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          État de New York, aux États-Unis d’Amérique, le 14 mai 2016 (il me semble)

     Les événements qui se sont déroulés ces dernières semaines, à la surface d’un globe finalement habitué à se tenir relativement tranquille, sont tellement invraisemblables que je n’ose encore y accorder pleinement croyance. Je prends pour la millième fois le temps de me les remémorer, et, pour la millième fois, il me semble voir défiler la pellicule d’un film ou le voile d’un songe. Pourtant, nul long-métrage, nul cauchemar, ne peut durer si longtemps, se déchaîner avec un pragmatisme si froid. Il faut bien que je me rende à l’évidence : je suis sûrement l’un des derniers rescapés du syndrome qui frappe l’humanité. Et, par là même, peut-être l’un des derniers représentants de l’espèce humaine. Car si les corps se meuvent encore, si ni catastrophe naturelle ni guerre sanguinaire n’ont décimé notre nombre, c’est nos fondements qui ont été sapés. Ce mal indiscernable s’en prend à ce qui fait à la fois notre spécificité et notre grandeur, cette étincelle vieille d’environ un million d’années. C’est la Raison, qu’il est en train d’éteindre. Le flambeau de notre Intelligence et du Progrès…
     Mes doigts tremblent à ces majuscules en passe de devenir pointillés, autant de peur que d’impuissance. À défaut d’avoir trouvé un antidote, au moins laissez-moi vous conter ce qui est arrivé. Prenez-le comme un héritage de mon humble personne à un futur que j’appelle de mes vœux les plus chers à retrouver la lumière.
     Je me nomme Georges Laplace, j’ai cinquante-trois ans. C’est un nom de physicien historique, et c’est l’Histoire que j’ai embrassée de ces deux disciplines. J’en suis professeur agrégé, ainsi que de sociologie, à l’université Lyon 2. Ma femme, Marie-Anne, a bravement accepté de m’épouser il y a trente ans. Elle a cessé de travailler depuis la naissance de notre unique fils, Thomas, âgé aujourd’hui de vingt-et-un ans et parti étudier au Canada. Nous habitions la commune de Chasselac, dans la périphérie lyonnaise, d’où je me rendais à l’université en voiture. Le premier fait marquant a justement eu lieu un de ces matins, au début du mois d’avril. Les images en sont vives dans ma mémoire.
     Je fermais ma porte d’entrée. En me retournant, j’aperçus devant la maison de nos voisins une ambulance blanc et jaune aux portières grandes ouvertes. Le gyrophare peignait les façades du bleu de la monarchie à intervalles réguliers. Sur les trottoirs environnants, d’autres badauds comme moi étaient sortis, mais on ne distinguait personne sur le seuil des Cheneuil — c’était le nom de mes voisins. Les événements étaient rares dans notre village, et l’intrusion de ce véhicule dans ses limites en était un. N’étant pas au courant de quelconques troubles de santé, je m’avançai, par curiosité ou charité, allez savoir, sans doute un peu des deux, lorsque la sortie de deux blouses immaculées m’arrêta net. Ces deux gaillards tenaient en étau madame Cheneuil. Son mari leur emboîtait le pas, hagard, les bras pantelants d’inquiétude. À les voir ainsi, je crus d’abord que les infirmiers s’étaient trompés de malade. Madame Cheneuil, à l’extrême opposé de son mari, riait à gorge déployée, avec la même violence que les enfants dont on chatouille les orteils avec une plume d’oie. Elle riait tant que les quatre bras musclés devaient la retenir pour qu’elle ne se plie pas en deux de douleurs abdominales. Les hommes en blouse demandèrent à monsieur Cheneuil d’ouvrir les portes à l’arrière de l’ambulance, et ils sanglèrent sa femme sur le siège qui s’y trouvait. Ils échangèrent ensemble quelques mots, et je tournai la tête par déférence feinte, puis l’ambulance démarra dans un crissement de gravier aigu. Monsieur Cheneuil maintint un certain temps sa mine déconfite immobile. Il passa finalement un mouchoir en tissu sur son front, et le fixa comme s’il s’y était trouvé les examens de santé de sa femme. Peu à peu, il reprit conscience du monde qui l’entourait, et pointa son regard vers le voisinage clairsemé qui le regardait depuis l’autre côté de la rue. Il me remarqua ensuite. Je le saluai d’un geste du menton et d’un timide sourire qui se voulait réconfortant. Il marcha lentement jusqu’à moi, s’épongeant le front avec une fougue qui n’eût pas été moindre si le gravier avait été le sable saharien. Je restai figé sur place de confusion. Il parla le premier, s’adressant à moi autant qu’au ciel nuageux.
— Je n’y comprends rien. Oh, grand Dieu ! Je n’y comprends rien. Qu’on m’éclaire si je dois y comprendre quelque chose. Tout ça est insensé.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demandai-je, un peu gêné. Si ce n’est pas indiscret, bien sûr…
— Oh non ! Je veux bien vous raconter. Peut-être que vous m’aiderez à y comprendre quelque chose, vous. Moi, je me fais des nœuds au cerveau. Hier, on s’est couchés comme chaque soir, en se souhaitant bonne nuit, et j’ai éteint la lumière. Sur le coup des trois heures du matin, Christine se relève. Elle va aux toilettes, je me dis, et j’essaie de me rendormir. J’entends effectivement la chasse tirée, mais elle ne revient pas. Ça fait presque dix minutes, et elle n’est toujours pas revenue dans la chambre. Je m’inquiétais un peu, et c’est là que j’ai entendu un grand éclat de rire. J’ai bondi dans mon lit, j’ai dû sauter jusqu’au plafond. Elle hurlait de rire à présent. Je me suis levé précipitamment, me demandant bien ce qu’il se passait de si drôle, et je l’ai trouvée là, dans la salle de bain. Elle était devant le miroir, avec un bâton de rouge à lèvres à la main, elle s’en badigeonnait les paupières. Et elle éclatait de rire en se regardant dans la glace. Elle a remarqué que j’étais là, et, avec ce même rire de petite fille, elle s’est approchée de moi, le rouge à lèvres tendu. Je n’ai pas bougé, j’étais transi de surprise. Elle rêve, j’ai pensé. Elle fait une crise de somnambulisme. Elle m’a dessiné un trait sur la joue, on le voit peut-être encore, ici. Je n’ai pas osé l’interrompre. J’ai toujours entendu dire qu’il était mauvais de réveiller un somnambule, sauf que je ne savais pas que Christine l’était. Au bout d’un moment, comme elle continuait de rire, avec les yeux grands ouverts, j’ai essayé de lui parler. Elle ne m’écoutait pas. Alors je l’ai prise dans mes bras pour qu’elle se dirige vers la chambre. Arrivée au niveau de lit, elle est allée ouvrir notre armoire et jeter tous nos vêtements par-dessus son épaule, puis elle est montée à son tour sur le matelas et s’est mise à sauter. Comme sur un trampoline ! Comme une enfant ! Et ça a continué ainsi, elle marchait en bondissant, avec ses jambes raides, et elle s’est mise à chanter des paroles sans queue ni tête… J’ai essayé d’appeler notre médecin, qui ne répondait pas, puis j’ai eu le SAMU. C’est eux qui sont venus la chercher. En attendant, vous savez ce que j’ai dû faire ? Ils m’ont demandé de l’attacher ! Ma propre femme ! J’ai dû la ligoter à une chaise. Les infirmiers ne m’ont pas vraiment rassuré. Il faut que j’aille la voir. J’y pense, vous voulez bien me déposer ? Je ne suis pas sûr d’être en état de conduire. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
     J’acceptai sans hésiter, et me fit raconter encore dans la voiture ce récit invraisemblable. Je connaissais en Madame Cheneuil une femme roide et austère, et je n’étais pas sûr d’avoir déjà réussi à lui décrocher un rire. C’était comme si, en une nuit, l’avare de joie avait dilapidé toutes ses économies.
     Cinq jours durant, la maison des Cheneuil resta vide. J’allais leur rendre visite à l’hôpital quand une voisine me prévint qu’elle les avait vus passer chez eux et s’en retourner chargés de valises. Sans doute étaient-ils partis faire une cure thermale, ou une randonnée alpestre, songeais-je. D’autres suppositions, toutes plus rocambolesques les unes que les autres, allaient bon train au village. On disait que madame Cheneuil n’était plus que l’ombre d’elle-même, qu’elle ne parlait plus que par onomatopées, qu’elle était devenue un légume. Je ne prêtais guère attention à ces rumeurs, cependant qu’au fond de moi ne cessait de briller cette question, étoile polaire de mon demi-sommeil : qu’est-il exactement arrivé à cette noble femme pour qu’elle disjoncte de la sorte, sans signes annonciateurs, aussi brusquement que l’on tourne la page d’un manuel ?
     La semaine suivante, un nouvel épisode trouble fit luire plus ardemment ce questionnement en suspens.
     Je donnais une conférence dans l’amphithéâtre Aristote, devant un parterre d’une centaine d’étudiants. La climatisation ne fonctionnait pas, aussi régnait-il une chaleur presque étouffante dans la salle. J’en étais au milieu de mon exposé, et demandai à faire une courte pause afin de prendre l’air, quand l’un des jeunes commença à se balancer sur son siège, les yeux dans le vide, répétant en découpant les syllabes : « Pas-de-pause, pas-de-pause… » Je ne le remarquai pas tout de suite, mais les visages détournés, en autant de boussoles moqueuses, me pointèrent sa direction. J’interrogeai tout haut :
— Vous allez bien, jeune homme ?
— Pas-de-pause, pas-de-pause…
     Il continua en se balançant contre son dossier, puis émit soudain un bruit de flatulence avec ses lèvres vibrantes entre ses deux paumes. L’assistance s’esclaffa. Je devais être un des seuls à rester froid sous cette marée d’hilarité, tandis que le trublion reprenait ses balancements : « Pas-de-pause, pas-de-pause… » Cette étrange impertinence me jeta pour le moins dans l’embarras, et je lui en sus gré de se lever de lui-même pour sortir, après avoir léché la joue de son voisin qui ne riait plus du tout, en se tapotant sur la bouche à la manière des indiens d’Amérique. Avant de franchir enfin la sortie, il baissa son pantalon aux chevilles, et, se tapant cette fois sur le derrière, cria encore : « Ça, c’est du djembé en peau d’chevreau ! Du beau chevreau ! » Quelques amis le poursuivirent et je tentai comme je pus de finir ma conférence après la pause. Les esprits étaient ailleurs. Je crois que le mien était avec eux.
     Habituellement peu prompt à quitter l’estrade afin de pouvoir m’entretenir avec certains élèves en comité restreint, je m’empressai cette fois de rejoindre la salle commune des professeurs. Je voulais témoigner de l’insolence gratuite et insolite à laquelle je venais d’assister béatement, à moins qu’il ne se fût agi d’un brusque saut de fusible. À ma grande surprise, la salle était pleine à craquer, et résonnait de discussions mouvementées. Les traits graves, mes collègues racontaient des histoires similaires à celle que j’avais à partager, qui avaient eu lieu également dans la matinée, durant leurs cours.
     Nous restâmes longtemps ensemble à débattre de ces comportements. Les élèves s’étaient-ils mis d’accord pour nous faire une farce ? C’était l’hypothèse la plus probable, celle que nous retînmes avec assurance. Jamais le spectre rieur de madame Cheneuil ne s’est manifesté à mon esprit avant que je ne rentre chez moi.
     Ma femme était assise devant le poste de télévision. Je fis irruption dans le salon avec un entrain guilleret, heureux de retrouver mon épouse, et décidé à oublier cette mauvaise plaisanterie estudiantine. Lorsque je m’approchai pour l’embrasser sur la joue, je me rendis compte que l’incarnat avait fui son visage, le laissant blême.
— Regarde.
     Elle avait pointé la télécommande vers l’écran. Dans le cadre défilaient les images d’une chaîne d’informations en continu.
     « Une vague inquiétante de crises de folie a été observée dans notre pays ces derniers jours. Quelques centaines de cas ont déjà été répertoriés dans les grandes villes, à Paris, Lyon ou Marseille notamment, mais des cas isolés semblent se manifester partout en France. Les personnes touchées présentent soudainement des comportements absurdes, loufoques, parfois vulgaires, enfantins. Un banquier a par exemple été trouvé en train de mimer du surf sur le bureau de son patron, ou une grand-mère a essayé d’embrasser toutes les personnes qu’elle croisait dans la rue. Aucun lien n’a encore été identifié entre les victimes, et l’on ne connaît pas non plus la gravité de ces crises. Si vous en êtes témoin, la meilleure chose à faire est de mettre en sécurité l’individu concerné et de joindre rapidement l’hôpital le plus proche. Une ambulance viendra chercher la personne atteinte. Nous vous rappelons qu’aucune mesure de sécurité particulière n’a été émise par les autorités sanitaires, car la cause de transmission de ces crises n’a pas encore été établie. »

     Toute la nuit, je menai des recherches dans ma bibliothèque. Dans une encyclopédie médicale, je découvris le syndrome de « folie à double phase de Billod », qui présente dans ses symptômes des accès d’excitation mentale. Cependant, ces crises alternent avec des épisodes dépressifs qui n’avaient pas été remarqués chez les récents malades.
     La folie semblait capable de se transmettre d’individu en individu, et je trouvai mention de la « folie à deux ». À la manière d’un fou rire, la contagion requérait toutefois le contact des personnes, et se produisait souvent par là même au sein de la cellule familiale. Ici, le virus, ou quoiqu’il s’agisse, paraissait voler d’esprit en esprit, avec l’imprévisibilité du pou d’école maternelle.
     Par un emballement sans doute excessif alors, je me remémorai avec inquiétude les grandes épidémies qui avaient déjà assailli l’humanité. Le typhus athénien au Ve siècle avant Jésus-Christ, qui avait fait délirer de douleur près de 80 000 Grecs. La peste de Justinien au VIe siècle et ses effroyables 25 millions de morts à travers le monde. La peste noire entre 1347 et 1351, qui avait emporté presque la moitié de la population européenne de l’époque. Plus proche de nous, la grippe espagnole, venue de Chine, et décimant plus de personnes que ne l’avaient fait les obus de la Première Guerre mondiale. Le SIDA, tristement en activité, et auquel les bilans les plus récents attribuaient la mort de plus de 25 millions de personnes.
     Chaque évocation de ces catastrophes lançait un frisson électrisé le long de mon échine. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer l’impuissance des victimes face à ce raz-de-marée de l’infiniment petit, cette conquête inexorable du parasite. Était-on en train d’assister à la formation d’une nouvelle de ces vagues ? Si les autres portaient physiquement atteinte aux malades, celle-ci leur corrodait invisiblement le cerveau, et encore, seulement la zone réservée à la logique et la raison. Je me figurais naïvement un termite rongeant les étages choisis d’une large bibliothèque. L’unique tintement d’une sirène d’alarme peut faire naître chez les esprits craintifs ou prudents des ramifications hasardeuses aux branches lugubres. Sur ma chaise, un livre ouvert jeté sous le projecteur de mon bureau, je restais confondu entre l’effroi et l’ignorance. Finalement, la seule référence que j’avais qui se rapportait au plus proche des circonstances était littéraire : quand, dans Cent ans de solitude, le village de Macondo est en proie à une peste d’un genre nouveau, qui rend insomniaque et fait perdre la mémoire aux habitants, les obligeant à étiqueter les objets pour qu’ils se souviennent de leurs noms, jusqu’à ce qu’ils oublient la lecture à son tour… Seul le sorcier Melquiades parvient à terrasser ce mal à l’aide d’une mystérieuse potion…
     Notre monde était-il en train de sombrer dans la fiction ?
      la frontière du réel, je me plongeai dans les visions ésotériques des accès de folie chez de lointaines tribus. On y attribuait souvent des causes invisibles, mystiques. Je découvris que le peuple Dagara, au Ghana, percevait le malade comme l’interprète de bonnes nouvelles venues de l’« autre monde », comme un médium élu pour faire le lien entre les deux univers et transmettre des messages à la communauté. À l’inverse, chez les Luba du Katanga, province méridionale du Congo, les « wa bulubi », nom donné aux personnes présentant des troubles psychiques, étaient craints et respectés, car ils étaient considérés comme possédés par un esprit dangereux. Leurs crimes leur étaient pardonnés, y compris le meurtre, afin de ne pas froisser le mauvais esprit qui les habitait. Pour les Sioux d’Amérique, les épisodes de transe étaient des manifestations naturelles, auxquelles seul le chaman, qui avait lui-même su vaincre sa propre folie, pouvait mettre fin. Il était le vieux Melquiades du roman. Et je me demandai longuement si le fléau qui commençait à ronger les hommes trouverait un antidote médical, ou bien nécessiterait l’intervention d’un sorcier aux pouvoirs surnaturels. En tout cas, je ne repérai nul récit d’une vague contagieuse de folie dans une quelconque communauté. Seule me venait à l’esprit la comparaison avec les peuples qui s’embrasent d’un souffle pour l’idéologie d’un tyran, pour des motifs politiques exemptés ici.
     Que pouvait faire perdre raison à tous ces gens, au même moment ou presque ? Étaient-ce les torts de notre société, ses vices enfouis, qui atteignaient soudainement leurs limites et se brisaient tels des ressorts trop longtemps contraints en faisant exploser à retardement la partie des cerveaux réservée à la Raison ? Qui étaient ces Achéens d’élite cachés dans ce minuscule cheval de Troie, et depuis quand attendaient-il sagement sur la plage que la cité leur ouvre grand ses portes ? Je formulai maintes interrogations, et les traités ne me renvoyèrent aucune réponse. Au lieu d’un miroir, je me trouvais face à une obscure glace sans tain.

     Lorsque je pris ma voiture le lendemain matin pour me rendre à l’université, le lit sous mes paupières était resté défait et soulignait sombrement mes pupilles. J’attribuai d’abord à ce manque de sommeil les coups de klaxon qui m’assaillirent les tympans quand je m’engageai sur le périphérique. Mais ces voitures à contresens qui me frôlaient à toute allure hissèrent de façon bien réelle les poils de mes avant-bras. J’aurais pu avoir été projeté au milieu d’un circuit pour voiturettes télécommandées, sur ces tapis d’enfants où sont imprimées des routes. Au code d’usage s’était substituée une dangereuse anarchie. Les gens roulaient n’importe comment, opéraient des slaloms dignes de skieurs sur le bitume, avançaient sur moi en marche arrière, le coffre en tête, allaient s’enfoncer dans les rambardes métalliques défigurées. Sur le côté, des voitures se prenant pour des tondeuses progressaient lentement sur la fine bande d’herbe. Leurs conducteurs avaient tous perdu la raison. Au travers des pare-brises, je ne croisais que des regards égarés et des lèvres pendantes. Je ne sais exactement comment je parvins à faire demi-tour et rentrer chez moi. Je garai ma voiture en hâte et courus me réfugier chez moi. Je pris d’un coup conscience de l’ampleur du danger que rendait possible cette épidémie de folie nouvelle, en laissant entre les mains des contaminés des engins à moteur. Et, bientôt, des armes ?
     Ma femme, debout dans l’entrée, semblait m’avoir attendu. Je m’arrêtai, dos à la porte close. Était-ce ma femme, avec laquelle j’étais marié depuis presque trente ans, qui me fixait comme si j’étais le plus étrange des inconnus, avec une expression aussi amusée que moqueuse ? De l’écume sortait d’entre ses lèvres. La lueur de l’enfant emporté par le tourbillon hilarant des bêtises enflammait ses yeux.
— Geo-rges ! Geo-rges !
     Elle répéta plusieurs fois mon nom, en le hachant. Christine ? Était-ce encore elle ? Où était passée ma femme ?
     Je m’avançai en affichant la plus profonde et la plus honnête compassion, celle de l’amour véritable et ses années de vie commune. J’aurais sans doute eu peur d’un inconnu dans la même posture. Mais de ma femme je ne pouvais supposer dignement qu’elle fût radicalement devenue une bête sauvage. J’ouvris les bras pour l’y accueillir, ornai mon visage d’un éclatant sourire, celui des grandes occasions, celui qui rassure, qui fait oublier tout souci et se fondre en l’instant présent.
— Chérie ! Est-ce que tout va bien ? Viens dans mes bras, veux-tu ? Calme-toi, voilà. Restons calmes. Tout va bien se passer.
     Je parlai comme si j’avais des coussinets sur la langue pour ne pas la heurter, à la façon subtile dont marchent les chats. À chacun de mes pas approchant, elle criait en élevant progressivement le volume :
— Geo-rges ! Geo-rges !
     J’allais la saisir, lorsqu’elle remonta plus haut que son nombril le bas de pyjama qu’elle portait encore, agrippa la ceinture élastique de ses mains fermes, et, les coudes écartés à la manière dont on mime les gallinacés, elle se mit à courir dans le couloir. Jamais je ne l’avais vu courir. Il fallait au moins un avion sur le point de décoller pour rejoindre son fils pour arriver à la presser jusqu’au trot. Nul doute possible…
     Ma femme était devenue folle.
     Je lui emboîtai le pas, sans toutefois courir, me contentant de grandes enjambées. Je la découvris au milieu de la cuisine, avec le seau que l’on gardait sous l’évier sur la tête, une cuillère en bois à la main. Toute sa tête était couverte de ce récipient de plastique grisâtre, à travers lequel je devinais encore les contours de son visage. De sa baguette-cuillère, elle tapa sur le haut du seau. J’entendais résonner à l’intérieur :
— Ta-dam ! Tou-dou-doum ! Voilà Bee-tho-ven ! Mon-sieur Bee-tho-ven est là ! Ti-dim ! Ti-da-doum !
     Aveuglée, je pus m’approcher et tenter de lui enlever ce seau ridicule de la tête. Elle me prit comme nouvelle cible et me donna des coups sans retenue. Il m’était impossible de la violenter. Je la laissai là et décrochai le téléphone du salon pour joindre l’hôpital. Personne ne répondit. Le standard était peut-être saturé ? Ou bien les standardistes étaient devenus fous eux aussi. À quel rythme l’épidémie était-elle en train de se propager ? J’allumai le poste de télévision. La plupart des chaînes diffusaient une image avec des bandes de couleurs accompagnée de grésillements perçants, synonyme de dysfonctionnement. Les autres montraient des vidéos brouillées de personnes isolées ou en petit groupe, témoignant de la situation. Leurs proches avaient été infectés. Ils conseillaient de se mettre prestement à l’abri. En éteignant, je songeai soudainement à la maladie de la vache folle. La France était contaminée par la maladie de l’homme fou. La France ? Il m’aurait étonné que cette épidémie désastreuse connaisse aussi bien les frontières que les nuages radioactifs venus de Tchernobyl.
     Je suis retourné dans la cuisine, et suis resté appuyé un certain temps contre le chambranle. Ma chère épouse frappait avec sa même cuillère et un fouet métallique sur les portes des placards, les casseroles, le seau toujours sur sa tête. Des larmes salées ont coulé sur mes joues. On a beau être dévoué tout entier à une personne, on ne retrouve plus rien d’elle une fois sa raison évanouie. C’est là la clé de voûte de tout homme. Le corps de ma femme n’était plus qu’une structure molle en porte-à-faux. Dans un dernier élan optimiste et chaleureux, je me suis approché furtivement pour la ceindre de mes bras. Je transmis dans cette étreinte toute l’affection que je lui portais. Au lieu de se calmer, elle enragea et je crus que le tonnerre grondait sous le seau en plastique. J’ai relâché mes bras, et ai reculé aussi vite que je l’avais attrapée pour fuir ses coups lancés furieusement, avec la fréquence des pales d’un moulin à vent dans la tempête.
     J’eus alors la réaction la plus égoïste et la plus lâche de ma vie. Ce qui est étrange, c’est que je n’arrive toujours pas à la regretter aujourd’hui, bien qu’elle m’afflige le cœur et ait fripé mon âme à jamais. Il y a là matière à écrire un drame, et Créon ne dut pas connaître en condamnant Antigone plus cruelle décision. J’ai pris peur à mon tour. La liste des contaminés me paraissait s’allonger à la vitesse où tombent les grains fins d’un sablier, et je ne pouvais rester inerte au milieu de ce fléau insolite. J’ai laissé ma femme dans la cuisine avec son seau sur la tête. J’ai rassemblé quelques affaires, provisions. Et j’ai fui. En fermant la porte, je l’ai entendu pour la dernière fois. Ses dernières paroles me furent :
— Plop, plop. C’est Mo-zart-et-Bee-tho-ven. Mo-zart-et-Bee-tho-ven, dans la cuisine, font un gâteau. Hmm, un gâteau !
     Christine avait comme moi cinquante-trois ans. Elle aimait le point de croix, la marche en forêt et les festins dominicaux au soleil, et avait été saine d’esprit jusqu’à ce jour.
     Je l’ai laissée sans savoir le sort qui m’était réservé. Peut-être étais-je déjà condamné, peut-être la bombe à retardement avait-elle déjà été placée dans mon crâne, et fuir était alors inutile. Pourtant, si la possibilité d’y échapper existait encore, je devais la poursuivre à tout prix. Au prix d’abandonner ma femme. Et j’espérais encore revenir prochainement et retrouver celle avec qui j’ai entretenu une discussion longue de plusieurs années. Je me sentais en pleine possession de mes moyens de réflexion, et ce sont eux que j’ai cherché à protéger, à dissimuler à la pandémie, comme j’aurais pu cacher une famille juive dans mon grenier durant la traque morbide du siècle précédent. Je me vis devenir un résistant. Je passais de l’autre côté des pages de mes livres d’histoire.
     J’ai toujours été un intellectuel assumé, un esthète de la pensée humaine. Je ne m’en suis jamais caché. Je me régale des essais des grands philosophes, des symphonies des compositeurs géniaux, de l’harmonie des toiles de maîtres, et, au quotidien, des débats élevés à propos d’histoire, de politique, d’économie, et de sciences, que j’échangeais avec collègues ou élèves. J’aime avoir une vision unifiée des événements historiques, en comprendre les fondements. Comme tout est relié dans le flot de l’histoire et l’étendue du monde, cela suppose de tout connaître. Il n’y a pas de plus grand bonheur à mes yeux qu’un savoir absolu, auquel j’aspire à mon échelle. Vérité et jouissances s’y cachent. On comprendra donc que, à l’inverse, j’éprouve une répulsion extrême pour l’illogique, l’absurde, la déraison. Rien ne m’effraie plus que de perdre la tête, ou d’être atteint de la maladie d’Alzheimer, et de voir s’envoler avec mes souvenirs toutes mes connaissances acquises. Toute mon existence a été jusqu’à maintenant dirigée vers l’élévation de la société au-dessus de sa léthargie intellectuelle, du marasme abrutissant dans lequel elle donne parfois l’impression de se complaire.
     Et voilà cette épidémie assassine qui venait frapper à ma porte, s’installer sous mon toit, et me prendre ma femme ! Je dis « assassine », car en s’en prenant à la raison, elle détruisait en même temps la source des réjouissances. J’ai fermé la porte de ma maison à clé, laissant mon épouse au milieu d’une réserve de vivres suffisante pour plusieurs semaines. Je me préparai à combattre l’invasion, et cela impliquait de préserver mon intelligence.
     Le trajet jusqu’à l’aéroport Saint-Exupéry fut digne d’une épique course poursuite de film d’action. Mis à part que je n’étais pas cascadeur, et que les voitures en face n’étaient pas des hologrammes. J’étais Ben-Hur naviguant entre les obstacles et risquant sa vie. Je roulais prudemment, me tenant prêt à donner un coup de volant à tout instant, dardant des regards furtifs sur la droite, la gauche, dans les rétroviseurs… Je croyais conduire sur la route d’un rêve. Des personnes marchaient pieds nus sur l’autoroute, après avoir abandonné leur véhicule au milieu de la voie. Elles ne faisaient aucun cas des bolides qui les contournaient. Les carambolages étaient aussi fréquents que les lâchers de bombes des B -52 lors des neuf années de la guerre du Vietnam. Un fou vint me percuter de flanc, à l’arrière. Je restai immobilisé quelques secondes, puis parvins à me remettre dans le sens de la marche. Il fallait absolument que la relique que je conservais dans mon crâne soit protégée, et ne se brise pas en route comme l’obélisque de Constantinople.
     J’étais parvenu à capter une fréquence radio qui émettait encore. À défaut de vers de Verlaine, l’homme derrière son micro faisait état avec une voix haletante d’une situation invraisemblable autour de lui et dans l’ensemble du pays. Il avait vu sa famille, ses voisins, et tout son quartier devenir fous entre hier soir et ce matin. D’après ses renseignements, l’épidémie touchait toute l’Europe, mais aucun cas n’avait été signalé en dehors. Des avions quittaient encore le territoire, pour un El Dorado de la pensée rationnelle. Je fus rassuré dans mon plan, et bientôt je vis se dessiner à l’horizon le profil métallique bombé de l’aéroport.
     Le hall était empli d’un intense brouhaha qui me saisit aux tempes. Un employé en costume passa devant moi en glissant à plat ventre sur un chariot à bagages. Une femme ventrue, collée à la porte vitrée que je venais de franchir, tentait de l’escalader à la façon d’un gecko. Toute une famille, dont la mère tenait un bébé contre elle, avait ouvert en grand leurs valises et enfilait au hasard leur contenu. Ils ressemblaient déjà à des bibendums boudinés. Il ne manquait que des entonnoirs sur ces têtes pour me trouver immergé dans une vignette de bande dessinée. J’étais plongé dans un asile géant.
     Je me faufilai entre les fous, et passai sans billet la limite réservée habituellement aux voyageurs. Les marchandises détaxées étaient pillées, dévorées, vidées, lancées dans les boutiques. Dans le couloir des portes d’embarquement, je croisai la flamme intelligente de regards qui surveillaient la cohue. C’étaient manifestement des personnes non atteintes par le virus, qui s’étaient rassemblées ici. J’avançai d’un pas assuré.
     Je déclinai mon identité, et le groupe m’expliqua qu’ils étaient en train d’affréter un avion pour New York. Nous étions légèrement plus d’une centaine. Dix pilotes et autant d’hôtesses de l’air avaient été réunis, tous sains d’esprit, afin d’être certains d’arriver à destination. Là-bas, nous risquions d’être mis en quarantaine, mais c’était là une sécurité bien compréhensible pour préserver ce territoire encore pur.
     Des techniciens s’activaient pour préparer l’appareil. Pendant ce temps, nous décidâmes d’opérer un test d’intelligence sur les membres de notre groupe désireux de s’envoler, afin d’être sûrs qu’aucun fou ne soit infiltré. Nous écrivîmes sur des morceaux de papier des questions de culture générale ou des calculs simples, et les confièrent à un jury composé d’un homme aigrefin qui semblait avoir évité jusque-là l’épidémie par sa maigreur, et d’une jolie femme brune assez jeune, qui conservait un port distingué dans le désastre. Un à un, nous passâmes devant eux. Lorsque mon tour arriva, j’inscrivis sur une feuille mes coordonnées, et remarquai le nom de la femme, qui avait été écrit sur la première ligne, Élisa Tourmède. Elle me demanda de calculer la racine carrée de vingt-cinq, puis de lui citer la date du couronnement de Charlemagne. Ce ne fut pas difficile pour le professeur agrégé d’histoire que je suis, et je rejoignis dans la salle d’attente ceux qui avaient prouvé leur logique avant moi.
     Nous fûmes exactement cent dix-huit à pénétrer dans l’appareil, équipage compris. La mise en place n’eut rien du calme habituel des passagers satisfaits de partir en vacances. Tous les visages étaient soucieux, sourcils froncés, bouches serrées, et yeux furetant pour s’assurer que les voisins n’avaient pas déjà craqué. Nous étions tous rassemblés sur les sièges à l’avant. Quelques hôtesses nous rappelèrent sans grâce et dans un protocole simplifié les consignes de sécurité. En observant leur chorégraphie saccadée, nous n’avions qu’une envie : quitter ce monde de fous et débarquer à New York. Enfin, nous décollâmes.

     Je songeais à mon fils au Canada. Au moins, il devait encore bien se porter. J’envisageai de le rejoindre, et me promis de le contacter dès que j’arriverais sur place.
     J’étais assis à côté de la ravissante femme brune qui avait fait passer les tests. Nous échangeâmes, au rythme lent d’une gondole à Venise, nos sentiments sur la situation tragique. Ne sachant comment nous rassurer de la folie de nos proches, au moins nous essayâmes de nous en écarter et d’imaginer un futur plus radieux. Un babillage de langue nous interrompit dans nos réflexions. Un premier passager avait cédé au virus. Pas moins de quatre jeunes hommes vigoureux durent se lever pour le détacher et aller le ligoter à un siège à l’arrière de la carcasse.
     En reprenant notre conversation, nos faces à tous deux avaient blêmi. Cet homme était encore sain d’esprit il n’y avait guère plus d’une heure ! Elle l’avait regardé dans le blanc des yeux ! Il était en tout aspect normal, aucun n’indice ne laissait présager cet éclatement soudain. Et c’était ici, en lieu clos, que la crise s’était déclenchée. Qu’en avait été le facteur ? Était-ce simplement l’expiration d’un chronomètre qui s’écoulait en nous tous ? Il aurait donc été contaminé avant d’embarquer ? Ou bien un élément contagieux se trouvait-il auparavant dans l’avion ? Dans tous les cas, nous étions tous susceptibles de sombrer à notre tour. J’éprouvai une situation similaire à un innocent que l’on enferme dans la geôle d’un psychopathe. Et je n’avais nul moyen de sortir, sauf à m’écraser à la surface de l’océan.
     Nos réflexions alarmées furent interrompues à cinq autres reprises. Nous dûmes même bâillonner une hôtesse de l’air et un homme corpulent, chauve, en costume gris clair, tant ils riaient hystériquement. À chacun de ces revirements, le visage de ma voisine devenait un peu plus blafard, sa voix un peu plus tremblante, et je ne doutais pas que mon corps imita le sien dans la frayeur. Mais nous continuâmes de discuter, afin de maintenir nos cerveaux stimulés. Nous cherchions ainsi à faire fuir le démon, comme si les pensées s’élevaient en rempart contre la folie. C’était la seule thèse que nous avions, notre seul moyen d’essayer de lutter activement contre le virus. Surtout, il ne fallait pas nous endormir.
     Nous en étions là, à résoudre des énigmes et guetter nos compagnons de galère, lorsque nos nuques firent un soubresaut en avant. L’avion piqua en chute libre. Les trappes au-dessus de nos têtes s’ouvrirent brutalement et libérèrent les masques à oxygène. Ce fut la panique générale. La vraie folie, la folie sérieuse, celle de la catastrophe, nous gagna tous. Seuls les fous continuaient de rire au fond de l’appareil. Nous arrimâmes à nos bouches les masques avec les mains tremblantes. Les rares enfants hurlaient de terreur. Je tournai la tête. Ma voisine fondait en sanglots.
     Était-ce le contexte dramatique qui me fit garder un relatif sang-froid ? « Pas comme ça », eus-je le temps de penser. « Pas comme ça, pas maintenant. » Dans un éclair de lucidité, je trouvais cette fin absurde. S’éteindre dans une catastrophe aérienne alors qu’une pandémie aux origines et conséquences encore inconnues s’étendait sur la terre. Mourir sur le chemin d’un monde meilleur où l’espoir était encore permis. C’est sans doute facile à décrire aujourd’hui, sans être non plus digne de l’arrogance de William Wallace jusqu’à son ultime seconde, mais je crois m’être avancé vers ma propre tombe avec un léger sourire, qui disait toute l’ironie de cette fin.
     Finalement, l’avion se redressa. Une vapeur de soupirs s’éleva des sièges à l’avant. Les respirations reprirent, et une voix grésilla à travers les haut-parleurs :
— Ici votre nouveau commandant de bord. Le précédent pilote vient de succomber à la folie. Nous avons réussi à le maîtriser. Je prends le contrôle de l’appareil. Vous pouvez retirer les masques à oxygène. Tâchez de reprendre votre calme.
     Personne n’osa applaudir. Nous craignions trop que cette voix, qui venait de parler clairement, ne se mette bientôt à réciter l’alphabet dans le désordre.
     À partir de ce moment, ce fut comme si l’air dans la cabine s’était fait aussi rare qu’à l’extérieur. Personne ne pouvait rien contrôler, et pourtant chacun était aux aguets. Nous volions à huit mille mètres d’altitude, en dessous de nous s’étendait l’immense océan Atlantique, et nous étions enfermés dans une carlingue ridicule dont les fusibles des occupants pouvaient à tout moment rompre. Tout bien réfléchi, étant donné la vitesse avec laquelle le virus s’était répandu autour de nous dans les dernières vingt-quatre heures, nous nous étonnâmes presque avec Élisa que si peu de cas se fussent manifestés pour le moment. Nos esprits étaient tournés vers l’arrivée, et la liberté promise. Nous en avions offert la statue aux Américains en 1886, il était à présent temps pour eux d’accueillir une nouvelle vague de migrants arrivant d’un Mayflower volant.
     La terrible nouvelle nous fut apportée par les mêmes haut-parleurs qui nous avaient délivrés quelques heures plus tôt :
— Mesdames messieurs, je suis au regret de vous informer que le virus, ou quoiqu’il s’agisse, contamine la ville de New York. Nous avons pu contacter l’aéroport John-Fitzgerald-Kennedy, où nous avions prévu d’atterrir, et il semblerait que les employés soient en perte de contrôle. Des appareils naviguent sur la piste, entre les mains de pilotes devenus fous. Nous ne pouvons prendre le risque d’atterrir ici. Nous allons nous occuper de trouver un autre endroit. Gardez votre sang-froid, nous vous tiendrons informés de l’évolution de la situation.
     Le style quasi militaire dans lequel cette désillusion nous fut annoncée nous laissa inertes sur nos fauteuils. De nouvelles larmes coulèrent des yeux d’Élisa, des gouttes lentes d’un autre désespoir. Au-delà de la peur d’un atterrissage forcé, c’était surtout cet élément nouveau qui nous glaçait l’échine : New York avait été contaminé. New York, berceau des technologies modernes, vitrine de l’occidentalisme, exemple ultime de la rationalité et du vivre-ensemble que les humains avaient atteints. Contaminé.
     Nous n’étions donc plus en sécurité nulle part ? Nul océan n’était assez vaste et de courants assez puissants pour obvier à la folie ? Nous allions rejoindre un continent nouveau où nous encourrions des risques similaires, alors que nos proches étaient restés derrière nous à des milliers de kilomètres. Je repris avec ma voisine une discussion qui revêtait des accents renouvelés. Nous avions idée je crois, sans oser la formuler, que ce ne devait plus qu’être l’un des rares échanges sensés à la surface du globe. Encore une fois, nous nous donnâmes un aperçu de toutes les explications possibles. Le virus était-il arrivé seul plus vite que nous ? Par le biais de voyageurs qui nous avaient précédés ? Ou bien s’agissait-il d’un mal œcuménique, prêt à frapper l’humanité sans distinction de frontières ? Un mal muet, venant nous cueillir un à un pour nous rappeler que nous étions allés trop loin. Et nous jeter dans l’abîme de la folie pour nous punir. Était-ce vraisemblable ?
     Le pilote, assisté par ses collègues, parvint avec brio à atterrir dans un champ plan non loin d’une large route, au sud-ouest de la capitale américaine. Les secousses avaient été rudes, mais l’appareil avait fini par se stabiliser et cesser sa course au terme d’un ruban d’épis de maïs couchés. Nous descendîmes en vacarme, sans grand ordre. Certains restèrent dans l’habitacle. Au moins, aucun garde ne nous attendait pour nous faire passer des examens. Nous étions libres dans le pays des fous.
     Accompagné d’Élisa, nous traversâmes les plants dressés pour rejoindre la route. Nous y retrouvâmes les scènes aberrantes que nous croyions avoir quittées. Plutôt que de marcher à côté, nous jugeâmes moins risqué de rester cachés à l’orée des cultures. Au loin, on apercevait les immeubles sombres d’une métropole.

     La cité s’appelait Neweeve, et n’avait en apparence rien d’une ville fantôme. Elle était même extraordinairement animée de couleurs, de chansons et de gens. Tous étaient fous. Son intelligence, les raisons des habitants qui l’avaient bâtie, n’étaient elles plus que spectres. Le virus s’était propagé avec une vitesse aussi insensée que les esprits qu’il contaminait.
     Élisa devint folle à son tour après que nous eûmes traversé quelques rues. Sans prévenir, elle se détourna de moi et inséra sa tête dans l’ouverture d’une poubelle pour y faire résonner « Help ! » des Beatles. « I need somebody… » C’est la dernière personne douée de raison avec qui j’ai été en relation. Elle a été mon Vendredi, et, sans elle, je restai seul Robinson Crusoé.
     Pourtant, j’espérais encore trouver derrière la vitre de l’un de ces nombreux immeubles un éclat d’entendement. Au milieu d’un carrefour, j’ai appelé à pleins poumons un esprit rationnel. Les ongles s’enfonçaient dans mes paumes. J’ai hurlé dix, cent fois. Je devais moi-même passer pour fou. Et seuls des fous me répondaient évasivement.
     J’ai cherché alors un refuge où m’abriter. La plupart des vitrines des magasins étaient brisées. Sur un trottoir, une trentaine de fous étaient sagement assis à regarder les images de postes de télévision en tirant la langue. Un peu plus loin, je m’engouffrai à travers la porte laissée béante d’un immeuble, que je pris soin de refermer derrière moi. J’explorai un à un les étages, et découvris une deuxième ouverture rectangulaire. Appartement numéro 57 d’un bâtiment et d’une rue dont j’ignore encore les noms. Ma nouvelle demeure.
     Cela fait trois semaines que j’y suis enfermé. Je me suis constitué rapidement une réserve de provisions en allant me servir dans des malls. Au milieu des rayons, maints fous se goinfraient salement de céréales ou de beurre de cacahuète, tandis que d’autres se caressaient le torse avec des fruits et légumes. Tous m’ignorèrent lorsque je passai à leurs côtés.
     J’ai parcouru romans et essais en anglais, que j’ai trouvés dans des bookstores ou des bibliothèques, autant pour maintenir mon cerveau en éveil, perpétrant la croyance naïve qui avait fini malgré tout par emporter Élisa, que pour y rechercher des explications à cette épidémie, au moins des suppositions, même fictives. Je n’y ai pas trouvé plus de réponses que lors des recherches que j’avais menées chez moi, à mon bureau. Je n’ai de cesse de songer à mon épouse abandonnée, et à mon fils. J’ai bien essayé de lui téléphoner, mais personne n’a décroché. Le Canada, si proche, est forcément atteint également. J’ai envisagé un temps de partir à sa recherche. Cependant, tel le grand Zeus devant son enfant Sarpédon, je ne peux modifier son destin sans influer le mien, et je dus me résoudre à le laisser potentiellement périr de folie.
     J’ai décidé plutôt de mettre à profit l’intelligence dont je suis peut-être le seul à être encore doté, de la dévouer à la recherche d’un remède. J’ai d’abord voulu me rendre mieux compte du niveau de stupidité des personnes contaminées. Je ne savais exactement quelles parties du cerveau étaient touchées. La logique semblait bel et bien détruite. Qu’en était-il de la mémoire ? À long, et court terme ? Du langage ? De la motricité ? Et même des émotions ?
     Les exemples de l’étudiant, de ma propre femme, et d’Élisa me vinrent à l’esprit. Le premier avait répété pendant quelques instants la phrase que je venais de prononcer. Ma femme avait cité Beethoven dans sa crise. Élisa avait récité les paroles d’une chanson anglophone. La mémoire ne semblait donc pas directement perturbée. Par contre, le langage était devenu chaotique, la motricité quelconque, et les sentiments avaient l’air de s’être évanouis. J’avais besoin d’en apprendre plus sur cette étrange maladie, et je sortis armé d’un pied de table en bois qui avait été arraché et d’un couvercle de poubelle en guise de bouclier.
     Il est étonnant de constater que l’on suppose à la folie un potentiel de violence, quand bien même je n’avais jusque-là subi aucune agression sérieuse. Les coups de cuillères de mon épouse avaient été donnés avec une force d’enfant. Pourtant, face à l’imprévisible, nos imaginations préfigurent le pire des scénarios. Sans raison, y avait-il encore une morale ?
     Je demandai aux premiers fous que je croisai, dans un anglais à l’accent marqué de ma francophonie éternelle, leurs noms, et l’endroit où ils habitaient. Aucun ne fit mine de me répondre. Ils ne semblaient pas me comprendre. Pire, si certains levaient la tête pour me considérer gravement, la plupart ne prêtaient nulle attention à ma présence. Leurs paroles restaient dénuées de sens : extraits de chansons, de poèmes, de répliques de films, ou mots jetés à la volée.
     J’ai tenté de leur tendre un crayon, un téléphone ou un livre. Personne ne sut quoi en faire, sinon un projectile, un marteau ou un grattoir. Il leur était également impossible d’ouvrir une conserve à l’aide d’un ouvre-boîte. Exception faite de quelques manies trop profondément ancrées en elles, comme la marche, ces personnes semblaient avoir perdu tout le patrimoine que leur avait légué l’humanité passée. La technique, l’histoire, les arts, l’histoire, les sciences… Tout cela avait disparu, emporté par un torrent impétueux vers une cascade dans le néant. Je ne peux qu’en trembler d’effroi.
     Le pire, peut-être, est encore la conclusion d’une ultime expérience que j’ai menée. Depuis deux semaines, j’ai réussi à enfermer trois fous dans trois appartements distincts. Je leur rends visite tous les jours, plusieurs fois, pour leur apporter à boire et à manger. À part moi, ils n’ont pas de moyen de se sustenter, et ne sont en contact avec personne d’autre. Malgré cela, aucune empathie ne s’est développée en eux pour ma personne. Ils restent totalement indifférents à mes venues si ce n’est à l’égard des gamelles que je leur tends. Lorsque je pousse la porte, certes ils accourent, sautent sur place, halètent. Mais, si je les visite avec les mains vides, ils sont irrités, déçus, presque méchants. Ils ne tentent pas de communiquer avec moi. Je ne suis pour eux qu’un arbre aux racines mouvantes auquel poussent des plats préparés. Toute compassion, tout noble sentiment d’amour, d’amitié ou de commisération, semble s’être évaporé. J’ai à le dire une peine immense, et mes mains en tremblent. Je n’ose l’écrire, mais me le dois. Ces gens sont similaires à des chiens. L’humanité a régressé en sa majorité au stade de simple animal bipède. Toute l’évolution semble à revoir ! Notre espèce est en train de s’éteindre.
     population mondiale est touché ? Ces fous sont-ils en mesure de se reproduire, d’élever des enfants ? Je n’en sais rien. De cultiver la terre pour se nourrir ? Je l’ignore. De s’entraider pour progresser ensemble ? Je n’ai pas la réponse, mais cela semble compliqué. Cette espèce nouvelle pourra-t-elle accomplir seule la longue marche du Progrès ? Découvrir le feu, inventer l’agriculture, la roue, l’écriture, le moulin, le papier, l’imprimerie, le télescope, l’électricité ? Marcher sur la lune ? Leur esprit s’y trouve déjà. Ont-ils d’ailleurs seulement redescendu d’un bond les échelons de l’évolution, ou bien sont-ils tombés dans un gouffre sans autre issue que d’y tourner en rond ? L’humanité touche-t-elle à sa fin ?
     Je me noie dans des interrogations que je ne pensais jamais me poser autre part que devant un écran de cinéma. Vais-je parvenir seul, ou avec l’aide de quelques autres membres isolés, à perpétuer l’espèce humaine ? Je me suis résolu à user de la raison qu’il me reste à essayer de sortir les fous de leur impasse, ou, à défaut, de les guider dans leur développement futur. Je ne sais s’il est possible de les éduquer ni combien de temps cela prendrait. Combien de temps me reste-t-il ? Aucune minute ne s’écoule plus sans que je m’étonne de n’être encore contaminé. Je chéris ma raison d’un amour que n’avait pas Shah Jahan pour Mumtaz Mahal, à qui il a dédié le plus somptueux des mausolées. J’ai entrepris depuis quelques jours la rédaction d’un traité concis dans lequel je résume les éléments que je juge importants à transmettre à ces individus d’un genre nouveau. J’y dresse un aperçu qui se veut utile des avancées considérables de l’humanité et des événements majeurs qu’elle a vécus, à la façon d’Hérodote, le « Père de l’Histoire ». Cette rapide encyclopédie devra, je l’espère, guider les fous dans leur avenir opaque. Les feuillets en sont empilés sur mon bureau. Et cette autobiographie de mes derniers jours en sera la préface.
     À présent, lorsque je m’aventure dans les rues, j’ai l’impression de me promener dans une décharge à ciel ouvert. Corbeaux, pigeons, rats, chats, chiens se régalent des détritus qui pourrissent sur les trottoirs. Je m’arrête longuement devant des fous et ne parviens toujours pas à m’expliquer ce qui me maintient hors de portée de la contagion. Est-ce dû à des connexions neuronales plus solides, plus subtiles ? Mon amour de la rationalité, de l’ordre, de la logique, joue-t-il un rôle ? Je doute pouvoir tenir infiniment. Je m’accroche à un espoir grêle que je dois quitter avec frayeur chaque fois que je ferme les yeux pour m’endormir.
     Si un jour quelqu’un doit lire ces lignes et en comprendre le sens, alors tout n’est peut-être pas perdu. Que ce soit dans mille ans ou demain, si un traitement est trouvé, ce que je souhaite de toute mon âme, alors

UNE POULE SUR UN MUR
QUI TRICOTE DU PAIN DUR
iiiiiiiiiiiiiiillllliiiii

***

     Au quatrième étage d’un appartement situé dans la ville de Neweeve, au sud-ouest de New York, Georges Laplace, dernier homme encore capable de raisonner, vient de devenir fou.
     Avec des gestes mécaniques, il s’empare de la pile de feuilles posée devant lui, et commence à la dévorer tranquillement, tel un mille-feuille brouté par une vache.
 
 
 

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     La nuit, les hommes qui ne se muent pas en animaux s’élèvent en poètes ou philosophes. J’ai toujours préféré la montagne à la boue.
     Dans le creux de mon matelas, je réfléchis à ma condition, celle de mon espèce. Comment ne pas la trouver vaine ? Triste. Absurde ! La vie est un mensonge manifeste, qui se voit comme l’œil au milieu du front du cyclope, sur lequel on ferme tous nos paupières. Nous sommes complices du plus triste des massacres, celui de continuer d’exister, et de prétendre y prendre plaisir. La chose la mieux partagée par les hommes, c’est l’hypocrisie. Nos espérances ont l’éclat hyalin de la lâcheté. Chaque nouveau soleil fait s’évanouir la rosée du rêve, alors on se lève pour décrocher du portemanteau la veste de notre finitude, endosser ce costume légal de gaze, qui panse les plaies autant qu’il nous boudine, rejoindre la farandole des faussetés inavouées. On traverse les rues en fantôme, dont la transparence chaque minute s’accroît un peu plus. Dès la sortie du lit, nos chevilles s’encombrent du plus lourd des fardeaux. Finalement, le bagne est la plus juste représentation de la vie. Nous sommes tous condamnés à perpétuité. Et seule l’obscurité semble pouvoir renvoyer le reflet sans tache de la réalité, à nous, ceux qui veulent bien la regarder en face. Les chauves-souris sont hirondelles des vérités individuelles.
     Isolé dans ma chambrée, j’ai entendu leurs battements d’ailes. Dans le noir brille avec violence l’inanité de mon existence. Nul besoin d’invoquer la silhouette féminine d’une vierge ou d’une créature aux cent bras pour se dédouaner. La vie m’apparaît en sa forme brute, évidée de sens comme un ventre sans tripe. J’empoigne avec ténacité cette vérité qui aime à se dérober à la façon d’une anguille visqueuse. Ou peut-être n’est-ce que nous qui l’agitons pour qu’elle ne nous étrangle pas.
     La solution s’impose avec évidence.
     Certains pensent que la mort est la condition d’une vie heureuse, le butoir qui donne du relief à nos actions. Ils perçoivent le verre vide à moitié plein. Ils perdent de vue que tous les souvenirs partagés ne servent qu’à grossir la quantité de combustible qui brûlera dans nos mémoires. On cherche à élever notre esprit pour qu’il fasse le régal des mêmes asticots prosaïques, des mêmes flammes aveugles. Tout va pour le mieux, pourquoi pas, dans un monde qui ne devrait pas être. Et il appartient à chacun d’en corriger l’absurdité.
     Sur mon lit, je suis calme. Déjà je repose en paix. Seuls les battements de mon cœur perpétuent les percussions du mensonge. Le noir, authentique, celui que les stupides distractions diurnes nous font oublier, m’enrobe de sa clarté. En de tels moments, je ne souhaiterais qu’avoir un revolver posé à côté de mon oreiller. Que mon sommier devienne cercueil, mon drap un suaire à motifs, que mon plafond se fasse plaque de marbre. Je n’aurais qu’à élever légèrement la main pour me saisir de la crosse froide, l’appuyer contre ma tempe, d’une pression de l’index, me libérer sans regret.
     Ma résolution est prise.
     Le problème dans tout cela, c’est que je n’ai pas de pistolet.

     J’ai d’abord pensé à sauter de la plus haute tour que je pourrais trouver. Je me laisserais tomber sans ouvrir la bouche, fixant avec quiétude le bitume approchant, jusqu’à l’impact salvateur. Mes os se briseront telles de vulgaires brindilles, ma boîte crânienne explosera à la façon des piñatas, répandant des serpentins de cervelet. Ce devait être un moyen efficace. L’homme n’a pas d’aile pour pouvoir s’écraser.
     Le premier souci fut logistique. Où trouver un bâtiment duquel me jeter pour être certain de ne pas rater mon coup ? Je songeai d’abord à de célèbres monuments parisiens. Les tours Eiffel ou Montparnasse devaient constituer des plates-formes de luxe pour s’élancer. Je faillis réserver des billets de train pour la capitale, mais je me ravisai en pensant aux mesures de sécurité qui devaient avoir été mises en place pour empêcher les gens censés d’accéder aux niveaux les plus hauts et de plonger dans le vide. À quoi sert-il donc d’élever des cages jusqu’aux nuages ?
     Il y avait, vers chez moi, ce centre commercial de cinq étages. Plusieurs fois déjà, chargé de sacs en toile imprimés de logos divers, je m’étais penché au-dessus de la rampe du dernier escalator, en songeant à la chute mortelle que j’effectuerais en basculant. J’y retournai, décidé à en terminer. Je gravis les étages sur les marches mobiles en regardant défiler avec flegme les visages des badauds qui descendaient. Au cinquième palier, je remarquai une issue de service réservée à l’accès au toit. Je pressai la barre noire qui faisait une ceinture à cette porte, et un filet de vent frais vint souffler sur ma joue. Je m’introduisis subrepticement. J’étais sur le toit.
     L’étendue de gravillons beiges était le repère de pigeons. Autour de moi se pavanaient lourdement au sol ou virevoltaient sans grâce dans les airs des ramiers boursouflés. Sans y accorder plus d’attention, je m’approchai de la rambarde et inclinai mon corps. En bas, le parking. Je calculai rapidement. Il devait y avoir au moins trente mètres. Ce devait être suffisant. Mes doigts se resserrèrent sur la balustrade. J’avais un peu le vertige. Comme je me redressai, un pigeon passant au-dessus de moi se soulagea sur ma chemise. Sur mon pectoral droit se mit à dégouliner la traînée gluante de sa déjection. Je n’allais pas quitter le monde des hommes avec cette tache ridicule. Les médailles sont exécrables, et celle-ci plus encore. J’ai lâché la rambarde, et je suis redescendu par les escaliers mécaniques.

     Le cocktail médicamenteux me paraissait être une solution plus sage. Je pouvais agir dans les limites de ma cuisine, un verre inerte et quelques plaquettes argentées de comprimés pour seuls témoins.
     Je me mis pour une journée dans la peau d’un laborantin. Je piochai dans des manuels les types et les noms des médicaments dangereux à trop forte dose que l’on pouvait se procurer aisément. Je revêtis ensuite le costume du faussaire pour me fabriquer des ordonnances apocryphes. Muni de mes passeports pour l’autre monde, celui où tout est éteint, j’allai dans plusieurs officines de la région pour acheter des boîtes d’analgésiques, d’antidépresseurs et de benzodiazépines sans éveiller les soupçons des pharmaciennes. Je m’étais préparé à endosser toute une liste de troubles psychologiques aux noms exotiques, mais on ne me posa nulle question.
     J’étalai les huit boîtes de médicaments autour qu’un grand verre d’eau rempli à ras bord. Une seule d’entre elles aurait sans doute suffi à mon dessein, mais je souhaitais mettre toutes les chances de mon côté. En les perçant pour libérer les pilules, les plaquettes me firent l’effet relaxant du papier bulle. Les granulés de la mort étaient protégés avec délicatesse. Je sortais trois comprimés de chaque sorte. Un petit amas protéiforme s’éleva devant moi.
     Entre le pouce et l’index, je me saisis du premier cachet, le déposai sur ma langue, et accompagnai sa descente dans mon gosier d’une fine gorgée d’eau. Puis je recommençai, piochant dans le tas comme dans un vulgaire sachet de bonbons. Au sixième je dus faire une pause. Il resta bloqué dans ma gorge, et j’étouffai durant plusieurs minutes. Les larmes avaient obstrué ma vision, et je crus un instant qu’il s’agissait du rideau de fin et que j’allais partir de cette manière. Mais ma toux convulsée finit par faire tomber le comprimé jusque dans mon estomac.
     Je m’y pris plus lentement pour les suivants, les arrosant d’une plus grande quantité d’eau. J’abreuvais copieusement ces graines pour que leurs branchages délétères s’épanouissent. Avant d’épuiser entièrement mes réserves, je fus gagné par un froid violent et glissai de ma chaise pour m’écraser la joue sur le carrelage lisse.
     Je me réveillai vingt-quatre heures plus tard. Mes lèvres étaient lourdes et leurs coins restaient collés entre eux. Tout le flanc de mon visage, du menton aux tempes, adhérait mollement aux carreaux. Mes yeux s’ouvrirent avec plus de lenteur que le rideau métallique de l’épicier, et le même grincement, il me sembla, sur une plaine à reliefs, mi-solide mi-liquide. J’avais vomi, et je ne sentais plus mon corps. Je mourrais de faim. Je me tournai comme un idiot dans ma mare de dégueulis et me traînai jusqu’à la salle de bain. Je vomis encore dans ma baignoire et me rendormis sur le tapis humide. Lorsque je revins à moi, quelques heures plus tard, je pus me remettre sur pied, me laver, et manger.

     J’avais compris que je ne pouvais avoir confiance en rien ni personne. Même les chimistes avaient mis un garde-corps à leurs pilules. Il fallait que je sois plus radical. J’allais m’ouvrir les veines.
     La préparation eût pu faire croire à une mignonnette profitant d’une soirée libre pour se détendre. Je déambulai en peignoir dans mon appartement. De la porte entrouverte de la salle de bain émanait le glouglou de la cascade qui s’échappait du robinet chromé. J’amenai un canif affuté et un briquet sur le rebord de la baignoire, laissai glisser mon peignoir au sol et entrai lentement dans l’eau brûlante. Mon front se mit presque aussitôt à dégouliner, sans que je sache s’il s’agissait de gouttes de vapeur ou de sueur. La brume chaude me transmit une fièvre douce comparable à l’ivresse. J’empoignai le couteau et en chauffait la lame avec le briquet, comme je l’avais vu faire dans un film. Je l’appuyai d’abord sur mon poignet gauche. Elle s’enfonça comme dans du gâteau ramolli et fit fumer la chaire légèrement calcinée. Je serrai les dents sur un bâton imaginaire pour m’empêcher de crier. Bientôt la lame se bloqua. Un mince filet de sang s’écoulait de part et d’autre. Ce n’était pas assez. Je me mis à charcuter mes veines en un va-et-vient de bûcheron énervé. Les premières gouttes de sang plurent dans le bain où elles s’évanouirent à la manière de flocons de neige atterrissant sur le capot chauffé d’une voiture.
     Je changeai le couteau de main et m’excisai encore malgré mon poignet tremblotant. Il avait bien moins de force. Au lieu de creuser en profondeur, je fis deux tranchées parallèles. Puis je laissai le canif tomber hors de la baignoire avec un fracas métallique amorti par le tapis, et plongeai les mains dans l’eau comme deux petits sous-marins.
      Mon océan translucide devint d’abord rose, puis rapidement rouge. Pourtant, je ne me sentais pas défaillir. C’était tout juste si mes plaies me piquaient. J’appuyais consécutivement sur chacun de mes bras pour accompagner de mon pouce l’écoulement de sang. Je remarquai alors le son faible du siphon qui se vide. Sur le rebord en polyester, une première teinte rouge avait imprimé une bande fine au-dessus du niveau actuel de l’eau, à l’endroit où elle s’était trouvée auparavant. Ma baignoire fuyait.
     Je ne prenais habituellement que des douches. Le palais de caoutchouc entre mes pieds laissant un interstice, échappatoire exiguë pour le sirop carmin, fut une découverte importune. J’aurais pu le maintenir sous pression, le recouvrir, ou faire couler plus d’eau. Mais j’étais las. Amorphe, je restai allongé dans ma baignoire, jusqu’à ce qu’il ne subsiste qu’une flaque de jus de sang sous mes fesses. Le fond du bassin, rouge vif, s’élevait en un dégradé continu vers des tons plus clairs, jusqu’au blanc que l’eau n’avait pas caressé. Nu comme un ver, ma peau était celle d’un Néerlandais exposé trop longtemps au soleil de la Côte d’Azur. Le sang séché me couvrait d’un écœurant caparaçon écaillé.
     Je me dégouttai, et sortis. Je lavai ma peau salie avec un gant de toilette et pansai les trois stries à mes poignets.
     Les jours suivants, je portais une montre au bras gauche et un large bracelet au droit pour masquer les cicatrices.

     Mes tentatives infructueuses ne se succédaient pas dans un tourbillon de folie triste. Comme les battements qui apparaissent sur le cardiogramme d’un comateux en phase de réveil, je reprenais par bribes goût à la vie. Il m’arrivait même de me rendre compte de l’ampleur de ce que j’aurais raté si mon entreprise avait déjà réussi. Quelques séances de sport libéraient leur endorphine trompe-l’œil, la musique berçait mon esprit, les histoires des livres me donnaient une foi optimiste en l’avenir. Je continuais de voir ma famille et quelques groupes d’amis. Mais il suffisait que je retrouve le moelleux désolé de mon matelas et la robe sombre de la nuit pour comprendre que leurs existences avaient la placidité d’une mer sans vague, la monotonie de mon plafond uniforme où il ne figurait, à mon grand désespoir, nul crochet auquel j’aurais pu suspendre une corde.
     Ma résolution n’en fit que se raffermir. Je ne cherchais plus à la cacher. Plus que toutes les convictions politiques ou religieuses pour lesquelles les hommes se battent à coup de mots ou de masses, elle me semblait la seule digne de mourir pour elle. En regardant un miroir, je voyais un rodomont ridicule d’avoir pu croire que sa vie n’était pas vaine. Pire, d’avoir espéré qu’il y ait sur Terre une voie menant au bonheur.
     En me promenant avec un ami dans les allées d’un vide-grenier, je demandai à deux ou trois antiquaires qui avaient l’air plus avertis que les autres s’ils n’avaient pas dans leur débarras, au milieu de leurs malles empoussiérées et horloges arrêtées, une guillotine. J’enviais l’infaillibilité géniale de cette invention. L’ami qui m’accompagnait prit pour une plaisanterie ma requête, une excentricité loufoque, comme si j’avais dit « pain au chocolat » au lieu du nom de l’appareil du docteur. Pourtant mes yeux ne riaient pas. Et les professionnels rigoureux bredouillaient des excuses de ne pas en avoir pour moi un exemplaire dans leur stock. La lame oblique et son écheveau en bois devaient rejoindre le cimetière de mes tentatives avortées dans l’œuf.

     Les condamnés américains ont la chance d’être assistés par un médecin lors de leur exécution, pour s’assurer qu’ils aient bien franchi la frontière irréversible. Plutôt que d’aller me porter criminel outre-Atlantique, je décidai de suivre une nouvelle formation.
     J’engloutis en quelques jours des articles scientifiques décorés de formules et de schémas. Jamais je n’avais mis tant d’ardeur à apprendre. Je collai dans ma chambre des posters, face contre le mur, pour dessiner au dos les plans de ma machine à me faire voyager dans le futur. Terminus le noir total.
     Je choisis un siège en bois, avec des accoudoirs, sans autre forme de fioriture. J’achetai dans des magasins de bricolage ou d’électronique des lanières en cuir pour me maintenir, des éponges et des électrodes, des fils et des batteries. Dans une animalerie, je me procurai des souris pour faire mes essais. Je les ligotai à une planche, plaçai un lambeau d’éponge mouillé entre leur petit crâne tondu et une électrode, puis vérifiai que leur cerveau grillait rapidement sans trop convulser. J’avais au fond de moi peine à tirer parti de ces bêtes innocentes, trop idiotes pour se rendre compte de la vacuité de leur existence en cage. Mais la finalité qu’elles servaient suppléait à ces tourments d’âme.
     Je fis rôtir une dizaine de cervelets de souris avant de passer à l’iguane. Il me fallait un cobaye plus gros. Son exécution se déroula à merveille. J’étais prêt à essayer sur un sujet plus volumineux encore.
     J’avais installé mon dispositif dans ma cave. L’ampoule nue suspendue à de vieux fils apparents l’auréolait d’une lumière flétrie. Je branchai le système à l’unique prise de la pièce et m’assis sur mon trône funèbre. Je plaçai ensuite sur ma tête rasée court la passoire que j’avais tapissée d’électrodes et d’une couche d’éponges imbibées d’eau. Elle me servait habituellement à égoutter mes pâtes. Mes cheveux devaient bientôt devenir ses spaghettis carbonisés. J’attachai mes chevilles, mes cuisses, puis les trois sangles de mon torse, depuis le bassin jusqu’au cou. Je glissai enfin mes poignets entre les boucles sur l’accoudoir. Ma paume droite vint saisir le levier sans retour à la façon du pilote de Formule 1 qui attend le feu vert du départ. 3 – 2 – 1. Je donnai l’impulsion.
     Adieu.
     Je fus plongé dans un noir opaque et entendis un cri suraigu. L’accueil de l’ange de la mort ? Il provenait du salon de ma concierge, au rez-de-chaussée, juste au-dessus de ma chaise électrique. Son émission avait coupé. Les plombs de l’immeuble avaient sauté.

     En remontant les escaliers qui menaient à mon appartement, et dont chaque marche en grinçant semblait me narguer, j’envisageai de me planter un couteau droit dans le cœur en arrivant dans ma cuisine. Le risque de me rater était trop grand. Je n’y gagnerais qu’une cicatrice de plus. Un énième trophée d’échec. Pourquoi est-il si compliqué de mourir ? La vie se moque de l’homme jusqu’en son terme. Il fallait que je me procure un flingue.
     Je fis toutes les démarches nécessaires pour obtenir un permis et achetai un petit calibre dans une armurerie. Le vendeur m’en expliqua le fonctionnement, et je le poussai par mes questions à aborder tous les détails du mécanisme. Bien que je n’avais jusque-là pas été récompensé pour mon professionnalisme, je voulais faire de cette tentative une réussite, la seule et l’ultime, et j’allai m’exercer longuement à un stand de tir.
     Le soir venu, je posai le pistolet à côté de mon oreiller, et éteignis ma lampe de chevet. Je laissai ma poitrine s’élever puis redescendre mollement, et la brise sortant de mes narines souffler à rythme lent et régulier sur cette dune imberbe. Ma main monta légèrement pour saisir la crosse du revolver. Il me sembla lourd. Le canon vint se coller contre ma tempe. J’étais résolu. Je contractai les muscles de mon visage, réflexe craintif pour se préparer à recevoir la balle, comme si les muscles bandés par l’épuisant instinct de survie pouvaient la repousser. Mon doigt s’abaissa légèrement sur la gâchette. Le coup aurait pu partir si celle-ci avait été plus sensible. Mais je restai figé dans cette position. J’avais peur. Peur de quoi ? Je n’avais rien à perdre et le savais. Ma délivrance se trouvait là, à une pression d’index, une pichenette près. Pourtant ce geste facile requerrait une force que je n’avais pas. Malgré toute la détermination de mon esprit, mon doigt refusait d’aller plus en avant. Je laissai l’arme retomber, et gardai de longues heures les yeux ouverts et fixés dans le vide de l’obscurité.

     Le lendemain, j’allai marcher dans la rue. Le pistolet gisait sur mon lit telle une statue ignorée dans le coin d’une place. Il faisait frais ce matin-là, et le vent glacé pénétrant jusque dans mes poumons me faisait l’effet d’un fluide vital envoûtant. J’errai, las de n’avoir pas le courage d’en découdre avec cette existence de misère, de briser les chaînes qui cliquetaient de joie à chacun de mes pas devant ma persévérance bien involontaire.
     Tandis que je passais devant une alcôve assombrie, un vieux monsieur assez petit, avec une barbe grise qui lui pendait jusqu’au nombril et un bonnet noir, me fixa droit dans les yeux et m’ouvrit la porte. Il ne dit rien et je n’avais rien à demander. J’entrai.
     La porte se referma lentement derrière moi. Je me trouvais dans un couloir laiteux. Au plafond s’étendaient des enfilades de néons blancs. J’avançai sans savoir où pouvait mener ce tunnel sans issue. Je distinguai enfin une tache sur le mur d’en face. Mes pas tranquilles résonnaient sourdement. Pom, pom, pom. La tache n’était plus qu’à quelques enjambées et je reconnus en sa forme un interrupteur. Il était incliné vers le bas. J’arrivai devant, tendis le bras, et, de mon index recourbé, l’actionnai. Clac.
     Le projecteur à ma table de chevet se braqua sur moi et je crus devenir aveugle.

     La nuit, les hommes qui ne se muent pas en animaux s’élèvent en poètes ou philosophes. Dans le creux de mon matelas, je réfléchis à ma condition, celle de mon espèce. Comment ne pas la trouver vaine ? Triste. Absurde ! La solution s’impose avec évidence. En de tels moments, je ne souhaiterais qu’avoir un interrupteur sur le mur au-dessus de ma tête. Je n’aurais qu’à lever légèrement la main pour l’actionner, que tout s’éteigne, et me libérer sans regret.
     Le problème dans tout cela, c’est qu’il n’y a pas d’interrupteur.
 
 
 

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Chapitre I

     Aïe. J’ai mal au crâne. Aux jambes aussi. Et aux épaules. À la nuque. Mes vertèbres me font l’effet d’épines enfoncées dans la chair. Mon cerveau d’un boulet encombrant. Tout est flou autour de moi. Où suis-je ? Je lève les yeux, jette des regards hasardeux, reconnais les magasins de l’avenue de Rome. Ce n’est pas très loin de chez moi. Deuxième à droite, numéro 45, et je suis en bas. Quelle heure est-il d’abord ? Mince, le verre de ma montre est cassé. La trotteuse tourne toujours, les aiguilles affichent neuf heures vingt. C’est le matin. J’espère que je ne bossais pas aujourd’hui… Non, c’est bon. On est dimanche. Enfin, je crois. Qu’est-ce que j’ai fait cette nuit ?
     Je dois me concentrer pour avancer. J’ai l’impression de marcher sur le pont d’un navire balancé par de lourdes vagues. Atteindre ma rue, mon immeuble, mon seuil. Puis je pourrai me mettre au lit. Je vais dormir au moins toute la journée. Je dépasse ma boulangerie. L’enseigne me donne soudainement faim. J’ai une subite envie de sucre, et de fruits. Je vais prendre une tartelette aux framboises. J’entre, c’est la vendeuse habituelle. Elle tire une drôle de tête aujourd’hui. Je commande ma tartelette, sors une pièce de mon porte-monnaie et quitte la boutique. Ça m’embête, quand même, de ne me souvenir de rien…
     J’ouvre tout de suite le carton. J’ai trop faim, mon ventre appelle au secours. Je pourrai me coucher directement en rentrant. Mes paupières me démangent, elles brûlent mes pupilles. Je porte la tartelette à ma bouche, mes ongles sont sales. Il y a du rouge en dessous, du rouge foncé. Mes mains aussi sont sales, salies de rouge, un carmin plus vif. Je tourne la tête et distingue mon reflet dans la vitrine des pâtisseries.
     Le choc ! Je suis taché jusqu’au visage. Je suis tout décoiffé, mon t-shirt est déchiré. On peut voir mon torse au travers. Cette veste en cuir, noire, voilà pourquoi j’ai si chaud. Qu’est-ce que je fais avec cette veste en cuir ? Je ne l’ai pas portée depuis des années. C’est vraiment moi, ce reflet ? Je fais comme les chimpanzés, lève un bras, l’agite. Il fait tout pareil. Comment j’en suis arrivé là ? Je continue. J’accélère un peu le pas. Ma tête se rétracte dans le col en cuir collant du blouson.
     Ça y est, les gens me scrutent bizarrement maintenant. Pas étonnant. J’évite de croiser leurs regards. Je ne pourrai pas les soutenir. Je me concentre juste : droit devant, puis à droite. Droit devant. Puis à droite. Mais qu’est-ce que vous avez tous ? Heureusement, la tartelette est bonne. Je fixe mon attention sur son goût acidulé. Un pied devant l’autre. Droit devant. Puis à droite.
     Voilà, j’arrive en bas de mon immeuble. Pourvu que je ne croise aucun voisin dans l’escalier. Il n’y a pas de bruit, je monte. Je halète presque sous le poids du cuir. C’est mon palier. Je cherche mes clés, tombe sur un objet plus volumineux, plus lourd. Un couteau. Je le déplie. La lame est également couverte d’une couche de pourpre séché.

Chapitre II

     J’ai lavé le sang. L’eau qui sortait limpide du pommeau de douche coulait rouge écarlate sur le grès blanc du sol. J’en avais partout : sur les doigts, les bras, le torse, les joues… Sur le couteau. Sur mon couteau. Il est à moi. C’est un opinel bien affilé, que j’avais un jour acheté pour aller camper. Je ne m’en étais jamais servi que pour couper des aliments. Je l’ai remis au fond du tiroir où il dormait. Sa vue m’effraie.
     Qu’ai-je fait avec ?
     La douche m’a un peu désembué l’esprit, mais je n’arrive toujours pas à avoir les idées au clair. Il m’est impossible de me rappeler ce que j’ai fait hier soir, et cette nuit. La trame de mes souvenirs se heurte à un grand mur opaque. J’ai essayé de me concentrer de toutes mes forces, en fermant les yeux, en fixant un point… Rien à faire. Ma mémoire semble avoir cessé d’enregistrer durant des heures. Ou avoir tout effacé. Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
     Est-ce que j’ai pris un médicament ? Est-ce qu’on m’a fait ingurgiter de la drogue ? Je n’exclus nulle possibilité. Jamais auparavant je n’ai connu un black-out pareil. De petits trous de mémoire parfois, conjoints à une absorption d’alcool un peu excessive, mais rien de comparable à l’oubli d’une période longue de plusieurs heures.
     J’ai cru que mon téléphone et sa mémoire électronique pourrait combler le vide. Il n’y avait rien. Je n’ai appelé personne cette nuit, n’ai envoyé aucun message. Aucun indice pour me mettre sur la piste de mon activité effacée…

Chapitre III

     Le lieutenant Copil se trouvait assis à son bureau du commissariat du 5e. Sa silhouette disparaissait en partie derrière les piles de paperasses et l’écran de son ordinateur. Il encourageait sagement la rotation des aiguilles sur la piste circulaire de l’horloge. Midi était la ligne d’arrivée, le glas de sa pause déjeuner.
     La matinée avait été calme. Il en avait profité pour clarifier des dossiers qui traînaient, et les ranger dans les chemises adéquates. N’ayant pas d’enquête en cours, il avait commencé ensuite à s’interroger sur ce qui le tiendrait occupé l’après-midi. D’abord, une paisible digestion.
     Il entendit la porte du commissariat s’ouvrir et un pas timide s’avancer vers la réception. Son bureau se trouvait juste à côté, et sa porte restait toujours entrouverte. La voix se fit aussi discrète que les pas.
— Bonjour monsieur l’agent. Je ne suis pas sûr que ce que j’ai à vous dire soit très sérieux, mais j’ai été témoin de quelque chose d’étrange ce matin, et, après en avoir parlé autour de moi, on m’a conseillé de venir vous le signaler.
— Oui, c’est à propos de quoi ?
— Voilà, ce matin, donc, en me promenant, j’ai croisé un individu louche. Il avait l’air perdu, les yeux dans le vague, mais, surtout, il était couvert de sang. Et ses habits étaient déchirés. Voyez, je l’ai pris en photo sur mon téléphone.
— Hum, en effet. C’est plus que suspect. Ça demande à être clarifié. Allez voir mon collègue, le lieutenant Copil. C’est cette porte, juste là.
     Copil vit s’avancer à travers le chambranle la tête de celui dont il n’avait jusqu’ici entendu que l’accent embarrassé. Au même moment, l’aiguille longiligne franchissait l’axe vertical du cadran.
— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai tout entendu, pas la peine de répéter. Pouvez-vous me montrer cette photo ?
     Il prit le téléphone, zooma sur la silhouette en écartant le bout de ses doigts. Elle avait de toute évidence quelque chose à cacher, et le sang ne laissait présager rien de bon.
— Pouvez-vous me dire précisément où vous avez croisé cet individu ?
     Tant pis pour sa pause déjeuner.

Chapitre IV

     Je vais essayer de joindre mon entourage. J’ai sûrement donné mon emploi du temps à quelqu’un. Peut-être même qu’un ami était avec moi hier. Je vais d’abord appeler Max.
— Ouais vieux, c’est moi. Comment ça va ? … Ouais, bien, enfin… Dis, est-ce qu’on s’est vus hier soir ? Non ? … Mince. J’ai un énorme black-out, je n’arrive pas à me rappeler ce que j’ai fait. Je ne t’ai rien dit par hasard ? … Je t’ai dit ça, que j’étais « pris par autre chose », sans préciser ? … Bon, merci mec… Ouais. À bientôt, merci.
     « Pris par autre chose ». Quel cachottier j’ai fait là. Ça ne me ressemble guère. Pourquoi je n’aurais pas voulu lui dire ce qui m’occupait ? Je lui confie toujours tout, à Max. Il y a quantité de choses qu’il est le seul être sur Terre à savoir sur moi. Tant pis, je vais passer un coup de fil à ma mère. Elle m’a appelé il y a deux jours. En même temps, ça va être compliqué de tourner ma demande. Je la connais, comme si elle m’avait fait. Elle va tout de suite s’inquiéter. Je sais, je vais lui dire qu’hier soir je suis allé voir un film, le dernier Almodovar. Elle retient toujours tout de mes activités. Si je lui ai dit que j’avais prévu autre chose ce soir-là, elle m’interrompra.

     Ma mère ne sait rien non plus. Elle s’est étonnée que je ne lui aie pas fait part de mon envie de voir ce film la dernière fois. J’ai appelé mes amis proches, ma petite sœur, personne n’a rien su me dire. J’ai informé Polo que j’avais « quelque chose à faire », sans être plus exhaustif. « Quelque chose », merci l’indice. Bon sang ! Je n’ai jamais été aussi mystérieux. Qu’ai-je bien pu faire qui me rende aussi évasif ? « Quelque chose » de grave, ou non ?
     J’en arrive à imaginer le pire. Et si j’ai vraiment blessé quelqu’un ? Si… Si j’ai tué quelqu’un ?
     Ça semble absurde. Ces mots sonnent creux en moi, leurs échos se perdent dans mon crâne. Pourquoi aurais-je fait ça ? À qui ? Une personne au hasard ? Je ne suis pas un assassin. Est-ce qu’on devient assassin ? Peut-être étais-je ivre, drogué, furieux pour je ne sais quelle raison. J’aurais pété les plombs. Où était-ce alors ? Et puis, je ne sors jamais avec mon canif, ça n’a pas de sens. Ça voudrait dire que j’avais prémédité ?
     Cette incertitude m’est insupportable. Dans les fictions, lorsqu’on interroge quelqu’un sur un meurtre et qu’il répond qu’il ne se souvient pas, il n’y a rien de plus énervant, on a envie de crier « menteur ! », on juge de suite l’individu coupable. On comble les trous de mémoire par la plus cruelle des possibilités envisageables. Voilà que ça m’arrive, à moi. Déjà qu’il est mal aisé de se constituer juge extérieur, de tirer les vers du nez d’autrui, si en plus il ne se rappelle réellement rien, ça devient infernal… La plus perverse des tortures moyenâgeuses ne pourrait rien me faire avouer de certain. J’aimerais seulement me rappeler. Même une chose affreuse. Je préférerais encore porter le poids assommant du souvenir d’un acte violent plutôt que ce vide confus, qui laisse place à toutes les hypothèses, et qui toutes ensemble pèsent plus lourd qu’une seule d’entre elles, même la pire. Qu’on me rase le crâne, me soumette à l’opprobre, me jette des fruits pourris ! Mais qu’on me redonne la mémoire. C’est une question de vie, ou de remords. La mort, elle est peut-être déjà commise…
     Sérieusement, serais-je capable de commettre un meurtre ? Avec mes bras dodus et ma bravoure en mousse ? Cent fois j’ai imaginé tuer quelqu’un, bien sûr. Parfois dans une situation réelle, quotidienne, confronté à une personne idiote, lente, laide, faible… Je m’emporte, quoi, un dixième de seconde, la mauvaise humeur, et puis c’est terminé. Pendant un dixième de seconde, je souhaite mentalement qu’un individu, un inconnu, disparaisse de la surface de la Terre. Pourtant, si on m’en donnait le pouvoir, jamais, au grand jamais je ne réaliserai ce vœu néfaste. C’est du pur agacement, sans arrière-pensée. Ça arrive à tout le monde, je suppose. Aussi, dans des moments de solitude, il m’est arrivé de me figurer en train d’assassiner un homme, simplement pour imaginer ce que ça fait, concevoir l’expérience du geste brutal, de la lumière vive qui quitte les yeux, de la chaleur qui se retire du corps… Pourquoi pensé-je à ces détails maintenant ? Ce sont des idées funestes, qui ne me viennent que lorsque je me trouve seul. Non, je n’ai jamais songé à tout cela face à un être réel. Je me rendais même souvent compte, avec du recul et plus de lucidité, de la stupidité de ces pensées, qui pourtant reviennent toujours, quelques soirs de déprime… Dans l’éveil, je suis un pacifiste affirmé. Non ? Voilà que je me mets à douter de mes propres convictions.
     Aurais-je pu passer à l’acte hier soir ? Est-il possible que, rattrapé par ma bonne morale bafouée par ce geste, frappé d’un remords aussi fulgurant que traumatisant, mon esprit ait effacé le crime de ma mémoire ? Retiré de mon disque dur le contenu compromettant ?
     C’est affreux, il faut que je me ressaisisse. Je me connais, je n’ai pas pu faire ça, non. Ce n’est juste pas possible. Je vais regarder les informations locales, pour voir si elles mentionnent quelque chose d’anormal.
     Il n’y a rien. Rien que les banalités habituelles. Le monde continue de tourner. Je vais essayer de dormir. Tout va bien se passer. Peut-être qu’en reprenant un rythme de vie équilibré, les souvenirs vont refaire surface. On retrouve parfois des réponses qui nous échappaient la veille, après une bonne nuit de sommeil.

Chapitre V

     Je m’en doutais un peu. Malgré le fardeau pesant de mon corps las, je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Le poids du vide sur ma conscience était plus lourd encore. J’ai fait des micro-siestes agitées, ponctuées de visions trop floues pour distinguer le réel de l’imaginaire. Des ombres défilaient à l’intérieur de mes pupilles. J’ai des cernes énormes, la tête en vrac, et je dois aller travailler. Je n’arriverai même pas à réfléchir. Cette histoire obnubile tout mon esprit. Sans doute qu’avec le temps, s’il ne se passe rien, cela s’atténuera, et j’arriverai à vivre normalement. C’est peut-être ce qu’a cherché ma mémoire. C’est peut-être ce que j’ai voulu. Ne pas me souvenir. Me programmer pour oublier. Ou alors, il ne s’est rien produit de grave. Ça pouvait être du sang animal. J’ai tué un animal, voilà tout. Je ne vais pas aller en prison pour ça. On n’enferme pas les bouchers. Et il n’y a pas de quoi se ronger la conscience non plus. Ça va aller.
     Je n’ai vraiment pas faim, pourtant je n’ai rien avalé depuis la tartelette. Mon estomac s’est rempli du malaise. Je me force à grignoter quelques gâteaux et sors de chez moi. Ma chemise irrite ma peau, j’ai juste envie de rester enfoui sous ma couette toute la journée. M’isoler dans cette tanière confortable, et, surtout, ne voir personne.
     J’ouvre la porte, et tombe nez à nez avec un homme plus grand que moi qui s’apprêtait apparemment à sonner. Il a le nez effilé, élancé vers l’avant, un menton tout rond rasé de près et déjà gris des courtes racines renaissantes, des cheveux luisants qui se dressent seuls sur son crâne ovale et des lunettes aux branches si fines que je ne les remarque qu’après coup.
— Bonjour, dis-je le premier, comme si je m’étais inconsciemment préparé à être cueilli par un gardien de la morale à ma sortie.
— Bonjour, je suis le lieutenant Copil.
     Il me brandit un badge sous les yeux, puis une feuille de papier. Il l’oriente d’abord vers lui, me regarde, puis retourne la feuille. C’est une photo imprimée. Une photo de moi. Dans la rue. Hier matin.
— Il s’agit bien de vous, sur cette photo ?
Cette fois c’est sûr, j’ai fait quelque chose de grave.
— Ça m’en a tout l’air oui, je réponds, peu fier.
     Il me demande de le suivre. On descend l’escalier sans mot dire, une voiture nous attend devant, un policier en uniforme au volant. Il me jette un regard chargé d’accusations sous ses sourcils broussailleux. Le lieutenant me fait monter sur la banquette arrière, avant de venir prendre place à côté de moi. Le véhicule démarre dans un vrombissement rauque.
     Tout le trajet se fait en silence, un silence intolérable. Je perçois dans le bruit du moteur le grondement annonciateur de l’orage. Par pitié, qu’il éclate ! Dites-moi ce dont on m’accuse ! Révélez-moi ma faute, et peut-être alors pourrais-je vous être utile ! Vous ne le savez pas encore, mais je ne me rappelle rien, vraiment. Je ne vais pas vous servir à grand-chose. S’il vous plaît, parlez ! Je hurle, en silence.
     Je n’ose pas les interroger le premier. Le conducteur roule prudemment, je suis assis derrière lui et ne peux voir son visage. Seulement ses yeux marron, par intermittence, dans le rétroviseur central. Je crois qu’il a aussi une moustache brune.
     Le lieutenant à ma droite feint de fixer le décor défilant à sa fenêtre sans pour autant me quitter de vue. Il m’épie du coin de l’œil, c’est évident. Il a porté deux doigts à ses lèvres, et en caresse la chair humide. Ses yeux sont d’un gris vert, teinte qui observe plus qu’elle n’est observée. Il dégage une impression de sérieux respectable, à la limite de l’austérité. On ne doit pas beaucoup rigoler à sa table. D’ailleurs, il n’adresse pas un mot à son collègue. Est-ce dû à ma présence dans la voiture, ou bien à son grade de « lieutenant » qui relègue le rôle de son confrère à celui de chauffeur ? La deuxième solution ne m’étonnerait guère. J’aurais préféré avoir affaire au moustachu. Au moins, je n’ai pas de menottes. C’est déjà ça.
     On arrive devant le commissariat du 5e. À vrai dire, c’est la première fois que j’y mets les pieds. Un dépucelage en fanfare, encadré par mes deux gardes du corps qui ont chacun une main posée sur un de mes bras, au cas où… Le lieutenant me mène dans son bureau et ferme la porte. Le moustachu en uniforme a bifurqué avant. Très bien, à nous deux maintenant. Dites-moi tout.
     Il me demande d’abord les formalités classiques. Nom, prénom, date de naissance, profession… Je lui dicte précipitamment. Plus vite ! Il y a quand même plus important.
— Monsieur, pouvez-vous à présent m’expliquer les circonstances dans lesquelles vous vous trouviez hier matin, sur le boulevard de Rome, lors de la prise de cette photo ?
     Alors là, tu vas pas être déçu mon coco.
— Et bien, monsieur l’inspecteur, aussi étonnant que cela puisse paraître, je n’en ai pas la moindre idée, et c’est tout le problème. J’ai repris conscience hier matin en pleine rue, et j’avais complètement oublié ce que j’avais fait depuis la veille au soir. Je me suis réveillé taché de sang des pieds à la tête, comme vous avez pu le constater, sans savoir comment cela était arrivé. J’ai beau trifouiller dans ma mémoire, rien ne me revient. C’est un sentiment assez insupportable. Je suis un honnête homme, monsieur l’inspecteur, et je n’arrive pas à croire que j’aie pu commettre un crime. Pourtant les faits sont là. Et si je me trouve au poste aujourd’hui, je me doute bien qu’il s’est passé quelque chose. Alors je suis tout ouïe, de quoi s’agit-il, monsieur l’inspecteur ?
     C’est le moment. Je me tiens prêt. Tout plutôt que de rester ignorant. Que je souffre pour une bonne raison.
— Vraiment, vous ne vous souvenez de rien ? reprend le lieutenant, sans s’exciter. Vous ne vous rappelez pas comment vous vous êtes retrouvé dans cette situation, couvert de sang ? Faites un effort de concentration, essayez de vous remémorer. Nous sommes samedi soir, que faisiez-vous ?
     Je sens qu’il veut me faire perdre mon calme.
— Puisque je vous le dis ! J’ai passé ma journée d’hier en efforts de concentration, et ça n’a abouti à rien. Rien, rien, rien. Tout est effacé. Le vide total. Dites-moi ce que vous savez, je vous en prie, je suis prêt à coopérer autant que faire se peut, mais pour l’instant je suis bien incapable de vous fournir des informations.
— Quel est votre dernier souvenir de samedi, alors ?
— Je me rappelle que j’étais chez moi, dans mon appartement, tout seul. Il devait être dix-neuf heures. Il me semble que je me suis préparé à sortir. Je ne sais pas où je suis allé. Je ne sais pas pourquoi j’aurais pris le couteau…
— Le couteau ? Quel couteau ?
     C’est pas vrai, ne me dites pas qu’il en sait encore moins que moi. Qui est le policier ici ? Pourquoi est-il venu me chercher alors ? Pas sur le seul témoignage d’un passant, tout de même ? Je décide de ne rien cacher. Je ne veux rien taire sauf la voix vibrante qui me torture.
— Euh, et bien, bafouillé-je. J’ai retrouvé mon opinel dans ma poche, couvert de sang, lui aussi. Mais vous ne savez rien de plus, vraiment ? De quoi m’accuse-t-on au juste ?

Chapitre VI

     Ils m’ont placé en garde à vue. Effectivement, j’étais là sur le seul témoignage d’un type qui m’avait croisé dans la rue. C’est tout. Rien que ça. Ni plainte, ni blessé, ni cadavre. Ils m’ont retrouvé en interrogeant le voisinage. Comme je leur ai parlé du couteau, ils ont perquisitionné mon appartement, en ma présence. Ils ont tout retourné, mais ne sont repartis qu’avec le canif et ma veste en cuir. J’avais mis mon t-shirt et mon jean déchirés à la poubelle, sans trop réfléchir, et les éboueurs les avaient déjà emportés. Pas de bol. En plus, j’avais machinalement nettoyé le couteau à la javel, en rentrant. Je regrette d’avoir brouillé les pistes, à présent. J’aurais préféré fournir tous les indices à la police. J’aurais été leur coupable idéal, du genre qui fait faire des économies à l’État. Mais il y a peu de chance pour qu’ils retrouvent des traces de sang dorénavant. La veste semblait intacte. Ils ont tout envoyé au « labo », il faudra attendre les résultats. J’en viens à espérer qu’ils détectent une tache, puis une correspondance, une victime. Pourvu que ce soit une mauvaise personne. Non, je me connais, je n’aurais jamais poignardé quelqu’un de bien. Jamais. Sauf si…
     J’ai tout le temps de réfléchir dans ma cellule. Au moins j’ai pu dormir un peu. Je me suis réveillé en tombant du banc, plongé dans un cauchemar. Qu’ils trouvent une tache de sang et que je retrouve le sommeil, par pitié.
     Des pas s’approchent dans le couloir. Des claquements de talon. La porte s’ouvre, ce n’est que le moustachu. Mais il est accompagné. Une magnifique blonde s’immisce dans la pièce. Le moustachu referme la porte, et la femme s’avance vers moi. Elle est fine, juste comme il faut. Elle est drapée d’un tailleur impeccable sur lequel tombent ses cheveux mi-longs détachés, et porte une mallette en cuir. Un léger sourire creuse ses pommettes. Je me plonge dans ses yeux bleus, comme deux boules de cristal dans lesquelles la réponse à mes tourments allait se matérialiser.
— Bonjour, commence-t-elle. Je suis Anna Malet, votre avocate. Et…
     Je me suis levé. Elle me tend la main. Je la lui prends sans heurt.
— J’ai besoin de vous, s’exclame-t-on tous deux, à la même seconde.

Chapitre VII

     Anna Mallet avait trente-deux ans. Avocate depuis toujours, elle avait trouvé là sa vocation. La majeure partie de son temps était consacré à sa profession, ce qui contribuait pour une part importante à expliquer son célibat. Elle n’était jamais restée plus de six mois avec un homme. Elle-même se rendait bien compte à quel point elle était difficile à vivre, avec sa ténacité de louve et son dynamisme de puce, mais elle ne faisait rien pour changer. Jusque dans sa vie privée, il fallait que tout soit parfait, standard auquel peu d’hommes peuvent prétendre dans la durée. En conséquence elle occupait seule son loft, mis à part son chat, Coddy, unique être auquel elle pardonnait les négligences.
     Si elle n’avait pas tardé à s’imposer dans les cours des palais de justice, se faisant remarquer dès le début de sa carrière par de petits mais brillants éclats, elle traversait actuellement une passe plus terne. Ses dernières affaires s’étaient soldées par des échecs, malgré toute l’abnégation qu’elle y avait investie. De jeunes arrivants, arrivistes préférait-elle, débordaient d’appétit et plaidaient autant la cause de leurs clients que celle de leur réussite. Elle n’avait que trop reculé jusqu’à présent. Elle avait l’intention ferme de se refaire.
     La vocation d’avocate lui était sans aucun doute venue par son père, procureur de la République. Lui était installé à ce poste depuis des décennies, était respecté de tous. Jamais sa légitimité n’avait été remise en cause durant sa carrière, bien qu’on commençât à se remuer en dessous comme sa retraite approchait. C’était son père qui l’avait contactée à propos de cette affaire étrange. Il n’avait jamais aimé faire jouer sa position pour favoriser sa fille unique, mais, conscient de la situation délicate dans laquelle elle se trouvait et rendu plus laxiste par l’imminence de son départ, il avait songé à elle pour éclairer de ses talents ce mystère inédit. Un coupable sans victime, ça ne se présentait pas tous les jours.

Chapitre VIII

— Mais non ! m’exaspéré-je. Combien de fois faudra-t-il que je vous le répète ? Je ne me souviens de rien ! Nada ! Niet ! Zéro ! Le trou noir ! Vous croyez que j’ai menti à l’inspecteur pour dissimuler mon acte ?
— Calmez-vous. Écoutez-moi. Ee suis dans votre camp, gardez ça à l’esprit. Vous ne vous rappelez rien de ce qui s’est passé entre dix-neuf heures samedi soir et neuf heures dimanche matin, soit. Vous m’avez déjà raconté tout ce que vous aviez fait avant et après. Votre t-shirt et votre pantalon sont perdus et le couteau est plus propre que neuf. Il n’y a rien sur la veste non plus. Avez-vous eu le temps de joindre des amis ou de la famille, à qui auriez-vous pu confier quelque chose ?
— Bien sûr, dimanche après-midi, j’ai essayé. J’ai appelé tout le monde, personne ne sait rien. J’ai dit à certains que j’avais quelque chose de prévu, sans être plus explicite. Vous pouvez regarder dans mon téléphone, si vous voulez. Ils l’ont gardé, mais vous pourrez bien voir les appels que j’ai passés.
— Ce n’est pas la peine, je vous crois.
— Ça ne joue pas en ma faveur, n’est-ce pas ? Pourquoi aurais-je caché où j’allais si je n’avais rien à me reprocher ?
— Effectivement, je ne voudrais pas vous effrayer, mais tout porte à croire que vous avez commis un acte louche… Cela dit, il peut s’agir de sang animal.
— J’y ai pensé ! Vous croyez vraiment que c’est possible ?
— Bien sûr. Vous aviez peut-être une pulsion à assouvir, une colère à passer. C’est un peu extrême, je vous l’accorde, mais ça reste à mon sens le scénario le moins terrible. Aviez-vous des raisons d’être énervé après quelque chose ou quelqu’un ? Votre petite amie, peut-être ?
— Non, je n’ai pas de petite amie. Je ne vois vraiment pas à qui j’aurais pu vouloir du mal, je n’avais pas de raison particulière d’être énervé.
— Le stress du travail ? La pression ?
— Non. Ça va de ce côté.
     Il y a un long silence. Puis Anna reprend la parole :
— Bon, je vais vous laisser. Avant cela j’aimerais que l’on se prête à un petit jeu que j’ai l’habitude de faire dans des situations semblables. Vous avez un papier sur vous ?
     Je fouille mes poches et trouve un morceau de papier blanc plié en deux.
— Ça suffira ?
— C’est parfait. Je ne veux pas vous donner le sentiment de ne pas vous avoir écouté ou de ne pas vous faire confiance, mais il arrive parfois que des gens ne se dévoilent pas à la première personne venue, quand bien même son rôle serait de les défendre. Aussi, je vais vous demander d’écrire simplement trois lettres sur ce papier : oui, ou non. Vous me direz juste si oui ou non vous vous souvenez de quelque chose que vous auriez refusé de partager avec moi. De mon côté, je vous assure de ne pas regarder, de prendre le papier et de n’y jeter un coup d’œil qu’une fois rentrée à mon cabinet. Je reviendrai vous voir demain, et vous aurez comme cela la nuit pour vous rafraîchir les idées. Cela vous convient ?
     J’acquiesce en soupirant. La confiance règne…
— Si vous voulez… Hm, vous avez un stylo ?
— Oui, tenez.
     J’écris « NON » en lettres majuscules sur le revers du papier puis lui remets sans même prendre la peine de le plier encore. Elle le fourre dans la poche de son veston et s’en va après m’avoir serré la main.
— À demain.
     C’est ça, à demain. Je ne vois pas ce que l’on pourra se dire de plus. Heureusement qu’elle est jolie.

Chapitre IX

     Je suis sorti ce matin sans avoir revu l’avocate. Je suis prié de ne pas quitter la ville. Ça tombe bien, je n’avais pas prévu de vacances.
     Je suis retourné au travail. Je n’ai pas la tête à travailler, mais au moins ça m’occupe un peu l’esprit. Et puis aucun collègue ne manque, c’est une bonne nouvelle.
     Dès que je croise quelqu’un qui ne me revient pas, j’imagine que j’aurais pu l’agresser. Peut-être ai-je d’ailleurs vraiment tué une connaissance de cette anonyme, un membre de sa famille. Ou alors je suis allé dans un endroit reculé, j’ai poignardé un SDF, quelqu’un sans attache, et c’est pour ça que rien n’a été signalé. Je réfléchis beaucoup, mon cerveau ne cesse d’écrire et de jouer dans ma tête des scénarios tous aussi invraisemblables les uns que les autres. Mais, aux vues de mes souvenirs absents, ils deviennent tous plausibles.
     Reste l’hypothèse animalière. J’ai croisé deux chiens errants aujourd’hui. Est-ce que j’aurais pu faire du mal à un chien ? Je ne suis pas un psychopathe non plus…
     Les minutes défilent en bas à droite de mon écran d’ordinateur. Je vais bientôt pouvoir rentrer chez moi. Je vais prendre une douche et m’allonger. Je ne pourrai guère faire plus.
     Dans le bus, la proximité des gens me gêne. J’ai l’impression de ne pas avoir le droit d’être ici parmi eux. Ils me regardent, me frôlent, gravitent autour de moi alors que je pourrais être un assassin. Et si… Si j’étais schizophrène ? Une schizophrénie soudaine, furtive, durant laquelle mon double des ténèbres aurait pris contrôle de ma volonté ? L’invasion éphémère du Yin sur le Yang, du Thanatos sur l’Éros. Est-ce possible ça ? Je suis de plus en plus conscient d’avoir été la proie d’un phénomène étrange, à la frontière du surnaturel. Je devrais aller consulter. Je vais prendre rendez-vous chez un psy.
     Avant d’appeler, je fais un tour sur le net pour voir si de telles anomalies sont courantes. Certains parlent d’hypnose pour recouvrer les souvenirs refoulés. Tiens, ça me concerne. Je vais plutôt essayer ça. Il y a un thérapeute pas loin de chez moi, j’arrive à obtenir par mon ton alarmé un rendez-vous pour demain soir. On verra bien si ça fonctionne ou non. J’ai toujours été curieux de savoir à quoi ressemble une séance d’hypnose.

Chapitre X

     Le thérapeute a l’air en tout point normal. Il me fait m’allonger sur un divan et je lui explique la raison de ma venue. Sans lui donner tous les détails néanmoins. Il n’a pas besoin de savoir que je suis un potentiel criminel. Je lui dis simplement avoir oublié ma soirée de samedi.
     Il a mis une musique relaxante et me parle d’une voix douce. J’aurais préféré une voix de femme. J’arrive quand même à me détendre, petit à petit. Il s’exprime avec des métaphores, et des images me viennent. Je suis plongé dans une sorte de semi-sommeil assez agréable. Je n’entends que vaguement ses instructions, comme s’il me les hélait depuis l’autre rive d’un fleuve. J’essaie de focaliser mon attention sur la période souhaitée.
     Ça y est, je me vois. C’est samedi soir, je sors de chez moi. C’est flou. Brumeux. J’entre. Je vois des gens. Un grand groupe. Une cinquantaine de personnes. On rit. Les échos de nos rires résonnent rudement contre mes tympans. Il y a… Il y a du sang. Partout. On est couvert de sang, du sang gicle, du sang tache. Je vois aussi des lames qui luisent à la lumière. Des objets tranchants. Et on rit. Certains dansent. Moi, je regarde tout ça. Mais je suis mêlé à la foule, à ce sang. C’est intenable. J’ouvre les yeux et m’assois en sursaut. Mon front est dégoulinant, et je passe ma main pour vérifier s’il s’agit d’hémoglobine. Ce n’est que ma sueur.
     L’hypnotiseur me somme de me calmer et m’interroge. Je reste muet. Ma seule respiration s’échappe de ma bouche entrouverte, comme après un effort épuisant. Je paie et sors.
     C’est affreux. Qui étaient ces gens ? Je n’ai reconnu personne. Ai-je rejoint une bande de psychopathes ? Un de ces clubs occultes de la nuit et de la violence ? En fais-je partie ? Et mon Moi « bon » n’en aurait pas conscience. Je mène une double vie. Je vais aller voir un psy aussi finalement. J’ai peur, de plus en plus. C’est oppressant. Le diable habite peut-être mon corps. C’est peut-être un prêtre que je devrais consulter.
     Je suis rentré chez moi, mais n’arrive même pas à m’allonger sur mon lit. Mes jambes ont la consistance de guimauves excitées, elles tournent fébrilement en rond dans l’appartement. Je redoute ce que je pourrais voir en fermant les yeux. Sur mes murs blancs se projettent les visions rouges et sanglantes que j’ai eues chez l’hypnotiseur. Elles ne quittent désormais plus mon esprit. L’intérieur de mes paupières est tapi de sang.
     On frappe à ma porte. Max, sans doute. Ça me fera du bien. Je vais ouvrir, la chevelure blonde d’Anna Malet se dévoile.
— Vous voulez bien aller boire un verre ?

Chapitre XI

— Je vous l’avoue tout de suite, je vous ai filé à votre sortie du commissariat. Je vous ai suivi jusqu’au travail, et j’ai interrogé quelques-uns de vos collègues.
— Quoi ? Mais vous n’avez pas le droit de faire ça ! L’avocate qui déjoue la loi, on aura tout vu… Il faut arrêter avec ce monde à l’envers ! Et mes collègues, que vont-ils penser à présent ? Vous croyez vraiment que je leur ai dit que j’avais passé ma journée de lundi en garde à vue ?
— Ne vous inquiétez pas, je suis restée assez évasive. Et puis, je me suis fait passer pour votre petite amie.
— Ah…
— Toujours est-il qu’ils ne m’ont pas fait beaucoup avancer. Ils n’ont noté aucun comportement inhabituel de votre part. Seule votre absence lundi les a interpellés. J’ai pensé à quelque chose, je ne sais pas si vous accepteriez…
— Dites toujours.
— J’ai entendu parler de l’hypnose pour retrouver la mémoire. Peut-être que ça pourrait marcher ?
— Justement, j’y suis allé toute à l’heure.
— Ah bon ? Et alors ?
     Je prends une large bouffée d’air, espérant y trouver la force de raconter mes hallucinations.
— J’ai eu des visions, des visions affreuses, je vous préviens tout de suite. Je peux vous le dire ? Je me suis vu entouré d’autres personnes, dans un lieu clos, c’était une mare de sang, de lames, et d’armes… Je me tenais légèrement en retrait, mais je semblais prendre du plaisir. On avait l’air de tous prendre notre pied dans cette violence, ce bain d’hémoglobine. J’ai peur, je suis transi de peur. Je ne me reconnais plus. Je crois qu’un monstre se cache en moi…
— Mais non… Non. Ne tirez pas de conclusions hâtives. Peut-être que votre subconscient a construit ces images à partir d’autres, comme pour les rêves. Peut-être ne sont-elles pas réelles, mais simplement des constructions de votre esprit. Gardez votre calme, essayez de délier le vrai du faux. Bon… En tout cas, on peut continuer à chercher dans cette voie. C’est toujours mieux que lorsque vous m’avez écrit ça.
     « Ça », c’est « NON », que j’avais inscrit quelques jours auparavant sur le papier qu’elle vient de sortir de sa poche et de déplier devant moi.

Chapitre XII

— Anna, pourquoi faites-vous cette tête ?
— Ce papier, il vient de vous, n’est-ce pas ?
— Oui, je crois bien.
— À qui est ce numéro, derrière ?
     Elle retourne le papier pour m’en montrer le verso. Il y figure effectivement un numéro de téléphone, mais ce n’est pas mon écriture.
— Je ne sais pas… Ce n’est pas mon écriture. Et je ne le connais pas.
— Regardez si vous l’avez dans votre répertoire !
     Je sors mon téléphone.
— Non, je ne l’ai pas enregistré.
— Et bien, essayez d’appeler !
— Hm, oui, d’accord, si vous voulez.
     Je tape les dix chiffres, et une femme décroche après quelques secondes. J’ai mis le haut-parleur pour qu’Anna puisse entendre. La voix aigüe commence :
— Allô ?
— Allô oui, bonjour, Ivan à l’appareil. Je…
— Ah, Ivan, c’est toi. Comment tu vas ? Tu t’es bien remis ? Je ne t’ai même pas vu partir l’autre jour, il faut dire qu’on était tous dans un état…
     Elle me dit cela avec un accent sarcastique.
— L’autre jour ? Quel autre jour ?
— Et bien, samedi ! Voyons, ne me dis pas que tu as oublié ? On a un peu abusé quand même. C’est ces pilules, que Marc a ramenées. Avec l’alcool, et le sang partout, ça m’a retourné la tête à moi aussi.
     Je lève les yeux vers Anna. Elle me fait un signe de tête pour que j’insiste.
— Excuse-moi, mais… qu’est-ce qu’on a fait chez toi, au juste ?
— Nooon ? Alors tu ne te rappelles vraiment rien ? Quand même. Moi j’ai eu le trou noir à partir de deux heures du matin, c’est tout. Mais je me suis bien amusée malgré tout, c’était vraiment sympa, et…
     Je ne tiens plus. J’imagine mon interlocutrice avec de longs crocs vampiriques, en train de se délecter de mon impatience.
— Qu’est-ce qu’on a fait, s’il te plaît !
— Allons, fait un effort. Tu te souviens quand on s’est rencontré au moins ? Dans la rue, samedi après-midi. Tu m’as abordé, on a discuté un peu, et, comme je te trouvais plutôt mignon, je t’ai invité. Tu te souviens de ça ?
— Non, réponds-je, abattu.
— Non ? Vraiment ? C’était pour ma soirée d’anniversaire. Sur le thème « Serial Killer ». Ça te revient, maintenant ?
     Je raccroche. Le con…
 
 
 

     Bonjour à tous,

     J’ai le plaisir de vous annoncer que mes deux premières nouvelles viennent d’être publiées dans un numéro de la NrC, Nouvelle revue Centralienne, ayant pour thème « Évasions ». Il s’agit d’Orig’amis, que vous avez déjà pu découvrir, et d’une autre histoire que je partagerai bientôt avec vous.
     J’en profite pour remercier la NrC pour leur superbe mise en page !

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     Dans la petite localité d’Étrouville, l’anonymat est chose impossible. Les maisons, bordées sur des kilomètres par bois et champs, se serrent en un noyau pour se tenir chaud en hiver et compagnie en été. Les murs y ont oreilles et bouche, et elles semblent se chuchoter par-delà leurs pans mitoyens les secrets de leurs habitants, s’échanger les potins du panneau de bienvenue à celui de sortie en une lente partie de téléphone arabe. C’est là d’ailleurs l’une des rares choses que l’on accepte de l’étranger. Un regard furtif à une fenêtre est prise de température, aperçu de la santé du village, qui se trouve bien dans une dépression de la couverture terrestre, mais n’y sème rien de la modernité et du dynamisme citadins, seulement des céréales et des légumes. Certaines ont fait de la vie à Étrouville leur passe-temps favori. Elles sont retraitées. D’autres ont pour cela vocation, se sont vues dotées d’antennes de fourmi et d’une intuition indiscrète de souriceau à la naissance. Elles sont commères. Et les cancanières les plus rusées, jamais dépourvues d’hypothèses romanesques pour expliquer un mot maladroitement échappé ou une absence remarquée à une festivité, joignent temps libre et veine naturelle. En scénaristes appliquées de la comédie Étrouvilaine, elles aiguisent en ce décor rural leur imagination, frustrées de n’avoir que si peu de rôles à distribuer. Si Étrouville avait été un royaume, elles auraient été les instigatrices des plus complexes intrigues, tant politiques qu’amoureuses. Ici les grains à partager sont maigres, et âprement discutés à l’ombre des pierres tièdes, en de lents dialogues bercés des accents de la campagne. Les maris de ces dames, faisant bien souvent mine de n’avoir cure des ragots, laissent pourtant traîner une oreille pendante de cocker lorsque des conversations ont lieu dans leur cuisine ou sur leur seuil. Les mieux mariés, c’est-à-dire ceux dont la femme se met au plus vite au courant des événements nouveaux, en tirent le vain orgueil de celui qui se croit informé de tout. Ils jouissent du savoir des choses importunes. Il faut, à Étrouville, que personnage public et individu intime deviennent même personne, se fondent en une transparence parfaite. La moindre opacité irrite affreusement les commères, qui s’agglutinent alors sur la part de mystère en autant de bousiers attirés par les odeurs fortes. Si tâche il doit y avoir, c’est à elles de l’appliquer et de décider du moment de son évanouissement. Cependant, malgré tous ces louables efforts pour une paix limpide et lisse animée des seules épines maîtrisées, et bien qu’il semble pour cela y avoir besoin de murer portes et fenêtres, il demeure possible de porter en son cœur un secret, à condition de faire preuve d’une discrétion infaillible. Tout faux pas, tout glissement hors du sentier exigu de la prudence et de la pudeur, fait descendre droit jusque dans la gorge des potinières, qui s’en repaissent avidement comme d’un asticot chu dans des becs d’oisillons.
     Aussi, à Étrouville, tout le monde connaissait Monsieur Cochlet, et Monsieur Cochlet connaissait tout le monde. On pouvait le voir défiler, aux heures où chante le coq, où gargouillent les estomacs, où s’enflent les ronflements rauques de la digestion, puis où s’envolent les chauves-souris, sur le ruban de bitume uni qui traversait la cinquantaine de maisonnées. Il était assis sur le trône rapiécé et vibrant d’un tracteur qu’on pouvait imaginer d’un vif orange dans sa jeunesse mais qui n’était plus que rouille et boue séchée. Il passait à allure lente sur le tapis gris, et sa belle gueule carrée pivotait de droite à gauche pour profiter du spectacle du paisible village, puis, plus loin, des étendues duveteuses de blé, maïs, orge et avoine. Le plus souvent, Monsieur Cochlet revêtait une chemise à carreaux délavée et un vieux jean usé aux genoux et effilé aux chevilles. Ses bottines crottées manœuvraient les pédales avec la dextérité fluide et aisée d’un virtuose du clavier. Ses engins agricoles étaient autant de pianos qui, au lieu de nourrir l’esprit, se chargeaient d’emplir les ventres.
     En dépit de son âge mûr — il avait franchi la quarantaine —, Monsieur Cochlet arborait encore la crinière noire et luisante d’un éphèbe. Il moissonnait chaque matin de frais les épis grisonnants qui avaient poussé sur ses joues dans les dernières vingt-quatre heures. Il était assurément l’homme le plus robuste du village, et sa force avait été déjà maintes fois mise à contribution pour des travaux divers. Lorsque l’orage avait fait s’effondrer un arbre sur une vache d’un pré voisin, il y a quelques automnes de cela, c’était Monsieur Cochlet qu’on était allé chercher. Il avait pu soulever les lourdes branches et extraire l’animal des rameaux fourchus avant même qu’on eût trouvé le temps d’atteler un tracteur. Nul doute que, s’il fût né dans une famille fortunée de la capitale, Monsieur Cochlet eût disposé de tous les atouts pour mener une vie de Sardanapale. Son menton anguleux, son torse de taureau, ses mains trapues qui savaient se montrer douces, eussent constitué pour les demoiselles un piège au moins aussi efficace que le papier tue-mouche qu’il faisait pendre au plafond de sa cuisine au printemps. Seulement, né à Étrouville, il y avait développé la passion de la terre et des animaux de la ferme, et, en guise de lupanar, il avait repris une métairie pourvue de bovins, d’ovins et de volailles. On l’avait prédestiné au travail du sol, à l’élevage du bétail, à la récolte des cultures, et son tempérament s’en était accommodé parfaitement. Les voluptés de la civilisation ne l’intéressaient aucunement. Il ne connaissait guère autre chose qu’Étrouville dans le monde, et celui-ci pouvait bien cesser d’exister là où s’arrêtait son domaine agricole. Le fruit de son labeur se perdait à ses yeux derrière un voile obscur, qui ne s’ouvrait que pour lui donner quelque subside financier. La ville la plus proche lui suffisait à trouver produits, outils et, rarement, un médecin. En outre, il était d’un naturel aimable, juste et tendre. On ne l’avait jamais vu impliqué dans aucun méandre des affaires locales. Rien ne semblait le faire dévier de sa morale simple et sa joie de vivre rectilignes. Et ses voisins, étonnés par sa vigueur ardente, se demandaient souvent s’il n’allait pas puiser au milieu des bois où il se rendait parfois l’eau de la fontaine de jouvence.
     Lorsqu’on le saluait sur son passage, Monsieur Cochlet répondait toujours d’un geste amical. Les plus dégourdis, pour lui dire bonjour, levaient leurs doigts à leurs lèvres, paume tournée vers l’intérieur, puis ouvraient amplement la main devant eux. Car une ironie du sort, capable d’autant d’humour que de cruauté, voulut que cet homme au menton carré et à la force herculéenne portât un nom qui sonnait — le sort sait le second degré ! — comme la partie de l’oreille interne qui lui faisait défaut. Il n’était d’ailleurs pas le seul à la ronde sur lequel le destin s’était amusé à jouer de calembours. Ainsi Monsieur Cochlet connaissait-il un viticulteur de la région dénommé Pinard. Et un village proche avait-il pour maire un certain Lechef. Monsieur Cochlet, quant à lui, n’avait pas cherché l’habile homonymie par son occupation. On la lui avait imposée. Il était complètement sourd, et l’était de naissance.
     Son handicap ne lui portait guère préjudice dans son métier. S’il manquait le meuglement des vaches, le bêlement des agneaux et le caquètement des poules, il en percevait pleinement la douceur pelucheuse du cuir, l’odeur poussiéreuse de la laine, la démarche dodelinante qui faisait infailliblement avancer le cou par saccades. Sans en être lui-même bien conscient, il avait développé une acuité particulière des sens par lesquels il lui était permis d’appréhender notre monde. Par ailleurs, sa surdité lui constituait un nimbe sacré de respectabilité auprès des langues déliées. Cette audition lui faisant défaut devait être son passeport pour éviter les serres des commères, qui faisaient là encore preuve d’un bel humanisme. Elles laissaient Monsieur Cochlet agir à sa guise, estimant en substance que le combat était déloyal contre un chevalier qui ne pouvait pas les entendre.
     Il recevait, pour l’assister dans ses tâches au quotidien, à la maison comme à la ferme, l’aide d’une douce femme née Félicie Romentin. Elle s’était égarée dans la région au côté de ses parents, qui devaient mal avoir lu le Petit Poucet, à l’âge de seize ans. Trois années plus tard, restée embourbée dans les sillons des cultures alentour, elle avait fait la connaissance de Monsieur Cochlet à un bal. Il avait seulement six ans de plus qu’elle. La prestance de cet homme, qui donnait l’impression que le comptoir se fut appuyé contre lui et non l’inverse, la séduisit sur-le-champ. Elle reçut dans l’instant, de la bouche d’une amie venue avec elle, l’information selon laquelle ce chêne vigoureux était amené à reprendre un vaste domaine agricole. Ce trait de fortune devait achever de faire vaciller ses sentiments, et l’aider bientôt dans son apprentissage de la langue des signes.
     Plus exactement, dans les premiers mois de leur idylle, elle avait établi avec Monsieur Cochlet un dictionnaire de gestes qui leur était propre. « Tu es beau » était devenu deux mains tendres posées sur les joues de Monsieur Cochlet, « Je t’aime » un cœur d’enfant dessiné entre les index et les pouces traversé d’un baiser donné en l’air, « J’ai envie de toi » une caresse lente et sensuelle de la poitrine sur laquelle les boutons du chemisier s’entrouvraient. Cela suffisait à leur compréhension mutuelle.
     Ils se marièrent après cinq années de vie commune. Félicie Cochlet aidait son époux avec les bêtes. Elle ramassait les œufs le matin, organisait la traite des vaches, emmenait les moutons à la tonte. Les machines agricoles lui apparaissaient trop complexes et elle n’osait les conduire. On l’avait vue souvent perchée à côté de son mari dans la cabine sans fenêtre du tracteur rubigineux. Félicie Cochlet était de plus excellente cuisinière. Elle savait faire de véritables fêtes gustatives des animaux de la ferme qui venaient terminer leur vie dans l’assiette de ceux qui les avaient élevés. Elle n’éprouvait pour ces destinées ni peine ni compassion. C’était dans le cours des choses, dans la logique de la chaîne alimentaire.
     Leurs repas s’effectuèrent au début dans un silence religieux. Pour libérer ses mains et se parler, il fallait déposer ses couverts sur le rebord de l’auréole de céramique blanche. La jeune femme profitait de ce calme pour s’absorber pleinement de la vision sereine son mari. Petit à petit, elle devint lasse de cette seule occupation. Les repas commencèrent à l’ennuyer. Lorsque le tableau de son aimé proche et souriant ne lui suffit plus, Félicie Cochlet prit l’habitude d’écouter la radio tout en mangeant. Bientôt, elle y ajouta l’image. Monsieur Cochlet tournait le dos au poste de télévision et cherchait à attraper les regards de son épouse, déportés dans le vide derrière lui.
     Ils partaient ensemble le matin, revenaient déjeuner à midi, et s’en allaient à nouveau à la ferme pour l’après-midi avant de passer la soirée chez eux. Durant l’un de leurs déjeuners, Félicie Cochlet dut apprendre à son mari avec des signes confus, lettre à l’appui, que le médecin auquel elle était allée rendre visite pendant le week-end lui avait décelé une rare maladie. La lettre présentait des résultats d’examens effectués en laboratoire. Elle apparut pour Monsieur Cochlet comme la pierre de Rosette sans doute aux yeux du soldat qui l’avait découverte. En guise d’explications, Félicie Cochlet lui annonça qu’elle devrait dorénavant se ménager davantage.
     À partir de ce jour, Félicie Cochlet resta deux heures à la maison après le déjeuner, afin d’y faire la sieste. Elle rejoignait ensuite Monsieur Cochlet vers quinze heures, ou bien il venait la chercher sur son tracteur pour la mener avec lui au milieu des hangars et silos.
     Rapidement, l’état de santé de Félicie Cochlet se dégrada. Elle était constamment fatiguée, sans énergie en présence de son mari. Elle lui présenta une nouvelle lettre avec l’en-tête du laboratoire. La traduction était claire. La malade ne devait plus travailler de l’après-midi. Elle avait besoin de plus de repos encore.
     Monsieur Cochlet se trouva bien affligé de voir sa chère et tendre en un si faible état. Il fit tout pour qu’elle ait le moins d’efforts à dispenser. Il décupla son travail, accomplissant seul le labeur de deux, et, lorsqu’il rentrait le soir, il s’occupait des tâches ménagères. La maladie de sa femme joua bientôt sur son humeur. La félicité devint bougonne. Sa ligne délaissée gagna quelque embonpoint. Elle se prélassait paresseusement, traînant son corps du lit au fauteuil, du fauteuil au lit, l’air absent, les yeux éteints, les idées ailleurs. Certains jours, il restait faire la sieste avec elle, afin de la soutenir dans son épreuve. Cependant, Félicie Cochlet lui ayant expliqué qu’elle avait besoin de la paix la plus totale, il s’installait dans la chambre d’amis, dont un mur touchait celle du couple. Ses ronflements étouffés ne tardaient pas à faire frémir la maison, et il devait ensuite s’éterniser à la ferme au-delà du crépuscule pour rattraper ce temps perdu.
     Sur l’insistance de Monsieur Cochlet, ils reprirent l’habitude d’effectuer, les samedis après-midi, de longues promenades sur les chemins forestiers. Ensemble, ils remontaient le sentier qui serpentait sur la colline jusque dans les hauts bois, et marchaient lentement dans l’antre végétal. Monsieur Cochlet lui-même se sentait apaisé par le calme majestueux de la nature, s’emplissait esprit et poumons de l’air pur de ce tombeau clos de verdure. Seulement, ils ne se donnaient plus la main comme avant. Et, avec une forte dose de nostalgie, Monsieur Cochlet dardait ses regards sur les couches de feuilles et les tapis de lierre qui avait été jadis décors de sensuelles cachotteries. Sa femme ne tournait pas même la tête, elle qui avait été autrefois la plus prompte à le tirer dans l’ombre des broussailles pour l’y dénuder gracieusement. Il était plus que jamais inquiet pour son état de santé.
     Seuls parvenaient aux oreilles de Félicie Cochlet les grondements furtifs des voitures qui fendaient à toute vitesse le village en contre-bas.
     Ce fut l’une d’elle qui fut fatale à Monsieur Cochlet.

     L’enterrement eut lieu au troisième jour suivant le décès. La nouvelle avait été un choc pour tous les habitants d’Étrouville. Le village était profondément attristé de la mort de Monsieur Cochlet, ce gaillard énergique toujours bienveillant et jamais médisant, tenu à l’écart des manigances.
     Il était sorti de chez lui à la tombée de la nuit, et avait voulu traverser la voie, sa surdité l’empêchant d’entendre le bolide qui se profilait, lancé à pleine allure. Il fut fauché avant même que le pilote n’ait eu le temps d’appuyer sur le frein. Le pare-choc avait subi un violent renfoncement, mais il était mort sur le coup.
     Au premier rang de l’église, Madame Cochlet, tout de noir vêtue, retenait ses larmes. Sa famille et ses amis proches étaient venus la soutenir. Ils se tenaient à ses côtés, et caressaient de temps à autre son dos de frottements chaleureux. Elle avait invité un interprète en lange des signes pour traduire la cérémonie, bien que le seul sourd se trouvât dans le cercueil, et imposé que l’on observe une minute de silence, en hommage à son défunt mari.
     À la sortie de la messe, les habitants du village et de localités alentour vinrent un à un lui faire part de leurs condoléances. Elle avait du mal à ouvrir la bouche pour y répondre, et se forçait simplement à hocher la tête. Ses lèvres s’écartèrent cependant béatement, comme si l’on eût relâché le ressort qui retenait une trappe, lorsque Madame Michaud, la voisine d’en face du couple Cochlet, s’approcha pour lui tenir ce discours, qui se voulait guilleret et réconfortant :
— Il va ben nous manquer c’pauvre homme qu’était vot’ mari. Il était ben sympathique, toujours le sourire sur le visage, toujours prêt à rendre service. Sourd comme un pot qu’il était. Et j’dois vous dire… J’peux ben vous l’dire maintenant, y’a plus d’mal, soyez pas gênée. On sait tous c’que c’est. Tous les après-midis, après déjeuner, à l’heure où Raymond et moi on fait la sieste, on vous entendait hurler d’plaisir. Soyez pas gênée, je l’ai fait aussi. Vous y alliez fort, tout d’même. Ah, comme on pouvait rigoler avec Raymond ! Et, entre nous, c’pauvre homme avait l’air d’être sacrément bon en tout cas. C’est qu’vous preniez vot’ pied, à ce qu’on croirait ! On n’a jamais osé vous en parler, vous comprenez bien… On s’doutait ben que c’était pour son plaisir. On s’disait qu’à crier aussi fort, il vous entendait peut-être, et qu’il aimait bien ça. Il était si brave, ne pouvait pas entendre un chat miauler. Alors si c’peu d’chose le rendait heureux. J’suis ben désolée pour vous, en tout cas. J’me doute qu’il va vous manquer. À nous aussi, et nos siestes vont être ben plus tristes avec Raymond.
     Madame Cochlet était devenue plus rouge que les tomates écarlates de son potager à ces paroles. À peine moins que Monsieur Lapie, un habitant du village qui travaillait dans le laboratoire médical de la ville la plus proche, où il avait loisir d’imprimer les hiéroglyphes qu’il souhaitait sur du papier à en-tête, et qui se tenait à ses côtés, son épaule caressant le pli des vêtements de la veuve, et qui tentait tant bien que mal de camoufler sa gêne. Son front était néanmoins dégoulinant de la sueur de l’embarras. Lapie, autre nom prédestiné pour un amant volage.