Archives mensuelles : août 2015

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     — Il y a une douce île
Elle y flotte sans ombrelle
Sous mille yeux et leurs cils
Sur l’île d’Yeu, qu’elle est belle…

     — Il faut être docile
Ses ailes sont de flanelle
Sous les cieux volubiles
Oh vil Dieu, qu’elle est belle

     — Vous la connaissez ?
     — Bien sûr ! Tout le monde la connaît ici.
     — Eh ben, je l’avais encore jamais vue chantée par quelqu’un d’autre que moi. Je pensais que personne s’en souvenait plus. Voilà, en tout cas, ce que je chantonnais en venant ici. J’ai vu la terre se profiler, j’ai accosté, et je me suis dit : « Mon Dieu, qu’elle est belle ! » Et je parlais bien de l’île.
     — C’est charmant. Et vous êtes resté depuis ?
     — Ben oui ! C’était en 82, je crois. Depuis, je ne bouge plus. Je fais des tours, et puis je reviens. J’ai trouvé ma terre, un lopin où je me sens bien.
     L’ancien loup de mer porta son verre à ses lèvres. La femme à côté de lui, assise sur un tabouret avec une jambe repliée sur l’autre, sembla regarder le dessous du pied rond. Il le reposa avec un claquement boisé sur une soucoupe en mousse trop fine.
     — Et vous, mon brave, comment êtes-vous arrivé ici ?
     Il avait pivoté, en faisant un peu grincer les pieds de son siège, en direction d’un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux encore bien noirs, plaqués contre son crâne comme s’ils craignaient d’être découverts. Il était assis seul dans la salle du café, une épaule collée au mur. La blonde garda le visage tourné vers le comptoir.
     — Moi ? demanda le solitaire.
     — Oui, vous ! répliqua le marin avec un ton exagérément exalté. On a tous raconté, vous devez avoir entendu. C’est votre tour.
     L’homme resta muet un instant, prononça :
     — En fait, vous n’allez pas me croire, si je vous disais comment je suis arrivé là.
     — Voyons ! Voilà qui a l’air intéressant. Rapprochez-vous donc.
     La cliente avait détourné ses mèches éclaircies vers lui. L’homme se leva de son contre-jour et fit quelques pas en direction de l’étal à boissons. La peau de ses joues apparut luisante. Il fixait maintenant la serveuse, occupée à essuyer un verre. Ses cheveux bruns et fins cachaient son visage, à la manière de ces longs chapelets qu’on accroche l’été aux chambranles pour ne pas laisser entrer les mouches, et qui font au vent la mélodie de graines tombant dans un silo. Il sentit un objet lui frôler le dessous de la fesse : c’était le vieux marin qui lui approchait un tabouret. Il s’y assit à demi.
     — Vous boirez bien quelque chose ?
     Le marin avait de toutes petites dents, des dents de poisson.
     — Merci, je ne bois rien. J’ai arrêté. Il ne faut pas…
     — Ben alors, l’ami ! Allez, je régale.
     — Il ne faut pas, reprit l’invité, qu’il rentre n’importe quoi là-dedans.
     Il se tapotait la tempe avec l’index.
     — Tu m’as l’air bien bizarre, comme gars, toi !
     — Moi, je bois de la menthe, dit la femme, comme pour elle-même. Vous n’en voulez pas ? On est loin de l’absinthe, ça n’en a que la couleur. Alors, vous êtes ici en vacances ?
     — Non, pour de bon. Enfin, je crois. Je suis arrivé ici il y a cinq mois. Tout va bien pour le moment. Tout va mieux. Voilà longtemps que tout n’était pas allé aussi bien. Avant, j’avais une femme, trois enfants. J’étais routier.
     Il laissa passer une imperceptible seconde, suffisante pour que la dame à sa droite s’empresse de la combler :
     — Et vous êtes venu seul ?
     — Laisse le monsieur raconter, ma jolie !
     L’homme contemplait le visage de la jolie. Sa veste en jean se plissait de notes suaves lorsqu’elle se remuait sur son perchoir. Le fard sur ses joues recouvrait de légères imperfections, qu’on devinait encore, de près, et leur donnait une texture de pelure d’abricot. Malgré sa tenue, elle ressemblait vraiment à une bourgeoise.
     — J’étais toute la semaine en voyage. On me faisait aller jusqu’au bout de l’Europe, parfois. Une fois, j’ai roulé jusqu’en Estonie. Je voyais ma famille le week-end. Et si je ne pouvais pas rentrer, alors je pouvais les voir plus longtemps ensuite. Je trimballais dans une grosse citerne des produits chimiques pour les usines. Il fallait être bien prudent, c’était des chargements dangereux. Avec un accident, j’aurais tout fait exploser. Par mesure de sécurité, il y avait, dans la cabine, un appareil qui me donnait aussi bien mon chemin que des conseils. Une sorte de GPS amélioré pour ceux qui conduisent toute la journée. Il… Je n’ai jamais tranché entre « il » ou « elle ». C’est un GPS Disons qu’il avait une voix de femme, hachée, automatique. La voix froide qu’on entend dans les gares ou les aéroports, totalement impersonnelle. Et, toute la journée, elle s’adressait à moi : Faites une pause à la prochaine aire d’autoroute, Pensez à bien vous hydrater, Péage dans 500 mètres, Arrêtez-vous pour manger, Arrêtez-vous pour dormir…
     — Ma parole, ça a l’air pire qu’une bonne femme ce machin-là !
     Comme personne ne rit, le marin ricana lui-même pour emplir le silence, puis avala une gorgée de sa décoction qui sentait fort l’anis.
     — C’était un peu ça, en fait. Et elle… On va dire « elle », alors. Et elle me parlait sans cesse et je ne pouvais rien faire pour l’arrêter. C’était interdit par le règlement de la compagnie. Comme ça, ils nous surveillaient en permanence. Ils disaient que ça réduisait le nombre d’accidents. Seulement, il faut vous imaginer, être dérangé toutes les heures par ce robot, et parfois toutes les cinq secondes. J’écoutais de la musique à la radio, elle coupait la chanson pour me donner ses ordres. Je regardais le paysage, profitais du silence, elle venait tout troubler avec ses phrases mécaniques. Concentrez-vous bien sur la route, Prenez trente minutes pour faire une sieste
     — Mon pauvre, compatit faussement la bourgeoise, en tirant sur sa paille.
     — Ouais… confirma le roublard, avant de laper encore son mélange.
     La tenante du lieu demeurait silencieuse. Son chiffon faisait un bruit sec à l’intérieur des verres, un peu comme lorsque l’on traîne une semelle en caoutchouc sur un plancher.
     — Ce n’est rien encore. Je l’avais dans la cabine, dans l’aquarium, comme on disait avec les collègues. Mais au moins, lorsque je rentrais chez moi, j’étais tranquille. J’adorais encore plus le timbre de ma femme et le piaillement des enfants. On apprend à aimer les dialogues humains, fluides, vivants, quand on entend marmonner toute la semaine une machine. J’en étais encore plus content de retrouver ma maison. Jusqu’à cette première nuit.
     — Qu’est-ce qui est arrivé ? ne put se retenir d’interroger la bourgeoise, comme si elle voulait raviver des braises en train de s’éteindre.
     — Cette première nuit, je l’ai entendue. Elle était entrée chez moi. J’étais allongé sur mon lit, je dormais à moitié. Ma femme, à côté de moi, dormait tout à fait. Elle respirait lentement, et me berçait. Et je l’ai entendue. Traversez le rond-point. Elle m’a dit ça. Traversez le rond-point. La voix robotisée du GPS de mon camion. Je ne savais pas d’où elle venait. Je crois que j’ai d’abord pensé que mon camion était garé dans le jardin. Comme c’était impossible, je me suis dit que j’avais rêvé. Je me suis endormi, un peu hésitant, victime d’un cauchemar mi-amusant, mi-effrayant.
     L’homme récitait sans grand entrain. Pourtant son auditoire semblait l’écouter avec attention, même la serveuse, qui gardait la tête inclinée au-dessus de la vaisselle sale.
     — Seulement la nuit d’après, elle est revenue, la voix. Serrez à droite. Elle disait ça, cette fois. Serrez à droite. Sauf qu’elle ne s’arrêtait plus. Serrez à droite. Serrez à droite. Serrez à droite. J’étais bien sûr de l’entendre, et je n’arrivais pas à m’endormir.
     — Ça, c’est ce que j’appelle le surmenage ! Au moins sur mon bateau, je risque rien. On entend que le bruit des vagues.
     Avec son teint brûlé et ses cheveux gris, presque argentés tant ils étaient courts, en broussaille sur son crâne, on se doutait bien qu’il avait passé plus de temps sur la coque d’un navire que dans l’habitacle d’une voiture. Il souleva à nouveau son verre pour trinquer à sa propre parole. Les glaçons vinrent s’échouer en tintant contre ses minuscules dents. L’homme continua comme s’il n’avait pas été dérangé.
     — Après ça, j’ai dû reprendre la route. J’ai retrouvé l’appareil, il me donnait les instructions habituelles. Mais lorsque je me suis allongé à l’arrière de la cabine, sur le matelas qui se trouvait toujours là, elle me parlait encore. Je me suis relevé, j’ai vérifié que j’avais bien coupé le contact, que la petite lumière rouge sous l’écran était bien éteinte. Tout était en ordre. Je me suis recouché. Elle me sermonnait. Arrêtez-vous pour dormir. Arrêtez-vous pour dormir. C’est justement ce que j’essayais de faire.
     — Elle devient étrange, votre histoire, coupa la bourgeoise.
     — Et attendez. Donc elle continuait de déblatérer la nuit. Je passai ma pire semaine de travail, et m’arrangeai pour rentrer chez moi au plus vite. J’appréhendais de me mettre au lit. Il le fallut enfin. J’étais dans le noir et je la guettais arriver. Je me disais qu’en résistant au sommeil, je pourrais lui résister à elle aussi. Mais j’étais tellement harassé, j’ai fini par sombrer. Elle m’a réveillé : Faites une pause pour déjeuner. Oui, elle disait cela, avec son ton autoritaire auquel j’étais forcé d’obéir dans mon camion. Faites une pause pour déjeuner. Et là, je me suis levé. Je me suis levé et je suis allé dans la cuisine, j’ai ouvert la porte de notre frigidaire, et j’ai mangé la première chose qui me tomba sous la main. Je n’avais pas faim, et j’étais là, en plein milieu de la nuit, et je mangeais.
     — On croirait entendre un possédé, frémit la blonde, qui se repliait imperceptiblement sur elle-même. Elle avait glissé, dans un frottement, ses mains accolées entre ses cuisses.
     — Vous êtes allé voir un prêtre ? plaisanta l’autre.
     — Rien de tout ça, je crois qu’il n’aurait rien pu pour moi. Ça n’a fait qu’empirer. J’ai demandé à prendre des vacances, j’ai arrêté de travailler pendant un mois. Je pensais que ça calmerait la voix, qu’elle finirait par se taire. J’en ai profité, un samedi, pour aller faire les boutiques avec ma femme et ma fille aînée. Je ne prenais d’habitude pas le temps pour ce genre d’activités. Elles allaient me faire entrer dans un magasin de vêtements. J’ai entendu : Continuez tout droit. J’ai continué. Ma femme et ma fille sont restées sur le seuil et m’ont vu m’éloigner. À la prochaine intersection, prenez à gauche. J’ai pris à gauche. Tournez à droite. J’ai tourné. Là, j’ai comme repris connaissance. Je me suis retrouvé au milieu d’une boutique un peu moins tout public, si vous voyez ce que je veux dire. Et ma femme a dû entrer avec ma fille, pour me sortir de là.
     — Cocasse, se contenta de commenter la bourgeoise, qui hésitait à présent entre l’ironie naïve de son voisin, pour se protéger, et sa stupeur naturelle. Son camarade se satisfit d’une gorgée de pastis. Le niveau n’en descendait pas.
     — Je ne savais pas comment leur expliquer ce qui s’était passé. Le reste de l’après-midi s’est déroulé sans encombre. Le soir, je m’allongeais au lit avec ma femme. Désolé d’aborder des détails intimes, mais…
     — Voilà qui devient encore plus intéressant !
     — … nous avons fait l’amour, donc. Et, en plein acte, toujours la même voix, au-dessus de moi, dans ma tête, me dit : Ralentissez. Et je ralentissais. Ma femme m’encourageait avec ses mains à reprendre, je me souviens bien. Mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas, je ne sais pas. Et puis elle a dit encore : Faites demi-tour. Alors je me suis retiré. Arrêtez-vous pour dormir. Alors je me suis endormi.
     — Eh ben, j’imagine l’ambiance au petit-déjeuner !
     Le matelot siffla entre ses lèvres resserrées et souleva un sourcil à l’attention de la blonde. La serveuse ne pouvait toujours pas le voir.
     — Vous ne pensez pas si bien dire. Ma femme ne me parla plus. J’avais beau essayer de me défendre, elle me traita, moi, son mari, de goujat. À partir de là, tout n’a fait qu’empirer. La voix a pris entièrement le contrôle de ma vie.
     — Comment cela ? s’enquit la femme, qui faisait jouer ses ongles nerveusement sur le plat lisse du comptoir.
     — Tenez par exemple, lors des élections de 2012. J’ai toujours été bon citoyen en matière de vote. J’ai des convictions assez ancrées, franchement de gauche, pour ne rien vous cacher. C’est peut-être facile quand on n’est que routier, mais j’étais prêt moi-même à partager ce que j’avais pour aider les plus démunis, ceux qui souffrent réellement et n’ont pas autant de chance que nous.
     — Vous êtes un vrai rêveur dis donc, un hippie des temps modernes, asséna sèchement la bourgeoise qui retrouvait un brin d’assurance à cette idée. En se soulevant légèrement du cuir, son tabouret avait poussé un bruissement baveux.
     — Moi je trouve ça beau ! rectifia le marin. Seulement, ces choses-là, c’est toujours beau qu’en idée.
     — Je voulais justement en faire plus qu’une idée. Le jour du premier tour, j’étais dans l’isoloir, avec mes bulletins. J’allais introduire le nom du plus communiste des candidats dans l’enveloppe, je ne me rappelle même plus comment il s’appelait. J’étais fier de le faire en tout cas. Et la voix est venue m’interrompre. Elle avait décidé de choisir à ma place. De je ne sais où, elle a crié : Prenez un virage serré à droite. Un virage serré à droite. Croyez-le ou non, j’ai voté Le Pen.
     — Sacré grand écart ! Je vous applaudis pas. C’est une drôle de chose, que vous nous dites là, tout de même. Vous conduisiez encore votre camion ?
     L’homme aurait voulu lire dans ses prunelles l’opinion de la serveuse. Elle avait encore des verres à astiquer.
     — Oui, j’étais bien obligé. Mes enfants grandissaient, il y avait toujours des frais. Chaque semaine la voix jaillissait du boîtier, et c’était comme si elle s’imprimait en moi. Comme si chacune de ses instructions donnait un coup de marteau à mon cerveau, pour qu’il les recrache bien dans la nuit, ou lorsque je serais dehors. Elle devenait de plus en plus perfide. Tenez. J’avais, à l’époque, une belle moustache. Elle faisait ma fierté, oui, plus encore que mes opinions politiques. Elle faisait partie de mon patrimoine. Une belle moustache noire, touffue, à la Brassens. Je me rasais seulement la barbe, tous les matins, de frais, pour qu’elle ressorte mieux. Bon. J’étais un matin dans ma cabine, devant mon miroir, avec le rasoir. Je le passais sur ma glotte. J’ai entendu : Remontez la colline. Je suis arrivé sur mon menton. Puis : Franchissez le pont. Mes doigts remuaient d’eux-mêmes. Je n’arrivais pas à les maîtriser. La lame a passé au-dessus de mes lèvres, est venue se poser sous mon nez. Alors elle a dit, avec ce même ton monotone : Faites le tour du rond-point. Et je tournai autour de la bouche, et les poils de ma moustache tombaient à chaque passage. À la fin, elle donnait de plus en de précisions, je me souviens parfaitement : Revenez en arrière, Passez sous la narine gauche, Appuyez plus fort… Je peux bien vous le dire. En même temps, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Quand je suis rentré, ma propre famille a bien failli ne pas me reconnaître.
     — Pauvre vieux ! expira le loup de mer en lui tapant sur l’épaule. Il le prenait pour un fou avéré.
     — C’est à partir de ce moment que les choses sont devenues vraiment terribles.
     — Vous me faites peur…
     La bourgeoise, comme pour l’écouter d’une seule oreille, inclina sa tête sur le côté, presque en équerre. Sa nuque craqua.
     — À la maison, la voix a commencé à me donner des ordres en permanence. Elle ne se contentait plus d’indications d’itinéraires, non. Elle pouvait tout me dire, et elle était totalement perverse, violente. Je me rappelle clairement quand ça a dérapé. J’aidais mon plus jeune fils à ses devoirs. Nous faisions un exercice de maths. Elle m’a ordonné : Déchirez tout. Je n’ai même pas eu le temps de réfléchir. Les pages sont tombées en confettis. Mon fils me regardait avec des yeux énormes. Il s’est levé, a couru chercher sa mère. Ils sont arrivés devant moi, dans le couloir. Faites tomber le cadre. Ma main s’est tendue vers une photographie de la famille accrochée au mur, l’a soulevé d’un doigt. Le verre s’est brisé au sol, et je fixai ma femme dans les yeux. Ramassez un morceau de verre.
     À ce moment, un jeune garçon entra dans le café. Il fit résonner le carillon accroché au plafond en faisant basculer la porte. Il passa sa tête ovale à travers l’ouverture, et, après avoir parcouru l’assemblée des yeux, bredouilla une excuse inaudible et repartit. L’homme ne s’était pas interrompu.
     — Ma femme a paniqué, elle a rassemblé les enfants. La voix me disait : Déchiquette ce rideau. Et, avec le morceau de verre, je donnai mille coups dans la toile, jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux. Ma paume était rouge de sang. Heureusement, pendant ce temps, ma femme et les enfants ont pu partir avec la voiture. Je me suis retrouvé seul. La voix s’est arrêtée, et je n’ai jamais pu les revoir. J’étais dans un état second. J’ai pris l’autre voiture, et j’ai essayé de fuir, fuir loin, avant de faire plus de mal. J’avais peur de ce monstre. Je ne savais pas où aller. J’ai pensé que je devrais trouver un lieu désert, un endroit avec peu de monde, où je ne connaîtrais personne. Un territoire sans réseau, où le GPS pourrait peut-être ne pas me retrouver. J’ai tracé tout droit, j’ai pensé à l’île. J’ai embarqué ma voiture sur le ferry, cherché un coin où m’installer, trouvé une chambre pour pas cher en l’échange de quelques travaux. Et, depuis que je suis là, je ne l’ai pas encore entendue. Elle a dû rester sur le continent. Alors, moi, je reste ici.
     Prenez la sortie.
     L’homme qui avait parlé tout du long se raidit. Il était seul à l’avoir perçue. La patronne, retranchée dans ses arrières-cuisines, ne le vit pas sortir. La salle resta vide derrière lui. Le carillon ne chanta pas.
     Serrez à gauche, puis longez le chemin.
     Il était sur un sentier de terre bosselé de rochers aux trois quarts ensevelis. Il avançait d’un pas régulier, automate d’un robot sans corps. Autour de lui, les herbes hautes se prosternaient en sifflant dans la brise. Il ne pouvait les entendre.
     Continuez pendant cinq cents mètres.
     Le vent se faisait de plus en plus violent. Il transportait le cri d’une mouette qu’on ne distinguait pas. Bientôt, il porta l’écho des vagues, en contrebas de la falaise approchante.
     Sortie imminente.
 
 
 

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     Peu importe le nombre des années écoulées dans la probité, une âme bonne reste susceptible de céder à l’interdit. Peu importe la somme des actes vertueux commis, un seul geste peut balayer d’une bourrasque ce sain empilement.
     Je suis une femme sage, raisonnable, paisible. Je l’ai toujours été. Mes parents aiment à me rappeler qu’à ma naissance je n’ai pas pleuré, avant que le médecin ne m’y force par une légère tape. Enfant, je pouvais me faire oublier d’eux pendant toute une journée, sans cris ni heurts, sans plaintes ni réclamations. J’ai grandi dans la sérénité de mon environnement, la quiétude de mon for intérieur y soulevant une respiration douce, à cheval entre deux mondes bien tranquilles. Je respecte les règles, car je ne cherche pas à m’attirer d’ennui. Mon corps n’a pas besoin d’adrénaline pour subsister. Il préfère le confort de ne prendre aucun risque. Tout comportement violent m’a toujours révulsé. Tout flirt avec les limites de la loi a toujours fait naître en moi la brûlure de la fraude, la phobie de la punition, le vertige de l’abîme. Pourtant, à aujourd’hui quarante ans, je viens de commettre une bêtise. Sans doute une grosse, puisque la vie d’un homme était en jeu. Je ne recommencerai plus, non. Mais, en cet instant, je me sens fière, hautement fière de l’avoir perpétrée. En écrivant ces lignes, mon derme palpite encore de la joie prohibée, de l’excitation du tabou bafoué.

     Je suis née dans un département qui a connu ses batailles et ses hommes illustres, puis s’est laissé délaisser par la modernité. Je suis née en Meuse, dans la ville de Bar-le-Duc. Mon mari, Eduardo, y est né aussi, sauf que sa mère, n’ayant pas senti venir les contractions, avait accouché chez elle, dans le village aux deux-cents âmes d’Hévilliers. Rares sont ceux qui peuvent se targuer d’avoir ce lieu inscrit sur leur carte d’identité. Eduardo ironisait souvent sur sa naissance dans un évier, dont le siphon ne cessait de l’absorber.
     C’est une région où la nature encore reine supplée au besoin d’évasion. Celui qui cherche le repos n’a à fuir nulle part. Ici, il est aisé de se retrouver seul. Il suffit de dresser ses oreilles pour entendre le silence, d’ouvrir les yeux pour contempler la lenteur. On est forcément connu de tous, mais le tous est si peu nombreux qu’on ne peut se sentir étouffé, pressé, ou écartelé par lui. Il ne forme jamais qu’une grande famille affectueuse, ne subissant de crises que les ragots des mégères, et se laissant porter sans éclats par le rythme des saisons. Cette atmosphère seyait parfaitement à mon tempérament calme. Sans être solitaire, j’aimais à me trouver éloignée de la discorde des métropoles. Je m’imaginais mal passer ma vie ailleurs. Jusqu’à ma rencontre avec Eduardo, je n’y avais tout bonnement jamais songé.
     Mon mari, dans son jeune âge, se rêvait explorateur, pirate ou astronaute, galopant le monde à dos d’équidé musclé ou pétaradant sur une motocyclette bringuebalante. Il avait visionné toutes les aventures d’Indiana Jones une dizaine de fois. Il en connaissait chaque réplique, chaque geste du héros, qu’il reproduisait devant l’écran, en costume : chapeau de feutre à bords larges auréolant sa petite tête brune, pantalon kaki usé aux genoux par les pirouettes nombreuses pour éviter les obstacles du salon, fouet en corde qu’il faisait claquer avec sa langue contre son palais. Il n’est pas rare, chez nous, de voir les garçons s’épanouir simplement dans la proximité des animaux de la ferme, le travail loyal de la terre, le bourdonnement des machines agricoles, et d’accomplir, la majorité venue, la suite logique de leurs fantasmes d’enfance ; d’admirer leur père, assis sur le siège du tracteur, labourer en chantonnant ses hectares délimités, et d’attendre le jour où l’on pourra y trôner aussi fièrement. Au louveteau qui veut gambader dans les champs ou dans les bois, on peut se contenter de dire : « Va, gambade dans les champs et dans les bois ! », et cela suffit à satisfaire ses appétits d’aventure, et à le faire revenir au foyer sous le couchant, pour s’accouder à la table la face barbouillée et l’estomac grondant. Mais pas pour le jeune Eduardo. Nulle borne ne pouvait arrêter son imagination. La lune était trop proche pour lui, c’était sur Jupiter, Saturne, Neptune, et sur ces astres encore innommés, qu’il voulait courir ! À défaut, c’était sa chambre qu’il érigeait en galaxie nouvelle. Ses figurines en plastique arboraient des noms et des fonctions exotiques, propres aux mondes qu’il créait et défaisait à sa guise. Elles ont laissé un souvenir vif dans sa mémoire, et il restait capable, bien des années après ces jeux innocents, de me conter les biographies inventées de Bizanou-cénécéna, son guérisseur d’oiseaux malades, ou Rulestraï, supposée contrôler les lumières de sa maison. Il leur prêtait des pouvoirs comme s’il avait été un génie exauçant des vœux, comme si sa chambre était le réservoir d’une lampe à huile orientale, et leur faisait vivre des épopées tantôt quotidiennes, tantôt rocambolesques. Chaque soir, après l’école, un peu de Jason et sa Toison d’Or, de Roland et son épée, du roi Arthur et sa table ronde, de Phileas Fogg et son ballon, de Rimbaud et son pied près du cœur, de Tintin et son fox-terrier, s’invoquait dans la chambre d’Eduardo. Les murs disparaissaient à sa vision créatrice pour faire place aux lianes de la jungle ou aux roches des canyons, ou aux vagues des atolls ou aux courants de la stratosphère. Son jouet préféré n’était pas une voiture télécommandée, une console électronique, mais un globe terrestre illuminé, son globe terrestre, sa Terre de poche, qu’il contemplait religieusement dans le noir avant de s’endormir, cherchant dans les tracés des frontières à lire son avenir, telle une voyante penchée sur sa boule de cristal. Il se figurait son cerveau pareil à cette planète, plein d’eau et d’idées éclairées, en rotation au sein de son crâne. Pour avoir eu sous les yeux des photos, je puis aussi dire que, chaque année, pour Mardi gras, Eduardo changeait de nationalité : il s’était travesti en Chinois, dans une tunique rouge et sous le traditionnel chapeau de paille conique des paysans des rizières ; une autre fois, en Américain, avec un maillot de basket-ball trop large et une casquette à l’envers ; une autre fois encore, les épaules plongées sous un châle coloré et retenant le cordon d’une flûte de pan, en Bolivien ; ou bien en berbère en djellaba, allant nus pieds sur les routes goudronnées de son village. Les habitants s’amusaient toujours de ses excentricités, et l’interrogeaient souvent à quelques semaines du défilé : « Alors, où vas-tu nous faire voyager cette fois-ci ? » À l’instar des prestidigitateurs sérieux, il en gardait le secret jusqu’au moment de sortir déguisé sur le seuil.
     Les parents d’Eduardo avaient émigré d’Espagne pour venir s’installer ici. Comment avaient-ils pu arriver dans ce trou ? Comment le soleil radieux de leur pays avait-il pu les aveugler à ce point qu’ils s’établissent dans notre région humide et fraîche ? Personne ne le sait exactement. Leur installation ressemble à l’atterrissage d’une balle de golf ballottée par les autans changeants. J’ai moi-même bien des fois essayé de comprendre ce qui les avait attirés. Ils n’avaient sur place ni famille, ni amis, ni employeur qui leur tendaient la main. Ils n’ont jamais voulu me répondre clairement, se contentant de me sourire avec un air désabusé, comme s’il s’était agi d’une évidence et que ma question ne méritait pas qu’on prenne la peine de l’éclaircir.
     Quand on est peu habitué à voir des personnes extérieures à la région, excepté les visites familiales épisodiques, on peut comprendre que leur arrivée ait fait beaucoup de bruit. Comment ? Des étrangers ?? Des Espagnols ?! Les vieux paysans ont souvent des idées bien tranchées, imitant là leurs sillons après le labour ou leurs épis de blé après la moisson, sur tout ce qui se situe en dehors de leurs guérets. Le rayon de leur univers dépasse rarement vingt kilomètres. Aussi comprendra-t-on aisément leur stupeur de voir ce couple d’Hispaniques poser valises à deux pas de leur maison, et se préparer à y faire naître un enfant, la mère d’Eduardo se trouvant alors déjà enceinte. Ils parlaient à peine la langue. Que venaient-ils donc faire par ici ?
     Avec les quelques économies qui les avaient suivis, ils avaient fait l’acquisition d’une petite ferme. On s’était empressé de soutirer des informations à l’ancien propriétaire, mais il n’avait rien su dire de sensationnel. Le couple d’extraterrestres s’était montré courtois, exigeant seulement qu’il articule lentement afin d’être compris. Le père d’Eduardo, Manuel, s’était prouvé bien renseigné quant au travail qui l’attendait, et ils avaient payé la somme due. En définitive, rien à signaler. Les autochtones pouvaient continuer à manger leur soupe aux choux tranquilles.
     Il fallut pourtant plusieurs mois d’accoutumance avant qu’ils fussent presque considérés — ils ne le sont pas même encore tout à fait, l’aura d’étranger doit ici suivre l’exemple de l’accent sur la langue et vous accompagner jusqu’au tombeau — comme de légitimes villageois. Manuel s’attira le respect de ses voisins agriculteurs en suant d’arrache-pied du petit matin à la tombée de la nuit, prenant grand soin de ses terres comme de ses bêtes. Maria, la mère d’Eduardo, s’attira le respect de ses voisines en aidant son mari à la tâche malgré son ventre gondolé, et assurant en prime les honorables devoirs exigés d’une maîtresse de maison. À force de s’évertuer à bien faire à la vue de tous, on vint doucement à eux, leur prêter des services, à la façon de gallinacés approchant d’une paume inconnue couverte de grains. Ils y avaient toujours répondu de façon favorable, ne refusant ni le coup de main ni l’invitation à partager un verre ou le repas qui s’ensuit logiquement. Sans faire pour autant changer d’opinion sur le monde extérieur les villageois les plus réfractaires, dont les idées étaient fixées comme les toiles d’araignées à leur grenier, ils avaient su se faire apprécier et devenir en quelque sorte les mascottes du petit bourg d’Hévilliers.
     Eduardo jouissait à l’école du statut particulier d’étranger, de visiteur dans le saloon des gringos habitués, lui qui n’avait pourtant jamais mis le pied hors du département. Il ne s’en irritait pas, s’en trouvait même flatté. Toutefois, il avait conscience d’avoir gagné cette dénomination sans l’avoir méritée. Mineur encore, il aurait voulu véritablement avoir un autre passeport, aux pages tamponnées de visas versicolores. Ses parents eux-mêmes n’avaient pas considéré leur déménagement comme une aventure. Eduardo avait été élevé de la même manière que ses camarades de classe, fréquentant les mêmes lieux, s’exprimant dans le même patois, tournant dans les mêmes rails routiniers. Seulement il parlait assez bien l’espagnol, car ses parents, à l’heure du dîner, s’abandonnaient souvent à leur langue natale. Mais jamais il ne s’était rendu là-bas. Manuel et Maria semblaient avoir coupé tout lien avec d’éventuels proches. Le seul véritable renouement avec ses origines devait s’effectuer dans l’odeur de safran de la paella que Maria préparait un dimanche par mois, non sans manquer d’inviter une bonne partie du voisinage, et dont le chorizo et les fruits de mer ne provenaient jamais que du supermarché le plus proche. On ne pouvait donc donner pour unique raison à ses formications dans les jambes et dans l’imaginaire l’immigration révolue de ses parents.
     Eduardo n’était pas vraiment un élève brillant. Il s’arrangeait toujours pour passer au niveau supérieur de justesse, tel un sauteur en hauteur qui frôlerait la barre à chaque essai. Les seuls cours qui l’intéressaient véritablement étaient la géographie et l’histoire, ou bien le français. Et encore, lorsqu’ils voulaient bien traiter seulement de pays lointains, les anecdotes remplaçant les chiffres, les noms des acteurs revêtant des accents les rendant difficiles à prononcer, ou lorsque le professeur de lettres daignait porter l’étude sur des textes écrits au-delà des mers, ou bien s’élançant d’eux-mêmes vers les étoiles. Il lisait énormément, et ne pouvait s’endormir avant d’avoir achevé un chapitre. En cours, dès qu’il parvenait à se dissimuler dans les dernières rangées, il tirait un roman de son sac et abandonnait l’écoute de l’enseignant pour tourner son attention tout entière vers les mots de l’auteur. Il était moins avide des exploits des super-héros américains que des pérégrinations des vagabonds humbles et généreux. Ses parents lui ont offert à quelques Noëls ou anniversaires de beaux albums de photographies de paysages ou de portraits du monde. Il pouvait y rester scotché des heures entières, partir flâner dans les décors chaleureux du papier glacé et n’en pas revenir avant que son père ne le secoue par les épaules pour lui dire de venir manger ou d’aller se coucher. Étaient-ce ces illustrations qui l’empêchaient d’écouter en classe, même lorsqu’il en occupait les rangs les plus avancés ? Nous avons une fois croisé ensemble un ancien professeur à lui, monsieur Léon, il me semble, qui avait enseigné la biologie avant de partir à la retraite. Il se souvenait sans mal d’Eduardo comme du rêveur qui guettait les heures passer à travers la fenêtre. Et, quand il lui avait un jour reproché d’être dans la lune, Eduardo lui avait rétorqué qu’il avait cette fois seulement filé un peu plus loin sur Terre. Le vieux professeur avait ajouté que s’il avait passé autant de temps sur ses cahiers qu’à regarder le ciel, il aurait certainement pu obtenir un Nobel ! Malheureusement, je ne crois pas qu’il existe de Nobel du voyage. Sans doute celui de la paix lui aurait-il convenu à défaut ?
     Tout ce que je vous ai conté jusqu’alors m’a été rapporté par Eduardo lui-même, ses parents, ou des gens du village. Pendant qu’il grandissait à Hévilliers, j’ai quant à moi mûri dans un autre village, à dix kilomètres de distance. Nous avons fréquenté les mêmes collège et lycée, mais j’étais d’une année sa cadette. Nous prenions le même bus scolaire, nous l’avons pris ensemble six ans d’affilée, cinq jours par semaine, pourtant jamais nous ne nous y sommes assis côte à côte, jamais nous ne nous sommes adressé la parole dans l’allée exiguë entre les sièges. Je ne connaissais de lui que son prénom, et qu’il était originaire d’une ville par-delà les Pyrénées. Pyrénées : quatre cents kilomètres de long, altitude maximale de trois mille quatre cents mètres pour le pic d’Aneto. Voilà tout ce que je savais de sa vie. Je remarquai seulement Eduardo sous un jour nouveau lors d’un bal, une soirée du mois de juin.
     C’était peu de temps avant son baccalauréat. On ramassait dans les champs les pommes de terre, les salades, les premiers blés et l’orge, et les jeunes gens profitaient de leur insouciance enfin libérée du joug des parents pour venir s’enivrer de pintes de bière, de balades et souvent de baisers à pleine gorge dans les salles des fêtes. Les vendredis et samedis soir, un nouveau lieu devait accueillir la jeunesse meusienne qui se connaissait bien à force de s’y croiser si régulièrement. Je me souviens des virées à cinq dans l’automobile d’une copine plus âgée, riant ouvertement sans autres raisons que la simple joie d’être indépendantes pour une nuit et l’excitation de la multitude des choses qui pourraient advenir alors. On se maquillait dans un coin de rétroviseur, jouant des épaules pour avoir son carré de miroir et son fard sur les paupières. Étrangement, j’imagine Eduardo impassible dans le véhicule de ses amis, se rendant au bal comme on va à la messe. Ce n’était guère qu’une promenade insipide pour le vadrouilleur qu’il aspirait à devenir.
     Que me plut tant chez lui ce soir-là ? Pourquoi le remarquai-je seulement à cet instant et pas avant, comme si la brume continuelle qui l’avait entouré jusqu’alors s’était soudain dissipée à mon regard ? Je ne saurais y donner de mots. Tout ce que je puis dire, c’est que lorsque, en entrant sous le chapiteau assombri, au plancher amovible moucheté de spots tournoyants multicolores, je le vis, un coude sur le comptoir, planant au-dessus de son groupe d’ami, planant au-dessus de la foule, il se produisit en mon corps un tremblement sourd, un séisme des organes, qui me saisit au vif. Il émanait de lui un nimbe de sérénité et de sagesse. Il semblait tout à la fois épanoui et réfléchi. Son front lisse reflétait l’absence de crainte face à la vie, ses yeux doux les tableaux d’ailleurs qu’il avait tant rêvés. En moi, ce fut chimique, indicible, charnel, ineffable. Faut-il toujours trouver des adjectifs à la naissance d’un amour ? Est-ce seulement possible ? Les mots des poètes restent laids dans l’ombre de cette efflorescence. Sur la toile confuse des danseurs et buveurs, des adolescents en mue se dandinant et des jeunes filles en fleurs se pavanant, il se détachait telle la voile blanche d’un navire sur l’océan.
     J’entendis à ma droite mes copines railler son style. Il portait un foulard pourpre à la façon d’un prince des savanes, comblant le trou en V de sa chemise ouverte rentrée dans son jean. Il avait une ceinture en cuir marron, comme ses chaussures, des sortes de santiags, qui rappelaient encore la teinte de ses cheveux gominés tirés vers l’arrière. Oui, il détonnait clairement avec le reste des tenues monotones. Il aurait pu se trouver ainsi à la terrasse d’un chalet surplombant un lac canadien, un brin de paille entre les lèvres, sifflant des airs inspirés par les pins riverains. Peu m’importaient les critiques de mes amies. Elles ne m’atteignaient pas plus qu’elles ne pouvaient toucher Eduardo. Il était à mille lieues de ces tracasseries. Il survolait sans moteur, sans hélice, ce monde.
     Je passai le début de la soirée à attirer discrètement son attention. J’étais anxieuse à l’idée qu’il puisse venir me parler, et en même temps toutes les extrémités de mon corps tendaient vers sa direction. Piètre pêcheuse à la ligne, j’essayai avec tact d’attraper son regard. Je parvins enfin à ce que nous nous retrouvâmes tous les deux seuls dans un coin. Il m’adressa la parole. Je bafouillai une réponse inaudible. Il m’invita à danser. Je m’emportai dans ses bras. Ce fut comme faire un tour dans le cockpit d’un avion.
     Le lendemain, nous étions ensemble. Il n’est jamais aisé de se revoir après une nuit d’ivresse passée dans la cohue et le bruit. Une impression peut vite être détruite, un sentiment chamboulé. Le monde de la nuit est plus illusoire encore que ne l’est celui de la vie. Cependant, nous étions tous les deux ouverts et simples de nature, honnêtes et joyeux, et nous nous entendîmes immédiatement. Nos regards sur les choses étaient en harmonie. Je vécus l’idylle dont peuvent rêver toutes les jeunes princesses. Eduardo était attentionné et délicat, sans être étouffant. Il restait mystérieux et évasif, sans que jamais cela n’éveille de crainte en moi. Parfois, j’avais l’impression de le connaître en profondeur ; d’autres, il m’échappait complètement, comme un colibri trop furtif. En deux battements d’ailes, il fuyait vers les nuages et je devais m’accrocher ardemment pour le suivre et le faire finalement redescendre.
     Il voulait parcourir le monde. Rien n’avait changé ses plans dans notre rencontre, à part qu’il devrait désormais le parcourir à deux. Ce dédoublement des expériences lui plaisait davantage encore. Il est beau de s’émerveiller devant la silhouette imposante d’une montagne au sommet embrumé, ou le travail de titans bâtisseurs de sanctuaires, mais il est meilleur de partager cette vision avec un compagnon de route. L’image pourra perdurer et se répandre, être reprise des années plus tard et raviver une flamme commune dans l’âtre des deux êtres. Un souvenir porté à plusieurs devient éternel.
     Il obtint du premier coup son baccalauréat. Désormais, il n’attendait plus que je l’obtinsse à mon tour pour que nous partissions main dans la main. Il effectuait des travaux pour la ferme d’amis à ses parents, en l’échange d’une menue rémunération qu’il plaçait intégralement de côté. Il mit un terme à nombre des plaisirs simples que représentent les sorties entre amis ou les achats personnels, en prévision des plaisirs décuplés que lui rendraient ses dépenses à l’étranger. Dans un premier temps, il fallait avoir de quoi payer des billets d’avion pour nous deux. De mon côté, je restais concentrée avant tout sur mes études. Jamais je ne m’étais formulé l’idée de m’échapper par la voie des airs. Je ne me suis jamais sentie frustrée où je suis née. Il n’y avait pas en moi, comme en lui, cet appel du large, ce grondement des entrailles qui empêche de dormir si l’on est simplement dans le confort de son lit, sans être bercé par le tangage des ressacs, les turbulences de l’atmosphère, ou la ventilation mécanique d’une chambre moite d’auberge. Ma crise d’adolescence avait fait des remous peu amples et il me plaisait d’être encore proche de mes parents. Et pourtant, j’aurais suivi Eduardo dans un sous-marin ou une navette spatiale. Son seul souffle chaud suffisait à me faire trouver dans un endroit connu et rassurant. Un train en Inde ou une barque au Nigéria, qu’importe ! Pourvu qu’il y soit avec moi. Ce n’était pas tant le songe du voyage qui m’attirait, que d’y être à ses côtés. De m’éloigner avec lui. Je voulais marcher à son rythme dans cet infini itinérant. Avais-je une autre perspective ? J’étais follement amoureuse. Mais je n’osais encore annoncer à mes parents notre départ prévu. C’était tout juste si mes amies au lycée devinaient mes intentions.
     En parallèle, dans la chambre d’Eduardo, les murs se noyaient sous des couches de posters et de cartes. Les posters étaient là pour faire rêver, les cartes pour que ces rêves deviennent réalité. Des notes et des tracés les traversaient de part en part. Si une seconde suffisait à son poignet pour franchir un pays, ce geste ne lui donnait qu’envie d’incarner le trait, de se fondre aux paysages, aux gens, à leurs mœurs et leur culture, et de prendre des mois pour faire le chemin au rythme du quotidien local. Lorsque j’allais le trouver, je le surprenais systématiquement perché sur son lit à étudier l’une de ces cartes, ou bien courbé sur un atlas à son bureau. Il me contait les merveilles d’une ville nouvelle à sa connaissance, qui semblait dans sa bouche une manifestation du paradis, pour les couleurs des murs de ses maisons, la qualité prétendue de ses spécialités culinaires, le bruit des vagues qui rentrait par les fenêtres ouvertes et hypnotisait les dormeurs. J’écoutais religieusement, le contemplant dans sa beauté pure. Il était un diamant plongé dans un rayon de soleil lorsqu’il parlait ainsi de son projet.
     J’eus enfin mon diplôme. C’était l’été. Ses plans ne devaient plus tarder à se concrétiser, sans qu’aucune date officielle ne soit encore fixée. Il fallait continuer d’amasser quelques économies, et nous eussions été prêts. Je devais l’apprendre à mes parents. À chaque soleil nouveau je me jurais de leur révéler, et à chaque lune nouvelle me reprochais de n’avoir pas osé. Eduardo m’encourageait, se proposa pour parler à ma place. Ç’aurait sonné faux, il fallait que ça émane de moi. En même temps, quelque chose me dérangeait. J’étais en vacances, j’avais la vie devant moi, une épopée planifiée avec mon Ulysse… La belle Pénélope même s’en fût trouvée mortellement jalouse de ma situation. Aucune préoccupation ne devait venir embuer mon esprit, et malgré tout je dormais mal. La chaleur me rendait fiévreuse, et me retournait dans mon lit telle une crêpe se refusant à cuire. En journée, je traînais des cernes qui creusaient un cratère sous mes yeux. Je faisais de petits malaises. Ma vision se troublait et je devais m’appuyer sur un meuble pour garder l’équilibre. Bientôt je fus prise de nausée, mon ventre me tiraillait. Et je dus faire à mes parents une annonce différente, qui les abasourdit tout autant que moi, bien plus sans doute que celle que je leur préparais initialement.
     Eduardo avait réagi dignement. Il aurait pu fuir, il aurait pu prendre peur et partir en courant sous son sac à dos. Il m’a immédiatement prise dans ses bras et m’a rassurée. Comme tant d’amoureux, il se révéla sensible à la seule passion capable d’emporter toutes les autres réunies. Bien sûr qu’il me soutenait, bien sûr qu’il m’aiderait et m’adorerait toujours. Sûrement plus encore. Il s’est tenu à mon flanc, une main posée sur ma cuisse comme une médaille donnant de l’allure à un officier, lorsque j’ai annoncé à mes parents que j’étais enceinte. Eux mirent plus de temps à se montrer aussi tolérants. Les parents d’Eduardo, aux antipodes, firent fête et ouvrirent un mousseux catalan, dont je ne sus pas s’il les avait accompagnés dans leurs malles ou s’ils se l’étaient fait livrer en prévision d’un pareil événement.
     Un enfant aussi est un voyage. Il en a le caractère de découverte et d’acclimatation, d’apprivoisement et d’échanges, d’enrichissements mutuels et d’appartenance. Il n’en a certes pas le côté éphémère. Mais, en être le père, c’est comme fouler une contrée vierge, inexplorée encore de l’humanité tout entière. C’est apposer son drapeau sur un territoire nouveau, qui s’échappera toujours un peu sous nos enjambées. Il y a de l’excitation et des promesses dans la naissance, des aventures à vivre et des péripéties à surmonter. Ce n’est pas un départ vers l’inconnu, plutôt l’inconnu qui vient à nous. Un enfant est plus que le monde, c’est un une étoile décrochée de la toile du ciel de la nuit. En acceptant de le garder cependant, Eduardo avortait de son propre bébé, son voyage de toujours. Le premier-né força le jumeau, qui mûrissait depuis plus de neuf mois dans l’esprit d’Eduardo, à faire fausse couche.
     Je ne crois pas avoir mesuré à l’époque à sa juste hauteur le sacrifice qu’il effectuait. Même si je ne m’étais pas attendue à tomber enceinte, que le test de maternité m’avait frappée à la façon d’un éclair, je nageais dans un bonheur tout candide comme je l’eusse fait dans une piscine à débordement. La vie me gavait, j’allais accoucher d’un enfant avec l’homme que j’aimais de tout mon cœur. Nous étions ensemble depuis à peine plus d’un an, certes, mais nul nuage n’était venu déjà faire de l’ombre à notre entente, et il n’y avait aucune raison pour que l’horizon s’obscurcisse.
     Nous avions sur nos comptes, à nous deux, seulement l’argent accumulé par les petits travaux d’Eduardo. Pour voyager, ce devait être presque suffisant. Il avait prévu de s’évader en démunis pour trouver çà et là des services à rendre et avancer surtout au moteur de la générosité d’autrui. L’arrivée d’un être nouveau changeait la donne. C’était désormais à nous de l’accueillir. Et la générosité seule n’a jamais étanché la faim d’un nourrisson.
     Je l’ai dit, Eduardo n’était pas brillant élève, et la perspective de reprendre les études en septembre n’éveillait que peu d’écho en lui. En plus, nous avions besoin d’argent dans l’immédiat, pour nous équiper des biens nécessaires au confort primaire du bébé. Nos parents respectifs se proposèrent évidemment de nous aider, mais nous étions tous deux trop fiers et déjà par trop de fois redevables pour accepter sans nous remonter les manches. Eduardo dut donc trouver un emploi stable sur le champ. Aux champs ? C’eût été une possibilité. Cependant le domaine où il aidait déjà n’avait pas besoin de lui durablement, et celui de son père se portait très bien sous les assauts vaillants d’un seul homme. Il feuilleta les annonces, se fit recommander dans diverses usines, et dénicha finalement un poste d’électricien pour une compagnie de bus. En quelques jours il fut formé, et pour de bon intégré à ce qu’on appelle la vie active.
     Il est étrange, avec le recul, de penser à quel point un destin peut basculer. D’électron solitaire avec la volonté de se lancer en orbite autour du globe terrestre, Eduardo s’est retrouvé fondu dans le moule du système, happé par l’engrenage répétitif des jours de labeur et des jours chômés, assommé par les devoirs de l’État et de ses institutions administratives. Sa physionomie ne perdit rien du rêveur, mais il se muta imperceptiblement en rêveur triste, tel un enfant qui contemple l’extérieur à travers les barreaux de sa chambre. De mon point de vue, il était touchant et magnifique de le voir se démener avec ses obligations de futur père de famille comme un funambule perché dans une tempête. À quoi pensait-il lorsqu’il était dans ses bus, à en réparer les écrans de contrôle et lumières de bord ? S’imaginait-il ces mêmes véhicules transporter les bagages de touristes excités ? Je ne saurais le dire exactement. J’ai bien mon idée. Pareil à un chien fou et son piquet, il était retenu à moi et notre enfant à venir. Mais l’herbe sous ses pieds était grasse et verdoyante. Je ne me sentais pas mal pour lui. Qu’y pouvais-je ? Je reste persuadée que la naissance d’un enfant constitue une aventure bien plus puissante qu’un tour à travers le monde. Ce n’est d’ailleurs tout bonnement pas une aventure, c’est un engagement de son être pour la vie d’un autre. Que connaissez-vous de plus noble ?
     Avec l’enfant dans mon ventre, mes parents m’assignèrent à la maison. Je passais mes journées à lire ou aider ma mère dans les tâches ménagères qu’elle daignait me laisser effectuer, attendant patiemment le retour d’Eduardo. Depuis l’annonce de ma maternité, mes parents et mes sœurs le portaient en grande considération. La frayeur de me voir abandonnée ou bien mal assistée avait cédé la place à une reconnaissance réelle envers les efforts qu’il déployait sans mesure. En quelques semaines, ce fut comme s’il avait pris dix ans à travers les yeux de mes proches. Ce fut comme s’il avait décuplé sa beauté aux miens.
     Si l’on m’avait laissée travailler, j’imagine que je serais devenue professeur d’anglais. Non par amour pour Big Ben ou les fish and chips, les cabines téléphoniques rouges ou la conduite à droite, simplement parce que j’étais à l’aise avec cette langue et en appréciais les sonorités. Je dispensais depuis notre rencontre d’informelles leçons à Eduardo. Malgré sa pleine conscience de l’importance de maîtriser l’anglais pour se faire comprendre en dehors de France, il avait beaucoup de mal à s’en imprégner. Je me moquais de lui en disant que même les animaux de la ferme de ses parents, des vaches espagnoles, à proprement dit, se débrouillaient mieux. Il m’aurait plu, je pense, de prodiguer des cours à de jeunes élèves curieux. Au lieu de ça, j’allais bientôt apprendre une nouvelle langue, celle de la maternité.
     Notre enfant naquit au mois de mars. Eduardo m’a donné la main tout au long de l’accouchement. Quand j’ai senti les contractions venir, je l’ai découvert comme jamais auparavant, paniqué comme si cela était imprévu, perdant ses mots et ses clés, hésitant de direction pour atteindre l’hôpital. Je dus l’aider à nous y rendre, tout juste si je n’ai pas pris le volant à sa place. Et, durant l’effort, il souffla avec moi et poussa de petits gémissements encourageants. Nous en rîmes longtemps.
     De façon analogue à la publicité où un gagnant du loto pointe au hasard une destination sur le globe, nous avions voulu garder la surprise du sexe de notre enfant. Ce fut une magnifique fille. Ses pleurs stridents nous emplirent les pavillons de bonheur. Il fallait lui trouver un prénom. Eduardo souhaita la nommer en rapport avec le continent outre-Atlantique, et nous l’appelâmes Amélie.
     La première résidence d’Amélie fut une pièce aménagée pour elle chez mes parents. Nous l’avions équipée d’un petit lit en bois et d’un tas d’accessoires, ainsi que d’un placard déjà bien garni de vêtements jusqu’à ses six mois. Il était prévu que nous emménagions rapidement dans une vieille grange qui se trouvait sur les terrains des parents d’Eduardo. Elle n’était pas encore tout à fait prête à accueillir notre jeune famille. Eduardo consacrait ses soirs et week-ends à casser la pierre, élever des murs, colmater des brèches, carreler les sols et étanchéifier les plafonds, amener l’électricité et l’eau, peindre, ajouter portes et fenêtres… Il se faisait aider de son père et du mien, ainsi que de quelques amis. Amélie souffla en éternuant sa première bougie, et le lendemain nous passions tous trois notre première nuit dans notre maison.
     L’ancienne grange était vaste et résonnait creux. Les rires et les caprices d’Amélie ne suffisaient pas à en remplir l’espace. Nous eûmes trois autres enfants pour la peupler. Trois filles. Afra et Asia, nos jumelles, sont nées deux ans après Amélie. Puis Océane est arrivée, deux ans après encore. Nous leur donnâmes pour engrais beaucoup d’amour, de paix et de tolérance. Elles avaient hérité de ma sérénité, se chamaillaient rarement entre elles, avaient tendance à se souder plutôt en équipe pour faire face aux péripéties légères qui se dressaient sur leur chemin, autorité de leurs parents comprise. Eduardo leur narrait des histoires fascinantes, nourrissait leur imagination fertile de contes orientaux et de récits imagés d’aventuriers. Il leur légua cérémonieusement son globe d’enfance, véritable noyau de notre foyer et de notre famille. Il les encourageait à garder l’esprit ouvert et curieux en toute circonstance, à s’enseigner devant un fait nouveau, à ne pas juger trop vite de ce que l’on voit. Toutes les quatre se montrèrent rapidement plus matures que leur âge et très réfléchies. Eduardo les appelait entre nous ses petits continents. Il s’était accoutumé à cette tribu féminine dont il était le chef incontesté. Un Géronimo doux et souple, qui seul travaillait pendant que je restais au foyer à m’occuper d’elles.
     Nos filles grandissaient, nous n’avions pas encore eu l’occasion de mettre un pied hors de France, pas même l’espace d’un week-end. Nous étions endettés pour quinze ans des travaux de la maison, et les enfants comblaient entièrement notre temps libre. Les rares fois où nous les faisions garder par leurs grands-parents, les moyens nous faisaient défaut pour partir loin. Nous fîmes quelques virées chez des amis installés à Paris ou à Lyon, sans jamais dépasser ces distances. Il manquait fatalement de carburant à notre envol. Eduardo était un cerf-volant avec un fil trop court. Parfois, pour s’accorder un menu plaisir, il revenait à la maison en tenant dans la main un bibelot exotique. C’étaient des masques africains en ébène, des imitations des étranges statues de l’île de Pâques en pierres ponces grises, des pyramides miniatures couvertes de hiéroglyphes dorés, un fragment de lapis-lazuli soi-disant venu d’Ouzbékistan… La plupart de ces objets n’avaient pas été fabriqués à l’endroit d’où ils se prétendaient originaires, nous en avions tous deux conscience. Les masques devaient être chinois, les pyramides polonaises. Aux yeux d’Eduardo cela importait peu, c’étaient comme des cailloux tombés d’un astéroïde, de petits portails à transporter l’esprit au-delà de nos frontières. Accrochés au mur ou posés sur nos meubles, il les présentait aux filles comme des reliques ayant parcouru des milliers de kilomètres, les exhortant à remonter un jour leur trace pour voir toutes ces choses dans leurs environnements propres.
     Il avait gardé également les posters qui avaient submergé sa chambre d’adolescent. Nous avions des plages et des portraits d’enfants ou de vieillards dans notre chambre à coucher, des jungles et des murailles dans la cuisine, un désert et des oiseaux chamarrés dans le salon. On pouvait croire à des fenêtres jetant sur autant d’univers lointains. Les cartes avaient été rangées dans plusieurs énormes classeurs à anneaux, posés sur une pile d’atlas dans un renfoncement de couloir lugubre, refuge à poussière. Sur le pan de mur contre lequel était appuyée la table où nous dînions tous ensemble chaque soir, il exposait des cartes postales envoyées par nos connaissances. Une majorité venait du sud de la France ou bien des côtes atlantiques, quelques-unes d’Europe de l’Est ou du Nord. La plus lointaine, la seule qui nous fut adressée hors du sol européen, avait été postée du Japon. C’était le meilleur ami de lycée d’Eduardo qui, étant parti trois semaines, avait rencontré une Japonaise et manqué son vol de retour. Et, tous les soirs, avant de se mettre à table, je le guettais du coin de l’œil contempler, debout, ces rectangles cartonnés. Un silence de dix secondes est souvent plus révélateur qu’un discours d’une heure. Les pupilles parlent pour la bouche. Il se taisait, je comprenais qu’il souffrait. Je devais tourner la tête vers nos quatre filles pour me rassurer et retrouver confiance en le fait qu’il n’avait pas à nourrir de regrets. Nous avions sous nos yeux un tableau qu’aucune carte postale ne pouvait égaler.
     Le cadre de ce tableau avait dû s’élargir considérablement, pour contenir nos filles devenues adolescentes. Amélie allait bientôt être majeure. J’avais passé ces dix-huit années à les élever. Eduardo était toujours au service de la compagnie de bus. Toujours électricien. Les pages de son passeport toujours vierges de visas. Régulièrement, lorsque je me tenais dans la cuisine, je pouvais le voir marcher, d’un pas flanchant, jusqu’au fond de notre vaste jardin. Si nous avions habité proche d’un aéroport, j’aurais pu croire qu’il s’en allait prendre un vol et tout quitter. Il était retenu par la clôture, et restait là longtemps, à contempler les prairies cultivées et les bois sur l’horizon qui dressaient sur la crête des épis récalcitrants. Je n’avais pas la patience d’attendre pour le regarder faire le chemin inverse.
     Fait amusant, nos quatre filles semblaient s’accorder en caractères comme en certains traits physiques aux territoires qui avaient inspiré leurs prénoms. Ce fut une voisine qui me mit la puce à l’oreille, s’écriant un jour d’étonnement, en voyant Océane jouer dans le jardin, qu’on la croirait montée sur ressort, comme un kangourou. Je confiais cette phrase anodine à Eduardo le soir même. Il me rappela alors qu’Afra avait le teint plus hâlé que ses sœurs et rechignait souvent à accomplir des tâches trop exigeantes, comme si un soleil accablant l’assommait en permanence ; qu’Asia, sa jumelle débarquée quelques minutes plus tard, portait davantage en elle le recueillement propre aux moines bouddhistes, sous ses yeux clairs que les paupières protégeaient en se plissant, et raffolait du ramboutan, fruit asiatique comparable au litchi que son père avait un jour ramené du marché ; quant à Océane, elle était bien une véritable boule de dynamisme sous le soleil, et glissait sur le temps à toute vitesse tel un surfeur australien sur des rouleaux.
     Qu’en est-il d’Amélie, me demanderez-vous ? Pour elle, le rapprochement fut encore plus limpide, matériel. Quelques mois avant la fin du lycée, elle formula le souhait de poursuivre ses études au Brésil. Le climat, les traditions festives, les plages l’y attiraient, et puis elle s’intéressait aux énergies renouvelables, et quoi de mieux pour cela qu’un pays cuisant sous la chaleur, abreuvé du plus long fleuve du monde et couvert en partie de la deuxième plus vaste forêt ? Je croyais voir, dans sa détermination, son père à un âge identique. Elle avait tout préparé avant de nous en parler, aiguisé la moindre riposte à nos éventuelles dénégations, et je m’étonnais même qu’elle ne se soit pas confiée à Eduardo d’abord. Si j’éprouvai un léger choc à la perspective de ma fille aînée quittant le nid pour traverser l’océan, de dénégations il n’y eut pas du côté de mon mari, et il ne me laissa pas le temps d’en formuler non plus. Sans surprise finalement, il se montra immédiatement enthousiaste, félicita sa fille de cette idée, et lui conta déjà des bribes d’anecdotes brésiliennes qu’il se souvenait avoir lues. Ce nouveau projet de voyage ressuscita en lui les extases délicieuses de l’enfant qu’il avait été. Nous avions accumulé avec les années une honnête somme à allouer aux études de nos filles, et il était tacitement admis que nous les laisserions faire ce qui leur plairait. Amélie fut approuvée dans son choix aussi vite que s’abattent les mains aguerries sur les tambours des batucadas.
     Eduardo sauta sur l’occasion pour dépoussiérer ses vieux atlas et se replonger dans la géographie, la culture et l’histoire du Brésil. En quelques semaines, il fut plus savant que le président brésilien lui-même. Amélie se prit au jeu, et, à deux, ils étudièrent différentes facettes du pays, s’organisant des réunions informelles presque chaque soir. Le sujet prédominait sur les récits quotidiens durant nos conversations du dîner, et toute la famille devint rapidement incollable. Ils assimilèrent le portugais ensemble et nous ne les comprenions plus lorsqu’ils se lançaient à table des phrases apprises par cœur. Alors que notre fille aimée était sur le point de jeter neuf mille kilomètres entre elle et lui, jamais elle n’avait été aussi en osmose avec son père.
     Le départ se profila à grands pas. Nous l’accompagnâmes jusqu’à la zone d’embarquement. Les au revoir furent douloureux, et je pleurai dans les bras de mon mari lorsque l’avion décolla sous nos yeux. Lui, il riait. Il irradiait une joie incroyable qui eut fait fondre le deuil d’un enfant, dissipé la noirceur d’une éclipse. Je me demandais lequel des deux se trouvait vraiment dans l’appareil. Il s’envolait enfin, lui aussi, par procuration. Et il irait la rejoindre bientôt, très bientôt. Nous avions prévu de nous y rendre en famille.
     Durant les premiers mois, de nouvelles cartes vinrent prendre des positions privilégiées sur le mur où nous dînions. On fit de la place pour le pain de Sucre, la baie de Copacabana, le pont de São Paulo, le Carnaval de Rio et les chutes d’Iguazú. Elle nous écrivait toujours en portugais, Eduardo traduisait pour nous. J’étais heureuse qu’elle fût en bonne santé, mais surveillais plus jalousement à présent ses cadettes. Nos jumelles allaient entrer en classe de terminale, Océane les suivrait au lycée. Elles auraient sous peu un choix important à formuler, elles aussi, et j’appelais de mes vœux qu’elles désirent rester proches de nous.
     Le temps ne semblait pas érailler le bonheur qu’éprouvait Eduardo à savoir le fruit de sa chair épanoui si loin dans le monde. Il avait retrouvé un entrain juvénile. Je ne remarquais plus chez lui cette tendance à baisser la tête, las, devant nos voisins, comme s’il se reprochait de n’avoir su s’accrocher à ses rêves suffisamment fort. Nous portons tous en nous, j’imagine, des fantasmes inassouvis qui nous suivront sous notre stèle ; mais chez certains le poids de la honte coagule en un fardeau quotidien, avant que le marbre ne vienne le matérialiser. À présent cependant, le plomb du regret redevenait plume des envies, et Eduardo maintenait sa tête fière et droite. Le monde souriait à sa fille, il souriait au monde. Il sortit davantage et retrouva goût aux discussions anecdotiques de ruelles.
     Petit à petit, ses élans de joie manifestes se teintèrent d’une toux discrète, tels des boutons d’acné faisant surface sur un frais visage pubère. Son travail commençait à l’éreinter. Cela faisait presque vingt ans qu’il passait ses journées debout, le dos raidi et les tendons des mains agités. Il ne s’en plaignait jamais, cependant que les douleurs avaient dû s’accumuler dans ses moindres vertèbres, et jaillissaient à présent de leurs tanières. Son esprit venait tout juste de déterrer ses ambitions d’antan que la santé en son corps fléchissait. La toux en fut le premier signe. De légère et timide, elle devint incessante et chronique. Le médecin lui recommanda la promenade, il n’en toussa que davantage. La cage de son thorax se refermait contre ses poumons, et lui donnait mal en inspirant, empêchait sa colombe de cœur d’ouvrir ses ailes. Parfois, l’air lui faisait défaut, et je ne pouvais qu’être la témoin impuissante de son éloignement à la recherche d’un souffle nouveau. J’avais la sensation de le voir s’assécher, pareil à une fleur qui aurait manqué dans sa croissance d’ensoleillement. Son corps, d’avoir trop longtemps lutté, se cloîtrait sur lui-même. Il était frappé de claustrophobie dans sa propre région. Il tomba dans la maladie comme j’étais tombée enceinte la première fois.
     Subitement, ses jambes, qui auraient dû l’avoir porté autour de la terre, de ses abysses à ses sommets, s’ankylosèrent et le bloquèrent au lit. Nous étions alarmées. Nous appelâmes tous les médecins du pays pour trouver une explication. Plus que cela, un remède ! De toute la famille, le seul à paraître distant de son sort fut Eduardo lui-même. On dit qu’à trop s’approcher de l’astre solaire, on risque de se brûler les ailes. À rester trop longtemps dans l’ombre, il avait perdu l’usage des siennes. Il s’y résignait. Il avait donné naissance à quatre paires d’élytres merveilleuses qui papillonnaient dans les rayons dorés à sa place.
     Les médecins firent de son cas un sujet d’étude clinique. Il en fut irrité et demanda à couper court à leurs pantomimes savantes. Nous lui avons aménagé l’ancienne chambre d’Amélie tout exprès, il y demeura seul, acceptant seulement sa famille et ses amis à son chevet. Je fis rapatrier notre fille aînée du Brésil en urgence. Durant le vol qui la portait à ses côtes, Eduardo souffla son dernier râle. Ce fut pour me dire : « Si elles veulent partir, laisse-les. Je vous aime fort. »

     Rien ne nous avait averties de son décès. Je conçois aisément que la mort surprenne toujours. Même lorsqu’on s’y est préparé, en voyant péricliter lentement le feu d’une santé, il y a quelque chose de violent dans la disparition. Le départ, en toute circonstance, se fait aussi brutal que le soc d’une charrue. On vous fauche un être comme une vulgaire tige de colza. Et on vous demande de continuer à vivre avec cela. Seulement nulle graine ne peut venir suppléer à cette pousse-là.
     J’étais abasourdie. Je ne cesse de l’être aujourd’hui. C’est allé beaucoup trop vite. Nous avions encore des projets, des filles sur qui veiller, des caresses à se dispenser… Le Brésil ! Le Brésil ! Non, il n’y poserait jamais un regard. Jamais il ne remplacerait l’objectif du photographe médiocre qui avait conçu les cartes d’Amélie. Tel un charter en cours de traversée, il a sombré tout d’un coup, en piquée, dans l’océan.
     Le deuil est terrible. Il vous enrobe dans un immense drap noir étouffant, dans lequel vous vous dépêtrez sans percevoir la lueur d’une issue. Et l’on vous demande de vous occuper sous ce suaire consternant des formalités administratives, d’organiser un enterrement comme une surprise-partie, de choisir le bois de la bière de la même façon qu’on sélectionne la couleur d’un téléphone. Je dus faire tous les efforts du monde pour rester digne et assumer ces tâches légales. Les médecins souhaitaient effectuer une autopsie pour comprendre les circonstances de la mort. Je refusais que l’on porte atteinte à son intégrité. Ils n’allaient pas le ressusciter. Dans cette tempête de gémissements, mes parents furent mes béquilles. Les filles, tout aussi détruites que je l’étais, fondaient en chagrin, et leurs larmes coulaient jusque dans le sommeil, dans lequel elles choyaient éreintées.
     C’est en scrutant le catalogue des cercueils tendu par un commis des pompes funèbres que je me souvins que ce dernier habitacle ne lui conviendrait pas tel quel. Si Eduardo avait eu quelque religion, c’était celle de la nature, c’était le souffle du monde, c’était le pouls de l’univers entier. Le panthéiste devait y retourner, s’y fondre. Nous n’avions jamais explicitement discuté l’un et l’autre de notre ultime moyen de locomotion souhaité, de la destination finale où nous désirions nous reposer. Pourtant, des bribes de souvenirs me revinrent, confusément, des allusions vagues et des discussions tronquées où il était question de s’envoler. Flammes plutôt qu’asticots. Il devint limpide à mon esprit qu’il aurait préféré être incinéré. Et même, si je pouvais le libérer dehors ? Dans une forêt, un parc… L’eau d’un lac ? Non, mieux : si je l’emmenais au Brésil ?
     Je me renseignai sur les possibilités d’accomplir un tel voyage avec l’urne. Un avocat au costume sombre, qui semblait porter un deuil permanent, m’enseigna qu’un nouvel article du code général des collectivités territoriales, baptisé L2223-1-3 et promulgué l’an passé seulement, interdisait la dispersion des cendres en un lieu extérieur. Il était en outre banni de les faire sortir du territoire.
     J’avais cru retrouver vie l’espace de quelques heures, espoir de rendre mon mari heureux éternellement, de le faire accomplir pour des millénaires ce dont son trop court passage ici bas ne lui avait laissé le temps, et la porte inexpressive et froide, lourde, de la loi, se refermait violemment sur moi. Pour la deuxième fois, il devait avorter de son grand voyage. Ce nouvel abandon fut aussi terrible pour moi.
     J’ai décidé malgré tout de procéder à la crémation. Le jour de la cérémonie, nos proches me trouvèrent étonnamment sereine. J’étais assise au premier rang, dans la salle du crématorium, et ne pleurais pas. J’affichais un air déterminé et convaincu, comme si je croyais encore qu’il allait pouvoir être réveillé par les caresses brûlantes des flammèches. L’employé ouvrit le four, et le corps y pénétra. Mes filles éclatèrent en larmes. Je ne flanchai pas.
     J’ai dit comme la barrière de la justice m’a toujours paru insurmontable. Même, je n’ai jamais, avant cet épisode, osé regarder en sa direction, comme s’il s’était agi d’une clôture électrifiée, comme si la seule idée de pouvoir la franchir était déjà un crime. Ce n’était pas tant l’enfermement de la cellule qui me faisait frémir, que la rectitude de ma vertu qui se serait rompue à commettre le mal. Ma morale était ma propre tour d’ivoire. On avait dû forger des fondations solides en ma jeunesse, elles s’étaient érigées en cathédrale. Il est reposant de n’avoir rien à se reprocher. Je plains les esprits tiraillés par la bataille du bien et du mal et, à leur spectacle, ne fais que m’éloigner un peu plus du champ des affrontements.
     Lorsque maître l’avocat jeta sur moi le refus de la loi à rendre heureux l’homme que j’aimais, et que j’aime toujours, ma cathédrale roide vacilla sous la brise de l’injustice. Les battements de mon cœur aidant de l’intérieur, une brèche s’ouvrit, et je m’y infiltrai.
     En qualité de femme du défunt, il était normal que l’on me présentât l’employé qui serait chargé de procéder à l’incinération. Je le rencontrai deux jours avant la date convenue. Il me donna son nom, et je n’eus pas grand mal à trouver son adresse dans cette contrée aussi dégarnie qu’un crâne d’agriculteur à la retraite. J’y fis un tour dès le crépuscule. Comme toutes les demeures de notre région, on pouvait aisément s’approcher de la maison. J’attendis que les lumières soient éteintes, et essayai de manœuvrer les poignées des portes ou de pousser les battants des fenêtres. Nous étions aux prémisses du printemps, par chance une lucarne était entrouverte au bas d’un mur. Je m’assis et m’y laissai glisser dans une ondulation du corps. Je me trouvai dans un sous-sol dévêtu, sentant le métal rouillé et le bois séché. D’un recoin me parvint le ronronnement d’une machine. L’humidité froide dans l’air ambiant ne s’était pas encore évanouie. J’empoignai un tournevis posé en vrac au milieu d’autres outils sur un établi, et, perfidement, m’attaquai à la chaudière. En essayant de faire le moins de bruit tout en étant la plus incisive possible, je perçai les tuyaux en aluminium. Grâce à un marteau ramassé là, je pus forcer la porte, et jetai une boîte de clous dans le mécanisme. J’en trouvai d’autres, des vis et des écrous, et en versai jusqu’à ce que le ronronnement se tut. J’escaladai la lucarne pour me retrouver à l’extérieur, et vint me poster devant la chambre à coucher. Des ongles, je parvins à entrouvrir un battant, et frappai la vitre avec une pierre. Je m’enfuis en courant à toute allure, j’atteignis la portière béante de ma voiture avant que la maison ne se mette en alerte.
     Je revins le lendemain. La lucarne était fermée comme je pouvais m’y attendre. J’y collai mon oreille, abaissée à plat ventre sur le gravier blanc. Je n’entendis pas le ronronnement. Je fis le tour à nouveau, et, derrière les volets, constatai avec délice que le carreau brisé avait été comblé par un morceau de sac-poubelle fixé avec du ruban adhésif. En silence, je le déchirai avec mes clés.
     Dès le début de la cérémonie, je retrouvai l’employé. En le saluant, je notai ses mains froides et son nez rougi. Prétextant des bouffés de chaleur dues à ma peine, je demandai à ce qu’on ouvre les fenêtres de la salle. J’étais la veuve en ce lieu et on ne pouvait me le refuser. On dit des mots, je fis moi-même un discours, mais mes pensées restaient focalisées ailleurs. Je me rassis au premier rang, tout contre l’incinérateur. Lorsque l’homme ouvrit le four où Eduardo avait disparu, laissant échapper une bouffée d’air chaud, je portai ma main à une poche et en tirai une petite fiole en verre. L’employé retira de la machinerie un plateau sur lequel reposaient les cendres. Elles formaient un amas bien fébrile, aussi volatile qu’avait voulu l’être le phénix duquel elles provenaient. Quand il revint devant nous, pour les disposer dans l’urne, c’est alors que j’ôtai brusquement le bouchon du flacon et l’orientai en sa direction. Une odeur intenable de poivre concentré s’en exhala. Mes narines elles-mêmes tremblèrent furieusement.
     Je fixai l’employé. Il se retint. Frissonna. Puis…
     « Aaaaa… tcha ! »
     Il venait d’éternuer à s’en rompre la poitrine devant lui, sur le plateau, sur les cendres. En confettis, elles se dispersèrent dans la pièce. On eût dit les paillettes du bouquet final d’un feu d’artifice. J’en reçus quelques-unes. Mes filles, qui avaient brusquement cessé de pleurer, se levèrent de leur fauteuil et tendirent les doigts, comme lorsque, enfants, elles cherchaient à décrocher le pompon du carrousel pour avoir droit à un tour supplémentaire. Je gardai les yeux rivés sur la danse voluptueuse de ce fin nuage gris, attiré par le vent extérieur, par les fenêtres que j’avais fait ouvrir. Il se dirigeait vers les lucarnes, il se dirigeait vers le monde. Et il sortit en ondoyant, laissant ramper majestueusement sa traîne de fraisils, envoûté par une mélodie inaudible. Eduardo ! Eduardo s’envolait enfin ! Au revoir, Eduardo !
     Je laissai éclater mes sanglots retenus jusqu’alors. Il accomplissait finalement sa destinée, il partait pour un infini voyage en solitaire. Il m’avait comblé de joies immenses, il avait mérité d’être libre à jamais.
     Et je l’imagine souvent, se prendre dans les plumages des vautours des Andes, se mêler aux flocons des hivers sibériens, aux grains de sable du Nevada, chatouiller la trompe d’éléphants Bostwanais, saler les subaks indonésiens. Et je m’endors caressée par le sentiment qu’il n’aurait pu davantage ne faire qu’un avec la Terre.
     Cette fois-ci, Eduardo n’était pas resté à quai. Cette fois-ci, il était bien du voyage.
 
 
 

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Félins pour l’eau

     « Plouf. »
     Le noir de la nuit était trop épais pour que le son parvînt jusqu’à ma fenêtre entrouverte, mais je l’imaginais résonner sur l’écume du fleuve.
     « Plouf. »
     Drôle de glas pour tirer sa révérence, singulier adieu aqueux qui devait persister en un trophée sonore dans ma mémoire.
     « Plouf. »
     Quelques secondes de lutte contre la puissance des flots, de miaulements d’agonie étouffés par le volume de la masse d’eau roulante, un dernier regard luisant pour les étoiles qu’il me semblait parfois distinguer, comme les faisceaux de deux phares très loin sur la côte. Et puis la chute, enfoncement oscillant d’une plume jusqu’à son lit funèbre de vase.

     Mon total se porta à cinquante-huit. En à peine deux années d’exercice, c’était un score honorable. Je manquais de concurrents sérieux auxquels me mesurer, et obtins pour unique récompense à ma nouvelle réussite la révérence de mes propres paupières, reflétées en transparence derrière le carreau de ma chambre. Les journaux du lendemain feraient-ils leurs gros titres sur le mystère inexpliqué des chats disparus ? Je le souhaitais de mes plus forts vœux. Le sujet semblait s’être volatilisé des conversations ces dernières semaines, étouffé sans doute par une haute instance en vue de me faire perdre courage. Ma dextérité grandissante aurait pourtant mérité d’être saluée par le stylet d’un journaliste. Il en aurait fallu un deuxième, je veillai jusque tard dans la nuit. Pour lutter contre l’engourdissement de mon esprit, je me remémorai mes plus beaux plongeons. Chacune de leur évocation me faisait l’effet d’un jet d’eau sur le visage pour ne pas céder au sommeil, comme si je m’étais trouvé agenouillé justement sur le quai au moment de la culbute. Malheureusement, mon attente demeura vaine. Mes pensées, par l’espace béant de la fenêtre, devaient avoir fait fuir les matous.
     L’origine de ce jeu remonte à une promenade au bord de mer par un doux soir estival, alors que je profitais de vacances en famille, dans la fleur de mes quatorze ans. Comme bien souvent en ces occasions se tenait un marché, où les flâneurs défilaient mollement en procession entre deux rangées de tentes. La chaleur de la journée avait assommé corps et esprits, on jetait des coups d’œil inquisiteurs aux étals sans avoir besoin de rien, parfois un prix se débattait sans fracas de voix, un bibelot s’enfermait dans un sac au bruissement clair du plastique. J’avais été forcé à sortir. Ma sœur se révélait toujours enthousiaste à ce genre d’activité, à croire qu’elle n’avait pas encore compris que les mêmes camelotes aux saveurs de lavande se vendaient au même moment sur les huit cents kilomètres du littoral méditerranéen. Au milieu de ces pensées accusatrices, je me surpris à tendre la main vers un objet de démonstration. Le marchand se montra prompt à me le glisser en paume et, de son accent africain, m’en vanta les mérites. Il s’agissait d’un laser. Guère plus qu’un tube métallique aux dimensions d’un stylo, avec un bouton en caoutchouc saillant sur le corps. Je le pointai devant moi et vis un point vert apparaître sur les vagues. Je levai doucement le poignet : c’était incroyable de portée et de précision ! Je pouvais distinguer la lueur virevolter sereinement jusqu’à la limite assombrie de l’horizon. On pouvait presque la confondre avec une étrange étoile dans le bas lointain. Le vendeur, témoin intéressé de mon ardeur, me proposa un coffret, composé du laser et d’une douzaine d’embouts pour modeler le faisceau. Je me tournai vers mon père, plus exactement vers son portefeuille. Nous étions en vacances, une atmosphère paisible planait sur la famille, je repartis sans mal avec le laser en main, et une pressante envie de l’essayer en tête.
     J’avais déjà remarqué à de multiples reprises ces taches lumineuses rouges ou vertes pirouetter sur les pelouses des stades de foot, moucheter les visages d’hommes politiques à la télévision, ou bien ramper dans la cour de l’école. Jamais pourtant je n’avais songé concrètement à m’en procurer un. Ce devait être une lubie de plus dans mon univers encore enfantin, à la malle aux jouets délaissés pleine à craquer. Le soir même, sur le mur blanc de ma chambre de location, j’essayai les embouts de la boîte. Je reconnus un requin, la tour Eiffel, le symbole « Peace and Love », un ballon… Je mis de longues secondes à comprendre que l’embout que le marchand avait glissé sous le couvercle en m’adressant un clin d’œil formait le corps dénudé d’une femme. Sa tête était d’abord à l’envers, et je dus lui donner le tournis en cherchant le bon sens.
     De retour chez moi, je pus débuter des expérimentations plus poussées, pour lesquelles les embouts se révélèrent superflus. L’été précédent, mon père m’avait interdit de jouer avec un pistolet à billes que j’avais gagné à la foire, en trouant la baudruche de projectiles en plomb. Les minuscules boules de plastiques jaunes à la trajectoire largement déviée par le vent sont pourtant bien inoffensives lorsqu’elles rebondissent sur la chaussée, après avoir raté leur cible. Des passants avaient remarqué malgré tout ma cachette de tireur embusqué, et j’avais été réprimandé. L’arme dormait depuis dans mon placard, mais le laser avait peu de chance de l’y rejoindre. Vous trouverez toujours des gens choqués si le point vient à flirter avec leur pupille, cependant la lumière n’atteint pas, ne blesse pas, elle n’assène pas de coup. En un soulèvement de pouce, on peut la contrôler. Je m’occupai tout un après-midi à dessiner des spirales aux carreaux des appartements d’en face, des zigzags sur les silhouettes des marcheurs d’en bas. Je m’entraînai à maintenir le plus longtemps possible le laser posé sur le revers de la main des conducteurs de voiture, à travers les pare-brises. Je me sentais déjà devenir viseur d’élite, à l’inverse de mes tirs approximatifs au pistolet. Un chien passa, tenu en laisse. Je pris un malin plaisir à le mener en bourrique, le faisant tourner autour de son maître qui s’empêtrait dans l’attache comme un gigot du dimanche.
     Au fait, je ne vous l’ai pas dit encore, je réside à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, une petite ville posée sur la crête de Lyon. La Saône la longe, mon immeuble lui fait de l’ombre. J’ai appris qu’au Moyen-Âge on jetait des lucarnes les seaux d’eaux usées et immondices des pots de chambre, je me demande si ce large ruisseau boueux est né de l’accumulation de ces déchets liquéfiés. Ils ont dû engloutir des villages dans leurs flots, mon immeuble se trouvait à l’endroit adéquat, juste au bord du passage. Un boulevard calme encadré de deux rangées de platanes clairsemés sépare seulement les bâtiments du torrent. Le tableau reste terne tout au long de l’année. Même le soleil d’été ne peut relever autre chose qu’une teinte de crasse, de bitume poussiéreux et de terre fangeuse. Heureusement, les voitures et les promeneurs, à l’ombre des platanes, ponctuent l’ensemble d’intermittentes notes bariolées. Mon étincelle verte vint s’y ajouter.
     Un chaton passa à la ronde, innocemment. Je pressai le bouton, sa queue se raidit instantanément. Il se gainait sur la défensive. Je fis trembler le point. Ce minou était décidément timide et peu joueur, il ne donna pas un coup de patte. Son espèce était pourtant réputée plus alerte que les canidés ! En même temps, il ne fuyait pas non plus. Il semblait hypnotisé. Son regard fixait prudemment mon pointeur. Moins vite que le plus lent des escargots, je le dirigeai vers l’eau. Le chaton suivit. Je vois encore ses poils blancs et orange, tel le pinceau d’un peintre fauve, remuer délicatement au rythme de ses courtes enjambées. Elles me paraissaient soyeuses à distance. J’allais bientôt les faire reluire… Un enfant vint précipitamment, les lourdes vibrations de sa course tirant le chaton de son apathie. Il se tourna dans ma direction, je m’étais dissimulé à temps, mais l’animal avait fui.

     La deuxième fois fut la bonne. Un chat errant noir, plein de puces sans doute, aux os proéminents sous sa maigre peau, m’avait porté bonheur. Il allait vif et bondissant sur le quai, et ne refusa pas le combat contre l’intrus verdâtre. Un véritable bras de fer télépathique s’engagea entre nous. Il s’élançait sur le point, ouvrant ses griffes en parachute, et croyait l’avoir capturé. Je l’avais seulement éteint. Son coussinet se soulevait et je faisais naître la lumière à l’endroit même où elle s’était évanouie. Le chat devenait fou. Je traçais d’amples ellipses et il surgissait des airs dès que je marquais un arrêt. J’engageais dans la lutte toute la supériorité de l’intelligence humaine sur la stupidité animale. Je songeais à la bataille du « Vieil homme et la mer », que j’avais dû lire en classe, et me figurais en « Jeune homme au balcon ». Un léger effort encore, une dernière manœuvre, et j’atteignais mon but…
     « Plouf. »
     Et d’un.
     Le frisson victorieux qui me réchauffa alors l’échine m’encouragea à réitérer. Posté derrière ma vitre, j’attendais tous les soirs l’occasion de manier mon sceptre rutilant. Chaque nouveau duel m’autorisait des approches plus subtiles, des figures périlleuses dignes du matador qui se met à hauteur, puis surpasse l’habileté du taureau. Je ferrais les chats à la manière du pêcheur, qui, isolé dans sa barque, n’a guère besoin de plus que sa canne en bambou et un asticot pour venir à bout des plus redoutables silures.
     La tombée de la nuit était le moment le plus propice à la réussite de cet exercice novateur. Les chats sortent chasser et passent se rafraîchir au bord de l’eau, il y a encore assez de clarté pour les distinguer et suffisamment peu pour qu’ils distinguent confusément la rive, et les témoins se font rares. Quand l’obscurité était établie, la difficulté de la manœuvre s’en trouvait accrue. Il fallait les repérer à leurs yeux perçants. J’y réussis une dizaine de fois.
     En quelques semaines, je vis fleurir dans le quartier des affiches « Chat disparu ». Ramassées, elles devenaient mon butin, conservé avec la précaution d’un philatéliste ennuyeux dans des pochettes plastifiées, rangées dans un classeur entre mes cours de maths et d’histoire. Mon premier éclat public se matérialisa par un article dans la gazette régionale. Les plaintes pour disparition s’étaient multipliées au commissariat, on avait mis des enquêteurs de l’État sur l’affaire ! S’ils savaient où leurs bêtes de compagnie reposaient… Momifiées dans le lit du Nil local, destin pharaonique.
     J’étais ce troubadour venu à Hamelin dans le conte, chassant les rats de la ville dépouillée de ses récoltes sous les assauts des rongeurs. Les chats sentent mauvais d’avoir trop traîné les égouts, ils salissent les sols de leurs pattes, laissent pourrir dans les halls des cadavres de souris aux intestins bâillants, reçoivent des grands-mères séniles plus d’amour que n’en est déversé sur les orphelins. Ma mère en est maladivement allergique, les virus voyagent accrochés à leur fourrure. Croyez-le ou non, cependant, je les tenais en estime pour les parties de plaisir qu’ils m’offraient. Je les récompensais d’une fin récréative, en les faisant passer de la lumière à l’ombre, de l’air à l’onde. Là où le flûtiste de la légende avait usé d’un tube de musique, j’employais un tube de clarté. Il avait dératisé la ville allemande, je « déchatifiais » la mienne. Les prédateurs marchaient dans les empreintes fantômes de leurs habituelles victimes.
     Il est mal aisé de garder à soi sa virtuosité. L’art qui enfle dépasse son créateur et prend des désirs d’éclosion à la face du monde. Les festins partagés seul restent frugaux. Ce quai minable et cette chambre juvénile devenaient trop étroits pour mes facultés. J’avais envie de m’élever bien haut ! Que la planète entière se repaisse de mes dons innés ! Les pudibonds défenseurs des droits animaliers seraient choqués, puis finiraient par applaudir devant la grâce. Mais la rampe d’accès vers le sommet se dissimulait encore à moi.
     Qu’étais-je supposé faire, au juste, pour que rayonnent mes talents au grand jour ?

     Une matinée d’août, je reçus à mon tour un coup de pouce du destin. En regardant distraitement les informations à la télévision, j’entendis que la panthère noire du parc de la Tête d’Or s’était échappée. Elle avait profité des ténèbres pour fondre son pelage au décor par une porte mal verrouillée. Les artères à mes tempes battirent aussi dru que les tambours des galériens. Le parc, à vocation de jardin botanique et zoo gratuit pour les Lyonnais, se situait juste au sud de Saint-Cyr. Si le fauve avait quelque logique, il aurait évité les bâtiments en pierre du sixième arrondissement, et préféré remonter, tapi dans l’ombre des verdures, le cours de la Saône. Pour moi se présentait alors l’opportunité d’un coup d’éclat.
     « Mesdames Messieurs, venez acclamer l’incroyable dompteur de félins, l’homme qui contrôle la lumière pour apprivoiser les fauves les plus féroces, quand les charmeurs de cobra s’épanchent en notes et pantomimes ridicules pour un simple reptile à sang froid ! Il a fait lui obéir les pumas agiles des Andes, les léopards voraces du Sahara, les tigres carnassiers du Bengale, les lions sanguinaires de Tanzanie ! Nul croc n’est assez incisif pour l’atteindre ! Nulle griffe suffisamment acérée pour l’écorcher ! » Je ferai une tournée planétaire, les gens se déplaceront à cent lieues à la ronde pour m’acclamer. Je devais trouver cette panthère.
     Je passai l’après-midi sur des cartes à supputer l’endroit où la bête avait pu se rendre. J’annonçai à mes parents que je dormirai chez un ami, et vers dix-huit heures mon vélo me portait sur les chemins caillouteux qui bordent le fleuve. Au milieu des champs, des bouquets d’arbres germaient sporadiquement. Selon toute vraisemblance, la panthère avait trouvé refuge dans l’un d’eux. Des groupes de recherche affublés de gilets fluorescents et de fusils à fléchettes anesthésiantes défilaient d’ailleurs sur la toile du paysage. Je me perchai dans un hêtre qui lançait ses cheveux ébouriffés vers le ciel. À l’orée d’un bosquet, il offrait une perspective de choix sur l’étendue découverte de la plaine, les bruits dans les branches craquelantes, et la piste lisse du fleuve. Je tenais le laser à pleine poigne. J’attendis. Pour tuer le temps, je préparai le récit de ma manœuvre que je donnerai en interview.
     Le crépuscule obscurcit ma vision. Les oiseaux poussaient des cris de temps à autre, et je remarquai soudain une nuée de moineaux décoller en hâte à quelques arbres de moi. Ils n’étaient déjà plus qu’ombres aux contours flous sur fond gris. Des branchages crépitèrent graduellement. On venait. Du velours sur des muscles d’acier. Des coussinets sous des billots raidis. Des lames contre des feuilles fragiles. La panthère passa juste au-dessous de moi.
     Je suspendis mon souffle. Elle me rappela immédiatement le chat noir de ma première victoire. Elle en était la magnificence portée à l’extrême, la réincarnation sculptée dans la chair. La musculature galbée sous ses épaules forçait le respect et me confondit un temps dans le silence. Elle devait être assoiffée, et avançait vers le fleuve. Arrivée à une poignée de mètres, je me ressaisis, et, comme avec les chats, entrai en action. Le point vert apparut précisément sur son chemin. Elle s’arrêta net. Je fis vaciller la lueur, sans brusquerie. La panthère ne broncha point. Elle était plus méfiante que ses modèles réduits de cousins. Je traçais des allers-retours lents entre elle et l’eau. Enfin elle souleva la patte, fit un pas en avant, puis un autre. L’angle devenait étroit, il fallait jouer serré. Elle ne se trouvait plus qu’à deux enjambées du fleuve. Bientôt la vitesse du torrent l’assaillirait et sa poitrine lestée la porterait jusqu’à son tombeau de bourbe. En marquant un trajet trop prononcé, le pointeur vint reluire sur une griffe courbée. Malheur à moi. L’animal était intelligent. Instantanément, sa tête vrilla, les yeux remontèrent la source du flambeau et croisèrent l’éclat de mes rétines. Je levai mon pouce, mais déjà elle courait sur moi. Je hurlai à la mort. J’ai essayé de grimper plus haut dans l’arbre, mais les rameaux se dérobaient sous mes tremblements. Le laser tomba sur l’herbe. J’étais tétanisé.
     Ses griffes se plantèrent dans le tronc. Comme s’il s’était agi de mon propre corps, je criai à pleins poumons. Je ne pouvais plus faire que ça. Elle allait me rejoindre, elle allait me dévorer. Elle était juste là, et jetait sa patte sur moi violemment, et…
     « Pan ! »
     Ce ne fut pas « Plouf. »
     Contrairement à mes prédictions, son glas vibra en un coup de fusil. Il sonna en même temps mon répit. Je dois la vie à un téméraire chasseur qui voulait ajouter un animal de la savane africaine à son palmarès de perdrix, chevreuils et sangliers.
     Quant à moi, j’ai rangé le laser dans son coffret, dans mon placard, à côté du pistolet à billes. Parfois, le soir, dans la torpeur du demi-sommeil, je crois entendre des miaulements sur les quais, des sérénades qui me narguent. J’y résiste jusqu’à ce jour, et le laser reste dans son coffret, dans mon placard.
     Pardonnez enfin ma graphie tremblante. J’apprends lentement à écrire de la main gauche. La panthère, dans son ultime mouvement, a emporté mon autre bras avec elle au paradis zoologique.
 
 
 

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     Marcus n’avait plus le choix. Sa femme, de reproches amers mais discrets, avait fini par ouvrir franchement les hostilités contre le piquant de sa barbe. Elle était entrée en grève de baisers. Il ne pouvait pas plus approcher de ses joues lisses ses lèvres qu’elle n’approchait les siennes de sa dense futaie noire.
     Lui-même commençait à se trouver gêné par ce crin touffu. Sous la chaleur accablante d’un soleil ne repérant nul nuage derrière lequel s’éclipser, les inévitables perles de sueur s’accrochaient à sa barbiche comme des gibbons miniatures à un ramuscule et, au lieu de s’évaporer, l’irritaient dans l’ombre de cette canopée pileuse. Il avait pris, en outre, la manie de se lisser les joues du revers des doigts, et cette caresse agréable, que sa main aurait pu donner à une fourrure satinée, suffisait à détourner son attention et le distraire de son travail.
     Pour ces diverses raisons, Marcus n’avait plus d’autre choix que de se rendre chez le barbier.
     Il avait repoussé l’échéance autant que possible, tel un chien crasseux rechignant à sauter dans son bain. S’il lui avait été permis se raser soi-même, il eût cent fois préféré arborer une barbe mal taillée. Mais les règles de la bienséance en société comme les plus évidents principes de l’élégance masculine l’en empêchaient.
     Sa femme s’attelait à son ouvrage de couture. Il l’avertit qu’il sortait, sans préciser toutefois où il se rendait. Ce faisant, il éternisa sur la silhouette courbée et tout entière absorbée à sa broderie un regard chargé de sentiments nobles, parmi lesquels se mêlait l’amour. Son chapeau vint recouvrir son chef. Il s’élança dehors d’un pas ferme et résolu, qui relevait davantage de la hâte que de la conviction, sous le zénith caniculaire.
     De l’autre côté de la rue, en poussant la porte, il fit tinter la clochette de la boutique. Jimmy Felton tourna son cou de taureau vers lui. Au milieu de la graisse, on ne distinguait pas la rotation de son échine. La lourde tête sembla pivoter sur un tronc fixe. D’une crevasse engoncée dans ses bourrelets faciaux sortit un grognement de salutation. Marcus y répondit clairement et alla prendre place sur un fauteuil en cuir, adossé au mur au fond de la pièce, en attendant que le barbier en eût fini avec son client.
     De la perspective de Marcus, Jimmy Felton et l’homme assis entre ses bras étaient à contre-jour. Ils formaient une épaisse masse noire, lentement mouvante, sur la fresque éblouissante de la vitrine baignée de lumière. La physionomie du barbier relevait de celle d’un boucher tyrannique plus que de celle d’un délicat tailleur de poils. Ses doigts énormes eurent pu empoigner la plus pesante des haches, pourtant ils tenaient gracieusement en étau la châsse d’une lame acérée, de la manière ravissante avec laquelle l’écolière appliquée assujettit sa plume au-dessus d’un parchemin. Ils la faisaient danser avec justesse sur les contours escarpés de la moitié basse du visage.
     Ses propres joues étaient toujours impeccablement lustrées. Son adiposité ne devait en rien l’aider à rester artificiellement imberbe, et Marcus l’imagina soulevant chaque matin à l’aube les plis lourds de sa figure pour laisser le coupe-chou s’introduire jusque dans les froncements humides de sa peau. Ce devait être un travail d’haltérophile autant que de gymnaste.
     Toutes ses journées il les passait debout derrière l’unique fauteuil destiné à sa clientèle. Ses bras lancés telles les pales d’un moulin à vent s’agitaient entre une coupelle, le savon, un blaireau, la lame, et le buste du modèle. Deux énormes bigornes qu’il avait en guise de pieds, enrobées dans des souliers pointus, le figeaient à cette place, juste contre le dossier. Sur l’étal, devant le miroir, les accessoires restaient à portée de sa main leste.
     Lorsqu’il eut terminé de magnifier la toison de son client, il retira la serviette écrue qui lui ceignait le cou, patienta flegmatiquement pendant que l’homme inspectait de près son travail dans la glace, puis encaissa les billets tendus dans une poche de son tablier qui lui recouvrait le cœur.
     Le chaland fraîchement tondu sortit. Jimmy Felton pivota avec une main sur l’appui-tête du fauteuil. Marcus devina dans l’ombre les traits de sa personne et les rides de la place béante à ses côtés. Il se leva de son siège. Ses jambes flageolaient un peu. Il faut bien du courage pour gravir seul les marches de son échafaud. Marcus croyait avoir la vision de son bourreau patientant sereinement au flanc de la guillotine.
     Marcus avait couché avec la femme de Jimmy Felton.
     Des semaines durant, il l’avait élue pour maîtresse. Elle était tout le contraire de son mari : fine, enfantine, joviale, rieuse, fraîche. À diverses occasions, il avait pu la rencontrer, et la dévorer d’un œil ravivé sans être explicitement aguicheur. Malgré tout, à force de frôlements et de murmures, le désir mutuel des deux adultes avait fini par devenir trop impérieux et, comme deux aimants à polarité opposée, ils n’avaient plus eu d’autres choix que de se coller ensemble dans le moelleux d’un matelas.
     Ils avaient pu ainsi se donner l’un à l’autre en secret à quatre reprises. Deux fois chez lui, dans les draps où avait rêvé sa femme, les deux autres chez elle, sur l’édredon où avait ronflé Jimmy Felton. Toutefois des bruits se mirent rapidement à courir dans la communauté, et, en ricochant de tympan en tympan, vinrent faire vibrer celui de Marcus. Il coupa immédiatement tout contact avec la femme du barbier. Il l’avertit d’un mot bref, qu’il lui priait en post-scriptum de bien vouloir réduire en cendres, que cela valait mieux pour leur avenir respectif.
     À présent, il suspectait son épouse de feindre de n’avoir rien perçu des rumeurs qui avaient enflé à son sujet. L’amour sait obstruer les sens lorsqu’il craint d’être ébranlé. Il peut se muer tapis sous lequel on cache l’amas de poussière. Marcus en savait gré à sa femme, et n’en faisait désormais que l’adorer avec une passion plus vigoureuse encore, dans l’ardeur de laquelle était gravé son repentir de l’avoir trahie et la promesse de n’aimer éternellement plus qu’elle.
     Quant au barbier, il ne l’avait pas croisé depuis. Il avait cessé de couper ses poils du même instant qu’il avait coupé les ponts avec sa femme. Cependant Marcus n’était ni sot ni dupe. Chaque homme du bourg passe au moins une fois par semaine sur son fauteuil, et, tout en se laissant lisser l’extérieur de la gorge, épanche les mots qui se trouvent de l’autre côté de la glotte et en constituent les vibrisses rêches et chatouilleuses. Dès lors, il semblait impossible que Jimmy Felton n’eût été mis au courant des aventures vénériennes de son épouse avec Marcus par un brave confident, ou un badaud désireux de servir la vérité, ou, raison moins louable mais bien plus répandue, de semer le trouble.
     Pendant que Marcus prît place sur le trône à pivot, Jimmy Felton affûtait méthodiquement sa lame sur une lanière de cuir. Les allers-retours du tranchant sur la courroie produisaient une mélodie grinçante qui éveilla dans les intestins de Marcus un nœud qui s’était fait oublier.
     D’un mouvement furtif, le barbier vint jeter sur son visage une serviette chaude. Il ne pouvait plus distinguer rien d’autre que l’éponge transpirante du linge, qui obstruait le souffle de ses narines et de sa bouche. Il était à la merci totale de Felton. Il n’avait qu’à l’assommer, à présent. Ou lui planter directement son glaive à cou dans le cœur. Les cris de Marcus s’évanouiraient dans la vapeur du tissu. Il pouvait même l’y étouffer, s’il le désirait.
     Ses paupières se trouvèrent soudainement aveuglées par un jaillissement de clarté. La serviette s’était levée, entraînant chez Marcus un soulagement similaire à celui éprouvé par l’acteur infortuné qui voit le rideau rouge s’ouvrir sur une salle comble. Il lui offrait un peu de répit.
     Le blaireau couvert de savon vint effleurer la peau de ses joues jusque derrière ses lobes d’oreille, ses lèvres et ses narines, son menton, et sa gorge. Tirée vers l’arrière, son encolure attendait le truchement du sabre, minuscule mais sans pitié à l’encontre de ce qui osait s’y frotter.
     La lame s’abattit, ralentit sa chute, en longea le relief. Elle glissait sur la chair comme une feuille d’automne endormie sur les clapots d’un ruisseau. Les gros doigts fermes du barbier lui faisaient dessiner des courbes élancées dans le sens du courant velu. Un léger crissement suave rythmait la chorégraphie du tranchant sur le derme de Marcus. L’évidement se couvrait de mousse et révélait après son passage des parcelles de peau glabre au teint rosé.
     La sensation était douce, agréable. Mais Marcus ne se laissa pas endormir. Il s’attendait d’un instant à l’autre à ce que la lame dérape et vînt inciser sa jugulaire, en faire violemment gicler le sang, sur les ongles à lunules du barbier, sur son étal ordonné, sur son miroir impeccable. Il maintenait les yeux grands ouverts sur le visage de son tortionnaire, tantôt directement, tantôt dans la réflexion de cette glace encore cristalline. On ne pouvait rien y lire d’autre que la vétilleuse concentration de l’artisan appliqué. Marcus cherchait à déceler dans ses sourcils, les sillons de son front, ses zygomatiques raidis, une trace de haine, d’intention néfaste. La boule chauve ne traduisait aucun air de vengeance et sa cire suintante restait sculptée du masque du professionnalisme.
     La lame se promenait impunément sur la peau de sa gorge. Il suffisait d’un tremblement pour qu’elle s’y enfonçât. Sur les joues, il suffisait d’un éternuement pour graver la marque d’une cicatrice indélébile. En lui rasant la moustache, il pouvait lui fendre le nez. En le débarrassant de ses favoris, il pouvait lui ôter une oreille dans le même temps. Pourtant, Jimmy Felton ne sortait pas des limites de la tâche qui lui incombait.
     Lorsqu’il ne resta plus que quelques pousses ponctuelles de mousse sur le visage redevenu juvénile de Marcus, le barbier lui proposa même un verre d’eau. Marcus, malgré son immobilité, avait énormément transpiré, autant de la chaleur étouffante que d’angoisse, et il accepta ce rafraîchissement comme une bénédiction, le salut venu de son tranche-tête riche de pardon. Jimmy Felton, aidé de ses cuisses d’acier, souleva ses deux enclumes et les fit résonner jusque dans son arrière-boutique. Marcus connaissait bien l’endroit, il y avait pénétré déjà aux bras attendris de la maîtresse de maison. Il s’étendait là leurs appartements personnels, dissimulés derrière un rideau sombre usé, juste à côté des deux sièges qui tenaient lieu de salle d’attente. Jimmy Felton revint avec un verre d’eau fraîche, que Marcus avala d’une traite avant de le laisser terminer son travail.
     Les pointes de savon disparurent totalement. Tous les flocons s’étaient évaporés. Le barbier se frotta les paumes d’huile après-rasage avant de les appliquer sur le cou et les joues de Marcus. Il pouvait encore l’étrangler à mains nues de ses énormes poignes parfumées. L’étreindre jusqu’à ce que ses yeux sortent de ses orbites. Camoufler sa violence dans l’odeur distillée de pétales printaniers. L’impression était plus proche néanmoins de celle d’un massage sensuel. Il sentit les muscles de son visage se délier doucement sous des doigts qui, décidément, ne manquaient pas de dextérité.
     Marcus fut malgré tout heureux de voir les serres le relâcher. Il se leva sans faire preuve d’une précipitation excessive, se tourna vers le barbier. Sans doute attendait-il de l’avoir en face pour l’achever, ne voulant pas agir en lâche. Il l’aurait déjà préparé pour ses funérailles, le royaume des morts se montrant peu tolérant envers les poils. Il allait le poignarder droit au poitrail, lui crever les poumons, en le regardant partir dans les yeux. Mais il se contenta de glisser dans la poche de son tablier les billets, et gratifia d’un nouveau grondement, légèrement plus volubile que celui d’accueil, la sortie de son client. Et Marcus, dans le jour, se sentit libre et pleinement épanoui. Depuis longtemps il n’avait pas été aussi vivant. Il remercia le Seigneur d’avoir mis tant d’humilité dans le cœur d’une montagne si effrayante. Il s’excusa encore, prenant le ciel à témoin, du méprisable péché d’adultère qu’il avait commis. Il avait retrouvé soudain l’énergie toute naïve d’un enfant et la foi d’un dévot. En prime de sa libération sur ses deux jambes raides, il allait pouvoir bientôt jouir des baisers délicieux de son épouse légitime. La seule qu’il aimerait éternellement.
     Jimmy Felton, une main sur le dossier de son fauteuil, dissimulé derrière le reflet éclatant de sa vitrine, regardait Marcus sortir de son échoppe. Bien que le jeune homme fût de dos, il en supposait la gaîté. Il l’avait remarqué, plus tôt, traverser la rue de la démarche trop assurée de celui qui se sent traqué, mais ne veut rien en laisser paraître. Il l’avait entendu frissonner sur la bergère, dans l’angle de son salon. Il l’avait vu devenir plus blême que le savon étalé au contact du métal froid de la lame sur sa pomme d’Adam. Il avait dû craindre que sa gorge ne s’entache de pourpre ruisselant. Pourtant, Jimmy n’avait aucunement souhaité salir la chemise immaculée de son client, encore moins le revêtement marron de son siège où bourgeonnaient sporadiquement d’adorables polypes de mousse. Non, le bravache traînerait sa carcasse un peu plus loin. Il mourrait hors de sa boutique, sous l’effet du cyanure noyé dans le verre d’eau dont il s’était délecté.
 
 
 

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     Combien d’idées nouvelles avez-vous eues aujourd’hui ? Combien survivront au rythme de vos nuits ? À la fin de votre vie, de combien d’idées vous souviendrez-vous ? Plus des vôtres ou plus des autres ? Lesquelles auront été plus loin que votre esprit ? Lesquelles auront valu la peine d’être formulées, même gardées à vous ? En avez-vous, déjà, ne serait-ce qu’une moindre idée ?
     Il est des choses dans le monde qu’on ne peut observer d’un œil nu, qui pourtant s’échangent en des flots impétueux, bondissent de tête en tête plus vite qu’un pou des foules, se muent en virus inédits entre deux grains de sablier chutant. Une pensée est en soi irréductible. Je peux la catégoriser, lui accorder plus ou moins d’importance, la faire mûrir ou bien l’anéantir, mais elle restera une. Le mot « atome » vient du grec « atomos » signifiant « insécable ». J’ose affirmer que l’idée est à l’éthéré ce que l’atome est à la matière. Et quand, de mon crâne, j’en embrasse une, j’ai la sensation de saisir un instant la souveraineté de l’infiniment petit, de le contempler à travers le microscope fictif de l’impalpable. L’on s’émerveille devant les grands canyons et la lune féconde, les voitures lourdes et les constructions qui s’en vont se perdre dans les nuages. Humblement, baissons le regard sur les origines : la beauté pure s’y offre avec moins de pudeur qu’une fleur éclose.
     Il est souvent délicat d’attribuer la paternité d’une idée à un seul individu, mais il est commode et rassurant de la réduire à un nom unique. Disons que Leucippe — avec d’autres présocratiques, pendant que des tiers s’amusaient à un jeu similaire sur une face plus lointaine du globe — est l’un des premiers à avoir conçu l’existence des atomes comme des concepts qui empliraient l’espace. Entouré d’un mélange de plein et de vide, de corps et de non-être, notre place se forge dans le mouvement. Il nomme déjà simulacres les informations qui nous pénètrent. L’âme, partie immergée de l’individu, ne doit pas échapper à ces lois. Elle est même, par sa puissance de feu, l’instigatrice de nos heurts. Lorsque Démocrite pointe du doigt les corpuscules de matière comme autant de grains de poussière solides, il ne fait après tout qu’isoler l’idée du flux dans lequel elle est plongée.
     Au début du siècle dernier — combien, ô combien d’idées ont pu naître dans cet intervalle séculaire qui le sépare des penseurs antiques ? —, un jeune homme nommé Rutherford formule le modèle planétaire de l’atome. Un gros noyau central et des pépins en orbites. Une idée aussi gravite, sur une ellipse étirée, si près des uns, inaccessible aux autres, trop prompte pour être jamais parfaitement localisée. Elle s’approche du centre avec tension et finit par fusionner avec le noyau. Alors, au sein du cerveau même, elle ne cesse d’être animée d’une force inhérente, un tourbillon irrépressible, qui la laisse hiberner en de longs silences et la fait émerger sporadiquement à la lumière de notre esprit.
     J’ai beaucoup étudié la genèse des idées. Des géniales et des banales, des précoces et des tardives, des révolutionnaires et des vulgaires, des sues de peu et des communes à tous. Tant sont émises chaque jour : écoutez un enfant ! Leurs bouches semblent être les messagères passionnées de vieux fous diserts. Si peu sont prises au sérieux, quand toutes le méritent. Infime est le compte de celles qui se réalisent… En grandissant, on s’égaie soudainement en refaisant le monde, on s’éveille pour quelques secondes, on se croit Démiurge l’éclair d’un instant, plus fugace qu’un flash de photographe, puis l’on bafouille, on hésite, on recule, on se compromet. Les mieux lotis oublient, les moins laxistes se frustrent. Celles qui voient le jour ont tant de chance, elles qui ont fécondé l’ovule de la réalité tangible ! Et, finalement, les doigts d’une main suffisent souvent à compter celles qui ont façonné une existence.
     Moi, j’en ai un jour entrevu une, une énorme. Grande comme le cosmos, elle s’est dressée fière dans mon crâne.

     C’était le 10 février 2015. J’étais doctorant dans un laboratoire de physique, à Trappes, en région Parisienne. Le quotidien d’un chercheur, d’une chercheuse, a cela de particulier qu’il est ardu de le pousser vers l’avant, car l’avant, c’est le vide. À lui de le combler, planche par planche, clou à clou. À lui de bâtir son promontoire, dangereusement en porte à faux d’abord, puis de plus en plus solide, jusqu’à ce que le rejoignent des camarades pionniers. À lui d’avancer son pont, quitte à atteindre parfois une rive déjà conquise : désillusion de l’arrivée, mais frémissement du voyage en souvenir. Beaucoup se découragent devant cette tâche dont on ne peut prévoir les résultats. Cela demande un cœur vaillant et une tête bien accrochée.
     Pour ma part, j’étais prêt. Jeune et empli jusqu’au bout des orteils d’une naïve motivation, je voulais remuer ces mammouths moustachus qui traînaient leurs souliers dans les couloirs du laboratoire, assommés par tant d’années à s’être cognés contre des murs invisibles, à avoir tenté de les contourner en vain, confinant au ridicule cruel du mime Marceau. Je pense pouvoir affirmer que je me figurais assez bien la peine qui m’attendait, et la témérité permanente que je m’engageais à maintenir. Je prêtais à la carotte imaginaire dont le baudet que j’étais souhaitait se régaler des qualités insoupçonnables, qui méritaient, pour les découvrir, qu’on se montre prodigue d’efforts.
     La thèse est une préparation à l’envol, un premier essai qui peut être plus ou moins fructueux selon l’appareil et le pilote. Le sujet de la mienne était très théorique. Enfant, lorsque mes frères construisaient, avec leurs mains pleines de l’odeur du sel, des châteaux de sable, je préférais les détruire. J’appréciais davantage la danse d’une boule de démolition que l’équilibrisme poussif d’un immeuble qui croît. Je plongeais mon œil dans la lentille de mon microscope pour explorer l’abdomen d’un insecte quand on me sommait d’aller profiter de notre jardin et de son radieux soleil. Pas étonnant dès lors que j’aie cherché à déconstruire la réalité. Je m’intéressais à la fois au plus imperceptible et flou, et en même temps au plus primordial et évident de notre monde, à expliquer la nature des phénomènes en remontant à leur source jusqu’à ce que l’on ne sache plus quoi en dire. Cette réponse est parfois à elle seule suffisante, mais reste une impasse élitiste. Je souhaitais faire progresser la science, et, au-delà, notre compréhension du monde, afin que l’humanité tout entière puisse en jouir. Faire une percée dans le domaine qu’on appelle physique quantique.
     Je travaillais sur ma thèse depuis deux ans déjà. On ne peut pas dire que j’avais réalisé de découverte majeure, ce qui, en soi, était normal. La somme des savoirs accumulés par l’humanité est telle que l’élever d’un pouce est devenu une épreuve de titan. Pascal pouvait encore être à la pointe des mathématiques, de la mécanique et de la philosophie. De nos jours, il faut faire des choix. La vocation de chacun doit le pousser à filer droit vers ce à quoi il souhaite consacrer sa vie, sous peine d’errer vainement au milieu des connaissances ordinaires. Personnellement, je sentais malgré tout que, dans la direction dans laquelle je m’avançais, je pourrais emmener tout le monde dans mon sillage. Car je faisais route vers l’essence des choses. J’enviais tant cette bande de jeunes anarchistes de la pensée qui, cent ans auparavant, à coup de conférences et de tableaux d’ardoise blanchis, avaient jeté en cinq années seulement les fondements inébranlables d’une nouvelle théorie si poignante d’intensité, si touchante de vérité. Les Einstein, Bohr, Heisenberg, Schrödinger, Pauli, Planck, de Broglie… je jalousais, d’être seulement nés à la bonne époque. Ils avaient créé la physique quantique. J’étais héritier de leurs découvertes, mais refusais de jouer un second rôle : il n’y avait nulle raison pour que je ne puisse pas également chambouler l’ordre des choses. Peut-être même unifier le monde en un modèle ultime, Graal des chevaliers à la craie, et mettre ainsi un point final à des siècles de progrès.
     J’étais un jeune ambitieux que l’idéal avait poussé dans la jungle universitaire. À coup de machette, je voulais m’y tracer une autoroute. Après deux ans de thèse, donc, j’avais éclairci tout juste un balbutiement de sentier. Mais, à l’inverse des visages qui se rident et des fleurs qui se flétrissent au temps, le brasier de fougue en mon ventre enflait de plus en plus. Je me démenais avec la rage et l’abnégation d’un gladiateur aux yeux bandés, ignorant l’ennemi et le cherchant de son épée. J’avais acquis, me semblait-il, bon nombre de connaissances dans mon domaine, legs précieux du passé. J’avais rejoint tant d’autres confrères au bord du précipice. J’étais de ceux qui n’avaient pas peur de s’y jeter.
     Le 10 février 2015, une bande d’étudiants en dernière année d’école, véritablement désireux de se lancer dans la recherche ou simplement traînés là par contrainte scolaire, est venue visiter notre laboratoire. Je me souviens de leurs sneakers délavées, des tâches grises et bleues que faisaient leurs pulls pendant qu’ils balançaient le poids de leur corps sur leur pied droit, puis gauche, puis droit, pendules inversés, métronomes humains. Leurs cheveux ébouriffés à différentes hauteurs, leurs oreilles mouchetées de minuscules grains de beauté. Surtout, parmi cette population essentiellement masculine, je me souviens des yeux d’une fille, pas encore femme mais déjà plus enfant, dont le noir intense offrait un passage vers l’infini. Je me souviens qu’un collègue leur faisait une présentation vulgarisée de ses activités, que je me tenais à quelques mètres de lui, prêt à honorer la prochaine exhibition de nos travaux, et que je me payais le luxe d’une évasion dans l’océan fuligineux de ses yeux. Ils fixaient l’orateur droit devant eux, et je m’y glissais comme un voleur par une porte dérobée, sans délaisser dans cette intrusion le plaisir d’en apprécier la singulière beauté.
     Je me rappelle parfaitement ce moment, autant qu’il est possible de ne pas se laisser duper par sa mémoire, pour l’avoir par la suite déroulé mille, dix-mille fois dans mon esprit. Lorsque les paupières clignèrent sur les nébuleuses ensorcelantes, j’ai repris soudainement conscience de l’endroit où je me trouvais. Mon regard s’est détourné sur un poster en face de moi. Les couloirs des laboratoires ont souvent pour épars papier peint des affiches de chercheurs qui y exposent leurs découvertes, ou résument des notions utiles. Sur celui-là figuraient des formules majeures de la physique quantique, illustrées par quelques schémas annotés. Je pourrais aujourd’hui encore le reproduire à l’exactitude près d’une virgule. Mes yeux l’ont depuis parcouru mille, dix-mille fois. Ce jour-là, ils se trouvèrent comme magnétisés par les symboles imprimés. Comme par les pupilles sombres de la jeune fille, mais d’une force qui n’était pas que pure beauté. C’était un attrait raisonné, m’appelant distinctement. Mes pieds envoûtés s’arrachèrent du linoléum collant et vinrent s’arrêter à quelques centimètres du mur au poster.
     Ce fut là que je la perçus.
     Ce fut à ce moment que l’Idée se tint en moi.
     Une microseconde, un souffle d’ange.
     Je vécus une odyssée dans l’intelligible, saisis un instant ce qui était et comment cela s’articulait. La raison du monde dévoilée avec la simplicité d’une illustration colorée dans un livre pour enfants. Claire, limpide. Éblouissante.
     Je compris tout.
     J’avais la solution de l’énigme universelle.
     Je sus le tout.
     On m’appela. Je dus ignorer, plusieurs fois. On insista. Je me réveillai. C’était à moi de prendre le relai de la présentation. Je la fis consciencieusement. Pourquoi, ô, pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir envoyé paître ces élèves insipides et couru figer à jamais ce diamant brut qui avait chu dans ma cervelle ? Cette dévotion placide me vaut aujourd’hui mille, dix-mille regrets. Toujours est-il que je fis cette présentation. Pour les sneakers sales, les cheveux décoiffés, et les yeux charbonneux de cette fille, j’exposai mes travaux et mes démarches, et, tout en parlant, une partie de mon esprit cherchait à prolonger l’illumination que je venais de connaître. Une bribe d’intelligence essayait de la retenir, l’invitait à rester. Pourtant, au fur et à mesure que mon exposé avançait, je voyais l’Idée rétrécir dans ma tête, fondre plus vite qu’un morceau de glace exposé au radium. Les ondes se brouillaient. Mon esprit luttait pour s’y raccrocher, tout en formulant des mots pour les pubères qui faisaient poliment semblant de les écouter. J’allais la perdre. Elle s’enfuyait. J’écourtai ma démonstration au possible et me ruai jusqu’à mon bureau. J’agrippai un crayon avec la frénésie de l’assassin qui s’empare de son glaive, étalai devant moi une feuille blanche en hâte, et… rien. Je ne sus rien écrire. Rien.
     Elle était partie.

     Je ne peux dire combien de temps exactement je suis resté figé en cette posture, suspendu aux fils des secondes et luttant pour les tirer à moi. Sans doute plusieurs heures. Je me débattais contre moi-même pour reformuler ce que je venais d’entrevoir il y avait quelques minutes à peine. Tout avait été si prompt, et en même temps si évident. Comment une pensée pouvait-elle s’échapper plus rapidement qu’elle avait surgi ? Celle-là était si noble, si infinie, si éternelle, elle n’avait pas pu disparaître sans semer des miettes qui me permettraient de me la réapproprier. Pourtant… Comment pouvais-je diable n’en garder aucune trace ? Il arrive souvent, dans les dédales d’une conversation, de perdre le sujet initial et de le retrouver en remontant à l’envers le discours tel un saumon migrateur. Même les rêves nous ouvrent les portes de l’inconscient pourvu que l’on se réveille au bon moment. À rebours, on peut se remémorer les images qui se sont jouées dans notre sommeil. Cependant, l’Idée qui s’était présentée à moi semblait ne rien avoir en commun avec les schémas habituels. Étoile filante dans l’espace de la raison, elle était passée entre mes deux oreilles, pour aller s’éteindre à toute vitesse dans les limbes de… D’où ? D’où bon sang !
     Mes collègues sortirent l’un après l’autre. Ils me saluaient, je leur répondais par un vague grognement. On respectait beaucoup la concentration du chercheur, comme s’il était en de telles situations en train d’accoucher de l’idée de sa vie. C’était précisément de cela qu’il s’agissait ici. Une main à plat sur mon bureau, l’autre portant à la bouche le stylo que je devais mordiller plus rudement qu’un molosse affamé ne ronge son os, mes réflexions se débattaient comme Don Quichotte contre les moulins à vent. Lorsqu’on égare ses clés, on se remémore nos derniers trajets accomplis. De même, je brassais à toute allure toutes les pensées qui m’avaient traversé l’esprit juste avant que l’Idée ne vînt, puis celles de ma journée, puis ratissais plus large encore. Je sentais que je devais agir vite, que chaque seconde écoulée m’éloignait un peu plus de la potentialité de la rejoindre. Certaines situations ne se résolvent que dans l’urgence. Toutes les connaissances que j’avais accumulées jusqu’à ce jour défilèrent au pas de course dans ma tête, se heurtant les unes aux autres. Je traçais entre elles des liens qui n’avaient pas lieu d’être, emporté par un tourbillon fiévreux, les mélangeais en un pot pourri duquel devait naître à nouveau l’odeur suprême que mes narines avaient pu flairer, celle que Grenouille synthétise enfin au terme du Parfum. Je réfléchissais à la fois à tout et à rien. Dualité de Leucippe. Cela vous est-il déjà arrivé ? Perdre de vue une chose qui a forcé votre intimité ? Combien de temps avez-vous pu en supporter la sensation ? Imaginez que cette chose fût la clé de toutes les autres.
     J’étais comme un pêcheur dans sa barque, qui, après avoir ferré une baleine, aurait vu son ombre disparaître dans les abysses. Je guettai des bulles à la surface, des ultrasons qui feraient vibrer mon esquif. Je n’admettais pas d’être incapable de la retrouver. On n’entre pas par effraction dans le cerveau de quelqu’un en toute impunité. On se fait accueillir. On discute. En partant, on dit au revoir. Il y a toujours une logique, une explication. Un fil auquel se rattacher. Mais non. J’étais démuni. Tout ce qui sortit de mon front fut des perles de sueur, moi qui, par moiteur caniculaire, transpirais d’habitude si peu.
     Lorsque je sentis mes forces vaciller, mes paupières ne plus arriver à se maintenir en suspension, j’acceptai finalement de remettre mon corps en mouvement. Cela eut pour effet de remuer en moi les sédiments de l’obstination qui s’étaient déposés. J’eus un regain d’espoir. D’un basculement d’interrupteur, j’allai rallumer les néons du couloir — comme il aurait été simple que mon esprit s’éclaire de la même manière ! — et me figeai devant le poster. On conseille au rêveur de rester dans son lit, sans changer de position, pour que revienne à lui son idylle nocturne. Je trouvai raisons à croire qu’il pouvait en être de même dans mon cas.
     J’étais déjà passé maintes fois devant ce poster. Il faisait face à la porte de mon bureau, vigile sans reliefs ni familiarités. Quelques heures plus tôt, j’avais découvert un nouvel angle pour l’aborder. Ses symboles avaient fait échos en moi, étaient entrés en résonance avec mes pensées, et avaient généré l’Idée. Ne pouvaient-ils agir de même à présent ? Qu’avait donc tant changé ? Les aiguilles sur les cadrans s’étaient avancées, la voix de mon collègue ne me berçait plus, le poids de la cohorte d’étudiants ne s’appuyait plus sur le sol caoutchouteux, les trous noirs oculaires de cette fille s’étaient évaporés. Et alors ? J’étais resté la même personne, avec les mêmes savoirs et les mêmes prédispositions d’esprit. La naissance d’une idée dépend grandement de notre environnement, cela ne fait nul doute. Mais, une fois née, elle est censée survivre aux circonstances qui l’ont fait éclore. Il en est toujours ainsi, habituellement. À quoi jouait celle qui m’avait rendu cette visite fugace ? Était-elle trop grosse pour moi ? Ne s’y plaisait-elle pas ? Depuis quand une idée sélectionne-t-elle son maître ? Celle-là était donc si puissante qu’elle puisse me renier de la sorte ?
     Je l’appâtai. Je me fis docile, comme lorsque l’on veut obtenir un service d’une personne que l’on n’apprécie guère. Puis m’irritai de ne la voir pas revenir, enrageai, et rapidement me contrôlai pour regagner mon sang-froid. L’énervement et la précipitation font rarement naître de bonnes idées. L’explication du monde, que j’avais touchée de l’index, tel Adam tendant sa main sur la fresque de Michel-Ange, ne pouvait s’épanouir dans un esprit turbulent. Alors je m’assagis. Je contemplai les formules sur le poster. Je les avais aimées dès l’abord, à l’école, tandis que mes camarades de promotion s’arrachaient les cheveux en vue de les recracher sur leurs copies d’examen. J’avais d’emblée su les apprivoiser, et, aujourd’hui, elles étaient inscrites en mon identité, entre mon patronyme et mon
numéro de carte vitale. Certains romans, certaines musiques, certains tableaux pénètrent en nous plus profondément que d’autres, et viennent aider le cœur à faire circuler notre sang, l’estomac à digérer nos maladies, le cerveau à filtrer nos perceptions. Ces formules avaient fini par se graver sur les brins de mon ADN. Cependant, je les regardai pour la première fois non pour le fragment de vérité qu’elles divulguaient, mais comme le seuil d’un passage vers la vérité absolue. Des marches tortueuses vers le Vrai œcuménique.
     Nous sommes sur Terre des milliards. Je m’étais trouvé un éclat de secondes plus important que la somme de tous les autres réunis. Un professeur d’histoire nous avait un jour enseigné que l’humanité avait connu trois blessures narcissiques majeures : Copernic, Darwin, et Freud — celui-ci me rend plus sceptique que les premiers. Dans mon minuscule esprit s’était produite une révolution relayant ces trois-là au rang d’anecdotes. Un Big Bang inversé, remettant chaque chose à sa place. On m’avait laissé lire les secrets du monde, puis foudroyé d’un Alzheimer localisé. Je n’acceptais pas cette disparition subite. Sans relâche, avec plus d’entêtement que le trappeur canadien qui poursuit son ours, j’étais prêt à traquer l’idée.

     Les semaines qui suivirent, je ne sortis presque plus du laboratoire. Je m’étais replongé dans les ouvrages de physique quantique, et classique, je découvrais ceux d’épistémologie. J’ouvrais à l’aube des yeux collés aux lignes, les plis des pages imprimées sur une joue. J’essuyais parfois le filin de bave qui avait glissé sur le livre. Je me levais de ma chaise pour m’assouplir et retournais ingérer pour le petit déjeuner quelques chapitres de phrases, de formules, d’idées immobilisées. Je pensais que les manuels constitueraient autant de barreaux de l’échelle qui me mènerait à l’Idée. Le génie n’a jamais frappé au hasard, il prend sa source dans un terreau fertile. Il ricoche contre les barrières de l’esprit. Je devais m’élever à l’extrémité des théories, jusqu’à en être le dernier maillon. J’agissais comme si l’Idée pouvait s’être dissimulée là, entre deux pages, feuille séchée dans son herbier. Elle qui m’avait paru si simple un instant se révélait d’une complexité absconse. Elle m’avait rendu le monde explicable, puis retiré aussi vite la notice de ce vaste tableau abstrait. À présent, je n’en distinguais même plus l’ombre.
     Je n’assistais plus à aucune réunion du labo. Mes collègues ne savaient de quelle manière m’appréhender : avais-je sombré dans un mutisme brillant qui demandait à ne pas être dérangé ? Ou bien dans la déperdition, la déréliction, la démence, qui ont tant de fois contribué au mythe du savant fou ?
     J’avais un an pour terminer ma thèse. Après ce 10 février 2015, je n’y ai plus touché. Cela me coûta mon exclusion, et me vaut aujourd’hui encore mon anonymat à la science, au monde.
     Chez moi, je ne supportais guère de rester enfermé. Mon appartement était stérile, dans sa blancheur et son ton impersonnel de chambre d’hôpital, non propice à la grandeur que je poursuivais. J’obtins une carte de la bibliothèque nationale pour accéder à ses vieux ouvrages empoussiérés. J’en devins rapidement le plus fidèle abonné, repoussant chaque soir les horaires de fermeture, et patientant à la porte le lendemain matin. Entre temps, je dormais peu, laissant dans la pénombre les mots se distiller en moi. Les livres étaient l’incarnation de mon espoir, les seuls éléments tangibles auxquels je pouvais m’accrocher en l’attente qu’ils me portent, peut-être, vers ce rivage vierge paradisiaque où j’avais été téléporté puis expulsé.
     J’avalais un ouvrage par jour. J’étais atteint d’une boulimie de savoirs, et ce n’était pas trop pour rattraper l’Idée. Le Timée et le Phédon platoniciens me firent frémir d’espérance par l’exactitude de leurs propos. Ils mettaient des termes sur le voyage bref que j’avais accompli. Si l’Idée qui avait éclos en moi expliquait le monde, Platon expliquait l’Idée : j’avais fait saillie dans le domaine des Formes, des Idées avec un grand « I ». J’avais passé la tête hors de la caverne où les hommes se débattent contre leurs impressions sensibles, pour accéder à la Vérité. J’avais regardé le soleil droit dans ses rayons, sans m’aveugler, m’étais laissé pénétrer de leur chaleur. Puis mon pied avait ripé, j’avais chuté, sous terre à nouveau, dans le monde des simulacres, incapable ensuite de retrouver la sortie de ce labyrinthe d’infortune. S’il expliquait mon aventure, malheureusement ce paradigme ne me permit pas d’en faire l’expérience réitérée. Je pris conscience des murs imbriqués sans m’en faire enseigner l’issue. Pas plus par le Timée ou le Phédon que les autres ouvrages qui défilaient entre mes mains.
     Le débat entre les mastodontes Einstein et Bohr avait été, cent ans plus tôt, d’une richesse incroyable. Dans un respect mutuel inaltérable, les deux hommes s’étaient affrontés au bras de fer sur un fil tendu où peu pouvaient prétendre les suivre. Les principes qu’ils ont formulés à cette époque occupent encore le quotidien des chercheurs. On accorde à Bohr la victoire sur le fond. Qu’importe, sans son adversaire, à la manière des cartes qui se soutiennent et s’élèvent en château, il ne serait sans doute pas parvenu si haut. Alors je me suis cherché des adversaires. Je voulais me trouver au carrefour des idées modernes, au centre de l’agora contemporaine. J’assistai à de nombreux colloques, à Paris et dans la France entière, en Europe. Je traversai même à deux reprises l’Atlantique pour m’enquérir de l’état de l’art de la science américaine. Souvent, je m’asseyais dans l’ombre de la salle, prêt à bondir sur la moindre idée sanguinolente. J’étais dans la position du prédateur. Affamé.
     D’autres habitués finirent par me connaître à force de me croiser. Je me fis de nombreux amis, avec qui j’échangeais nombre de messages et de théories. Mon anonymat scientifique les obligeait à accueillir les miennes avec un certain dédain. Je me gardais bien de leur dire celle qui s’était tenue dans mon crâne. Ils ne m’auraient pas cru. Si j’avais élaboré l’explication parfaite du monde, je ne serais pas allé assister à des conférences hésitantes, partager mon temps avec des chercheurs pataugeant dans la mare de l’incompréhension. J’aurais mis fin à ces gazouillements.
     Il existerait, selon certains, une mémoire collective, un ramasse-miette des idées formulées, qui flotterait comme un altostratus au-dessus des individualités. Des expériences auraient montré par exemple que des grilles de mots croisés déjà parues et remplies sont résolues par la suite plus vite par des gens qui ne les ont jamais vues. Alors je croyais que, peut-être, je pourrais aller cueillir l’Idée dans les plaines de cette mémoire partagée. Je me mis à accueillir chaque pensée nouvelle avec la piété d’un fanatique découvrant un fétiche. Je pris, l’espace de quelques semaines, les paroles d’enfants pour les Évangiles.
     Néanmoins les hommes ne me permirent pas de progresser plus que la solitude. J’étais savant, je ne parvenais à l’être plus. Contrairement au mécanisme naturel de la recherche, ce n’était curieusement pas l’avenir, les raisonnements innovants, que j’explorais, mais mes souvenirs, mon passé. Car il m’avait déjà rendu visite, ce plus. Il avait effacé ses empreintes de pas, mais j’en gardais une vive sensation d’orgasme intellectuel. Comme un premier shoot d’héroïne. Je désirais ma seconde dose, j’en quêtais un accès illimité. Non pour moi seul, mais bien pour le partager avec tous les hommes.
     Je glissai lentement vers un abîme mystique. J’eus recours à des techniques de plus en plus ambiguës pour retrouver cette vision déchue du paradis cartésien. Coupant court aux lectures, aux rassemblements de prétendus génies et aux frémissements des esprits quotidiens, je voulus assouplir le mien jusqu’à ce qu’il soit assez élastique pour tout renverser à nouveau.

     « Vous n’entendez plus que le son de ma voix, rien que le son de ma voix… »
     Des voix, j’en ai suivi des dizaines. Avec des accents méditerranéens, des chevrotements confondants, une gravité impérieuse, des syllabes saccadées, une sensualité enivrante, une mélodie soporifique… Je leur abandonnais mon scepticisme, me persuadant à chaque fois que cette voix pourrait se faire la parole du prophète pour me guider jusqu’à l’Idée. Aux hypnotiseurs, au moins, je pouvais confier mon récit. Ils ne s’en moquaient pas. C’était leur gagne-pain. Ces gens gagnent leur vie à ne pas tourner les hurluberlus qui leur rendent visite en ridicule. Durant ces séances nombreuses, que j’enchaînai pendant des mois à un rythme effréné, des images me vinrent, des entremêlements embrouillés de symboles mathématiques, de représentations du système planétaire, de modèles atomiques. Je croyais qu’il me suffirait de mettre à jour la bonne combinaison pour retrouver l’Idée. Que tout se trouvait déjà en moi, qu’il n’y avait qu’à l’organiser. Plus qu’à mélanger les tubes à essai en proportions adéquates pour que la réaction opère.
     Ces visions confuses ne me quittaient plus. J’arrêtai de voir le monde, je nageais dans une mer où les thèses objectives que les livres m’avaient enseignées se mêlaient à mes souvenirs réels ou inventés. Mes insomnies se firent plus vives que jamais. L’idée que j’en avais raté une autre était celle que je me faisais de ma vie. Je me mis à goûter des mélanges de substances censées faire de moi un surhomme. Les somnifères ou l’herbe ne m’attiraient pas. Non, dormir me faisait peur, c’était du temps de perdu dans ma course. Je me déportai sur des pilules électrisées et des poudres énergétiques. Sur ma table de cuisine, en guise de repas, je m’enfilais un rail de cocaïne. On dit qu’elle permet de pousser les fonctions cérébrales à leur paroxysme. C’est peut-être vrai. Au début. Les premiers jours, je me sentis animé d’un souffle nouveau. La motivation qui habitait le jeune chercheur que j’avais été rejaillit entière, bouillonnante, rugissante. À côté d’une reproduction du poster que j’avais fait faire, je recouvris les murs de mon appartement de longs rouleaux blancs et y étalai des tracés exaltés. Le lendemain, lorsque j’avais retrouvé pleine conscience de mon corps et de mes pensées, je ne comprenais plus rien à ces frises de hiéroglyphes, à ces incantations Mayas. J’y cherchai désespérément une signification cachée, encore inatteignable, persuadé que l’Idée avait pu se manifester dans mon poignet, tels les mânes dans les pieds d’un guéridon. Mais je déchantai vite. La solution qui s’était révélée à moi était lumineuse. Les chemins que j’empruntais s’alambiquaient dans les ténèbres de l’occulte. Sans doute aurais-je dû faire passer ses fresques pour de l’art moderne. Cela aurait pu m’éviter de me laisser ronger la graisse, les muscles et la chair, de devenir squelettique.
     Au quotidien, sémaphores fascinants, m’apparaissaient les deux yeux noirs de cette fille, cette fille du jour où l’Idée était venue. Dans la rue, sur mes murs, accrochés à la toile du ciel, ils me suivaient, et je les voyais me suivre. Ils m’attiraient d’une force invisible, et, dans le même temps, m’effrayaient. J’avais l’impression d’être en permanence survolé par un papillon aux ailes funestes, une chauve-souris vengeresse sortie tout droit de sa grotte de ténèbres, ou encore scruté par les globes accusateurs de l’oiseau de Minerve, perché sur la branche de mes oreilles. Les yeux semblaient me juger de n’avoir su guider l’humanité vers la connaissance infuse du monde. Ils m’avaient donné la réponse, et me reprochaient de l’avoir oubliée. Ou peut-être ces deux encriers, dans lesquels pouvaient avoir coulé toute l’encre des encyclopédies, s’apprêtaient-ils à me la confier à nouveau ?
     La physique quantique affirme que l’observation d’un système influe sur lui : ses caractéristiques ne préexistent pas à la mesure. Parallèlement, en forçant à tout prix ma trouvaille, je m’en éloignais du même coup. Je devais retirer les images que je me figurais de l’Idée. Mais le regard permanent qui me surplombait suppléait au mien. Il m’était devenu impossible de passer outre. L’Idée se mêlait aux yeux, les yeux se fondaient en l’Idée.
     Le principe d’indétermination d’Heisenberg détruit la vision corpusculaire des particules. Il fait un saut dans l’abstraction. Il déchosifie le monde. Et il agissait de la même façon sur moi. J’étais en train de rendre ma vie aussi chimérique que les yeux de cendre qui la contemplaient. Je me déchosifiais.

     Les années filèrent, vierge de découvertes je restai. Je courais à perdre haleine après le rêve le plus fou de l’humanité. Comment ne pas s’en trouver dénaturé ? Comme le chat de Shrödinger, une moitié de moi était morte. Bien heureusement, mon autre moitié s’accrochait ardemment à vivre. Au-delà de l’Idée qui me servait de tuteur pour pousser, je fis la connaissance, durant cette période trouble de mon existence, de celle qui allait devenir ma femme.
     À notre rencontre, nous étions tous les deux sans repère précis. J’avais au moins l’Idée pour me guider dans la nuit, cap immuable de l’étoile Polaire. Elle, elle était dans le néant complet. Nous étions deux paumés, tombés par hasard l’un sur l’autre, et trouvant réconfortant d’être deux pour supporter les turpitudes de notre quotidien. On s’envoyait ensemble des pilules et de la poudre, avant, pendant, après s’être envolés ensemble charnellement. Petit à petit, je ressentis une force neuve surgir, un intérêt renouvelé pour la vie, en la personne qui s’étendait nue à côté de moi, la poitrine enfarinée, les narines dilatées. Grâce à cette débauche orgiaque à laquelle rien dans mon caractère ne me prédestinait, mais dans laquelle l’Idée m’avait fait sombrer, j’appris à baisser sagement les yeux pour me contenter de la chaleur réconfortante de l’affection de son prochain. Je dus lui faire un effet similaire. Un axiome de la physique veut qu’aux mêmes causes répondent les mêmes conséquences. Nous n’avions pas tout à fait les mêmes raisons d’en être arrivés là, mais la même énergie pouvait nous en sortir. Dans nos transes communes, je partais bien souvent en monologue sur le drame, dans sa forme tragique, belle et absurde, hellénique, dont j’avais été le protagoniste le 10 février 2015. Elle buvait en apparence mes paroles, bouche ouverte, à la manière d’une possédée écoutant son gourou, mais ne comprenant rien à ses allocutions mystiques. Je ne crois pas qu’elle ait jamais saisi l’ampleur de ce que j’avais manqué, de ce après quoi je ramais en galérien. Au moins, à ses côtés, et pour la première fois depuis qu’elle s’était manifestée à moi, j’arrivais parfois à oublier l’Idée quelques heures durant. La seule chose qui me tracassait, c’était le prénom de ma future femme. Marie. Comme Marie Curie.
     Depuis ma révélation écourtée, j’avais perdu toute appétence pour les actes vils et les soucis du quotidien. Je me nourrissais de plats sommaires, déjà préparés, je ne nettoyais mon appartement que lorsque je ne pouvais plus que difficilement deviner la couleur du carrelage, je n’allais plus descendre de pintes avec des amis, qui avaient lentement disparu, mais avec, à tout le moins, la délicatesse de me laisser en mémoire des souvenirs partagés. J’étais devenu un fantôme pour ma propre famille, un spectre qui s’éclipsait des déjeuners rébarbatifs. Tout cela me paraissait tellement vulgaire et vain mis en contraste de ce qu’il m’avait été donné d’apercevoir. Tellement sot, risible, contingent. Marie m’aida à lâcher prise. La sonnerie stridente résonnant aux appels devenus incessants de mon banquier également. Nous nous échappâmes graduellement de nos dépendances chimiques pour rattraper le wagon de la réalité, et nous y aimer sainement. Je retrouvai une personnalité, en même temps que le regard noir qui me tenait lieu de nimbe disparut.
     Je dus trouver un travail. Aucun laboratoire ne voulut de moi, mon statut de doctorant renvoyé s’accrochant à ma personne comme du papier tue-mouche aux ailes du diptère insouciant. Je l’ôtai d’une main, il s’était collé à l’autre. J’étais trop âgé déjà pour demander une nouvelle thèse. J’avais raté ma chance. Mon curriculum vitae comportait un trou noir de quatre années que seul mon reflet dans un miroir pouvait comprendre. Finalement, j’acceptai un emploi dans un département de R&D pour un magnat de la construction automobile. J’y étudiai la mécanique des pistons et la combustion des gaz. J’avais eu des cours à propos de sujets similaires à l’école. J’avais achevé de les creuser pleinement dans les bibliothèques, comme si l’Idée fut allée se réfugier sous un capot. À présent, avec ce poste, je me sentais, sur le fond, bien loin de la grande confidence que j’avais reçue. J’étais manifestement en train de céder du terrain, en consacrant mon temps à des pratiques matérielles. Sur la forme, mon esprit s’irritait chaque minute de ne pouvoir sortir des rails de la productivité, de la vente, et du dollar. Nous n’étions pas poussés à la créativité, aux idées nouvelles, mais à la rentabilité, aux moins mauvais résultats pour la plus large marge possible. Les marchés de l’argent ont toujours eu un train de retard sur les théories qui leur sont contemporaines, comme si le génie devait être digéré par les décennies avant d’être exploité. À défaut de la perfection de l’esthète, la plupart des hommes semblent préférer des raccommodages de survie, l’aliénation contre des loisirs encadrés le week-end. Je n’ai droit de critique. Je suis rentré dans le moule, me suis mis à marcher, au pas, dans les rangs. L’Idée aurait sans doute suffi à me nourrir, et même à me faire dormir entre les draps de soie de lits géants sous des palais d’émeraude et de cristal, mais celles que j’avais eues depuis n’apaisaient pas les gargouillements de mon estomac. Je marquai un respect grave pour les idées simples qui avait su nourrir à leur faim plusieurs milliers de personnes.
     J’épousai Marie religieusement. C’est elle qui le souhaita. Ça ne me faisait ni chaud ni froid, pas plus qu’un pissenlit qui libère ses parachutes au vent. Je ne crois pas au divin, en tout cas pas en celui que les églises de pierres sinistres consacrent. Ce qu’il y avait de divin sur Terre méritait selon moi des explications pour le devenir pleinement. J’avais été l’élu pendant une seconde. Le messie d’un instant. Puis destitué. Mais je pouvais me vanter — pas trop fort, à mon grand dam ! — d’avoir lu dans le livre de la vérité vraie, démantelant la foi de ceux qui, par paresse, crainte ou incapacité à chercher des réponses, jettent leur fardeau dans les bras d’une invention formulée il y a plusieurs millénaires. Dans une église ou ailleurs, je m’en moquais bien. Comptait pour moi la douce fidélité que nous allions nous promettre.
     La nef se trouva bien vide et les paroles du prêtre vinrent s’amortir contre des bancs de bois délaissés. S’y tenaient dans les derniers rangs autant d’inconnus que d’invités à l’avant. Grisé par les bénédictions auxquelles je ne prêtais pas attention, je vis soudain surgir, superposés aux visages sculptés des gargouilles, les yeux noirs. Une dizaine de paires de ces yeux d’ébène et de bronze me scrutaient, comme pour m’accuser de tromperie. Était-ce une image de mon esprit ou une nouvelle manifestation transcendante ? J’interprétai en tout cas cela comme la marque du renoncement. J’avais voulu épouser l’Idée et le monde avec elle, dans toute son étendue et son histoire. Je passais désormais la bague à l’annulaire menu d’une femme. Marie était certes jolie, en lui faisant vœu d’amour éternel je savais déjà que je lui mentais. J’en aimais éternellement une autre, sans corps ni voix.
     Nous survécûmes à deux. Je comptais mes bougies aux Nobel de physique récompensés. Chaque année, au mois de décembre, je suivais devant mon poste de télévision la remise des prix à Stockholm. Sur mon front, les coins de mes yeux, les commissures de ma bouche, venait s’ajouter un pli supplémentaire. On aurait pu lire mes mille, dix-mille regrets sur mon visage, avec la même science qui fait deviner l’âge d’un arbre en évaluant le nombre de cercles concentriques sur sa souche décapitée. Si j’avais su saisir l’idée, l’empoigner et la soumettre, il n’y aurait plus eu de Nobel de physique. Et sans doute plus des autres non plus. J’en aurais eu l’ultime, et tous les autres après. J’aurais fait accéder les hommes à la stratosphère de l’omniscience. Le principe d’exclusion de Pauli interdit à deux électrons de se trouver au même endroit dans le même état. J’avais conscience d’avoir été en phase avec une particule grandiose, déjouant le postulat, puis d’en avoir été éjecté à mille lieux, conservant en moi le souvenir vif d’un manque irremplaçable. Certaines personnes ont le don de contrôler la pesanteur de leurs malheurs. Moi, je n’arrivais pas à en rire. Une larme roulait sur ma joue et déposait son goût salé sur mes lèvres. Joyeux anniversaire.
     Marie voulut bientôt un enfant de moi. Je le lui refusai. Comme un chien de garde dopé à l’adrénaline, je ne cédai cette fois pas la moindre parcelle de terrain. J’avais peur que l’Idée jalouse ne revînt définitivement plus si je donnais naissance à un petit être. Certes, j’en avais épousé une autre, mais le soir, après l’amour, avant le sommeil, puis au matin juste après l’éveil, j’ouvrais encore les yeux sur les pupilles encre de Chine qui me fixaient au plafond. J’avais cessé de chercher un message dans ces halogènes obscurs. J’attendais qu’ils daignent m’aider d’un clignement. Et j’eus peur que les pleurs d’un enfant dans le foyer ne les fassent disparaître pour de bon. L’Idée devait être la seule chose au monde dont j’accoucherais. Mon péché d’adultère s’arrêtait à son seuil. Je souhaitais lui laisser une chance de sortir, et, cette fois-ci, ne manquerais pas de glisser vivement mon pied dans l’embrasure de la porte. Je milite encore contre l’avortement des pensées.
     Ainsi a-t-il erré à la surface du globe un misérable qui, voulant accomplir le destin de l’humanité, n’était pas même capable de satisfaire sa femme. Je traînais un balluchon d’air, tant j’étais stérile, d’esprit comme de corps. J’avais un jour entendu parler d’une méthode de torture moderne aux résultats effarants : plongé dans une combinaison puis dans un bassin de fluide, on ne ressentirait plus aucune sensation, si bien que l’on se croirait mort. Les plus courageux n’avaient pu tenir plus de quelques minutes dans cet état d’irréalité. Ne serait-ce Marie, j’y ai flotté durant des années, établissant par là, de loin, le record de longévité en la matière. En la non-matière.

     Dix-neuf ans après la première, je crus bien avoir droit à ma seconde chance. Dans la file d’attente de la préfecture, pour refaire des papiers administratifs, je m’impatientais et laissais mon regard vagabonder du sol au plafond. Il entra en résonance avec la file parallèle, cessant ses allers-retours impromptus.
     En face de moi, les yeux noirs me fixaient. Je les avais surpris à m’observer mille, dix-mille fois depuis ce 10 février. Chaque pâle événement de ma morne vie avait été marqué du sceau de leurs cristallins hallucinés. Pourtant, en ce jour, leurs cils prenaient bel et bien racine dans un visage de chair. La femme qui se tenait à quelques mètres de moi arborait sous son front ces deux passages solennels vers le cosmos, ces rétines de marbre brut qui m’avaient conduit droit à l’Idée. Était-ce la même personne ? Les mêmes yeux ? Je ne pouvais l’affirmer. Dans mes visions, les révolutions des horloges semblaient n’avoir pas cours sur eux. J’en retrouvais, si ce n’était les adultes qu’ils devaient être devenus, du moins leurs frères.
     Je fus pris d’un tremblement incontrôlé. Cette fois, je mis toute la concentration dont j’étais capable à garder ma mémoire alerte et vive, ma conscience sereine et pérenne. L’Idée allait revenir. Elle frémissait en moi. J’avais fait preuve de tant de patience, je lui avais voué mon existence, elle allait enfin me récompenser pour mon labeur. Défilèrent dans ma tête des représentations cryptées de souvenirs. Je n’étais pas sur le point de mourir, mais voyais passer ma vie en lambeaux. On prend souvent l’image d’une lumière au bout du tunnel. Pour moi, l’Idée allait entrer, faire sauter le tunnel, et la montagne au-dessus avec.
     Je sortis de la file, attiré inéluctablement par la paire d’yeux qui s’était déportée vers moi, totalement dénuée d’expression. Chaque pas devait être un échelon gravi vers la solution, enfin ! Reste là ! Reste là, j’arrive !
     Il me semblait qu’il me suffirait d’entendre la voix de la fille, comme Newton avait vu choir la pomme, pour que se grave à jamais dans mon esprit, en lettres d’or, la formule universelle. Pour que le modèle du monde me soit à nouveau dévoilé et pour toujours. Le souffle de ces yeux serait le râle chaud du séraphin me confiant son secret. J’étais redevenu digne de son estime, mes neurones flasques en frissonnaient d’une joie prématurée. Ils seraient bientôt massés de la pensée la plus exacte, la plus entière. La pensée parfaite.
     Il avait fallu près d’un siècle pour parvenir à mettre en œuvre l’isolement d’un atome, l’expérience de pensée imaginée par Bohr et Einstein qui devait trancher leur désaccord. Il m’avait fallu moins de deux décennies pour isoler une idée. Et quelle idée ! À force d’acharnement, j’allais pouvoir la libérer dans mon cerveau et en jouir enfin pleinement, d’extase, de bonheur.
     La femme ouvrit la bouche. Je me préparai à en recevoir la bénédiction. Une voix nasillarde et égratignante me demanda si je voulais lui tirer le portrait.
     Le sortilège se brisa en autant de morceaux que j’avais été crédule. Une vie de théories élaborées détruites par une expérience simple. Non, l’Idée ne reviendrait pas. J’allais crever l’esprit ouvert, mais l’esprit vide.
     Je repris conscience de la crasse qui m’entourait, du brouhaha étouffé des discussions chuchotées, des lignes jaunes de démarcation au sol, des parloirs en plexiglas, du soleil qui m’envoyait ses rayons en plein œil à travers la fenêtre grise fêlée. Suffoquant, je rentrai chez moi.

     Voilà l’histoire d’un homme qui a voulu léguer à l’humanité l’héritage le plus pur qui soit, la transcendance incarnée, et se retrouve sur le point de ne lui laisser que ses simples feuillets gribouillés de pattes de mouches. J’ai quêté âprement une formule unique et claire. Je cède de longues phrases confuses et tristes. Ces pages peuvent bien être raturées, s’envoler, se consumer. Ça m’est bien égal. Je laisse le témoignage d’un cœur tendre et d’un esprit sagace dont la tendresse et la sagacité auront détruit l’un et l’autre. Si lecteur se trouve un jour à ces mots, il pourra croire à une fiction et n’en sera pas répréhensible. Je puis lui affirmer pourtant qu’il repose sous terre les os d’un squelette qui a manqué à s’élever au-dessus de sa condition matérielle.
     J’écris ses lignes sur mon lit de mort. Dans un sursaut de regrets final, je n’ai pas voulu que mon existence demeure tout à fait vaine. Si dans un an, dans un siècle, dans un millénaire, un autre que moi comprend le monde dans son unité et se trouve capable de l’éterniser, j’aurais été satisfait d’avoir contribué, l’espace d’une microseconde, à l’intelligence collective qui l’y aura mené.
     Heisenberg aurait dit à sa femme, dans ses dernières heures, qu’il était fier d’avoir pu « jeter un regard par-dessus l’épaule de Dieu ». Pour ma part, j’ai l’impression de l’avoir dérangé dans son intimité profonde, nu dans sa salle de bain, et que, surpris, irrité comme je l’aurais sans doute été aussi d’être contemplé par un inconnu dans mon dépouillement, il m’a claqué la porte au nez. L’image du corps dévêtu s’est effacée. Je n’ose en parler à Marie. Elle est assez lasse de ce vide qui m’a, plus qu’elle, accompagné. Il ne me reste que la sensation du claquement de la porte contre mon nez. Elle va bientôt quitter le monde avec moi. Maigre viatique, pour mon ultime traversée.