Archives mensuelles : juillet 2015

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     Les pas approchant résonnaient dans la grande enceinte avec la limpidité des gouttes d’une clepsydre tombant sur un damier. Le son d’un épais trousseau de clés tintait régulièrement par-dessus ce métronome aux échos. Dans leur cellule, les détenus s’avançaient jusqu’aux grilles, retenant leur souffle. Ils attendaient cet instant depuis le lever du soleil.
     Les pas cessèrent comme cesse un orage, et les clés s’élevèrent jusqu’à la serrure. Dans un grincement métallique, la porte tourna sur ses gonds.
— Bonjour Jojo, c’est ton jour aujourd’hui. Tu vas pouvoir enfin sortir.
— Nan.
— Comment ça « nan » ?
— Ben, nan. J’sortirai pas.
— T’es libre Jojo, t’as purgé ta peine, c’est bon. Alors fais pas l’enfant et amène-toi que je te conduise dehors.
— J’sortirai pas, j’vous dis.
— Alors là, des trouillards, en vingt ans de carrière, j’en ai croisé. Mais quand il s’agit de se tirer d’ici, j’ai jamais vu personne broncher. Qu’est-ce que tu nous fais Jojo ? Allez, viens, suis-moi.
— Nan, j’compte bien rester là. Pouvez-pas m’en empêcher quand même ?
— Un peu qu’je peux ! T’as plus le droit d’être là, faut laisser ta place. Tout va bien se passer dehors, on va pas te lâcher comme ça, on va t’aider à te réinsérer.
— Tssss. Pas de ça. Amenez-moi le bibliothécaire.

* * *

     Sur le dossier judiciaire de Jojo, il était inscrit « cambriolages en série ». La première trace de son ADN retrouvée dans une maison datait de dix ans avant son interpellation. Au total, la police avait pu l’impliquer dans une centaine de vols.
     Lors de son interrogatoire, il avait révélé avoir travaillé avec différents comparses. Le premier était un ami d’enfance. Ça leur était venu comme un jeu, comme un défi qui, une fois accompli et la dose d’adrénaline obtenue, leur avait laissé des trésors dans les mains. Et une envie grinçante de recommencer. Il avait expliqué qu’il prenait simplement chez d’autres ce que le destin ne lui avait pas donné, s’attribuait des richesses que la société, dans son égoïsme, manquait à lui octroyer. Une maison n’est jamais qu’un grand coffre-fort de vie, et Jojo enlevait un peu des trop-pleins des autres pour améliorer la sienne.
     Il rencontrait ses acolytes par des amis communs, dont la devanture clandestine aurait pu afficher « Revendeurs de bijoux, tableaux et objets volés en tous genres ». Avec certains, la collaboration n’avait pas duré plus d’un soir. Il avait horreur des violents, des agités, des cagoulés dont la tension de l’esprit s’exprime dans un tumulte des gestes. Entrer dans une maison exigeait patience et finesse. Il fallait la minutie de l’ouvreur d’huîtres, et y dénicher la perle requérait un œil exercé. En outre, Jojo faisait plus affaire de psychologie que de brutalité, en examinant avec la rigueur d’un détective privé le mode de vie de ses victimes avant de décider si elles le deviendront véritablement ou non. Une fois à l’intérieur, il s’employait à des méthodes vétilleuses pour débusquer leurs cachettes. Les rares fois où il était tombé sur un équipier grossier, brisant, déchirant, salissant sans raison aucune, Jojo s’était échappé de la bâtisse pour attendre la sortie du rustre dans le jardin.
     La campagne constituait en effet son terrain de prédilection. Non qu’on y trouve plus d’objets de valeur qu’en ville, c’est même sans doute le contraire. Mais les habitations peuvent y être isolées. On s’enquiert facilement des habitudes d’une famille, et leur intérieur vaste donne l’espace nécessaire à des fouilles astucieuses.
     Les seuls déballages manifestes de violence dans ses casses prenaient pour cibles les bibliothèques. Les gens aiment à glisser des enveloppes d’argent liquide entre les pages des livres, comme si l’auteur, dans ses mots imprimés, leur avait assuré de veiller à leur sûreté. Sans scrupule il éventrait les ouvrages, en arrachait les feuillets par poignes telles de vulgaires tignasses, en balançait les couvertures squelettiques avant de laisser choir sur elles le tombeau de l’étagère évidée. C’était là sa méthode.
     Son arrestation fut le fruit d’un mauvais concours de circonstances. La justice a cela que ses filets ont de larges trous mais qu’ils ratissent souvent, et qu’à passer entre les mailles pour des délits importants on peut se faire rattraper pour des fautes mineures. En l’occurrence Jojo sortait d’un casse. Il était assis sur le siège passager de la voiture conduite par Bonnet-M, surnom donné par ses compagnons crapuleux eu égard à son goût prononcé pour la disco et au bonnet noir qui couvrait sa calvitie au lieu de l’habituelle cagoule, si bien qu’il ressemblait la nuit à un grand champignon sombre. Une camionnette de flics se dressa sur la chaussée et on leur fit signe de s’arrêter. Un instant d’hésitation flotta à la façon d’un nuage de fumée, et Jojo le dissipa en posant sa main sur la cuisse droite de Bonnet-M. Fuir aurait été une bêtise. Il se gara sagement. Le coffre était rempli d’objets dérobés.
     Jojo alla directement à la case prison. Pour cinq ans.

     Lorsqu’il ne s’attaquait pas à une maison, Jojo usait ses semelles à surveiller des cibles potentielles, joindre des connaissances pour refourguer ses butins ou bien se débrouillait pour les revendre lui-même. Le reste de son temps n’était guère troublé. Il fréquentait bien quelques bars, où il retrouvait des piliers, et se plaisait à aller au cinéma voir des films américains le week-end. Ses journées étaient finalement assez paisibles. Pourtant, ce qui le heurta en premier durant ses premiers jours de détention, ce fut l’ennui.
     La vue forcée des mêmes murs délavés et écorchés pendant plus de vingt heures par jour lui donna la nausée. Il eut la sensation que son cerveau se comprimait en même temps que son espace vital. L’inactivité et le confinement le frappèrent chacun sur une joue, et il réalisa pour la première fois de sa vie à quel point il avait été libre, avant cela, libre de gestes et de regards.
     Bien vite il saisit l’importance de se montrer avenant avec les gardiens, éduqué et poli. Il put obtenir ainsi des petits boulots qui lui permirent de s’échapper quelques heures. Il avait servi à la cantine, recousu des vêtements de détenus, nettoyé les sols et les plafonds de cellules. L’ingratitude de la tâche en elle-même se révélait futile pourvu qu’elle s’effectuât de l’autre côté des barreaux qui striaient son champ de vision à longueur de journée.
     On le laissait aussi participer à des activités culturelles. Souvent, des personnes de l’extérieur venaient organiser des sessions sous le couvert d’une association, à destination des grands enfants de ce centre insuffisamment aéré. Jojo avait pu faire du théâtre, de la sculpture, des origamis, s’était même essayé à la guitare. Mais comment voulez-vous devenir Manitas de Plata en une heure de pratique par semaine ? La prison se doit d’être un lieu pour vous punir, non vous faire éclore. Vous y êtes condamnés à un exil de l’esprit et des mains.
     En examinant un jour le planning des activités, il découvrit que le centre disposait d’une bibliothèque. Il sourit d’abord en imaginant les gardiens y planquer leurs économies, et quel sort il lui réserverait alors. Il s’y inscrivit.
     Ce n’était pas une bibliothèque comme celle qu’il voyait chez les particuliers, une simple étagère contre un mur du salon, à vertu de décoration pédante. Celle-ci se tenait dans une assez vaste pièce et se composait de cinq larges étagères. Des fauteuils étaient disséminés dans les coins et les allées, et quelques personnes s’y trouvaient paisibles, presque immobiles, laissant échapper de temps à autre un commentaire exaspéré, un grognement, ou un soupir de surprise. Cela valait-il bien peine de quitter son mutisme cellulaire, pour se statufier en ce lieu ?
     Du premier livre qu’il engloutit il avait oublié le titre. Il en était venu à bout dans la souffrance, car la lecture était devenue moins naturelle avec les années passantes et négligentes. Mais étaient revenus à lui les relents doux de ces soirées d’été où, la fenêtre grande ouverte en l’attente d’une brise salvatrice, l’adolescent qu’il était feuilletait des bandes dessinées colorées emplies de gags et de superhéros. Aussi s’étonna-t-il que son esprit fût à présent assez mûr pour apprécier ces chaînes de mots sans larges illustrations décoratives.
     Bientôt il ne participa plus qu’à l’activité bibliothèque. Il prenait plaisir à laisser son index effleurer les tranches des livres ordonnés, pour s’arrêter sur un titre, et s’y plonger à loisir. Il pouvait lire assis, adossé à une étagère ou en déambulant dans l’allée. À le regarder ainsi, on eût dit un moine récitant ses liturgies. Il en devenait presque heureux d’être emprisonné. Les histoires lui procuraient des émotions et des rêves que son imagination n’avait formulés, repoussaient les limites des terres explorées par son esprit. En dépit de son enfermement, il se sentait libre durant quelques heures, s’évadait pour des contrées nouvelles.
     Ses yeux vinrent un jour se poser, à la façon d’une pie sur sa branche, sur ce discours adressé à Faber au pompier Montag, tous deux complices d’un grand braquage contre la société entière dans Fahrenheit 451 : « Les livres sont faits pour nous rappeler quels ânes, quels imbéciles nous sommes. Ils sont comme la garde prétorienne de César murmurant dans le vacarme des défilés triomphants : « Souviens-toi, César, que tu es mortel. » La plupart d’entre nous ne peuvent pas courir en tous sens, parler aux uns et aux autres, connaître toutes les cités du monde ; nous n’avons ni le temps, ni l’argent, ni tellement d’amis. Ce que vous recherchez, Montag, se trouve dans le monde, mais le seul moyen, pour l’homme de la rue, d’en connaître quatre-vingt-dix-neuf pour cent, ce sont les livres. » À ce moment précis, à cet endroit précis, ces mots firent écho en lui comme s’il avait lu le témoignage d’un étrange inconnu l’ayant observé jour et nuit à travers une caméra. Chacune de ces lettres s’imprima avec la force d’un tampon sur les lobes de son cerveau. On eût presque pu les discerner à l’aide d’un scanographe. Faber avait mis les termes exacts sur la sensation encore trouble mais puissante qui l’envahissait.
     À partir de cet instant, Jojo s’abandonna plus facilement aux flots des phrases, laissant reposer sa confiance sur les bras des romanciers, pareil à ces crédules qui leur remettent leurs économies. De ces « quatre-vingt-dix-neuf pour cent » il souhaitait découvrir l’essence. Aussi délaissa-t-il complètement toutes les œuvres réalistes. Elles ne l’intéressaient pas. Il saisissait mal qu’un individu fît l’effort de coucher sur papier ce que tout un chacun pouvait observer en ouvrant les yeux dans la rue. Le lieu clos où on l’avait piégé lui donnait l’envie de larges ailes, de partir à la rencontre de paysages et de personnages inédits.
     Les romans fantastiques remplissaient l’étagère du fond de la bibliothèque. Avec le temps, Jojo s’était acquis les bonnes grâces du bibliothécaire, qui le laissait emporter des ouvrages dans sa cellule. Il y avait croqué Poe, Maupassant, Gautier, Tolkien, Kipling, Gogol, Lovecraft, Rowling… Il avait lu des Américains et des Français, des Russes et des Allemands, des Suisses et des Argentins… Des pages récentes ou déjà jaunies, des lettres nettes ou baveuses, comme si l’auteur avait lui-même tremblé devant ses créatures. Il passait des nuits blanches à lire des romans d’adolescents à la lueur de bougies. Son abri devenait un donjon et ses voisins des magiciens, des princesses, des licornes ou des chevaliers. Il était son propre illustrateur de ses bandes dessinées intérieures.
     Lorsqu’il terminait un livre, il débattait parfois durant des heures avec le bibliothécaire. Cet homme semblait avoir tout dévoré, avoir atteint les « quatre-vingt-dix-neuf pour cent ». Il lui racontait comment tel univers se rapprochait de tel autre, ou bien justifiait les actes des personnages par des références fictives. Jojo l’admirait, et se délectait de sa conversation.

* * *

— Allez Jojo, des livres il y en a des tonnes dehors, bien plus que tu n’en pourras trouver ici.
— J’m’en moque. C’est ici que j’veux rester.
— Mais enfin, quelle idée ! Ne raconte pas de bêtises. Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu as peur de sortir et de recommencer ? Les cambriolages, je veux dire. C’est ça ? Tu as changé ici, je te connais, et…
— C’est pas ça.
— Mais quoi alors, à la fin ? Tu es libre, va, vole, allez !
— Vous voulez bien entrer et fermer la grille ?
     Le bibliothécaire marqua une imperceptible hésitation, avant de venir s’asseoir au fond de la case, sur le lit, à côté de Jojo. Ce dernier prit une grande inspiration de cet air tari qui avait déjà traversé mille fois ses poumons, et se lança.
— Toutes ces choses, que j’lis dans les romans… Eh ben… J’ai fini par y croire. Aussi dur que l’sont ces barreaux. Dans ma cellule j’ai fini par croire aux dragons, aux vampires, aux phénix, aux arbres humanoïdes. Il suffit que j’regarde ces murs pour ne pas les voir, mais à la place un tableau de tout c’qui se passe dehors et que j’trouve merveilleux. Je m’figure l’extérieur comme un vaste territoire où des zones de glace côtoient des volcans, où des rois s’entre-tuent pour les beaux yeux d’femmes à la peau d’ivoire, où les objets prennent vie ou bien peuvent disparaître. Je m’rappelle plus d’grand chose sur comment c’était avant qu’j’arrive ici. Cinq ans sans sortir, c’est long, vous savez. Mais aujourd’hui j’suis convaincu qu’il en est ainsi. Tout le reste est flou. Seules ces images-là sont précises. J’sais qu’il y a quelque part des écoles de sorciers, des portes enchantées, des loups-garous albinos jetés hors de leur meute. Ça doit bien être comme ça derrière ces gros murs, pour qu’autant d’gens l’aient écrit. Les lignes des livres sont plus fortes que vos grilles. Et dans tout c’la, j’crois pas être arrivé ici par hasard. Dans ce monde énorme aux dix-mille aventures, si j’me r’trouve là, c’est qu’on voulait qu’j’y sois, et qu’j’y jette ce r’gard, pour en apprendre plus. Quand un héros est fait prisonnier, y’a toujours une bonne raison, et il devient plus fort. Je m’sens comme dépositaire de ces histoires. On m’a mis là pour qu’elles s’offrent à moi. J’ai pas b’soin d’sortir pour les voir. J’suis pas encore prêt. Mon rôle est ici. Alors, dans l’fond, j’sais bien qu’vous allez pas m’relâcher. Vous faites partie d’la mascarade, vous aussi. On m’laissera pas m’évader d’la boite, il est trop tôt. Il m’reste des centaines de livres dans vot’ rayon du fond. Ma vraie peine s’compte pas en années, mais en pages. Elle est un privilège.

* * *

     Dans les couloirs du pénitencier, l’on voit parfois un homme déambuler tel le Minotaure dans son labyrinthe, puis entrer dans une cellule dont la porte reste ouverte en permanence. La nuit, une loupiote y demeure allumée, de concert avec les étoiles. Au milieu des ronflements du dortoir, les oreilles affûtées peuvent percevoir de temps à autre l’effleurement d’une page qui se tourne, ventilant dans sa vague des nuées de créatures d’encre.
 
 
 

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     BIIIIIIIIIIP.
     Toute notre vie, on nous habitue à sortir à la sonnerie d’une alarme. Évacuation du bâtiment en rang deux par deux lors des exercices incendie, écart hors de la route pour laisser doubler la camionnette rouge pimpante, passage de porte automatique tête basse après avoir franchi le portique avec un antivol qui a échappé à la sagacité de la caissière.
     Cette fois, l’échappée d’Aristide fut définitive. Un coureur cycliste s’en fut trouvé content. Sauf que le lit d’hôpital sur lequel son corps reposait encore n’avait pas même de roulettes.
     À ce BIIIIIIIIIIP, son cœur s’était accordé un répit. Reflet digital du soulèvement de la cage thoracique, l’électrocardiogramme venait de s’écraser à jamais. Pas le moindre faux plat descendant pour aider le cycliste à continuer. Le point fluorescent recommença seulement ses sauts de pou après qu’on l’eut branché sur un nouveau comateux. Mais si l’écran pouvait reprendre vie, Aristide, lui, avait bel et bien rompu avec cette envoûtante maîtresse.
     Et pourtant, le néant noir auquel il s’attendait depuis l’adolescence et le temps où ils avaient édifié, avec des amis, leur conception commune de la mort dans les vapeurs de tétrahydrocannabinol, n’était pas tout à fait vide ni tout à fait opaque. Il s’était préparé à se retrouver dans un état semblable à celui qui avait précédé sa naissance. Un état de rien. Un rien qui laissait derrière lui à manger aux asticots. Au lieu de ça, il éprouvait encore des sensations. Il se sentait léger, aérien, libre, indolent et béat, comme devaient l’avoir été les panaches des nuits festives de sa puberté. Aucun organe ne lui permettait pourtant d’identifier la source de ce plaisir velouteux, de cette volupté prolongée. Il ne put déceler nulle prise avec le réel, nulle friction avec l’extérieur. Il avait néanmoins conscience de s’élever lentement. Les étages défilaient graduellement dans son ascenseur de fumée. Et son entité sans membrane, sans corps, flacon explosé qui le laissait croire à un trip étrange, finit par s’arrêter sans plus de heurt.
— Une formalité. Enfer. Suiv…
     Il ne sut pas très bien qui ou quoi venait de prendre la parole. Il se sentit en même temps poussé au loin. Malgré tout, un réflexe opportun, une improvisation subite, le fit s’adresser immédiatement à ce nuage, ou ce brouillard, cet éther, cette brume d’alcool frelaté dont l’effet enivrant n’avait pas périmé.
— Hey là ! C’est l’abattoir ici, ou quoi ? J’aimerais bien qu’on prenne le temps de discuter tout de même. On n’est pas en train de parler de mon lieu de vacances estivales, je suppose. J’ai toute la vie devant moi, vous savez. Toute la mort quoi. Enfin, vous m’avez compris, longtemps.
— Soit, je vous l’accorde. Faisons cela dans les règles. Mais la conclusion sera la même.
     La chose confuse toussota deux fois.
— Aristide, vous voilà arrivé aux portes de l’éternité. Je suis Saint-Pierre, serviteur du Divin, détenteur des clés d’or et d’argent, et par là du pouvoir de vous faire entrer au Paradis ou de vous condamner à l’errance. En vertu de votre passage terrestre, ma décision sera sans appel. Eu égard à la vie d’hérétique que vous avez menée, aux blasphèmes que vous avez impunément formulés en pensées et parfois en hurlements, aux sacrilèges qu’ont constitués nombre de vos actes, le purgatoire n’est pas même envisageable pour votre âme souillée, définitivement impure. Celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Ce sera donc l’Enfer.
     Le jeune homme était plus indécis encore que ses contours flous. Où avait-il débarqué ? Il tourna sur lui-même, mais on ne trouve jamais de « Vous êtes ici » lorsqu’on en a véritablement besoin. N’était-il pas en train de rêver ? Cette impression agréable d’être enrobé de coton devait provenir de l’épaisseur de son matelas.
     Cependant, des images revenaient au compte-gouttes à sa mémoire. Des vibrations. La musique. Des canettes en acier. Hugolin. Le vent. Les essuie-glaces. Le halo des phares. Un platane. L’accident. Boum. L’accident.
     Il se rappelait maintenant. Il était assis sur le siège passager. Juste à sa gauche, son meilleur ami, dont le prénom aurait fait passer un Peau rouge poli pour bègue, conduisait. La musique de la radio était poussée à bloc, saturant les petites enceintes ovales, mélodie d’un emphysémateux forcé à venir à bout d’un marathon. Son pouce appuyait les contretemps sur la paroi souple d’une canette de bière. Hugolin en tenait une aussi. L’absence de sinuosité sur la route lui permettait de ne pas la renverser. Malgré une pluie battante, les vitres étaient grandes ouvertes. Elles apportaient la fraîcheur du brumisateur céleste, dessinaient sur son pantalon cent minuscules taches assombries. Des gouttes entraient, et des cris sortaient. Tous les deux, ils rugissaient leur joie de vivre. Tout simplement. Leur jouissance de l’instant. Avec cet instinct bruyant de partage qui fait hurler le loup à la lune. La joie était si forte qu’elle devait bien se libérer par quelque moyen. Le corps est une cocotte-minute trop étroite pour contenir tout ce qu’il y a de félicité. Ça n’avait pas empêché les pneus de perdre leur adhérence. Hug’ avait donné un coup de frein à l’approche du village. Ils devaient être à plus de cent à l’heure. Les projecteurs des phares s’étaient braqués sur un solide tronc avec lequel ils firent leur dernière rencontre. Encastrement supersonique, un record de vitesse qu’aucun des deux n’avait jamais su établir avec un buste plus féminin.
     La tôle avait fait son travail d’absorption du choc. Seulement, elle avait calé avant d’avoir tout avalé. Il y avait des livres d’Aristide dans la boîte à gant. Son ukulélé dans le coffre. Sur la banquette arrière, un gros carton rempli d’affaires appartenant à Hug’ avait volé à travers l’habitacle l’espace d’un éclair, premier paquet à recevoir un entraînement d’astronaute. Le ukulélé, guitare miniature, devait avoir encore été réduit au stade de lyre aux cordes brisées, et les pages de romans s’être dissoutes en confettis. Aristide, lui, avait été un peu aplati et écartelé à la fois.
     Il croyait se souvenir de voix alertées, de gyrophares stridents, de mains qui le touchaient, le soulevaient, des visages penchés sur lui. Un lit, des pas sur le carrelage, des pleurs. Un BIIIIIIIIIIP. Qu’est-ce que ça signifiait ? Se pouvait-il qu’il fût vraiment mort ? Est-ce qu’une réaction chimique quelconque, dans sa physiologie détraquée, n’était pas simplement en train de se jouer de lui ? Pouvait-il en revenir ? Et il se concentra de toutes ses forces pour ouvrir les yeux, reprendre conscience, retrouver ce lit anonyme et ces tubes en plastique, pas tellement agréables, mais cordage nécessaire pour se hisser à nouveau vers la vie tout entière, vers la lumière, ses proches, la chaleur, le fourmillement du monde et la gibecière pleine à craquer de ses espérances, qu’il lui semblait avoir abandonnée loin derrière lui.
— Alors vous n’y prêtez toujours pas foi ? Vos yeux ne s’ouvriront pas, vous savez. Pour l’excellente raison que vous n’en avez plus. J’ai rarement vu pareille obstination, dit Saint-Pierre, qui avait lu ses pensées.
— Comment avez-vous deviné cela ? Au fait, on pourrait se tutoyer, non ?
     À ce moment, Aristide songeait : « C’est forcément un rêve, s’il a pu deviner mes pensées. Cette tache informe, avec son porte-clés à la ceinture, gardien de la villa grandiose et de son garage lugubre au fond du jardin. Mon esprit crée ça de toute pièce. Ils ont dû me droguer à l’hôpital. Sûrement la morphine. »
     La voix se fit cette fois grave et solennelle, gronda pour de bon :
— Non, vous ne rêvez pas ! Vous êtes parvenu aux portes de l’Au-delà, et refusez encore d’ouvrir votre âme, d’accepter l’évidence, d’accorder crédit à la présence du Seigneur autour de vous. La moindre des choses serait de vous repentir. Mais je n’ai pas pour rôle de vous convertir. Vous me faites perdre mon temps. Votre cœur infâme est irrémédiablement pourri, il ne cesse de vous enfoncer. Vous aurez l’éternité pour baigner dans le remords. Aristide, l’Enfer se trouve au bout de ce chemin…
     Le jeune homme continuait de douter de la réalité de la situation, mais ne risquait rien à se prendre au jeu et tenter d’éviter cet illusoire châtiment céleste. La pression invisible qui l’avait déjà fait avancer le poussait à nouveau. Il avait, en outre, la nette impression d’être victime d’un délit de faciès. Bravo la justice divine. Il comprenait mieux les tsunamis.
— Attendez ! hurla-t-il. Nous sommes donc ici pour discuter des mérites de mon passage sur Terre, n’est-ce pas ? Vous n’avez fait que le résumer en trois paraphrases ambiguës. J’y suis tout de même resté vingt ans. Alors, conversons, avant de porter un jugement hâtif.
— Vous prenez un ton hautain. Mais soit, dans ma mansuétude, je daigne vous accorder mon écoute, bien que j’aie peine à croire qu’il vous soit possible de vous rattraper. Mais dépêchez-vous, la file d’attente s’allonge. Un car vient d’arriver, le conducteur ne devait pas être beaucoup plus habile que votre ami Hugolin.
— J’essaierai d’être concis, mais le sujet est si noble qu’une seconde vie ne serait pas suffisante pour en parler. En tout cas, je ne cherche nullement à me rattraper, simplement à vous éclaircir. Et puis, dans le pire des cas, j’ai toujours adoré les barbecues. Même si je doute que, là où vous voulez m’emmener, les grillades parties soient autorisées.
     Il prit une brève inspiration, qui dut contenir un condensé de ses convictions.
— Je n’ai jamais eu foi en des choses dont on n’a que peu de preuves, et encore toutes réfutables. Car je considère ces dogmes, et leur flopée d’implications pratiques, comme des distractions du cœur même de la vie, des diversions de l’essence de l’existence. Il m’a toujours semblé logique que, si j’avais été jeté dans le monde avec la capacité d’être heureux, ce n’était pas pour la laisser périr dans une geôle de pudeur, l’enfermer dans un creuset sacré. On n’empêche pas le moineau de voler. Je me suis donc modestement contenté de croquer la vie à pleines dents, de m’égayer sans limites à ses beautés et de m’esclaffer sans retenue à ses absurdités, d’apprécier ses moments d’égarement et de rêver dans mon sommeil pour ne pas en perdre une miette. À force de courir à côté du temps, je crois que je suis arrivé parfois à le dépasser. Alors, le narguant tel le lièvre de la fable, je me suis arrêté pour le regarder filer, avant de reprendre ma poursuite folle à ses trousses. Oui, la vie est, j’en demeure persuadé, une chose délicieuse qui peut s’élever à la magie, à condition d’en digérer les règles. Certaines personnes la passent à se morfondre, et ne connaîtront jamais l’éclat d’un rayon de joie. Elles restent coincées dans une certaine position qui les empêche de tourner la tête vers le soleil. Quant à moi… Non, non, non ! Je me suis contenté d’être heureux. De rire, danser, chanter, jouer, sortir, grimper, admirer, sauter, nager, voler, rouler, transpirer, construire, imaginer, lire, rencontrer, échanger, réfléchir, écouter, attraper, déguster, écrire, dessiner, renifler, mimer, peindre, palper, m’enivrer, jouir. Je me suis élevé au sein d’une famille qui m’a donné plus d’amour que nécessaire pour fortifier l’arbre de Tule. Tous mes semblables à qui j’ai eu affaire m’ont ou donné une impulsion plus forte encore vers la vie véritable, ou appris à reconnaître les méandres qui en longent la route, mais jamais laissé indifférent. J’ai croisé un compte que je ne tiens plus de filles sublimes, dont aucune ne doit se souvenir de mon visage hagard, mais qui m’ont glacé sur place et privé de raison le temps de quelques secondes, et ont continué de servir de combustible à mon cœur dans les nuits de mélancolie. Je me suis endormi dans les bras d’autres tout aussi magnifiques, en versant parfois une larme, comme un petit garçon anesthésié avant de subir une opération, tant j’étais reconnaissant de me trouver étreint par la beauté. Mon corps alors tendait tout entier vers cette pureté que je ne pouvais me retenir de couvrir de baisers. Ce doit bien être une forme de prière, sur l’autel de la peau duveteuse. Et puis, je laisse derrière moi des amis pour lesquels j’aurais donné cent fois ma vie en l’échange de la promesse qu’ils continuent à sourire après mon trépas. Le magnétisme qui me liait à Hug’ n’a encore été éclairci par aucun physicien. Lests seuls, nous défiions à deux la loi de la gravité. Nous nous élevions à hauteur des cimes les plus éloignées, et contemplions le monde avec des yeux d’enfants, qui avaient toujours cligné pour empêcher le vice et la corruption d’y pénétrer. Et je suis convaincu qu’il reste là-bas des milliers d’inconnus avec lesquels j’aurais pu nouer similaire amitié. En fait, j’aurais souhaité rencontrer tout le monde, tout parcourir, tout voir, tout faire, dans la limite grandement suffisante du bien et du juste. C’est déjà bien trop vaste pour une seule vie. Pour un modeste bipède. Je suis né en sachant la valeur de chaque seconde. Si j’ai jamais excellé dans un art, c’est bien celui de trouver à chaque chose un aspect positif. J’ai essayé de faire de mes malheurs des tremplins pour m’en décoller. J’ai toujours éprouvé une répulsion viscérale pour le sérieux exagérément feint, l’austérité de la matière comme des sentiments. Je me suis laissé bercer dès qu’il était possible par la folie et l’absurde, le non-sens de la nature, sans jamais y gagner autre chose que les frissons réjouissants de l’insouciance. Alors, si je devais énoncer mon apport à l’humanité, je le définirais comme une goutte de miel dans une marmite de cassoulet. Certes, je n’ai voué de culte à aucune divinité quelconque. Certes, mon appétit pour la joie a piétiné sans scrupule la frustration des rites religieux. Mais de scrupules je n’ai toujours pas et ne pourrai en avoir, car le festin auquel je me suis attablé était largement partagé, dans la convivialité des heureux. Ma besace n’a cessé de rester grande ouverte, à l’attention de tous. J’ai essayé d’en semer l’intégralité des miettes de bonheur qui y tombaient. Rien ne m’a jamais paru plus sublime qu’un nourrisson qui rigole, un vieux couple qui danse, un oppressé qui chante, un riche qui se déshabille et rejoint la farandole, une petite fille condamnée par la maladie qui s’évertue encore à transmettre des bribes de vie flamboyantes à ses figurines. Et, lorsque je m’isolais, quêtant le repos du silence, pause pour mieux relancer la musique, les portraits colorés de ces quelque sept étourdissants milliards d’êtres qui m’entouraient n’étaient jamais enfouis profondément dans mes pensées. Voilà donc, monsieur. Saint-Pierre. Vous pouvez prendre à présent la décision qu’il vous plaira, celle qui vous semblera juste, mais, quelle qu’elle soit, elle ne me fera pas m’agenouiller si je devais être amené à retourner là-bas. Ce serait pour m’empiffrer de plus de bonheur encore, sans perdre de temps à me signer.
     Aristide laissa place à une plage de silence. S’il avait conservé sa poitrine, elle aurait été en train d’osciller amplement, tel le soufflet d’un âtre chaleureux. La voix intransigeante du nuage à qui les dessinateurs prêtent une barbe lança enfin son écho retardé :
— Jeune homme, je peux comprendre ce que vous me racontez. Cependant, vous ne vous êtes pas contenté d’ignorer la religion et la gloire du Seigneur. Vous les avez, à plusieurs reprises, bafouées. En insultant la foi des honnêtes gens, par exemple. Parfois ouvertement, d’autres en vous moquant discrètement de leur pieuse dévotion.
— Oui. Oui, vous avez raison. Chaque fois que j’ai agi comme tel, j’ai cherché à réveiller la personne concernée. Je trouvais que sa croyance était si méticuleusement appliquée, si inconsciemment offerte, que l’humain, derrière le paravent de la foi, en oubliait de vivre. Maintenant qu’on est là, entre quatre halos, dites-moi, est-ce véritablement ce que vous attendez de vos fidèles ? La différence est large entre respect et sacrifice, entre culte et abandon. Ne préférez-vous pas voir vos pèlerins épanouis ? La distance vis-à-vis de vos textes, la critique des interprétations d’un exégète suranné, la lucidité portée comme un flambeau rayonnant vos valeurs au quotidien ne sont-elles pas largement supérieures à la torpeur, l’hébétude, la prostration ? Les sourires sont contagieux, et je n’imagine pas que la voûte céleste soit un rempart immunitaire assez épais pour les endiguer. Peut-être suis-je trop jeune pour avoir saisi à tout cela un sens qui ne se dévoile qu’aux esprits expérimentés. Mais j’aurais alors eu le choix de m’y consacrer, ou non. Et je ne crois pas qu’il soit pertinent de l’imposer au berceau à des nouveau-nés qui ne demandent qu’à téter et gazouiller. Ce serait prendre le risque de les tenir éternellement à l’écart de la frénésie délicieuse de la vie.
     La sentence fut absorbée par le vague. Elle ne trouva nul entendement contre lequel rebondir. Alors Aristide, pensant avoir perdu sa bataille avec les honneurs, se mit en mouvement dans la direction où on l’avait dirigé plus tôt.
     Soudain, un immense éclair inonda son horizon. Aristide en fut totalement aveuglé. Il était plongé dans un blanc plus blanc que le plus blanc des blancs, une lumière vive qui l’enveloppait et l’empêchait d’avancer.
— Qu’y a-t-il, Saint-Pierre ?
     La question avait rugi comme une détonation. Elle provenait de partout à la fois. Elle résonna dans la tête dématérialisée du jeune condamné comme en dehors, faisant vibrer le paysage immaculé. Ces ébranlements prodiguaient à Aristide des frissons extatiques. Il était paralysé dans un sirop tiède et mielleux.
— J’ai une hésitation, je ne sais pas si…
— Aristide mérite sa place au Paradis, c’est évident.
     Aussi promptement qu’elle avait jailli, la lumière se résorba. Aristide retrouva sa liberté de gestes. Cette fois, Saint-Pierre ne laissa pas le temps au silence de s’établir.
— Vous avez entendu ? Bienvenue au Paradis. Les portes sont ouvertes, vous pouvez rentrer.
     Et le jeune garçon flotta en avant, parada devant la résignation du gardien, jusqu’à sentir une chaleur enchanteresse l’encercler. Au fur et à mesure qu’il progressait vers la grille béante montait le long de son échine voilée un orgasme sourd.
     Juste avant de franchir le seuil et que le portail ne se refermât sur lui, il s’arrêta net.
— Saint-Pierre ?
— Quoi encore ?
— Je veux vous poser une ultime question. Qu’est-il arrivé à Hug’ ?
— Il est encore à l’hôpital. Les médecins sont en train de l’opérer.
     Et Aristide entra au Paradis en murmurant tout bas : « Accroche-toi mon pote, accroche-toi… »
 
 
 

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     Qu’est-ce qui m’a pris de lancer ce pari fou ? Rien ne m’y obligeait. Je n’avais qu’à rester tranquille, me taire. Mais il a fallu que j’ouvre la bouche. Et pour en sortir quelle absurdité ! Digne d’un adolescent ivre, charrié par ses amis non moins saouls, et voulant jouer au brave. Pourquoi le silence se comble-t-il si aisément d’inepties ? Les mots m’ont dépassé. Ils ont jailli sans ma permission. Ont forcé à tombeau ouvert la barrière du péage de mes lèvres. Je peux encore les retirer. Il n’est pas trop tard. Revenir en arrière. Pourtant…
     Pourtant Cléo Martignolles sentait vibrer en ses entrailles l’étincelle infime capable d’allumer des feux de forêt gigantesques. Certes, il n’était pas trop tard pour l’étouffer, l’éteindre sous un verre d’eau. Il lui suffisait d’un coup de fil adressé à la société de production, pour exiger des monteurs qu’ils coupent la séquence dans laquelle il s’était emporté. Mais son téléphone continua de dormir dans la poche de sa veste, et, en caleçon devant le miroir qui recouvrait un pan de l’armoire de sa chambre, Cléo Martignolles se prit à rêver de l’écharpe tricolore, à imaginer que ce portrait pourrait être un jour encadré dans les halls des hôtels de ville du pays, entre la hampe du drapeau et le buste de Marianne, sa promise…

     L’après-midi de la veille, il s’était rendu sur son premier plateau télé en tant qu’auteur. En temps normal, les plateaux-télé consistaient pour Cléo Martignolles à grignoter des tomates-cerises et des morceaux de comté pris en sandwich dans un nuage de mie sur sa table basse, les jambes étendues sur un tapis à poil long, l’écran projetant sur lui un halo altéré au rythme des séquences du film.
     Cette fois, il avait bel et bien été invité à contourner les objectifs. C’était l’émission de la deuxième partie de soirée du samedi. Un format populaire que ne manqueraient pas de regarder quelques centaines de milliers de spectateurs n’ayant rien trouvé à faire pour occuper leur soirée, et refusant de la passer si tôt en compagnie de Morphée.
     Cléo ne pouvait encore se prévaloir d’un record de ventes pour son premier roman, seulement la production avait coutume de tirer au sort un jeune auteur dont la critique avait daigné jeter un regard sur les pages imprimées et ne les avait pas déchiquetées en trois lignes aiguisées, tridents capables d’anéantir une carrière. Cléo, en plus d’avoir vu son roman publié par une maison d’édition reconnue — ayant, comme les handicapés sur un parking, ses places réservées sur les rangées visibles des étagères de librairies —, avait eu cette chance de passer entre les mailles de ces fourchettes cousines de celles des goûteurs missionnés par le Guide Michelin. Une semaine auparavant, entre deux dédicaces au Salon du livre d’Antibes, où des mouettes venaient heurter avec éclat la large baie vitrée face à lui plus souvent que les lecteurs n’osaient s’approcher, son éditeur l’avait appelé : la main de la productrice, ou de son ordinateur, avait choisi son nom. Cléo Martignolles. Le hasard devait avoir apprécié son roman.
     Il se retrouva plongé au milieu du studio. Des diodes rouges mesuraient le rythme cardiaque régulier des caméras. Les techniciens, derrière, s’étaient mutés en cyclopes agiles, prêts à darder leur œil de verre électronique au moindre mouvement. Le plateau, que Cléo avait perçu en s’installant comme un entrepôt grossièrement aménagé pour donner l’illusion d’être accueillant, s’était soudain transformé en une arène stylisée aux allures de salon moderne lorsque les éclairages suspendus aux grilles du plafond s’étaient mis en marche. Assis sur un tabouret au coussin bleu vif, les paumes négligemment posées sur le comptoir qui lui aurait suggéré en d’autres circonstances l’envie de commander une bière, il était pris en tenaille entre Alain Millenius, le réalisateur avec plus de palmes qu’un cocotier, et Camille Ka, dont il avait écouté le dernier album en boucle. La voix sensuelle gravée sur le disque l’en      Et, au milieu de tout ça, l’inconnu Martignolles.
     Sa stupéfaction première fut celle d’un enfant mis à la taille d’un Playmobil et jeté dans l’enceinte en plastique de son château fort préféré. D’abord réjoui par l’impact que la diffusion pourrait avoir sur son nombre de lecteurs, le stress n’avait cessé d’augmenter depuis l’invitation. Ses proches, savourant l’opportunité, n’avaient pas manqué de lui faire réaliser l’ampleur de l’événement. Son sang s’était dès lors englué, était devenu la sève visqueuse de l’anxiété. À présent, au cœur de cette salle du musée Grévin aux statues mouvantes, lui-même ne pouvait plus bouger qu’un merlan dans une chambre froide.
     Pour ouvrir le bal des entretiens et amollir l’assise de l’îlot capitonné, le député du Pas-de-Calais vint exposer ses théories sur le système éducatif français, l’euthanasie, les conflits africains, l’immigration, la tolérance religieuse. Se succédèrent ensuite le vénérable réalisateur, venu prêcher des journalistes thuriféraires ; la magnifique chanteuse, qui exhalait un parfum envoûtant d’épices exotiques ; puis le comique, qui avait eu déjà maintes fois l’occasion de nous gratifier de ses piques d’ironie, et jouissait à présent d’être au centre de l’attention pour en augmenter le débit.
     Enfin, ce fut le tour de Cléo.
     Il se leva avec lenteur pour aller s’asseoir sur le fauteuil. Il n’avait pas osé décoller encore de son tabouret de tout le tournage, et le jean noir qu’il avait adopté faisait à ses cuisses une deuxième peau. Jusque-là, il n’avait pas eu besoin de trop parler. Il s’était contenté d’acquiescer à la brève description que le présentateur avait peinte de lui-même, puis de son livre. Il avait ri aux blagues de Jean-Marc Draout qu’il n’appréciait pas. Il avait donné son avis concis sur un film d’Alain Millenius dont l’esthétisme l’avait bouleversé dans son adolescence gaillarde. Il avait hoché la tête en rythme sur les extraits de chansons de Camille Ka, avec un sourire béat, et sa figure s’était fermée lorsque les sujets graves, la guerre ou l’immigration, avaient plané au-dessus du plateau en un vol lugubre de vautours. Son expression n’avait cessé, en bref, de refléter, en un fidèle thermomètre à visage humain, la température ambiante du studio.
     Personne n’avait directement sollicité son opinion. Et c’était tant mieux. Sur son passé, son travail, son récit, ses sources d’inspiration, il pourrait répondre sans ambages. Mais, à propos de tout le reste, sous la gerbe accusatrice des projecteurs, il n’était plus sûr de rien. La bibliothèque dans laquelle il rangeait ses connaissances était ébranlée par la seule présence des caméras. Lorsque l’homme politique avait débattu de problèmes sociétaux, il avait cherché à rassembler ses convictions pour se prémunir d’une éventuelle question, sans y parvenir. Son savoir glissait, se faufilait dans l’ombre telles des araignées poursuivies par un balai. Il avait déjà vu ces candidats à des jeux télévisés, qui n’avaient en rien l’air de benêts, mais hésitaient des heures sur une devinette qui eût paru insolente d’évidence à un élève de CP, et finissaient par se tromper. Cléo Martignolles éprouvait sur le plateau un effroi similaire. En prenant place sur le fauteuil, après trois heures de tournage durant lesquelles il s’était presque montré aphone, il n’était plus tout à fait sûr que son corps n’était pas une enveloppe évidée.
     Il fut déjà satisfait d’être parvenu jusqu’au centre de la cible sans chuter. Des gouttes de transpiration sourdaient en cascade de ses aisselles. Ses mains à plat se collèrent sur les accoudoirs pour qu’on ne les voie pas trembloter. Comme s’il s’était trouvé sur la scène d’un théâtre, il croyait deviner dans le contre-jour artificiel les téléspectateurs parés à le juger sans retenue dans le confort de leur sofa, les doigts plongés dans des bols de tomates-cerises et de dés de fromage.
     Cependant, les premières questions du présentateur lui redonnèrent confiance. Ses réponses sortirent en un flot apaisé et harmonieux, loin du chaos qu’il avait un temps redouté. Les sujets abordés le rassérénèrent, l’immergèrent en terrain connu. Il n’avait qu’à faire visiter les lieux qui lui étaient propres à un auditoire qui lui sembla après coup bienveillant. Sa vie, ses études, sa passion pour la littérature, puis ce premier roman, les personnages, les décors, les relations avec son éditeur… On l’aidait à préparer l’écriture de son autobiographie.
     Gagné par l’agréable sensation que tout se déroulait parfaitement, Cléo Martignolles se laissa aller à quelques blagues qui trouvèrent leurs échos rieurs. Un seul des deux chroniqueurs avait pris le temps de lire son roman. Il le jugea « très intéressant » et « prometteur ». Le soulagement en fut total. Tout juste si le jeune écrivain ne se leva pas pour déposer un baiser sur ce front bien pensant. L’entretien approchait de son terme, il faudrait bientôt laisser place au rideau du générique, et Cléo était satisfait. L’homme ne s’était pas montré idiot, et son œuvre ne s’était pas montrée brouillonne. Son éditeur partagerait sans doute sa joie. Le contrat était presque rempli.
     Il était sur le point de se lever. Ses coudes s’étaient déjà redressés pour permettre la poussée nécessaire à se remettre sur ses pieds. L’intervention, lancée d’une voix ensorcelante, le bloqua comme l’eût fait une ceinture de sécurité. C’était Camille Ka, la belle chanteuse.
     À la différence des autres invités, qui n’avaient plus envie que de rentrer chez eux, elle était restée attentive à la discussion. Tout en écoutant, elle avait lu la quatrième de couverture, et feuilleté le livre. Elle avait compris qu’il était affaire d’un héros cynique, qui errait dans la ville en hésitant à commettre un crime — qui n’élira finalement jamais d’autre cible que lui-même —, mal à l’aise dans le moule légal que lui imposait une société trop conformiste. Et elle lui avait demandé, naïvement, avec la douceur de ton qui avait bercé ses derniers rêves, si le caractère de ce protagoniste pouvait être mis en comparaison avec celui des psychopathes, comme cet homme qui avait sauvagement agressé et découpé en morceaux trois de ses élèves au cours de sa carrière, et à propos duquel les témoignages abasourdis avaient fait l’éloge d’un professeur de physique-chimie discret et compétent.
     Cléo bafouilla.
     Il n’avait pas entendu parler de ce fait divers.
— Je… Je n’ai… Je me suis effectivement beaucoup renseigné sur le cas des psychopathes. J’ai lu des articles scientifiques sur le sujet, et me suis entretenu avec un psychiatre pour l’élaboration du livre. Mais, je n’ai… Je ne connais pas l’histoire de cet homme, ce professeur, tueur…
     Il laissa sa phrase inachevée, fin tronquée dans laquelle il vit s’immiscer un condensé de son ignorance. Les points de suspension sonnèrent comme le glas d’une première défaite. Voilà, toute la France pourrait mesurer l’étendue de sa bêtise. Il priait déjà pour que cette inculture ne lui porte pas préjudice. Mais le présentateur enchaîna, sans lui accorder le temps de se ressaisir, donna un second coup de surin dans la brèche ouverte.
— Vous ne vous intéressez pas à l’actualité, monsieur Martignolles ?
     La question se voulait anodine, indolore. Nullement agressive. Cléo était libre de répondre par oui ou par non, selon son droit. Le présentateur, archéologue des personnalités cherchant simplement à exhumer le caractère de son interlocuteur, n’eût pas adopté un ton différent pour lui demander dans la rue s’il fallait bien tourner à droite pour tomber sur l’arrêt de bus. Il ne désirait en aucun cas l’éclairer du faisceau de la honte. Pourtant, c’est ainsi que le jeune auteur perçut l’interrogation.
     Il redoutait de donner l’image d’un imbécile ignare. Il crut à une provocation là où il n’y avait qu’enquête journalistique objective. Bien sûr, il s’intéressait à l’actualité ! Mais en surface seulement. On ne lui laissait pas le temps d’en explorer les profondeurs, abyssales. Ça ne l’empêchait pas de connaître le monde, la société. En fait, pour son âge, il pensait avoir accumulé un lourd bagage de savoirs. Il eût voulu les jeter tous à la face de ce présentateur impertinent ! Non par méchanceté, mais pour se défendre contre la représentation qu’il allait donner de lui-même. Qu’allaient présumer les téléspectateurs ? Car Cléo Martignolles, en dépit de cette illusion, n’aimait rien plus que la culture. Il s’était toujours montré curieux en tout, avait ingurgité déjà un nombre important de livres, aussi variés que possible, vu les plus grands films de l’histoire du cinéma, ne rechignant pas au seul manque de couleurs ou de paroles. En des domaines divers, il possédait des anecdotes érudites et délicieuses prêtes à faire effet. Le rêve de tout savoir sur tout, d’être une encyclopédie bipède, ne l’avait pas quitté depuis qu’il avait fait ses premières classes. Seulement on ne lui en laissait pas les moyens. Après le baccalauréat, il avait intégré une école d’ingénieur spécialisée dans l’énergie. En sortant, on l’avait poussé à trouver un travail. Et, durant ces deux dernières années, lorsque la paresse ou les amis ne l’empêchaient pas de disposer à sa guise de son temps libre, il avait écrit un roman. Ce roman avait été publié, par un éditeur notoire, et l’avait mené sur ce plateau.
     Le canevas de sa vie encore brève avait défilé devant ses yeux comme le racontent les mourants, comme si le psychopathe emprisonné, invoqué par Camille Ka, s’était trouvé face à lui, sur le point de l’émietter. Que pouvait-il en savoir lui, de ce boucher qui confondait ses élèves avec de la viande porcine ? Submergé par une honte qu’il s’était imposée, il s’enduisait le corps d’huile bouillante. Seul dans le studio, il fut pris d’une colère intérieure, réaction de la pression et de la gêne catalysée par l’audace du présentateur. Un sentiment violent naquit en lui, que ne lui aurait pas inspiré la plus acariâtre des grands-mères. Il en fut la proie face aux milliers de téléspectateurs. Heureusement, étouffée par le calme inexorable de son tempérament, cette fureur se manifesta sous la forme de pourpre aux joues et de vanité dans l’expression. Une prétention excentrique gronda en lui. Et il l’articula d’un ton neutre qui se voulait réfléchi, mais fut en réalité fatalement spontané :
— Si, je m’y intéresse. Mais je ne dispose pas d’assez de temps pour m’y plonger autant que je le souhaiterais. Ce n’est pas mon métier. Non, je n’ai pas entendu parler de ce criminel fou. Je suis incapable de vous dire si cet homme a un lien potentiel avec le héros du roman. Cependant, si on m’en laissait l’opportunité, je crois que j’aurais pu le savoir. En fait, il doit être possible d’être au courant de tout, pourvu de s’y consacrer pleinement. On peut tout faire avec du temps et de la volonté. Je pourrais même devenir président, tiens !
— Président de la République ? reprit le présentateur, surpris par cette ardeur soudaine qui contrastait avec le reste de la discussion.
— Oui. Pourquoi pas ? Avec de l’entraînement. C’est une question de personnalité, mais aussi de connaissances et de compétences. Les deux s’acquièrent, pourvu que l’on s’en donne les moyens. Avec beaucoup d’investissement, je crois qu’il est possible d’y arriver.
— Vous, vous pourriez y arriver ? Devenir président de la République, Cléo Martignolles ?
— Sans doute.
     Le mot était lâché.
     Il est répugnant de ravaler un crachat qui n’est plus suspendu qu’à un fil de bave. Il est impossible de rattraper une bombe parachutée. Le public et les célébrités qui l’entouraient, avec Cléo, furent pris d’un froid. Jusqu’à ce que le présentateur, en professionnel avisé, brise la banquise d’un coup de sourire-piolet, remercie son monde, et mette fin au clignement intempestif des diodes de caméras.
     Dans les coulisses, Cléo trouva un coin sombre où réfléchir. Que n’avait-il pas dit ?
     C’était certes une idée qu’il avait déjà élaborée. Se figurer en président de l’éminente République française. Une lubie mi-amusée, mi-sérieuse, résultant d’un cerveau intelligent, rêveur, volontaire et attentionné. Néanmoins, il était loin d’être le plus patriote de ses concitoyens. Et il était aussi éloigné des sphères du pouvoir qu’une fourmi peut l’être des nuages. Seulement, il s’était déjà formulé qu’avec une préparation militaire, doué de son esprit mature, prompt, cultivé, réfléchi, logique, analytique, il pourrait sans doute mieux faire que des présidents qui avaient été en fonction, et dont les méandres tombaient chaque semaine sous les rafales de railleries de la presse.
     Depuis, l’idée avait reparu quelques fois à la surface de sa conscience, ballotée le reste du temps par les courants marins du cortex. Et, d’un coup, au pire des instants — au meilleur ! — elle était ressortie. Elle avait trouvé sa voie dans ce labyrinthe crânien dont le couloir final est la gorge, et avait fait tinter la glotte de Cléo comme l’ultime cloche de sa libération. Elle avait douteusement pris en main son destin. À la manière d’un moustique insoucieux qui erre dans une cuisine et se retrouve par surprise mortellement aplati entre la table et une tapette. Ou d’un ticket de loto, roulant négligemment sous les sièges d’une Twingo au gré des virages, et devenant, à la seconde où la septième boule numérotée chute, un chèque dont la valeur nécessite les doigts de deux mains pour compter les zéros.
     Cléo analysait le déballage dont il avait été le premier surpris. La nervosité, l’emportement étaient passés. Il avait la lucidité de s’apercevoir que ce n’était pas un événement extérieur, l’élan d’une grille en plastique souple ou le tirage au sort du numéro adéquat, qui avait poussé son idée à jaillir du volcan des paroles sans être annoncée. Ce n’était ni le regard ardent de la chanteuse, ni la mine désabusée et arrogante du peu drôle Jean-Marc Draout, ni le pédantisme délectable et admirable du réalisateur Alain Millenius, ni encore les interrogatoires forcenés des journalistes. Sa fureur était venue de lui seul. Le magma accumulé s’était naturellement évacué, sous la forme de ce défi insensé. Il ne devait rien au hasard. Les rêves mêmes trouvent des racines solidement ancrées dans l’inconscient. Cette suggestion, s’il l’avait publiquement formulée — et dans quel contexte ! — devait avoir atteint sa maturité.
     Plus tard, à l’heure où l’on juge bonnes toutes les idées qui nous traversent l’esprit, allongé sur son lit, Cléo fut persuadé d’en être capable. Il ne souhaitait en rien retirer ce que tout le monde aurait pu accepter sans s’offusquer pour une parole en l’air, une boutade maladroite. Il s’était désigné lui-même pour accomplir ce qu’il avait souvent senti, sans oser se l’avouer, être sa destinée.
Il avait déjà signé, en quelque sorte, son contrat d’investiture.

     En ouvrant les yeux sur un monde dont les murs ne s’étaient pas écroulés, la brume des doutes avait repeuplé ses pensées. Il n’était plus tout à fait certain d’avoir été cet homme prétentieux qui avait dit se croire apte à diriger soixante-six millions de personnes. Debout devant la glace de son armoire, il reconsidéra l’abandon de l’entreprise, son avortement à l’état de balbutiements. Cependant, au fur et à mesure que le soleil s’élevait vers son zénith, il réchauffa l’assurance en Cléo. Son audace, son culot, la joie insouciante des vastes projets frétillèrent sous le coup d’une excitation qui ne devait plus le quitter. Il éprouvait l’envie de courir partout, de courir après les connaissances, le savoir, l’omniscience du monde moderne. La ligne d’arrivée ? L’Élysée. Pas les champs fleuris où peuvent enfin se reposer les morts. Mais le tombeau de pierre où il pourrait se sentir pleinement vivant.
     La marque première d’un bon président est de tenir à ses promesses. Cléo, encore à mille lieues de son but, s’engageait à respecter la parole qui avait glissé sur sa langue la veille, sur le plateau de l’émission.
     À présent, il avait besoin d’un programme. D’un plan. Il n’arriverait à rien seul. Un nom, puis une silhouette imposante et barbue, émergèrent de ses réflexions. Jean Laplace. Son professeur d’histoire au lycée, respectable autant par son instruction encyclopédique que l’avance prise par son nombril afin de se détacher de son squelette ossu. Il avait été le meilleur pédagogue qu’il avait jamais connu dans sa scolarité. À ses élèves, il semblait capable d’enseigner à peu près n’importe quelle matière, sans que sa science lui ait fait perdre un sens de l’humour corrosif et astucieux. Un ministre de luxe dont s’attacher les services.
     Cléo ne l’avait pas revu depuis l’obtention de son baccalauréat. Il retrouva son numéro de téléphone dans l’annuaire, à la page du village isolé au milieu des champs qu’il n’avait pas quitté. Le professeur décrocha. Après de rapides nouvelles échangées, Cléo sentit que le vieil enseignant, récemment retraité, se doutait que son étudiant perdu de vue n’était pas seulement venu s’enquérir de son état de santé. Il déglutit et formula calmement sa proposition.
— Vous êtes peut-être au courant que j’ai écrit un livre. J’ai été invité, pour en faire la promotion, à une émission. Et j’ai fait sur le plateau un pari un peu fou. J’ai dit qu’avec de l’entraînement, je pourrais bien être président. Président de la République. Rien que ça. Mais au fond, quelque chose en moi me pousse à y croire. À force de patience et de labeur, j’imagine que c’est possible. Et je vais avoir besoin d’aide pour y arriver. Vous voulez bien me soutenir ?
     À quel point la retraite est-elle ennuyeuse ? En tout cas, le professeur accepta sans sourciller. Il fit même preuve d’un enthousiasme déroutant, que Cléo ne s’était pas encore autorisé lui-même. Il avoua que le jeune homme avait été le meilleur élève qu’il avait croisé dans sa carrière. Comment aurait-il pu en être autrement, pour un adolescent dont le nom sonnait si proche de sa muse protectrice ? Dans ces conditions, ce pari, qui pouvait sembler déraisonnable, devenait relevable. Oui, il acceptait. Ils allaient établir ensemble un programme. Jean Laplace était prêt à faire partie de l’équipage. Mais il prévint Cléo que se serait à lui de ramer. Rendez-vous fut pris pour dimanche après-midi. Première date solennelle dans l’agenda du jeune homme.

     En marchant jusqu’au portail du professeur d’histoire à la retraite, Cléo Martignolles se sentait déjà prendre de l’envergure. La veille au soir, l’émission avait été diffusée, officialisant sa candidature. Loin de regretter, il s’avançait d’un pas ferme et assuré. Finalement, son engagement hasardeux lui avait fait l’effet du coup de vent qui ouvre un fruit indéhiscent. C’était comme s’il avait joué le rôle du chirurgien lui annonçant son propre cancer, le rappelant ainsi à la vie, lui remettant à l’esprit l’égrenage des secondes qu’il est si facile d’oublier. Ce nouveau défi faisait palpiter son cœur au rythme d’un tambourin de bohémienne. Il avait l’impression d’avoir été jusque-là un jeune Napoléon avec une main dans la poche, et avait l’intention de la monter bientôt entre les boutons de son gilet. Ce trottoir recouvert d’un gravier crissant sous ses semelles était sa piste de décollage. Seul l’avenir l’informerait de sa légèreté aérienne : celle d’un albatros empoté ou de l’aigle impérial.
     Son téléphone vibra pour la énième fois lorsqu’il franchit le seuil du jardin. Ce devait être encore une membre de sa famille ou de sa maison d’édition, un collègue ou un ami, qui avait visionné l’émission. Sans sortir l’appareil de sa veste, il raccrocha et le mit en sourdine. Il allait avoir, à partir de cet instant et pour les années à venir, besoin de son entière concentration.

— Et bien, j’avais pensé préparer d’abord le concours d’entrée à l’ENA.
     C’était la femme du vieux professeur qui l’avait accueilli. Rayonnante alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés, elle avait failli l’étouffer dans ses formes non moins volumineuses que celles de son mari, garnies en prime d’atouts dont les hommes sont démunis. Elle le guida jusqu’au salon, où Jean Laplace l’attendait gravement, et ne tarda pas à revenir lui apporter un verre de grenadine. Si le projet échouait avec son ancien professeur, songea Cléo, au moins il aurait trouvé une grand-mère de substitution, qui le traitait encore comme un enfant d’école primaire. Peut-être lui offrirait-elle des jouets à Noël.
     Dans le salon s’éployaient d’ailleurs ceux de son mari. Sur les paliers d’une étagère aux faces vitrées, des appareils photographiques fossilisés, de ceux qui ne servent plus justement qu’à être pris en photo, étaient protégés de la poussière. Jean Laplace possédait une dizaine de pièces de collection, qui pouvaient avoir immortalisé certaines illustrations décoratives de ses manuels d’histoire, ou d’albums de famille de la bourgeoisie du siècle passé. La vitrine faisait figure d’unique havre ordonné du salon. Le reste des murs était couvert de livres du sol au plafond. Quelques planches horizontales, à vocation de bibliothèque, devaient n’avoir rapidement plus suffi à tous les contenir, et des piles branlantes en complétaient le manque.
     Au milieu de cet antre rendu lugubre par son papier peint en tranches de bouquins, le professeur était assis sur le côté large d’une table rectangulaire. Il n’avait rien devant lui : pas de livre, pas de crayon, pas de notes. Il salua Cléo d’un regard pétillant, le regard d’un ivrogne qui accueille sa cargaison de whisky écossais. S’il en doutait encore, Cléo sut à cet instant qu’il avait choisi la personne idéale pour l’aider à réaliser son projet.
— Alors, comment comptes-tu devenir président de la République ?
     Saisissante entrée en matière, qui laissa Cléo perplexe une seconde, mais nullement vacillant. Il avait employé les deux journées précédentes à y réfléchir, établissant maints calendriers prévisionnels qui s’étalaient sur plusieurs années.
— Et bien, j’avais pensé préparer d’abord le concours d’entrée à l’ENA. J’y passerai le temps qu’il faudra, avec votre aide si vous le voulez bien, et j’arriverai à être admis, je l’espère. Là-bas j’étudierai assidûment, sans oublier de garder les yeux ouverts sur le monde. Je crois que les étudiants, pris dans l’engrenage des cours et des devoirs, ont facilement tendance à se mettre des œillères. En tout cas, j’étais comme cela. Dorénavant, je continuerai de lire le journal tous les matins, et en décrypterai les faits. Je pense que c’est un point primordial. Il ne faut pas me contenter de survoler les choses. Il faudra que je les comprenne, les analyse, y réfléchisse jusqu’à m’en imprégner. Je sortirai de l’ENA avec un rang honorable, car je n’aurai usé de mon temps qu’à étudier. Mais je ne serai pas encore prêt. Tout en continuant la théorie, en allant plus en profondeur que là où tous les autres se seront arrêtés, grâce à vous, notamment, j’apprendrai l’exercice sur le terrain. Je pourrais trouver un poste dans une mairie, par exemple, ou même un ministère. Me faire élire député, peut-être… Je ne suis pas trop sûr. Mais, avec ce plan, je pense pouvoir viser, non les prochaines élections, mais les suivantes. J’aurai alors trente-cinq ans. Ou, si besoin, celles d’après. Et je pourrai enfin mettre à profit tout ce que j’aurai appris dans ce seul but.
     Cléo marqua un blanc. Les yeux rivés droit devant lui, sur un chat noir qui avait mystérieusement jailli d’entre les livres, sorti tout droit de la nouvelle d’Edgar Poe, le professeur gardait une expression neutre.
— Qu’en pensez-vous ? C’est trop ambitieux, c’est ça ? s’enquit le jeune homme.
     Jean Laplace inspira profondément entre sa barbe argentée, et répondit avec le ton juste et détaché qui caractérise les pédagogues nés, et bientôt un prophète révélé.
— Non, Cléo. Je ne trouve pas cela trop ambitieux. Je constate que tu es conscient des efforts que tu auras à l’accomplir et de l’abnégation que tu devras fournir. Ceci dit, il y a du bon et du moins bon dans ce que tu viens de me dire. Il est excellent, d’abord, d’avoir compris qu’il te faudrait la science du terrain. Les réponses au peuple ne se trouvent pas toutes dans les livres. Même si, en amont, l’analyse de tes lectures, contemporaines comme historiques, sera un point clé de ta réussite. Il faudra te demander en toutes circonstances quelles ont été les causes d’une action, ses conséquences, et s’il aurait été possible d’agir d’une autre manière. Aurait-ce été alors pire, ou au contraire profitable ? Ton esprit critique ne devra jamais s’endormir. Et je te conseille vivement de noter toutes tes réflexions, abouties ou esquissées seulement. La plupart te serviront forcément un jour, tu verras. Tu parles d’aller plus en profondeur que les autres. Soit. Mais il te faut surtout être plus exact. Plus centré. Ne pas t’éparpiller dans ta route vers un objectif clair. C’est pour cela que tu n’iras pas à l’ENA. On y apprend à devenir politicien. Pas président. Les politiciens sont la plaie de nos démocraties modernes. Nous allons mettre en place un système de cours particuliers intensifs. Chaque semaine tu devras t’astreindre à un emploi du temps méticuleux, à un rythme de travail cadencé. Je sais que tu as déjà réalisé cela, et que tu es prêt. J’en ai déjà touché mot à d’excellents amis et remarquables professeurs, dans divers domaines. Nous en reparlerons. Mais tu auras affaire aux meilleurs, un grand vin ne naissant pas de la lie. Néanmoins, tu ne vas pas commencer dès maintenant. Cléo ? Il te faut d’abord voyager. Tu vas parcourir le plus d’endroits possible, discuter avec le maximum de personnes. T’imprégner de leur culture et de leur mode de vie. Étudier tout ce qui se présentera à tes yeux, t’interroger sur les systèmes en place dans les autres pays. Voilà quelle sera ton expérience du terrain. Et, crois-moi, elle te sera infiniment plus profitable qu’un séjour en mairie ou même au Sénat ! Tu découvriras, je te le promets, d’autres façons de penser, des raisonnements insolites. Et tu les compareras, avec la plus grande objectivité dont tu sauras faire preuve. Tu les disséqueras, les extrapoleras, les trieras. Sans omettre de tout consigner. Quand tu seras de retour, dans une vingtaine de mois, je suis persuadé que tu réfléchiras différemment. Ton esprit, que tu crois ouvert à ton jeune âge, en reviendra immensément plus riche. Et tu seras prêt à étudier. L’objectif ici n’est pas quinze ou même dix ans, Cléo. Mais bien la prochaine élection. Et tu t’envoles dans trois jours. Nous allons planifier ensemble ton itinéraire.
     Était-il encore possible, passé la soixantaine, d’être une telle tête brûlée ? Cléo restait absourdi.
— Mais je n’ai pas les moyens de…
— Je te fais don de toutes mes économies.

Cléo posait le pied sur le sol français pour la première fois depuis presque deux ans. Il revenait d’un tour du monde qui avait dépassé toutes ses espérances. On s’imagine mal ce qu’on peut découvrir en enjambant un mur. L’idée d’aller voir ce qui se faisait outre les frontières pour mieux comprendre le sort de son propre pays lui avait à l’origine paru incongrue. Aujourd’hui, il se savait infiniment gré envers son professeur pour l’avoir jeté dehors.
     Il avait filé à travers l’Europe de l’Est et l’histoire de son effritement, jusqu’à s’élancer en train dans l’immense Russie et ses onze étourdissants fuseaux horaires. Il y avait découvert une conception de la mère patrie et du saint pouvoir absente de la vision occidentale, reliquat de la guerre froide durant laquelle on avait tenté d’éradiquer cette mauvaise herbe jugée dangereuse. Il avait fait un crochet par le Moyen-Orient. En des villes grandiloquentes, les immeubles semblaient pousser de nappes pétrolières comme des arbres arrosés d’une eau fertile. Il était passé en Inde, où il avait appris la débrouille. La plus grande démocratie du monde donnait à ses habitants un droit de vote quand tant d’autres demeuraient encore inaccessibles à la masse des familles des zones rurales. Il avait fait un tour bien trop rapide de l’Asie du Sud-Est, s’imprégnant de l’attitude religieuse et paisible de la région. À Singapour, il avait passé deux jours au sein d’une société qu’il n’aurait jamais cru possible d’ordonner avec autant de rigueur. Il était remonté en direction du dragon chinois, lui traversant le ventre en s’interloquant autant de la somptuosité de la nature que de la densité de certains nuages pollués. En Mongolie, les seules steppes imposaient leur pouvoir, tapis géants martelés des sabots de chevaux apprivoisés. Il avait pris ensuite l’avion pour l’Amérique. Il avait fendu le continent en sa longueur, du nord au sud, du Canada à l’Argentine. À la différence du mercure dans le tube en verre d’un thermomètre, il avait éprouvé l’impression que la chaleur des gens s’était faite plus forte au fur et à mesure de sa descente.
     En rentrant, son grand regret fut de ne pas avoir visité l’Afrique. Au fond de lui, il se promit déjà de s’y rendre une fois sa mission accomplie. En dehors de ses futurs voyages officiels, qui ne manqueraient pas de l’y emmener, bien sûr.
     Il revenait avec une dizaine de carnets manuscrits dans son sac. Il y avait couché ses réflexions, qu’elles concernent les systèmes politiques ou simplement les gens, leurs coutumes, leurs villes, leur nourriture. Leur vie.
     Avec surprise, il constata qu’un journaliste accompagné d’un cadreur l’attendait à son arrivée à l’aéroport. Ils se dressaient à côté de ses parents, dont sa mère qui trépignait de l’impatience d’un goujon dans une flaque, et de Jean Laplace, venu avec sa femme. Il dut leur accorder un rapide entretien filmé. Dans la voiture qui le ramena chez lui, le professeur lui expliqua qu’en son absence, il avait tenté de rassembler des fonds à sa cause. L’annonce de Cléo lors de l’émission n’avait finalement été prise au sérieux que par lui seul, et le précepteur qu’il avait su convaincre. Loin du pavé dans la mare, sa phrase avait été un grain de sable dans l’océan, faisant pleuvoir peu d’encre et de salive dans les médias. D’où la présence unique de cette chaîne de télévision locale.
     Malgré tout, Cléo était béat. Et pressé de se mettre au travail, à la table étroite d’un bureau et non celle du monde. Il avait entrevu, sur son chemin, la raison profonde qui l’avait poussé, inconsciemment, à se porter volontaire pour son projet. Ce n’était pas un égoïsme véreux ou une soif avide de pouvoir. Le motif se trouvait simplement en son esprit à la fois intelligent et heureux, qui cherchait à épandre sa flamme sur les âmes de ses voisins en un feu-follet réjouissant. C’était avec cette vision naïve et pourtant exacte qu’il espérait accéder au plus haut poste de l’État, brandissant le flambeau du bonheur collectif à venir. Son unique source de motivation était un altruisme inamissible, qu’il souhaitait voir déteindre sur le bien général de la société.
     Durant les jours qui suivirent son retour, Cléo rendit visite à sa famille et ses amis. Il entretint de longues conversations téléphoniques avec son précepteur pour débattre de ce qu’il avait découvert, ce qui l’avait interloqué, choqué, étonné. Jean Laplace, reclus depuis des décennies dans le gouffre de son village campagnard, ne manquait jamais de l’éclairer sur telle ou telle situation, tissant une toile d’araignée géante sur le monde comme s’il s’était agi d’un globe d’antiquaire, remontant les fils jusqu’à de solides racines historiques. Il ne cessait d’impressionner Cléo. Tout ce à quoi le jeune homme avait pensé était déjà passé par le cerveau du vieil homme. Lorsque Cléo lui en fit finalement la remarque, le sage lui rétorqua :
— Tu es prêt, désormais. La graine est plantée, il ne reste plus qu’à l’arroser. Comme promis, je t’ai trouvé les jardiniers qui distillent l’eau la plus pure. Tu as tout pour devenir le roi de la forêt et nous couvrir de tes branches protectrices. Et bienveillantes. Ton premier cours est programmé lundi matin. Je t’attends chez moi.

     Du lundi au samedi, Cléo se levait à six heures du matin. Il sortait acheter les journaux, pour les lire calmement chez lui. Il analysait tout, dressait des parallèles avec des articles qu’il avait parcourus lors des semaines précédentes, surlignait certains passages pour qu’ils s’impriment mieux dans sa mémoire sous l’effet fluorescent du stabilo. À huit heures, son professeur de géopolitique, un ami de Jean Laplace de l’époque antédiluvienne à ses dires — en fait, de leur temps à l’université — arrivait dans le bureau que l’enseignant retraité et sa femme avaient aménagé pour Cléo. Ensemble, ils commençaient par disséquer ce que le jeune adulte avait découvert dans les pages des quotidiens. Le professeur apportait sur les faits un éclairage plus large que les journalistes, et permettait à Cléo d’enrichir sa compréhension du monde. Après avoir décortiqué l’actualité, il lui donnait un aperçu de la situation de tel pays ou région, choisi selon des règles abstraites qui relevaient plus de l’endroit où l’esprit du respectable géopoliticien avait envie de voyager que d’une hiérarchie alphabétique. Bien souvent, Cléo s’y était lui-même rendu lors de son périple, ce qui facilitait les échanges et les immergeait dans le décor fictif de leurs actions.
     Le professeur se retirait vers dix heures et demie, pour laisser sa place à un collègue. Huit matières occupaient alternativement le reste de son emploi du temps : économie, droit, culture générale, sociologie, philosophie, rhétorique, anglais, et, bien entendu, histoire. Les instructeurs associés en étaient respectivement : fringant, caractérielle, faussement fumiste, captivant, mystique, rebelle, so Britishly amusing. Et barbu. Du lundi au samedi, l’un de ces cours prenait le relai de la géopolitique, jusqu’à treize heures, moment où la sonnerie intestinale de Cléo décidait de la pause déjeuner. Ensuite, il recevait deux leçons de deux heures trente chacune dans l’après-midi. En lieu et place des repas dominicaux, il profitait de sa journée libre pour résumer ce qu’on lui avait enseigné durant la semaine, et le figer sur des fiches. Le savoir ne se rend pas à l’église le dimanche. Le soir, il essayait au maximum de sortir, de voir ses amis, d’aller au théâtre, au cinéma, à des concerts, des expositions, de lire des romans ou de faire du sport. Cet emploi du temps de surhomme lui était permis par l’usage d’une drogue légale, qui se nomme motivation. Et Cléo se l’avouait sans complexe : il était pleinement heureux.
     Chaque soir, il se sentait plus grand que le matin. Chaque minute, il se sentait plus proche de son objectif. Quoiqu’il dût advenir par la suite, il était d’ores et déjà enchanté de ce qu’était devenue sa vie. Loin du travail de galérien-bureaucrate ou d’auteur hésitant, il accomplissait une rêve d’érudit : étudier, devenir incollable dans tous les domaines, apprendre, encore et toujours, toujours plus, encore plus. Il était un puits sans fin, auquel peu échappait, mais toujours prêt à accueillir de nouvelles données.
     Selon son professeur d’histoire, les quatre clés de sa réussite se trouvaient résumées en ces verbes : savoir, penser, parler, agir. Huit syllabes pour devenir le plus compétent des présidents. On lui enseignait les six premières. Chaque instructeur, c’était là son rôle premier, l’alourdissait de ses briques de connaissances. Elles formaient les bases de sa pensée, les fondations de ses raisonnements. Les mathématiques, qu’il avait longtemps étudiées, et à présent la philosophie, l’aidaient tout particulièrement à développer ses réflexions, à les élever en d’imperturbables tours de Babel jusqu’à la vérité. Aucun fait n’échappait à son esprit critique. Le doute et l’objectivité lui étaient devenus aussi naturels que les clignements de paupières. Il ne se contentait pas d’apprendre des dates, des noms et des événements. Il analysait les causes, construisait des schémas, spéculait sur d’autres issues possibles. Il possédait avec mérite son badge d’inspecteur des non-crimes. À la manière de Macchiavel, il tirait des leçons de l’histoire. Et il osait croire que, si des hommes s’étaient plus tôt donné la peine de se perfectionner comme il le faisait, les impasses des conflits contemporains auraient été largement contournées.
     L’art de discourir, qui avait porté à la gloire de célèbres orateurs à travers les âges, peu importe les idées véhiculées dans leurs harangues poétiques, faisait l’objet d’entraînements forcenés devant son professeur de rhétorique. De longues tirades passionnées et improvisées sortaient avec truculence de sa bouche, qui apprenait désormais à ne laisser aucun lapsus ou pensée malencontreuse lui échapper. À voir ce type fin aux bras amaigris et flottant dans les manches d’une chemise légère émettre de si élégants sermons, un inconnu eût éprouvé la même admiration qu’à la découverte d’une boîte qui, d’une vulgaire pelote de laine, tisserait des broderies damassées en fils d’or et d’argent. Les mouches s’arrêtaient dans leur vol pour mieux apprécier la césure de ses vers et l’enchaînement de ses strophes. Le génie peut paraître idiot s’il ne sait le transmettre. On exigeait d’un président qu’il soit capable par des discours de rallier la foule à ses convictions et ses idées. En France, comme à l’étranger. Et il traduisait ses propres homélies dans un anglais à l’écoute duquel Shakespeare ne se serait sans doute pas rembourré les tympans de coton.
     Quant aux décisions actées de Cléo, les professeurs s’en remettaient à la fougue de sa jeunesse, et à la confiance acquise dans ses voyages et leurs leçons. La ténacité qui se lisait dans ses yeux, et qui n’était pas différente de celle d’un coquillage qui se referme fatalement sur la main d’un plongeur, leur était un gage éloquent de garantie.
     Finalement, Cléo reçut l’éducation la plus complète et la plus pure que le monde moderne avait à lui offrir. L’envie d’abandonner lui avait traversé l’esprit à quelques reprises, comme le poids du savoir, de la cime infinie des connaissances qu’il lui restait à escalader, l’écrasait. Mais elle disparaissait aussi vite que venait le sommeil. Ses idées finirent par occuper tant de place en son cerveau qu’il n’y en eut plus pour le doute. Il s’élevait en direction des idéaux antiques qui avaient fait l’apogée d’Athènes et, plus tard, de Rome. C’était tout juste s’il ne se promenait pas en toge. Et si l’une des branches des lauriers qui poussaient au fond du jardin de son précepteur favori n’était pas destinée à lui servir de couronne.
     Au fil des mois, comme il prenait de l’ampleur intellectuelle, on recommença à parler de lui dans les médias. Il n’était plus le fanfaron dont on s’était timidement moqué après le passage dans l’émission, le hâbleur inconscient victime de son emportement. Mais bel et bien un candidat potentiellement compétent, et par là le premier depuis bien longtemps, au poste de président de la République. Plusieurs chaînes le sollicitèrent pour réaliser des reportages sur sa préparation acharnée. De nombreux journalistes l’interviewèrent, pour la télévision, avec laquelle il avait été bien obligé de se réconcilier, la radio, ou les quotidiens. Il essayait dans la mesure du possible de se rendre disponible. Il aiguisait ainsi sa communication en vue de l’élection à venir. Et puis, au-delà des votes, il en avait matériellement besoin. Il versait en effet un salaire proportionnel à leurs compétences à chacun de ses professeurs, excepté celui d’histoire qui l’aidait bénévolement, et devait y ajouter ses frais personnels de loyer, nourritures, sorties… Sans aucun revenu. Ses parents le soutenaient, impressionnés et fiers du dévouement que leur fils investissait dans ce projet. Mais c’était loin d’être suffisant. Heureusement, les différents articles et reportages sur Cléo lui permirent de gagner la confiance de pionniers anonymes de l’optimisme, qui avaient embrassé son dessein, désireux d’être enfin dirigés par un capitaine éclairé, et lui reversaient des dons sur le fond qu’avait créé pour lui le professeur.
     Trois années passèrent ainsi. Le premier tour de l’élection n’avait plus lieu que dans un mois.

     Cléo se sentait prêt. Il s’impressionnait lui-même : il était non seulement capable de parler de tout, avec tout le monde, mais, non satisfait d’en parler seulement, il apportait sur chaque sujet un point de vue intéressant, stimulant. Il fourmillait d’idées pour améliorer l’état de la Nation, et gardait yeux et oreilles attentifs aux gens et à la société pour toujours être bien informé.
     S’il ne connaissait pas autant d’anecdotes historiques que son maître, des décennies d’existence ne se rattrapant pas en trois ans de leçons hebdomadaires, il le talonnait désormais de près, et savait mieux les mettre en lumière, plus finement les comparer à d’autres situations, plus délicatement les interpréter… Il portait sur la géopolitique contemporaine un regard à la fois moderne et riche des apprentissages du passé, cherchant dans l’anachronisme à fusionner le torrent des événements pour en percevoir lucidement la logique. En économie, ses acquis initiaux avaient été largement consolidés par les théories et modèles novateurs présentés par son instructeur. Il était capable de les imaginer à l’échelle de son pays, de les mettre rapidement en pratique en son esprit, d’en déduire les raisons des flux complexes décrits par les revues spécialisées. Il avait en droit les références d’un code civil ambulant. En culture générale, durant les derniers mois de son enseignement, il avait appris plus d’anecdotes à son professeur que l’inverse. Sa science de la sociologie lui permettait une tolérance de chaque instant. Il aurait pu comprendre les mécanismes qui sous-tendaient la plus isolée des communautés. Il avait lu les œuvres majeures des philosophes, et retenu les idées de chacun, quand bien même elles n’entraient pas en résonance avec ses propres convictions. Sa rhétorique impressionnait désormais en public, faisait se tourner vers lui les pavillons lors des dîners, tant il embellissait les propos déjà profondément intéressants qu’il tenait. Enfin les mots anglo-saxons sifflés entre ses dents auraient réveillé chez la reine d’Angleterre des exaltations adolescentes. Le sceau de leurs origines françaises y restait imperceptiblement apposé, label de la fierté tricolore refusant éternellement la reddition devant les falaises d’Albion.
     En bref, sa formation était presque complète, l’anatomie des mammifères ou la composition de Jupiter, qu’il avait dû délaisser dans sa course aux connaissances, pouvant être reconnues superflues pour le rôle qu’il visait. Il était parvenu à surmonter la barre pourtant hautement fixée par son précepteur, avant l’échéance imposée. Il ne faisait pas de doutes qu’il était le plus compétent des candidats, et de loin. On ne pouvait le piéger sur rien. Il avait des réponses pertinentes à tout, des solutions réfléchies à la plupart des problèmes actuels, et, en cas d’imprévu, savait rebondir sur autre chose par sa rhétorique affûtée. Il était un maître de l’art d’avoir toujours raison schopenhauérien, avec en prime la subtilité de ne pas mettre à jour sa supériorité avec insolence. Il en était certain : il serait bon. Il mènerait la France vers l’avenir radieux qui lui glissait encore entre ses millions de menottes.
     D’ailleurs, les médias, peu enclins à sortir des cadres que la norme de la Ve République figeait depuis une poignée de décennies, semblaient l’avoir compris. Alors même qu’il ne faisait pas de campagne publicitaire, s’étant contenté de diffuser une affiche revêtant son nom en noir sur un fond blanc, sans photo ni slogan, il était de tous les journaux télévisés, tous les magazines. On entendait parler de lui partout. Et, dans la presse comme dans la rue, on lui avait donné un surnom. Ou plutôt un titre messianique, qui en annonçait un autre. C’était « Monsieur le futur président ». Le futur se chargerait lui-même de se retirer.
     Il n’avait eu aucun mal à obtenir les cinq-cents signatures de maires, sans formuler aucune demande. Des dizaines d’hommes politiques avaient tenté de se rapprocher de lui, et à tous il avait formulé la même réponse. Il se ferait entourer de professionnels compétents, pas d’amis ou de gens envers qui il était redevable. Il choisirait des spécialistes dans leurs domaines, reconnus autant pour leur expertise que leur recul distant. Plutôt que tous ces gouvernements en porte-à-faux, il comptait donner au sien un corps uni et solide, qui progresserait, à pas mesuré, dans la bonne direction. Les ministères deviendraient des ateliers de travail adéquats et non des théâtres. Il n’avait pris ni directeur de campagne, ni attaché de presse, ni même une secrétaire. Son front était resté vierge aux étiquettes des partis. Il n’avait que l’étendue de ses compétences à offrir. Exigeait-on autre chose ?
     Cléo Martignolles s’était évertué à devenir l’élu modèle de tout système démocratique. Le candidat rêvé, celui qui devait redonner foi aux désabusés comme aux convaincus d’un jour qui se rendraient compte de leur méprise. Ne représentait-il pas tout ce qu’avait espéré le peuple depuis la naissance de la République ? S’il devait être amené à se tromper, au moins l’excuserait-on pour avoir raisonné juste et tenté d’agir, et aussi pour toutes les autres fois où il aurait pris la bonne option. Et le débat du premier tour le conforta dans cette pensée.
     Il surpassa les autres candidats. À tous, il infligea une gifle de la paume de sa main par les qualités de ses réflexions, puis du revers par les qualités de ses discours. Un aller-retour dont ils auraient sans doute bien du mal à se remettre.
     À une semaine du choix fatidique, « Monsieur le futur président » tenait le rôle principal des conversations françaises. Pourtant, seul dans son coin, il peaufinait l’agenda de ses premières réformes. Il ne devrait pas avoir à craindre les votes des parlementaires tant ses mesures étaient justes et profiteraient à leur patrie. Sa vision s’étendait déjà sur les cinq années à venir, gardant une marge de manœuvre en vertu des aléas qui ne manqueraient pas d’intervenir.
     Au fond de lui, le jeune Cléo était excité. Il avait hâte. Ses nuits étaient agitées, il était comme névrosé, mais d’une douce fièvre agréable, celle de l’intellectuel qui réfléchit trop et dont le cerveau ne parvient plus à s’arrêter. Son tumulte intérieur le poussait en cascade vers l’accomplissement de son destin.
     Le jour J arriva. Cléo se demandait si le peuple français serait assez lucide pour l’élire dès ce soir. Intimement, il le croyait. Que celui qui ne votait pas pour lui fournisse une bonne raison ! Ils avaient eu l’occasion de connaître ses théories dans les médias, et les sondages les avaient montrés plus que satisfaits de ses différentes apparitions publiques. Il n’avait formulé que des promesses dont il avait ensuite apporté la preuve qu’il pourrait les tenir. Anachorète au sein de la cité, il n’avait aucun conflit d’intérêts avec des partis politiques, des gouvernements étrangers ou des compagnies industrielles — bien qu’on lui avait fait plusieurs propositions alléchantes, il avait toujours catégoriquement refusé.
     À dix-neuf heures cinquante-neuf, Cléo était assis dans un coin de canapé du salon parental. Sa mère se tenait raide à côté de lui, et croisait nerveusement les doigts. Son père feintait un air dégagé, comme s’il ne s’agissait que d’une élection en plus, que son propre nom de famille dans la liste des dix-huit candidats n’était qu’une singulière coïncidence. Il avait aussi invité Jean Laplace et sa femme. Le chat noir seul, qu’ils n’avaient pas voulu abandonner en ce soir historique, faisait preuve d’un détachement impressionnant qui lui faisait accorder plus d’importance à sa gamelle de croquettes qu’à l’écran du poste.
     On retenait son souffle. Le nez de Cléo se rapprocha imperceptiblement de celui du journaliste au moment où il allait l’articuler pour prononcer les scores.
     Rataplan, rataplan.
— Voici les résultats du premier tour de l’élection présidentielle…

Cléo Martignolles n’y était pas.

     Il clôturait le podium. Troisième. Médaille de bronze. Avec seize pour cent. Il finissait derrière les têtes des deux principaux partis. Derrière… Il avait échoué.
     Un silence lourd et tendu régna dans la pièce, similaire au mutisme de la nature avant une tempête. Dehors, des journalistes bien renseignés scandaient son nom, réclamaient sa réaction. Mais Cléo avait perdu ses mots autant que cette élection. Tout comme son professeur. Tout comme ses parents. Tout comme le chat, dubitatif, qui avait l’intelligence de concevoir qu’un miaulement paraîtrait inapproprié.
     Pourquoi ? Pourquoi n’avaient-ils pas voté pour lui ? Qu’avaient-ils dans les yeux ? Dans la tête ? Dans leur culotte ? Il aurait changé les choses, oui. Il aurait tout rendu meilleur. Est-ce de cela qu’ils avaient peur ? Aimaient-ils être torturés ? Insatisfaits ? Malheureux ? Étaient-ils tant accrochés à l’exercice du droit de se plaindre ? Qu’avait-il manqué ?
     Il monta les escaliers qui menaient à sa chambre d’adolescent, que ses parents n’avaient guère bousculée depuis. Il s’y enferma, et s’allongea dans le noir.
     Il pleurait.
     Ces imbéciles ! Ces imbéciles n’avaient aucune idée de ce qui leur échappait ! Ces imbéciles n’avaient aucune idée, tout court. Des bêtes, des bêtes qui avaient besoin d’un meneur à peine meilleur qu’elles pour se rassurer, pouvoir exercer sans vergogne leur droit de critique, voilà ce qu’ils étaient.
     C’était pour eux qu’il avait tout appris. Pour eux, il était devenu une machine. Une machine à présider. Une machine qui resterait dans ses cartons. Bande d’ignorants, d’ignares… « Haha », s’esclaffait Cléo, « haha, vous ne savez pas ce que vous ratez. J’avais à vous offrir du bonheur. Car oui, je me souciais de votre bonheur, moi. J’en avais les clés. Mais vous m’avez ôté le trousseau des mains, et l’avez jeté au fond d’un précipice. Bien fait pour vous. Je suis heureux moi, heureux ! Je sais tant de choses. J’ai imaginé tant d’idées nouvelles pour un pays… Ah, comme je suis heureux ! Et vous n’avez pas la moindre idée de ce sentiment ! Comme je suis heureux…. »
     Et il s’endormit d’un sommeil lourd de plomb et d’épuisement.
     La lumière de l’aube l’éveilla. En lisière du sommeil, il s’imagina dans la flamme des rayons solaires l’annonce d’un avenir apocalyptique. Un borborygme finit de le tirer de sa torpeur. Il était affamé. Il descendit se rassasier, et devina par la fenêtre les hordes de journalistes qui avaient campé dans le jardin. « Allez-vous-en, charognards ! Vous n’aurez pas une miette de mon corps ou de mes mots ! »
     Sans évoquer ce qui s’était passé la veille, il demanda à sa mère d’aller acheter pour lui tous les journaux qu’elle trouverait. Elle revint avec sept exemplaires.
     Il les parcourut tous, méticuleusement, mais promptement, l’exercice lui ayant appris à les décrypter en diagonale. Il en ressortait qu’il ne s’était pas tenu assez proche du peuple, qu’il était resté trop théorique, sans être présent sur le terrain. Mais bon sang, que redoutaient-ils ? Il connaissait les hommes aussi bien que s’il s’était entretenu avec chacun d’entre eux. Il avait vécu mille aventures par-delà le globe. Et, s’il n’avait pas visité l’usine de pelles à gaufres de Moulin-les-Bains ou l’école maternelle de Coquillage-sur-Mer, il en maîtrisait les ressorts mieux que n’importe quelle marionnette politisée, et, plus qu’une simple présence ponctuée de paroles en l’air, aurait eu à offrir des solutions concrètes. Mais ça, ils ne pouvaient pas le concevoir. Ça les effrayait. Donner les clés de pouvoir à quelqu’un qui savait trouver la serrure, c’était trop périlleux. Ils redoutaient l’inconnu, ils craignaient le saut à faire pour être heureux. « Tant pis pour eux, tant pis pour eux… »
     Entre les lignes, surgissant au cœur de certains éditoriaux, Cléo découvrit une critique plus intime, plus perfide, plus violente aussi. Une attaque personnelle. On l’avait trouvé hautain, pédant, présomptueux. On n’avait pas apprécié le fait qu’il ne fasse pas campagne, qu’il ne s’associe à aucun parti, qu’il reste seul. Et qu’il ait réponse à tout. Forcément, ça attirait la suspicion, la méfiance… Et la jalousie.
     Alors voilà ce qu’ils pensaient de lui, lui qui avait sacrifié cinq ans de son existence pour être pour eux un président parfait, lui qui s’était dévoué corps et âme à l’édification d’un monde meilleur ? « Quelle bande de peureux, d’envieux, de crétins… »
     Cléo avait été modeste toute sa vie. Le seul orgueil dont on pouvait l’accuser était celui de vouloir améliorer la condition de son pays et de ses habitants. Était-ce un crime ? On le traitait d’ambitieux, pour l’unique raison que le système étrange dont il désirait prendre la tête imposait que le plus altruiste des hommes, souhaitant le bonheur de tous, dût seul gouverner. Était-ce vanité ? Il n’avait mis en avant que sa volonté de se rendre utile au plus large nombre. On l’accusait de s’être vanté de cette flagrante modestie. Celui-là même qui avait promulgué les péchés capitaux n’avait-il pas fait preuve d’orgueil en voulant dicter ses lois aux hommes ? Les électeurs confondaient modestie et perfidie. Ils préféraient encore être ouvertement spoliés plutôt que d’être astucieusement menés. Ne valait-il pas mieux pourtant qu’un plancton règne sur l’océan plutôt qu’un requin ? S’il avait manifesté une vantardise exagérée sur le plateau de cette émission maudite, il avait prouvé par la suite qu’il était un plancton sans rancœur et travailleur.
     Cela n’avait pas suffi.
     Cléo partirait. Il allait s’en aller. Il rassembla quelques affaires, s’expliqua auprès de ses parents, rendit visite à son tuteur rentré chez lui, et s’envola pour l’Afrique du Sud.

     Un demi-siècle plus tard, en France, un professeur d’histoire donnait cours à sa classe de collégiens. Coincé dans une chemise rapiécée, il demanda à ses élèves d’ouvrir leur manuel à la page dix. Les feuillets firent un bruit fragile en tournant. Derrière la couverture, le « Imprimé en Afrique du Sud » se vit rapidement submergé par cinq pages en papier recyclé beige.
— Agathe, veux-tu bien lire s’il te plaît ?
     Une petite fille aux cheveux couleur miel, attachés en deux nattes par des élastiques dont le caoutchouc se tenait prêt à craquer au prochain écartèlement, prit sa respiration, et déchiffra le paragraphe de la page dix avec la voix lisse et cristalline de son homonyme minéral :
     « Durant la première moitié du XXIe siècle, l’Afrique du Sud a connu une croissance phénoménale, passant en cinquante ans du rang de trente-quatrième puissance économique mondiale à quatrième. Ce formidable essor fut à l’instigation d’un seul homme, visionnaire instruit et inspiré, derrière qui tout le peuple s’était rangé, bien qu’il fût originaire d’une Nation différente, la France.
     Le territoire de l’Afrique du Sud est presque deux fois plus vaste que celui de la France. À l’époque de la prise de fonction du nouveau président, elle comptait un peu moins d’habitants. Cet homme avait su, en quelques années, leur prouver l’étendue de ses compétences et de ses valeurs, et une large majorité du peuple lui avait accordé sa confiance dès l’élection qui avait suivi son arrivée. Son prédécesseur, devinant en sa personne un grand espoir pour son pays, avait fait modifier la Constitution afin qu’il puisse être élu.
     On le surnomma « ngekwakhona umongameli », « président étranger » en zoulou. Ce n’était certes pas la première fois qu’un tel cas se produisait. Antoine Privat-Aubouard avait déjà dirigé le Liban durant quelques jours, en janvier 1934, mais il fallait y voir alors un cas anecdotique du colonialisme. Ngekwakhona umongameli, quant à lui, était respecté par tous les Sud-Africains, et allait s’installer à leur gouvernail pour les décennies à venir.
     Dès les premiers mois de son mandat, il réforma l’économie et la société. Il ne laissa rien de côté, tenta de s’attaquer aux problèmes de chacun pour éradiquer les malheurs de tous, ratissant de son bras chaleureux les laissés pour compte, afin que tout le monde embarque dans la même direction, à la même vitesse. Son objectif était double : générer plus de richesses tout en les partageant mieux. En quelques années seulement, sa politique porta ses fruits. Le rayonnement de l’Afrique du Sud s’accrut. Tous les regards, inquiets ou admiratifs, froncés ou charmés, se tournèrent vers cette puissance en devenir.
     L’umongameli signa des alliances stratégiques avec ceux qui craignaient déjà de se faire écraser par ce rouleau compresseur aussi inattendu que robuste, ou bien qui, au contraire, voulaient profiter de la voie aplanie ouverte. Il s’attira les faveurs des puissances hégémoniques déjà établies qui se faisaient un torticolis en observant ce surgeon croître à une vitesse effrénée. Jamais il ne dédaigna un soutien, une main tendue, une visite, un accord bilatéral. Jamais, excepté lorsqu’un certain pays s’y trouvait impliqué. La France.
     Il tenait sa patrie dans une rancœur impitoyable, qu’un végétarien n’a pas pour les tripes de veau. Il ne pouvait pardonner à sa Nation d’origine et ses compatriotes d’alors le revers qu’ils lui avaient fait subir. Et il n’hésitait pas, en guise de froide vengeance, à mettre l’hexagone dans la balance lors de ses entretiens diplomatiques. Une idée fixe sous-tendait chacun de ses paraphes en pieds de traités : « Vous souhaitez que l’on devienne partenaires ? C’est d’accord. J’en serais ravi. À une condition cependant : rompez tous liens avec l’État français. » Et on l’écoutait. Même les plus scrupuleux, qui avaient la sensation de voir un toucan leur sommer d’accélérer la déforestation de la forêt amazonienne, devaient s’incliner tant les arguments du président sud-africain supplantaient cette lubie extravagante.
     Tous les chefs d’État misèrent sur l’Afrique du Sud grandissante et laissèrent en marge une France en proie à la déliquescence. Sur le boulevard des peuples, elle se retrouva poussée sur le trottoir, contrainte à s’y coucher sur une épaisseur de cartons. Le pays des droits de l’homme devint dépourvu de la considération de ces mêmes hommes. Personne n’accepta plus d’y exporter ses biens, fort des accords avec l’admirable péninsule sud-africaine. La vieille Nation française déclina, se flétrit comme fleur fanée, se ramollit comme fruit trop mûr. Elle atteignit le ridicule aux yeux du monde. Et l’Afrique du Sud, portée dans le cœur de tous, attirait des migrants venus des quatre coins du globe, à condition que leur passeport ne fût pas celui de la République française. Aujourd’hui encore, son essor est loin de s’être estompé, alors même que les prédictions des plus optimistes économistes à son égard ont déjà toutes été largement dépassées.
     On raconte que le ngekwakhona umongameli a le portrait d’un vieil homme accroché au mur derrière son bureau. Le sage qui lui aurait tout appris. Si tel était le cas, cet homme dut sans doute avoir été un génie d’avoir révélé la grâce de ce chef d’État, mais aussi un fou de ne pas avoir deviné toute la haine qui pouvait en resurgir, toute l’irascibilité qui, derrière une volonté de bonheur universel apparente, pouvait s’abattre sur une cible précise aux soixante-six millions de cœurs. Le professeur serait d’ailleurs décédé quelque temps après le départ de son élève prodige.
     On dit que c’est devant ce portrait que se tenait l’umongameli, désormais âgé et courbé tel un vieux chêne, mais toujours pondéré dans ses décisions tant qu’elles ne concernaient pas la France, lorsqu’il reçut enfin le fruit ultime de son aigreur.
     La crise traversée par la France depuis plusieurs décennies était devenue insupportable pour les habitants, qui, nés dans le faste de la technologie, goûtaient à l’âpreté de la misère. Leur chef en fonction prit l’humble décision de faire le périple jusqu’à Prétoria-Canossa, d’aller s’agenouiller auprès de l’umongameli pour qu’il lève la punition qui avait trop duré, le prier de ravaler sa rancune et d’enterrer la hache de cette guerre muette qu’il avait fini par remporter avec éclat. En échange, il lui accordait le seul présent acceptable. Il formula la promesse de se retirer de l’Élysée, de lui en laisser la place avec les draps encore chauds. Il lui offrit sur un plateau la présidence de la patrie du Mont-Saint-Michel, de Jean-Baptiste Poquelin, des essais des Lumières, de la prise de la Bastille, de Gavroche et du naturalisme zolien, des découvertes pasteuriennes, de la première lauréate d’un Prix Nobel, des hymnes de la môme Piaf, des escargots de Bourgogne et des grands crus bordelais, de l’Abbé Pierre, du cinéma d’auteur, de la Côte d’Azur.
     Le visage de l’umongameli Martignolles se serait couvert alors d’un sourire large comme un croissant de lune. Quittant des yeux la photo de son vieil instructeur reposant sous le sol français, il se serait alors retourné pour prononcer ces mots : « I refuse to rule a country populated with more than half percent of idiots. » Je refuse de diriger un pays peuplé à plus de moitié par des idiots.
     Et le visiteur, éreinté, premier de ses citoyens à avoir posé pied sur le sol sud-africain depuis plus de cinquante ans, s’en est retourné la tête basse dans son pays en érosion. »
 
 
 

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I

     Quatre ans. Cela faisait quatre ans qu’il était sur cette île. Il n’avait pas tenu le décompte, mais il aurait soufflé aujourd’hui la quatrième bougie de son naufrage. Il aurait pu fêter l’anniversaire de la tempête qui avait brisé le navire dans lequel il travaillait aux machines, et laissé tout l’équipage périr dans les bas fonds d’un océan tumultueux ou bien mourir assoiffé sur un désert d’eau, les bras décharnés s’accrochant sans force à des morceaux de coque ou de mobilier flottant. Lui avait eu plus de chance. Prévoyant jusque dans l’immédiat de la catastrophe, il avait eu le temps de s’attacher à la ceinture un balluchon rempli de quelques bouteilles et fruits juste avant le désastre. Parti à la dérive sur les vagues immenses et sous un ciel noir zébré d’éclairs comme on n’en voit pas sur le continent, il avait aperçu à l’horizon, trois jours plus tard, sans savoir si c’était l’effet d’un mirage produit par le soleil qui avait retrouvé sa place et chassé les nuages, ce petit bout de terre abandonné. Et les ondes en procession, tel un tapis que l’on agite, l’avaient tranquillement déporté sur la plage.
     En fait, pour un seul homme, ce n’était pas si petit. Après s’être jeté sur le sable comme si les grains avaient été d’or, s’y être endormi avec l’écume laissée par le sel aux lèvres et les cloques laissées par la chaleur au dos, avoir recouvré une énergie de première nécessité dans l’esprit et les jambes, il lui avait fallu deux jours pour en faire le tour en marchant sur la plage. Il marquait ainsi son territoire, en même temps qu’il l’explorait. Ne faisant nulle rencontre, il s’était rapidement persuadé qu’il était le seul bipède à parcourir l’îlot.
     En bout de plage, le sable fin laissait place à une végétation qui se densifiait jusqu’au cœur de l’île. Dans les terres, on avait presque affaire à un rempart végétal qui empêchait toute traversée en ligne droite. Il avait appris à repérer les fruits dans les branches et les racines dans le sol. L’une des moitiés de l’île ovale était recouverte d’une colline, comme si ce lopin de terre était le dos d’un énorme chameau en partie englouti, auquel on aurait coupé une bosse. C’est au pied de cette montagne verte qu’il avait élevé son abri, et était parvenu à force de détermination et d’ampoules entre les doigts à faire naître le feu dans des branchages secs. Inutile à se réchauffer dans ce climat déjà tropical, il y faisait cuire ses racines enveloppées dans des feuilles de palmier. Un ruisseau limpide s’écoulait non loin de ses appartements. Il s’en servait autant pour boire, se doucher, et laver ses aliments.
     En quatre années de solitude, sans autre préoccupation que sa survie, il avait pu apprendre par cœur la géographie de son île et l’emplacement des arbres fruitiers. Une matinée sur deux environ, il marchait jusqu’à l’océan muni d’une lance profilée qu’il avait taillée lui-même, afin d’embrocher quelques menus poissons. Plus passaient à ses yeux que ne s’empalaient au bout de sa brochette, mais il arrivait à piocher dans ce spectacle coloré suffisamment de chaire pour ne pas s’amaigrir fatalement. Lorsqu’il n’était pas occupé à chercher de la nourriture ou améliorer sa cabane, il escaladait la montagne et grimpait à l’arbre dont la cime s’approchait le plus du nombril du ciel. Jetant son poids vers l’étendue cristalline, il guettait des heures durant le passage du moindre rafiot. Si le cas devait se présenter, il n’aurait qu’à brûler un monticule dense de feuillages craquelant qui était renouvelé en permanence pour être toujours prêt à partir en fumée, et souffler son panache d’alarme à l’attention de la vigie du bateau.
     En quatre ans, ce cas ne s’était encore jamais manifesté.
     L’horizon restait désespérément immaculé, et l’homme, sur son arbre, souvent las d’attendre, tournait le cou pour contempler son territoire.

     Un jour, après s’être fait une collation frugale de baies cueillies dans des buissons, il partit se promener su la plage. L’éternel écho des vagues, prompt à éveiller l’esprit poétique de tout un chacun, lui était devenu indifférent, pour ne pas dire qu’il l’irritait désagréablement, de la même façon que le défilé des voitures pour les riverains d’une autoroute. L’empreinte de ses pieds s’imprimait donc en creux sur le sable, et de même son esprit était vide de toute pensée. À un moment, il s’arrêta pour se soulager contre un palmier à l’orée de la plage. Bien qu’il se fût trouvé absolument seul à des lieues à la ronde, il avait conservé cette manie qu’ont aussi les bêtes de ne pas uriner dans les airs, sans obstacle.
     Il s’éloigna après qu’il eut terminé son bazar, et, quelques secondes plus tard, alors qu’il n’avait avancé que d’une dizaine de pas, il entendit le bruit amorti d’un atterrissage de noix de coco. Il se retourna, et vit le globe au duvet marron à moitié enfoncé dans le sable. Ses yeux longèrent le tronc fin et lambrissé du palmier qui devait avoir perdu une de ses protubérances axillaires. Sous ses longues pâles, un deuxième arbre, celui qu’il venait d’asperger, le chatouillait de son épi le plus élancé. En lisière de plage, la végétation était relativement clairsemée, et l’espace entre deux troncs voisins était suffisant pour y passer bras écartés. Il se montra formel : ce n’était pas comme ça avant. Lorsqu’il s’était approché, le sommet de son palmier ne touchait pas les noix de l’autre. Il resta un moment figé devant le cocotier incliné, pour se convaincre plus longuement de cet étrange fait : l’arbre contre lequel il venait de se vider la vessie s’était clairement élevé de quelques centimètres.
     Pour avoir une meilleure perspective et se rappeler la configuration avant qu’il n’y épande son fluide, il fit quelques pas vers la mer. Il estima, sans faire preuve d’un optimisme démesuré, que le palmier avait gagné environ cinquante centimètres. Sa trajectoire courbe, en direction du voisin qui lui servait en quelque sorte de parasol, correspondait à une croissance plus forte du côté où il l’avait arrosé.
     À l’esprit de cet homme, abandonné à son sort au milieu de l’océan depuis quatre ans, et enclin dès lors à des délires hallucinés, la raison du phénomène s’imposait avec évidence : son urine était capable de faire pousser les arbres instantanément.
     Sans même récupérer la noix de coco qui s’était miraculeusement décrochée, il se rua vers le ruisseau et but le plus possible. Lorsque son ventre fut sur le point d’exploser, telles ces bombes aquatiques faites avec des ballons de baudruche, il alla se poster au pied d’un arbre proche, un goyavier de hauteur moyenne. Il écarta les jambes comme s’il avait voulu monter un étalon, et, tenant son aiguillon entre le pouce et l’index de sa main droite, il appuyait sur sa vessie avec la gauche pour accélérer la sortie. Un geyser translucide inonda bientôt la souche.
     La source avait à peine fini de tarir que son maître se précipitait en arrière pour observer les rameaux feuillus. Son œil concentré aurait pu repérer le mouvement d’une fourmi sur l’écorce. Il vit les branches s’élever imperceptiblement, la pointe se pencher très légèrement en profondeur, dans la direction opposée à sa propre position. Et ce fut tout. Bien loin des cinquante centimètres du palmier sur la plage.
     Il fut extrêmement déçu. Comment expliquer que ça avait fait si grand effet toute à l’heure ? Aussi dépité qu’un enfant qui s’est fait berner par son cadeau de Noël, il était sur le point de renoncer à sa lubie, de se persuader que la croissance de ce premier cocotier avait été une illusion d’optique, la chute de la noix due à la seule brise légère, lorsqu’une nouvelle hypothèse lui vint à l’esprit : peut-être son pouvoir n’était-il efficace que sur les palmiers ?
     Il ouvrit à nouveau en grand la bouche sous la petite cascade, faisant une gouttière de son gosier. Son ventre gonflé lui fit plus mal encore que précédemment. Il se rapprocha finalement de la plage, choisit un palmier assez court, afin de pouvoir bien en distinguer la progression, et réitéra l’expérience.
     Rien ne se produisit. L’arbre ne s’éleva pas d’un pouce. Pas une palme ne frétilla. Pas une noix ne vacilla.
     Résigné, déçu d’avoir été ainsi trompé par Dame Nature, il grimpa la colline plié en deux de douleurs abdominales, et passa le reste de la journée en haut du point culminant de l’île, à guetter l’apparition d’un navire qui ne vint pas.

     Son sommeil fut très agité. Ses rêves le plongèrent dans un kaléidoscope effréné dont il fut incapable de détacher la moindre logique à son réveil. Seule une idée fixe rayonnait en son crâne. Il ne sut jamais qui lui avait insufflé cette étrange certitude. Mais une petite pépite bleutée s’était comme subtilisée à son cervelet.
     Les baies.
     Habituellement, il se contentait de grappiller quelques baies par-ci, par-là, au gré de ses errances. La veille cependant, il en avait avalé par poignées, faisant un repas complet de ces petites billes acidulées. Et si alors les vitamines, ou il-ne-savait-trop-quoi de présent dans ces fruits, avaient des vertus de fertilisant instantané ? La raison du prodige ne se trouvait pas dans le palmier, mais dans ce qu’il avait ingurgité. Cela expliquerait pourquoi le deuxième arbre avait si peu poussé, et le troisième pas du tout, alors que tous les résidus organiques devaient avoir été éliminés.
     Tout juste ouverts, ses yeux s’habituaient déjà au demi-jour du crépuscule, et son corps alerte se dirigeait dans l’ombre vers les billes colorées de ses désirs. Il s’en fit un festin, gobant toutes celles qu’il dénichait sur son passage, jusqu’à ce que sa langue devînt râpeuse d’âpreté. Il se rendit alors au ruisseau pour noyer les baies dans son estomac. Les premiers rayons du soleil se montrèrent à point nommé. Ses cuisses tremblaient pour retenir l’écoulement. Devant le même goyavier que la veille, il les détendit enfin et laissa aller.
     Dans un bruissement qui n’aurait pas été différent si un grand échassier posé sur une branche s’envolait, l’arbre poussa nettement du sol, gagna un mètre, et vint presque heurter le tronc voisin.
     Victoire ! Victoire !
     Il avait trouvé la recette ! L’ingrédient secret capable de faire croître les arbres en quelques secondes ! Sans personne à qui communiquer sa joie confinant à l’extase, il se mit malgré tout à courir au milieu de la mangrove, bras levés et paumes au vent, avec la même frénésie que s’il avait gagné un titre quelconque de champion du monde. Les quelques bêtes sauvages de l’île fuyaient à ses cris égosillés.
     Victoire !
     Tout le jour il se gava alternativement de baies et d’eau, et sortait son sceptre pour abreuver tous les végétaux qui lui chantaient. Buissons et fleurs s’épanouissaient sous son ondée merveilleuse. Il couvrit des parterres désolés d’un champ multicolore d’hibiscus, de roses de porcelaine, de balisiers, de gueules de loup, comme si mille papillons étaient venus se poser sur le sol. C’était fantastique. Il se sentait le pouvoir de Dame Nature dans la vessie.
     Le soir, en allant se coucher au milieu d’un décor qui avait perdu en austérité et gagné en beauté, il regretta qu’il n’y ait personne pour être témoin de son aptitude extraordinaire. Il avait un don, et il était seul à pouvoir en jouir. Son talent était contraint à cette geôle ensablée.
     Cette fois, il dormit d’un sommeil profond et comblé, en harmonie totale avec la végétation qui était devenue sa complice, la partenaire de ses tours de prestidigitation. Jusque dans ses rêves, il parcourait des prairies en semant sa potion urinaire, avançant sur un tapis d’herbes et tournant bientôt le dos à une jungle luxuriante.
     Lorsque les premières lueurs du jour le tirèrent de ces visions enchanteresses, il eut la sensation que le lutin de la veille avait encore mis en lui la graine d’une idée géniale.
     Et s’il faisait pousser un arbre jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour faire un pont avec une terre habitée ?

     Après s’être sérieusement concerté avec lui-même, il lui sembla logique d’élire pour cible l’arbre le plus haut de la forêt, celui en haut duquel il avait l’habitude de jouer à la sentinelle. Par la suite, tous ses efforts devaient se concentrer sur ce seul tronc. Cet arbre-ci avait le mérite de partir avec un peu d’avance.
     L’heureux élu était un courbaril élancé, dont le tronc unique se séparait en quatre doigts, eux-mêmes bientôt subdivisés en branchages plus fins qui se paraient de feuilles lisses et courbes. Afin de se rapprocher, il avait déménagé son abri à proximité du sommet, dans un aplanissement rocheux contre le flanc de la colline. En quelques jours, il sut exactement où trouver quel type de baies. Le fait que davantage de ces buissons fruitiers croissaient sur les escarpements plutôt que sur l’étendue plate avait aidé à motiver son changement de domicile.
     Il buvait à présent l’eau directement à la source, à l’endroit où elle jaillissait candidement des entrailles de la montagne. Il avait passé en revue différents assortiments de baies, tenant des notes de ses essais sur des fleurs, et avait fini par en élaborer un qui donnait sensiblement plus d’effet que les autres. Pour dix baies, son cocktail se constituait ainsi de trois petites baies rouges, qui faisaient penser à des groseilles, une grosse, plus proche de la cerise, trois violettes, un peu comme des myrtilles, de deux microscopiques baies vertes extrêmement acides, et d’une jaune de taille moyenne, fort sucrée, qu’il prenait toujours en dernier afin de faire oublier le goût des baies vertes. Avec ce mélange, il avait pu doubler la hauteur d’un hibiscus, faisant s’arc-bouter la tige jusqu’à ce que la fleur ait le nez dans la terre.
     Cinq fois par jour, il ingérait cinquante baies en pareilles proportions. Il veillait à ce que les buissons soient toujours approvisionnés, et les aidait à accélérer leur croissance de temps à autre par son fluide magique. À force de se gonfler d’eau, le tissu de son ventre était devenu élastique, comme la peau d’un tambourin avec lequel on aurait trop joué.
     La vaste majorité de son précieux torrent se déversait sur le courbaril, qui régnait plus que jamais en maître sur la vallée. Cinq fois par jour, le pompier sortait sa lance et l’aidait à pousser. Après deux mois seulement, le tronc avait atteint dix mètres de diamètre, et il en estimait la hauteur à environ cent cinquante mètres. Pour qu’il ne croisse pas toujours de la même face, et finisse par retomber comme la fleur, il s’assurait d’arroser également de temps à autre les flancs et le côté opposé. Pour pouvoir y grimper facilement, il avait gravé à intervalle régulier des mortaises dans l’écorce, qui faisaient des marches à cette rampe vers l’horizon.
     Le dosage devint de plus en plus périlleux pour que l’arbre ne s’écroule pas. Ses racines énormes s’étendaient déjà sous une bonne partie de la colline, dont les flancs semblaient s’être bombés. Il estimait par un système de marques étalonnées que chaque aspersion faisait gagner presque trois mètres en hauteur, et que cette progression augmentait avec la taille de l’arbre.
     Une année après le début de son projet, l’arbre solidement ancré dans la montagne faisait à l’îlot un mât penché de cinq kilomètres. Le tronc effilé était surtout impressionnant. On pouvait croire à une tige en caoutchouc sur laquelle on aurait tiré. En comparaison, le houppier et sa chevelure verte restait ridicule. On aurait dit un chou de Bruxelles géant jetant son ombre sur l’océan.
     Il avait rapidement saisi que sa folie de viaduc ne parviendrait pas à son terme. Au lieu de ça, il serait sans doute recueilli avant par son navire tant attendu. Il fallait une demi-journée d’équilibrisme périlleux pour traverser ce plongeoir rigide et en rejoindre les doigts qui étaient devenus ceux d’un géant. Désormais, il restait plusieurs jours à l’extrémité de sa tour végétale, accompagné de provisions, à scruter l’eau dont la nappe s’étendait toujours à perte de vue. Lorsque ses réserves venaient à s’amoindrir dangereusement, la descente lui prenait légèrement moins de temps, et il continuait de faire sourdre l’engrais liquéfié de sa chantepleure.

     Il l’aperçut enfin, son vaisseau salutaire, après de nombreux allers-retours sur son totem gigantesque. En même temps qu’il avait vu se former à l’horizon une tache brumeuse, l’équipage à bord fut intrigué de la présence au loin d’un autre contour nébuleux, inamovible. La capitaine avait ordonné la manœuvre pour se rapprocher, et ils avaient cru halluciner en distinguant la crinière de jade d’un arbre en plein milieu de la steppe aquatique. Ils recueillirent le chimpanzé humanoïde qui y était perché. Il délirait complètement, et fut plusieurs jours en proie à une terrible fièvre.
     Quand il recouvra ses esprits, les matelots l’interrogèrent sur la façon dont il s’était retrouvé pendu là-haut. Il raconta seulement son naufrage, cinq années plus tôt, et comment il avait survécu sur une île déserte où un arbre incroyable croissait à une vitesse hors du commun.
     Enfin il avait une audience à qui faire une démonstration de son don. Pourtant, il ne leur dit rien de ce dont il était capable avec quelques baies.

II

     Il ne délirait plus, mais était encore fébrile lorsque le navire accosta sur la terre habitée la plus proche pour le soumettre aux médecins chamaniques de la région. Il eut surtout besoin de dormir, longtemps, des jours entiers, sur une couche confortable, et de se faire un festin avec d’autres ingrédients que des baies ou des fruits. On lui donna de la viande. Il la dévora avidement, prenant en tenaille le morceau dans sa mâchoire solide et tirant de ses deux mains pour le déchiqueter. Après ça, sa première foulée sur un sol fait de planches polies et lustrées, recouvert d’un tapis tissé par des doigts de femmes, fut similaire sans doute au premier pas de l’homme sur la Lune. La terre ne tanguait plus sous ses pieds, contrairement à la vaste bouée qui lui avait servi de refuge. Il fronça les sourcils en croisant les premiers regards humains, comme pour s’assurer que ce n’était pas des ombres de rochers, des épouvantails montés en palmes et noix de coco.
     Il avait réussi. Il avait quitté son île. Grâce à son don formidable, il avait retrouvé la vie.
     Lorsqu’il fut tout à fait remis, on le rapatria chez lui. Il avait refusé de prendre l’avion, de peur que cette carcasse métallique ne sombre à son tour. Le trajet par les routes fut long, mais il ne cessa de se repaître à travers la vitre des habitations dans les paysages et des silhouettes qui s’y mouvaient. Jamais un immeuble alors ne lui avait semblé si beau.

     Aujourd’hui, l’homme qui prenait sa vessie pour un arrosoir a amassé une fortune considérable dans la sylviculture, qui n’a rien à voir avec l’entretien de sa femme perdue, qui s’appelait Sylvie. Cette dernière s’est élevée également vers les nuages, en fondant un nouveau foyer avec l’un des pilotes d’hélicoptère qui avaient mené les recherches dans les quelques jours qui avaient suivi la tragédie en mer. Il tente toutefois de rattraper le temps perdu avec ses deux enfants, son fils et sa sœur puînée, qui lui ont semblé avoir poussé plus vite que son arbre fétiche.
     Il a fait l’acquisition d’un parc, qui ne cesse de s’étendre, dans lequel il fait croître différentes espèces d’arbres dont le bois de qualité est prisé par les designers de tables basses et d’étagères à télévision : des cormiers, des oliviers, des érables, des néfliers. Les planches sortent de sa scierie à une cadence infernale, et aucun de ses concurrents n’est encore parvenu à percer le mystère de cette matière sans fin sous ce climat tempéré. Ils conservent l’impression qu’un long plateau de bois jaillit en continu de ses entrepôts.
     En fait, il a réussi à retrouver chez lui des baies similaires à celles qui étaient présentes sur l’île. Il en fait venir certaines de pays tropicaux, d’où on les lui livre dans des sacs en toile de jute. Grâce au nouvel éventail de possibilités que lui offre sa liberté, il est même parvenu à considérablement améliorer sa formule. Son arbre aurait sans doute pu s’ériger en tour de Babel s’il l’avait sue alors, et il foulerait à présent le duvet cotonneux des nuages. Au lieu de ça, il se rend chaque nuit dans son parc, en bon garde champêtre, après que ses employés ont tous quitté le domaine. La propriété est entourée d’une haute palissade enrichie d’un robuste système de sécurité, et dans cet enclos il passe entre les allées et distille sa science au compte-gouttes. Les employés sont les premiers étonnés de découvrir au matin que telle ou telle parcelle mesure le double de la veille. Ils attribuent cette célérité invraisemblable au nez de fin géologue de leur patron, qui a su déceler la fertilité prodigieuse du terrain.
     Il n’a jusqu’à ce jour confié à personne son secret, pas même à ses enfants, et se contente de vivre heureux désormais. Chaque soir, il s’endort avec le sourire de celui qui peut modeler la nature à partir de son urine et de petites billes rondes.

     Vous vous demandez peut-être comment celui qui vous narre cette histoire, en ses moindres détails, a alors fait pour être au parfum de ce pouvoir de l’urètre. Non, à moi non plus il ne m’a fait nulle révélation. Et je ne suis pas son double shchizofrénique, celui qui ne peut tenir sa langue. Pour tout vous dire, je ne suis pas moi-même humain. Je suis un chien. Un Terre-Neuve noir, pour les connaisseurs, au pelage lisse qui ne me rend pas mécontent. J’ai été entrainé à secourir des personnes en haute mer. Je n’avais jamais entendu parler de la fable médiatique de cet homme sauvé par un arbre géant, jusqu’à tomber sur l’arbre en question lors d’une traversée. Avant même d’en voir la frondaison, j’avais reniflé une odeur épicée, surprenante au milieu de l’océan et son éternelle fragrance iodée. Finalement, le halo verdâtre s’est présenté à l’horizon, et, harassé par mes aboiements ininterrompus, le capitaine a décidé de mettre le cap en sa direction. Dès qu’on fut arrivé à proximité, les branchages caressant notre proue, je n’ai pas pu m’empêcher de sauter sur l’arbre. Ma truffe était toute saturée de ce parfum corrosif, et je voulais en saisir l’origine. J’ai descendu le tronc, posant précautionneusement mes pattes entre les encoches creusées par la main de l’homme. Je faillis m’évanouir avant d’atteindre la souche. Finalement, je compris qu’il s’agissait là d’urine humaine, mêlée à des résidus de baies. Je flairai, en bas de la montagne, les parcelles qui avaient été inondées de la même façon, et retrouvai les cobayes de ses premières expérimentations. Après avoir parcouru l’île en long et en large, je revins à la nage vers le bateau qui s’était approché du rivage, sans oser accoster. En m’ébrouant sur le pont pour me sécher, je me rendis compte que j’avais perdu mon flair dans cette excursion.
     L’intensité de cette odeur a réduit toutes les autres à néant. Même les effluves alléchants des femelles de mon espèce me sont devenus insensibles. De retour sur le continent, j’ai été guidé par le fumet identique à celui qui avait enveloppé tout l’îlot, seul spectre encore vivant à ma truffe. Sur mon chemin, je pris connaissance de l’aventure de cet échoué solitaire. Je l’ai finalement retrouvé, et ai décidé de m’y confronter, une nuit, dans son parc. Il était en train d’asperger un olivier. Je me suis approché en aboyant, et, sans s’interrompe, il m’a gratifié d’un violent « Oust » et du lancer de jambe approprié. Ses orteils, dans ses chaussures, ont frôlé mon derrière. Et je suis parti.

     Vous vous étonnez sans doute, à présent, que ce soit un chien qui vous ait rapporté cette histoire. Mais à quoi vous attendiez-vous : c’est le récit d’un homme qui s’est échappé d’une île déserte en urinant sur un arbre. En quoi est-ce encore surprenant qu’un canidé en soit le narrateur ?