envisagée d’une telle vigueur. J’espère qu’elle ne t’effraiera pas. Non, je ne suis pas un fou, simplement passionné. Les fous prennent le premier objet venu et le portent aux nues hystériquement. Mon cœur à moi s’est emballé pour la plus belle personne qui soit, et ne demande qu’à l’adorer qu’avec son consentement, et à s’y consacrer entièrement.
     Ce dévouement que je suis prêt à te porter ne sera pas servile ou étouffant. Dans notre monde, se consacrer à une personne, c’est lui servir de béquille lorsqu’elle boite, de mouchoir lorsqu’elle pleure, de pansement lorsqu’elle saigne. C’est être heureux lorsqu’elle rit, vivant lorsqu’elle jouit, chantant lorsqu’elle danse. C’est aussi savoir se retirer parfois, se faire muet lorsque le vase est presque à déborder, aller crier son anxiété dans le désert voisin pour que le jardin commun reste celui de la paix et de l’échange. J’aimerais être pour toi cette canne, ce tissu, cette compresse. Ce sourire, ce bonheur, cette voix. Ce timide, cet aphone, ce colérique, ce calme, ce solitaire qui t’accompagne. J’aimerais que s’exprime en toi ce que je ressens en mon âtre, et qu’on nomme l’amour.

     La lettre s’achevait ainsi.
     Monthier ne put s’en défaire. Il s’était… Il avait… Il sentait que… Il s’était, oui, presque laissé séduire. Il avait éprouvé, en ces menues secondes, une vision de l’amour. C’étaient des mots beaux et simples à la fois, qui s’élevaient en un monument immense, une véritable tour vers l’âme de l’être aimé.
     Le sergent se sentit bien idiot. Il réfléchissait. À Margot, jamais il n’avait été capable de se révéler si pleinement, sans astuce ou vaine fierté, se dévoiler jusqu’à devenir un cruchon transparent, mais un cruchon qui laisse deviner la valeur de son vin. Le même nectar coulait dans ses veines que dans celles sans doute du narrateur de cette lettre. Mais sur Margot il n’avait craché que du venin. Son cœur voulait la chérir plus haut que toutes les autres femmes ; sa personne maladroite s’était montrée béquille pendant qu’elle avançait très bien seule, gênant la progression de sa marche ; mouchoir tremblant et refusé à la suite d’une dispute grotesque ; pansement éphémère prompt à se décoller au moindre mouvement. Il voulait lui aussi être juste, et bon, et aimant, la rendre riante, et belle, et joyeuse, seulement pour crier ses torts il hurlait plus fort que le vent. Le papier se fit le miroir de ses erreurs ; les mots, des tâtonnements d’un médecin qui appuie sur la fracture. Heureusement, ils livraient un diagnostic de possible guérison.
     Monthier releva enfin la tête. Des feuilles volaient toujours, faisaient des bruits souples en se froissant, arondes aux ailes fragiles. En levant les yeux, il s’aperçut que la voisine était entrée dans la pièce. Debout sur un coin du tapis, elle était totalement absorbée par la lecture d’une lettre. Il tourna encore le cou. Ferdinand, de dos, tenait une lettre dans chaque main. Alors le sergent replongea les siennes dans l’amoncellement qui le cernait. Il n’y avait que des lettres, des milliers de lettres, toutes couvertes de cette même écriture enfantine, idéale, et toutes arborant un en-tête différent : « Belle Zélie », « Chère Virginie », « Reine adorée », « Fleur de l’Eden », « Ma Marguerite », « Princesse de mon âme », « Ô toi, Léa », « À la geôlière de mes songes », « Tendre Lucie », « Étoile de mes nuits », « Gracieuse Jeannette », « Alouette chantante », « Rayonnante Annick », « Géraldine, enchanteresse des prés bourgeonnants », « Voleuse de chagrin », « Divine Céline », « Laurence, fontaine de mes joies », « À toi qui me hantes »…
     La nuque du sergent pivota à nouveau. Cet homme, allongé là, silencieux pour l’éternité. Cet anachorète assumé, retranché de la réalité. Lui, il avait écrit tout cela. Dans le seul espace de son corps, il avait vibré davantage que Monthier, qui se croyait libre de parcourir l’immensité du monde. Chaque lettre, il y en avait des milliers, portait en elle le poids d’une vie. Le sergent en avait sauvé des dizaines, de la crise cardiaque, d’une rupture d’anévrisme, de l’hémorragie artérielle… Mais jamais de l’amour. Un amour, c’est une vie. Il avait laissé le sien se consumer dans les flammes de l’aigreur. Et, pendant qu’il contemplait le visage chatouillé par un nuage de moucherons, l’alizé vint déposer une lettre juste sur lui. Comme le mort avait encore ses yeux ouverts, on pouvait croire qu’il lisait. Un râle fit une note basse en s’échappant de la gorge de Monthier. La voisine cessa de lire, Ferdinand se retourna. Le cadavre seul resta coi. Et les trois vivants autour de lui furent pris d’un rire humble et guilleret, plein de la grandeur du noble spectacle de la passion.

     Maître Chenet, huissier de justice, s’était vu confier la tâche délicate d’enquêter sur la vie du défunt pour lui trouver d’éventuels légataires. Il partait d’un nom, et d’une adresse. Il ne sut que trouver les récentes factures d’électricité sur lesquelles figuraient ce nom, et cette adresse. Il se rendit à la mairie la plus proche, inspecta les cadastres, quémanda des renseignements aux commissariats, d’anciennes coordonnées aux services administratifs. On ne sut que le renvoyer en bredouillant des excuses. Ce mort avait noirci des myriades de lettres, mais n’avait fait user que peu d’encre à l’administration.
     Seuls indices en sa possession, Maître Chenet décida de survoler quelques-unes de ces lettres. Les lire toutes aurait requis des mois. Ils les avaient jetées dans trois profonds bacs apprêtés pour la circonstance, qui ne lui laissaient plus qu’un étroit passage dans son bureau. Il en saisit une, au hasard, avec le faible espoir d’y débusquer un lien tangible avec un quelconque passé, une preuve que l’auteur de ces mots avait bel et bien existé.
     Entre les lignes, il ne trouva, effectivement, que la manifestation d’une réalité inventée. Une Venise déserte où seul un couple glissait en gondole, un vieillard avec un fantôme ; une cabane en bois dont les interstices au toit permettaient de deviner les étoiles avant de s’endormir, et qui ne vibrait du souffle que d’une respiration ; le pont d’un voilier à vergue unique, voguant vers l’infini sur un océan sans tempête. Habitué aux textes de loi rédigés au couperet, ces envolées romantiques l’emportèrent plus longuement et lointainement qu’il ne l’avait escompté. La pénombre installée dans la pièce éteinte et qui l’empêchait presque de lire encore lui fit seulement reprendre conscience du travail qui l’attendait, et pour lequel il venait d’accumuler du retard. C’était déjà la nuit. Il avait lu les missives durant trois heures. Rien n’en avait émergé à propos de l’identité de l’homme. Mais il avait entrevu des centaines et des centaines d’idylles.
     De sa plume notariale dépendait à présent le sort de l’anonyme amoureux. L’autopsie avait confirmé le décès par arrêt cardiaque. Il devait décider du chemin posthume d’un être qui semblait avoir traversé la vie humaine comme un désert, habillant les cactus de flanelles, chapeaux à aigrettes et jupons de tulle, voyant dans les oasis hallucinées se baigner des odalisques nues. Son héritage était épistolaire. Trois bacs d’appels au bonheur restés sans réponse, égarés dans le néant. L’huissier décretta que l’homme serait inhumé dans la fosse commune du cimetière de son quartier, rejoignant d’autres marginaux qui n’avaient pris peine de s’assurer un carré de terre où passer l’éternité. Lorsqu’il formula cette résolution, il fixa la date de l’enterrement au lendemain.
     Le sergent Monthier avait tenu à rester informé du déroulement des recherches. Il avait appelé l’huissier à trois reprises, pour se faire raconter leur stérilité. Il dut l’appeler une quatrième fois pour apprendre avec surprise que le corps allait être enterré l’après-midi même.
     « J’arrive tout de suite ! » lança-t-il hâtivement à travers l’appareil. Quelques minutes plus tard, Monthier se trouvait dans le bureau de Maître Chenet.

     À l’instar de la brume épaisse qu’avait traversée le défunt durant son existence, l’azur se couvra de nuages gris pour son inhumation. Si le ciel avait eu un interrupteur, il eût fallu allumer l’ampoule. Le vieil homme était mort les rideaux de son appartement tirés, et son spectre tirait à présent les draperies du firmament. Révérence de la passion solitaire, fin du monologue. Le public était peu nombreux pour l’applaudir en retour. Une maigre poignée de personnes suivaient le corbillard qui ralliait au pas la morgue au cimetière : Monthier, la voisine du troisième étage et son mari, un couple de retraités habitant le même immeuble, et trois ou quatre inconnus silencieux, dont le sergent se demandait s’ils se trouvaient là pour l’attraction, ou bien en tant qu’anges venus faire honneur à l’homme qui se tenait raidi dans la bière.
     Les frais de l’enterrement devaient être couverts par les ventes des biens du défunt. Le surplus irait enfler directement les caisses de l’État. Monthier ne put s’empêcher de songer que le généreux donateur aurait sans doute préféré user de sa fortune à ériger un temple en l’honneur d’Aphrodite au lieu de tours de verre et d’acier, à sculpter un mausolée à l’amour plus grandiose que celui d’Héloïse et Abélard plutôt que des autoroutes.
     Les grilles du cimetière étaient grandes ouvertes. Le convoi clairsemé les franchit tranquillement. Quelques badauds ennuyés se joignirent au groupe. Il défila parmi les stèles de marbres jusqu’à un trou béant, une gueule de terre prête à se nourrir d’un hors-d’œuvre. Le corbillard le lui livrait sur un plateau.
     Ferdinand n’avait pas souhaité se rendre à l’enterrement. Il se trouvait de service cet après-midi-là, tandis que Monthier avait pris un congé pour l’occasion. Cependant, il avait accompagné son sergent jusqu’au cimetière dans une camionnette rouge et, ensemble, ils avaient déposé deux malles en métal vert foncé tout au bord de l’escarpement réservé au cercueil. C’étaient des coffres empruntés à la caserne, qui servaient habituellement à ranger des casques et des vestes. Ferdinand était reparti, gyrophare éteint, et Monthier avait rejoint le corbillard garé devant la morgue.
     À présent, les employés des pompes funèbres descendaient à l’aide d’une corde le cercueil dans sa demeure finale, pendant qu’un prêtre en soutane récitait des patenôtres qui devaient guider l’âme du défunt aux portes de Saint-Pierre. Les croque-morts en costume noir se retirèrent, et l’aumônier avec eux. Les voisins saluèrent le sergent, et s’en allèrent à leur tour. Monthier se retrouva seul avec trois retraités rêveurs, se préparant sans doute à connaître bientôt le même sort que celui dont ils contemplaient le sarcophage. Il ne restait au fossoyeur qu’à jeter ses pelletées, et le corps s’en retournerait à la terre.
     Monthier fit un pas vers les malles en aplomb du gouffre. Pressé par les regards flasques des témoins, il se sentit obligé de se justifier. « J’exécute ses dernières volontés. » Il ouvrit le clapet de la première malle, et en déversa le contenu dans le trou. Un amas dense de feuilles de papier manuscrites tombèrent en cascade et vinrent recouvrir entièrement le bois de la bière. Les observateurs assistaient à ce spectacle insolite avec un respect religieux teinté d’émerveillement juvénile. Monthier bascula la deuxième malle, et autant de feuillets s’ajoutèrent au fond de la fosse. Dans leurs chutes, quelques-uns ne purent se frayer un chemin vers l’abîme et glissèrent sur le côté, rampèrent mollement entre les séneçons sauvages et les chrysanthèmes en pot jusqu’aux tombes attenantes.
     Monthier souhaitait que ces lettres puissent trouver leurs destinatrices dans cette terre où l’on plongeait les existences insignifiantes. Au moment où il referma le second couvercle, les plaintes féminines d’une cérémonie voisine emplirent l’air, psalmodies de sirènes qui parurent destinées au nouvel arrivant du charnier, strette de bienvenue et réponses déjà aux missives délestées… Les poils du sergent se hérissèrent sur ses avant-bras.
     Il resta là quelques instants, transi par l’émotion. Il savait être seul à ce moment à songer à l’homme dans son trou. Puis il inclina la tête, marquant son respect fraternel envers le vieillard qu’il abandonnait. Il empoigna les malles par leur anse et s’éloigna, dessinant deux larges traînées sur les gravillons gris. Il laissait le vieil homme dans le bain de ses sentiments fictifs, immergé dans l’océan de toutes les lettres qu’il avait dédiées aux nymphes de son imaginaire.
     Si Maître Chenet fût venu vérifier le compte des feuilles, il se serait aperçu qu’il en manquait une. Si encore il les eût répertoriées au préalable, il aurait constaté que la lettre disparue était un poème. Un poème en alexandrins, qui commençait par : « Margot, souveraine du royaume des cœurs… »