Archives mensuelles : mai 2015

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I

— Alors ce concert, c’était bien ?
— Oui, vraiment ! On a dansé tout du long. Le groupe est même descendu dans le public à la fin, pour la dernière chanson. L’ambiance était excellente.
— Super ! Je ne les ai jamais vus malheureusement. En fait on était censé vous rejoindre, avec Chris, mais on a été retardé, à cause de…
     Et, pendant ce temps, pas une note de musique ne venait chatouiller l’air, rien. Le salon, transformé en un panier de bouquets d’asperges prêt à exploser et débordant déjà jusqu’à la cuisine attenante, s’embuait du seul brouhaha des banalités des retrouvailles. Les mêmes questions bienveillantes et insipides fusaient parmi les cercles mélangés : « Alors, qu’est-ce que tu deviens ? », « Tu as fait quoi, là-bas ? », « Ça t’a plu ? », « Et tu fais quoi, maintenant ? » Vu du plafond, on eût pu distinguer le visage blafard d’Alexandre, entre ses boucles mi-longues aux reflets rouquins, implorant désespérément un haut-parleur de cracher sa mélodie entraînante, afin de nouer les langues et délier les corps. Aucune pluie sonore ne daigna cependant sourdre du plâtre blanc, auquel avait été accrochée une chèvre sculptée avec des briques de lait, des rouleaux de papier-toilette et un vieux tapis de douche à la peluche grise toute défraîchie. Alexandre s’ennuyait fermement.
     La plupart des jeunes personnes qui l’entouraient étaient ses amis. Quelques inconnus ajoutaient leur pointe de mystère à la foule. Après plusieurs mois d’exil à l’étranger, elles se réunissaient pour fêter leur retour. Forcément, il s’en était passé des choses, en un semestre. On en avait vu des crocodiles en Floride, mangé des insectes en Thaïlande, photographié des temples bouddhistes japonais, parcouru des kilomètres du désert salé et lunaire de Bolivie, écouté des airs de djembés sénégalais. Il y avait sûrement, dans cette salle, dans les esprits enjoués de tous ces voyageurs qui conservaient précieusement leurs souvenirs bariolés dans l’écrin de leur mémoire, mille péripéties dignes d’être contées dans un roman ou projetées sur un écran de cinéma. Mais, selon Alexandre, un semestre d’absence, un semestre d’aventures, ne se distillait pas en cinq minutes dans un joyeux pêle-mêle de conversations saccadées. Ils étaient tous réunis, grandis, enrichis de six mois de vie. Le meilleur moyen de se retrouver et de jouir de leur rassemblement n’était sans doute pas de chercher à rattraper par des discours hésitants les jours révolus, mais bien à embrasser le présent, à y exploser, à rire, danser et chanter sans se soucier de rien d’autre, sans éprouver de manque quant à ces longues séparations qui prenaient fin ce soir.
     Alexandre essayait tant bien que mal de ne pas exposer trop manifestement son désintéressement soporatif à ses amis. Avant de se rendre à la maison dans laquelle se tenait la fête, il était allé à un concert donné à quelques rues. La conversation avait épousseté ce sujet, puis emprunté le virage des préoccupations d’ordre professionnel. Alexandre gardait en tête les notes du dernier morceau que le groupe de cumbia était venu jouer dans la fosse. L’air latino lui faisait légèrement hocher le menton. Il se détourna avec une fluidité d’anguille pour attraper un feuilleté fourré au pesto sur le banquet sans vexer ses interlocuteurs. En tendant son bras pour agripper l’amuse-bouche, il lut sur le cadran de sa montre qu’il était tout juste minuit. Il avait prévu des affaires pour rester dormir, mais songeait déjà qu’il trouverait moyen de s’en aller plus tôt. Le masque de l’affabilité commençait à lui peser comme à un comédien mal à l’aise dans un rôle qu’il doit jouer tous les soirs.
     Une vision du salut lui apparut dans l’ouverture qui faisait la jonction entre le salon et la cuisine. Jaillissant du mur carrelé, il distingua nettement entre les rangées de chevelures le visage imberbe de Corenthin. Sa jovialité, dans la lente chute vers le sommeil, trouva là branche à laquelle s’accrocher. Corenthin était une valeur sûre, un concentré d’intérêts, un lingot d’amitié. S’il y avait de la musique, ils dansaient ensemble, seuls dans le jardin comme au centre de la piste, s’emmêlant dans des gesticulations exaltées. S’il n’y en avait pas, les éclats de leur rire venaient apporter leurs percussions heurtées. Il existait entre eux une étincelle qui, lorsqu’ils entraient en contact, embrasait la flamme intelligente de la camaraderie pure.
     Le nouveau venu dut saluer les personnes qu’il croisait et s’efforcer à éluder au plus vite les questions curieuses qu’on lui adressait. Après plusieurs minutes où Alexandre avait guetté sa lente progression dans le dédale des silhouettes et des verres alcoolisés, Corenthin arriva enfin à sa hauteur. Il avait de sombres poches de plis sous les yeux, les lèvres crispées de l’hésitation. Son entrée dans le salon avait été bien moins énergique qu’à son habitude.
— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Alexandre. Tu as l’air épuisé.
— Ouais, j’en peux plus… Je vais partir vite, je pense, je vais rentrer en bus.
     Le jeune homme aux cheveux automnaux éclata de rire.
— Mais tu viens juste d’arriver !
— Je suis venu pour Pierre. Je vais le voir un peu, après je m’en irai. Je suis trop crevé…
     Alexandre avait effectivement l’impression de parler à un ballon de baudruche flétri.
— Bon, tu sais quoi ? Dis-moi quand tu pars, je viendrai avec toi. Le concert était génial, mais ici, je m’ennuie.
     Corenthin acquiesça et retourna achever sa tournée des salutations. Derrière ses apparences de réunion d’anciens, c’était l’anniversaire de Pierre qui avait donné prétexte à la soirée. Alexandre alla s’asseoir sur les marches qui descendaient de la véranda jusqu’au jardin. Il fit mine de prendre part au dialogue des fumeurs, mais profitait de leurs volutes blanches pour observer les fines étoiles à travers cet écran diaphane.
     À peine dix minutes écoulées, Corenthin vint poser une main entre ses épaules.
— C’est bon. On y va ?
     Alexandre ne put retenir un nouvel éclat de rire :
— Comment, déjà ? Tu as vu Pierre ? Ça va sembler étrange si on part si rapidement. Tu ne veux pas rester encore un peu ? On ne se voit pas souvent.
     Corenthin marqua un temps d’hésitation. Sous le ciel bleu-marine, il apparaissait à Alexandre comme une statue éclairée par le faisceau de la lune.
— D’accord, mais allons à l’écart. Je n’en peux plus de ce brouhaha. Il y a un bus à une heure vingt, je prendrai celui-là.
     Les deux amis filèrent à travers la cohue du salon et trouvèrent une chambre remplie de sacs et manteaux inanimés. Un lit pour deux s’encastrait dans une alcôve dissimulée par un épais rideau violine. Corenthin l’écarta du bras, et tous les deux s’allongèrent sur le dos, amorti par la couette cotonneuse. Leurs chaussures dépassaient au bout et se fondaient dans les plis du rideau.
— Ça me fait plaisir de revoir tous ces visages familiers, et, en même temps, j’ai l’impression que ce n’est pas le bon soir, commença Alexandre. Ce n’est sûrement que moi, mon état d’esprit qui a évolué, mais je suis las de nos entretiens stériles. On ne crée rien, on ne va jamais au fond des choses. Chaque fois qu’on se voit, les sujets profonds sont largement contournés, comme s’ils étaient trop lourds à aborder, comme s’ils étaient porteurs de conclusions effrayantes. Alors on se contente de rapporter nos expériences barbantes. Parfois, saturé de ces banalités, mais n’ayant pas la force de penser, on trouve refuge dans l’absurde. Ça, à la limite, c’est amusant. Mais le reste… J’en ai ras le bol.
     Il marqua un temps.
— J’ai l’impression de parler comme un vieux.
— De quel sujet profond veux-tu discuter, alors ? l’interrogea Corenthin.
     Il faillit bien lui clouer le bec. Alexandre prit une longue inspiration. Avec d’autres cercles d’amis, les débats coulaient avec fluidité. On sautait d’une réflexion à une autre à la manière d’une grenouille insouciante sur un tapis de nénuphars. Là, on lui demandait de dessiner explicitement le thème de la conversation. Soit, il n’était pas contre. Il se figura en professeur de philosophie se creusant les méninges pour trouver un sujet de dissertation à ses élèves. Alexandre songea au livre dont il avait parcouru les premiers chapitres. L’après-midi même, il était tombé dans ses pages sur une théorie intéressante, abordant les questions de la naissance et de l’avortement, qu’il ne s’était jamais formulées auparavant sous cet angle. Un personnage, américain cinquantenaire lucide et désabusé, avançait notamment qu’il ne voulait pas être père afin de ne pas imposer à sa progéniture de vivre dans un monde si vulgaire, la condamner à une prison de souffrances et de peines.
     L’étincelle alluma la mèche des langues, glissa par les synapses, et le feu d’artifice des idées jaillit dans l’esprit des deux jeunes hommes. Corenthin s’empara du sujet, l’écuma à sa manière, le torsada, rendit à Alexandre une question ricochée. La conversation s’épanouit chaotiquement sous l’effet de vents changeants. Corenthin lui raconta qu’il avait passé sa matinée à lire des archives de la guerre de Tchétchénie et l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Alexandre, qui ignorait tout de ces évènements, prêtait son oreille attentive. Il avait trouvé sens à sa soirée, et le grain glissant du temps ne le démangeait plus.
     Mais Corenthin, tout en discourant, jetait des coups d’œil régulier à sa montre. Soudain, il coupa brusquement le flot de paroles.
— Il faut qu’on y aille. Le bus est là dans quinze minutes. Je vais juste dire au revoir à Pierre.
     Il s’empara de son manteau à califourchon sur un amas dense d’autres blousons, et sortit de la chambre. La veste d’Alexandre se trouvait au salon, sur le dossier du canapé. Il traversa donc à nouveau la foule pénible des bavards. En le surprenant en train de soulever son manteau, on ne manqua pas de l’interpeller. On ne lui avait même pas encore parlé ! Ou trop peu longtemps ! Il expliqua hâtivement à la ronde qu’il partait en bus avec Corenthin, qu’il ne doutait pas qu’ils se reverraient bientôt. Il aperçut Pierre penché sur l’évier de la cuisine, et s’approcha pour le remercier.
— Corenthin est déjà sorti ? ajouta Alexandre.
— À l’instant. Il doit t’attendre devant.
     Il était à portée de l’issue, lorsque, en enfilant sa veste dans un mouvement trop ample, une bouteille vide laissée sur un rebord de meuble se fracassa au sol. Pierre arriva aussitôt.
— Ce n’est pas grave, je vais nettoyer. Vas-y vite, tu vas rater le bus.
     L’empathie de Pierre l’atteint au cœur avec l’intensité d’une flèche. Malgré tout, il ne pouvait partir comme cela. Il s’empara d’une balayette et ramassa précautionneusement les morceaux épars. Lorsque, enfin, il fut dehors, Corenthin s’était évaporé. Il s’en était douté, pourtant il lui en voulut l’espace d’un instant. Il n’avait plus intérêt à faire demi-tour, aussi se dirigea-t-il d’un pas traînant vers l’arrêt de bus. Il rentrerait seul.
     Le panneau électronique affichait douze minutes d’attente. Il s’en moquait bien. Ce pouvait être deux comme trente, tant qu’il avait son livre avec lui. Il lui restait assez de pages pour l’occuper durant tout le trajet du retour. Toujours un roman habitait la poche de sa veste, précieuse amulette, recours contre l’ennui. Il le dégainait à chaque pause de la journée, à chaque occasion que lui offrait les files d’attente. Sa main se plongea machinalement dans sa poche droite. Elle était de taille assez large pour accueillir les plus épais volumes. « Les trois mousquetaires » en personne avaient eu l’honneur d’y séjourner quelques jours, dans leur édition complète.
     Sauf que le livre n’y était pas.
     Il tâta toutes ses poches. Il était pourtant convaincu de l’avoir emporté avec lui ce soir. Où l’avait-il perdu ? Au concert ? Il croyait se souvenir d’avoir vérifié sa présence en sortant de la salle, comme un père s’assurant d’être suivi par son enfant au milieu de la foule. Il l’avait plus vraisemblablement laissé dans la maison. Le livre avait dû glisser au moment où il avait posé sa veste, ou lorsqu’il l’avait récupérée. Tout de même, il s’en voulut de n’avoir pas remarqué le poids trop léger de son habit, sa tenue trop assouplie, sans masse cartonnée pour la retenir.
     Ce n’était pas très grave, Pierre pourrait le lui rapporter. Il le retrouverait sûrement le lendemain, en rangeant la salle. Seulement, l’insatiabilité de fiction en lui ainsi que sa curiosité, qu’il avait abandonnée au cœur du suspens de l’intrigue, vinrent rapidement l’agacer. C’était comme si un minuscule lézard s’était soudain introduit dans ses vêtements et lui laissait des frissons glacés sur son parcours désarticulé. Qu’allait-il faire, dans le bus ? Qu’allait-il lire, dans son lit ? Et demain ? Et les jours suivants ?
     Le compteur des minutes atteignit zéro, et repartit à vingt. Nulle trace de bus. Décidément, il nageait ce soir à contre-courant du torrent des évènements. Cette attente prolongée acheva de l’énerver. Alexandre ne put garder plus longtemps la sérénité qu’il s’était initialement imposée. Peu de choses l’irritaient plus que la perte ou l’oubli d’un objet de sa possession, même sans valeur, à partir du moment où il en avait besoin. L’idée lui vint que le livre n’était peut-être pas chez Pierre. Comment et quand en connaîtrait-il la fin ? Tant que le récit restait dans sa poche, Alexandre se savait à portée de main de délicieuses images, qui le mèneraient sans hâte au bouquet final. Mais maintenant ? Il faudrait le racheter, à condition de le trouver avant cela. Ça pouvait lui prendre des jours, voire des semaines. Éloignez une chose de son propriétaire, et jamais il n’en aura tant envie.
     Vingt minutes… En même temps, ça lui laissait juste le temps de retourner le chercher. Il s’élança à grandes enjambées dans la direction d’où il était venu. Un moteur toussota gravement derrière lui. Le bus daignait enfin pointer le bout de son pare-brise. Que devait-il faire ? Revenir sur ses pas, ou persévérer pour partir plus tard encore ? La fatigue se fit juge partial de ce dilemme. Il put s’engouffrer dans le car et sa chaleur réconfortante. Le conducteur le salua sans le regarder. Un conducteur de bus a un pouvoir enfoui d’influer sur les destinées, et la poésie indicible née d’un retard imprévu supplante souvent la violence du carambolage.
     Il y avait quelques places assises dans le fond. Il enfonça inconsciemment les mains dans les poches de sa veste, et laissa son regard glisser sur les néons défilant des enseignes. Une vieille folle ne tarda pas à venir s’asseoir en face de lui et apostropher en postillonnant un être imaginaire. S’il avait eu son livre, Alexandre aurait eu un parapluie pour ses tympans contre ce crachin sonore. Il s’amusa à se rappeler l’histoire perdue et à en tisser le final, mais son esprit était trop fatigué pour mener ce jeu jusqu’à son terme.

II

     Dans un appartement lumineux au cinquième étage d’un immeuble datant du XIXe siècle, les deux nouveaux occupants étaient en train de rénover une chambre rectangulaire. Les murs étaient encore d’un gris sali et le plancher couvert de poussière et de gravats sur les bords. L’homme et la femme, rouleau ou pinceau à la main, s’escrimaient sous les rayons de soleil qui abondaient par la large ouverture. Ils avaient le visage, les doigts et leurs chemises usées de peintres rayés par les traînées blanches. Chaque trace était synonyme de fou rire. Finalement, l’homme immobilisa la jeune femme et, l’amenant contre lui, souleva sa blouse pour dessiner sur son ventre deux cercles figurant les yeux et une ample banane édentée. Le nombril faisait à ce bonhomme tout rond le nez en creux d’un crâne sous L.S.D. Bientôt la vraie bouille chauve et gaillarde que recouvrait la figure simplifiée trouverait dans cette même pièce ses jouets étalés et ses albums de contes éparpillés.
     En franchissant un court couloir, on pouvait pénétrer dans le vaste salon. Comme la seconde chambre, il avait été déjà aménagé. Un miroir apposé au-dessus d’un âtre en marbre donnait l’impression que la pièce se prolongeait jusque dans l’appartement mitoyen. Un canapé d’angle, sur les coussins duquel restaient imprimées les empreintes enfoncées de deux paires de fessiers, invitait à se vautrer et allonger ses pieds nus sur un tapis carré aussi doux que de la fourrure. En face, on ne trouvait nul poste de télévision, seulement une haute bibliothèque. Elle avait une dizaine d’étages. Sur chaque palier les livres étaient pointilleusement rangés et enclavés entre leurs voisins, tranches apparentes, dans un ordre alphabétique. Seule la rangée à hauteur d’épaules humaines semblait cruellement délaissée. Un unique ouvrage y dormait, couché sur le flanc. On pouvait deviner son titre à l’envers. « Le livre à moitié lu ». Sur la tranche de la planche d’ébène qui le soutenait, une phrase avait été gravée à même le bois, les lettres excavées prenant une teinte beige. Il était inscrit : « Livre perdu, livre à moitié parcouru — E & A ».
     Lorsque l’un ou l’autre des occupants de l’appartement s’avançait vers la bibliothèque pour y cueillir un livre, avec une attention comparable à celle du restaurateur sélectionnant ses fruits sur un étal de marché, il ne pouvait faire autrement que de caresser du bout duveteux de ses doigts la couverture du « Livre à moitié lu ». Parfois, il le soulevait de son piédestal et le feuilletait délicatement, s’arrêtant ou commençant au marque-page qui éventrait inexorablement l’histoire au même endroit. Jaillissait alors dans ses yeux une vive lueur de félicité mélancolique. Puis il reposait précieusement le roman à sa place.
     Certains couples portent chacun un pendentif serti de diamants dont la réunion forme un cœur argenté. Ils les portent toujours autour de leur cou. Les habitants de l’appartement au cinquième étage de cet immeuble du XIXe siècle avaient ce livre.
     Elle, elle était convaincue que son bien-aimé avait fini par céder à l’appel des mots imprimés, qu’il avait achevé de lire la deuxième moitié du roman. Elle songeait silencieusement qu’il n’osait le lui avouer afin de ne pas déchirer la magie, briser le voile léger qui les enveloppait d’un mystère délicieux d’amour. Lui, il n’avait jamais franchi pourtant la limite symbolisée par le marque-page. Il se figurait ce rectangle de carton comme l’épée de Damoclès levée au-dessus de leur couple, et pour rien au monde il ne souhaitait qu’elle sectionne le cordon passionnel qui les reliait. Pour rien au monde il ne souhaitait déchirer la magie, briser le voile léger.

III

     Élisa sortit de son sac un pavé de papier et le regard du jeune homme s’éclaira de compréhension et de gratitude.
— Ça alors ! s’exclama-t-il en avançant déjà le bras pour se saisir du livre. Où l’avez-vous trouvé ?
— J’étais, comme vous, à l’anniversaire de Pierre, et je suis partie parmi les derniers. Le soleil était déjà levé. Au moment de prendre mon manteau, que j’avais jeté sur le sofa en arrivant, j’ai trouvé le livre glissé entre les coussins, contre le dossier. Il n’y avait pas de bibliothèque aux alentours, et j’ai pensé qu’un invité avait dû le faire tomber. J’allais l’apporter à Pierre, pour qu’il retrouve son propriétaire. Et puis mes yeux se sont posés sur la couverture. Je me suis arrêtée net. « Le Livre à moitié lu »… Ça m’a tout de suite intriguée. Il y avait, à peu près au milieu du roman, un marque-page. J’ai presque trouvé cela miraculeux. Vous savez, ces petits moments merveilleux dans la vie, qu’on est souvent les seuls à remarquer, ces instants de coïncidences magiques, de beauté pure et discrète, comme si l’on venait d’être témoin du coup de baguette d’une petite fée invisible ? J’en vivais un. Je ressentais exactement cela. Alors j’ai pris mon manteau, ai fourré le livre dans mon sac et suis partie. Je sais, c’est mal, je n’aurais pas dû !
     En parlant, elle avait remarqué que le garçon avait rapidement feuilleté le livre sous ses narines, afin de humer le parfum des pages brunies, de ventiler les effluves de ces pétales couverts de mots. Devant sa vaine expression de remords, il eut pour Élisa un sourire rassurant :
— Mais si ! Au contraire, vous avez bien fait. Sans vous, le livre aurait pu rester égaré à jamais sous les coussins. Étouffé sous le poids des fesses !
     Leurs rires se mêlèrent en un accord harmonieux. Avant qu’il laissât place au silence, le jeune homme reprit :
— Et puis, vous me l’avez rapporté. Pour ça, je dois vous remercier chaudement. D’ailleurs, comment m’avez-vous retrouvé ?
— Je n’allais sûrement pas le garder ! Cet objet ne m’appartient pas. En plus il conte une histoire, et je savais que quelqu’un, quelque part autour de moi, devait être en attendre la suite. Je n’avais pas d’hésitation sur le fait que je devais retrouver son lecteur originel. J’ai d’abord interrogé Pierre, mais il n’avait pas la moindre idée quant à l’identité du propriétaire. Il m’a proposé d’envoyer un message aux convives, mais j’ai refusé. Je ne voulais pas tant le déranger, et j’avais pris toute seule la responsabilité de le restituer. Surtout qu’une autre idée me venait en tête. Sur le marque-page, il y a les coordonnées d’un libraire. J’ai pensé que le propriétaire du livre l’avait sûrement acheté là-bas, alors j’ai téléphoné. J’ai supposé que le vendeur pourrait me donner les noms des personnes qui s’étaient procuré ce livre récemment, mais il n’avait nulle trace de cela. Il se rappelait bien un garçon pas très grand aux cheveux bouclés, pour reprendre ses mots, mais la description restait trop générique pour que je la soumette à Pierre. J’allais raccrocher, quand une idée me frappa : comme le lecteur n’avait pas pu terminer le livre, s’il y tenait vraiment, il reviendrait sans doute l’acheter dans la même boutique. J’expliquai toute l’histoire au libraire, qui semblait s’extasier à l’autre bout du fil d’être mêlé à une intrigue digne des milliers qui l’entouraient. Je lui demandai de prendre vos coordonnées si jamais vous reveniez. Et vous êtes tombé dans le panneau ! Le libraire m’a rappelé la semaine suivante. Le jeune homme pas très grand aux cheveux bouclés était venu et avait demandé un exemplaire du « Livre à moitié lu ». Comme prévu, il vous a répondu qu’il ne l’avait plus en stock, qu’il allait le commander, et vous préviendrait à la livraison. Vous avez laissé votre numéro, et j’ai pu vous joindre.
— Et nous voilà ici, termina le garçon. C’est quand même incroyable. Et si je n’y étais pas retourné ? Si je m’étais moqué de connaître la fin ? Si je l’avais trouvé ailleurs ?
— Alors nous ne serions pas ici, répondit Élisa avec une voix qui était celle d’une petite enfant malicieuse.
     Elle embrassa du regard les tables qui les entouraient. À côté d’eux, un panache aérien de cigarettes s’échappait au milieu des verres qui se vidaient de leur bière. Elle remarqua qu’eux-mêmes avaient à peine effleuré les leurs des lèvres.
     Élisa avait donné rendez-vous à son lecteur anonyme à la terrasse de ce café, à mi-chemin de l’endroit où ils habitaient. Forcément, elle l’avait trouvé décontenancé devant son insistance mystérieuse à vouloir le rencontrer. Elle n’avait pas voulu d’abord lui donner de raison précise. Cependant, croyant à un moment qu’il allait raccrocher, persuadé d’être victime d’une plaisanterie, elle avait fini par lui dire qu’elle l’avait vu à l’anniversaire de Pierre. Sa voix s’était rassurée un peu, mais avait gardée une pointe de méfiance. Élisa s’imagina sans mal qu’il devait se figurer des intentions étranges. En insistant sans heurt, elle avait finalement réussi à le convaincre d’accepter ce rendez-vous.
     À présent, la question logique qu’Élisa attendait roulait sur la langue du jeune homme et s’élança depuis ce plongeoir visqueux.
— Et alors, vous l’avez lu ?
— Oui, mais…
     Élisa sembla griffer la table tout en avançant les épaules.
— Seulement la moitié ! J’ai repris là où vous aviez laissé le marque-page.
— Mais, vous n’avez rien dû comprendre ? se demanda le garçon laissé perplexe.
— Je me suis aussi dit cela, au début. J’ai un peu hésité. Malgré tout, je trouvais la situation beaucoup trop tentante. Ce titre… « Le livre à moitié lu ». Avec votre marque-page coincé quasiment entre un nombre égal de pages ! J’avais été frappée par sa trouvaille, c’était à moi de l’embellir encore. Je devais donner écho à ce coup de baguette magique. Alors je n’ai lu que la fin. C’est amusant, en fait, d’essayer de deviner comment les personnages en sont arrivés là, qui ils ont été avant. De tenter de déterrer les cordes ensevelies du passé au lieu de tracer des plans pour l’avenir. Finalement, je me suis dit que ce n’était guère différent de la vie. On rencontre une personne, elle a déjà vécu, et, en apprenant à la connaître, on découvre les pages tournées de sa biographie.
     Ils se figèrent tous deux pour apprécier l’élégance de ce qu’elle venait de dire. Puis, d’un coup, le corps du garçon s’éveilla en une secousse :
— Alors, racontez-moi tout ! Il me tardait de finir, j’attends depuis deux semaines. Chaque soir ou presque, je me suis endormi en songeant aux personnages que j’avais laissés figés comme de vulgaires statues de cire dans leur univers imaginaire. J’essayais de les animer dans mon esprit, mais ils évoluaient sans grâce. Désormais, si leur destin devait m’être conté de votre bouche, j’en serais ravi. Plus que de lire les pages qu’ils manquent. Dites-moi, qu’arrive-t-il à Ruzena ? Klima ? Jakub ? Olga ? Au docteur Skreta ?
— Vous êtes certain ? coupa Élisa. Ça ne risque pas de vous gâcher la fin ?
— Au contraire ! reprit le jeune homme, emballé. Vous l’avez dit, le hasard a trop bien fait les choses pour s’arrêter là. Et puis, c’est comme le livre de l’écrivain Klima. Peut-être qu’il ne faut le lire qu’à moitié dans la réalité pour faire naître le succès.
     Élisa haussa un sourcil sur ce dernier mot lâché, qui reprit aussitôt sa place sur la ligne de la paupière.
— Bon, d’accord, je veux bien vous la révéler. Mais, faisons les choses dans l’ordre ! C’est à vous de commencer. Je suis aussi curieuse que vous, racontez-moi la première moitié. Ce livre que personne n’a pu terminer, il n’y est fait mention qu’épisodiquement à la fin, et je ne suis pas certaine d’avoir bien saisi son rôle…
     Il accepta, et se lança dans la narration.
     Il lui raconta que l’écrivain Klima s’était rendu dans une ville thermale de la province d’un pays sans nom pour faire la promotion de son livre. Son livre avait été envoyé par erreur à l’imprimeur : l’éditeur ne l’avait lu qu’à moitié, d’où le titre du roman, et il l’avait interchangé avec un autre sur son bureau alors qu’il s’apprêtait à envoyer une lettre de refus. Il se retrouva avec un millier d’exemplaires à écouler, et envoya non une lettre de refus, mais de félicitations, jointe à des instructions pour promouvoir la sortie du livre. Klima débarque donc dans cette petite ville d’eaux, auréolé de son image d’intellectuel de la capitale. À la séance de dédicaces, plusieurs groupes de personnes viennent acheter son livre, qui a pour titre « La danse des au revoir » : le docteur Skreta ; Ruzena, une infirmière ; Jakub tenant par la main sa pupille, Olga, âgée de sept ans ; et aussi un riche Américain qu’on revoit rarement dans la suite. Klima profite de son prestige pour séduire Ruzena et passe la nuit avec elle, commettant au passage une infidélité envers sa femme restée chez eux. Quelques semaines plus tard, Ruzena se retrouve enceinte, et contacte Klima après avoir longuement hésité. Elle a peur de nuire à la carrière brillante de celui qu’elle voit comme un grand écrivain. Pendant ce temps, Jakub est resté séjourner dans la ville. Il a demandé à son ami le docteur Skreta de bien vouloir s’occuper d’Olga. Jakub a connu des atrocités de guerre, il a été fait prisonnier, a été affreusement torturé. Des images sordides reviennent le hanter et il ne supporte plus d’y mêler Olga, la petite fille d’un militant politique qui était enfermé avec lui. Il lui avait promis de prendre soin de sa fille s’il venait à sortir. Le facétieux docteur Skreta a accepté de devenir le tuteur de la fillette, et Jakub doit les quitter bientôt. Il garde toujours, dans un faux plombage, une capsule de cyanure qu’il regrette de ne pas avoir pris en prison. Assis dans la salle d’un café, il s’amuse à faire rouler la capsule dans ses doigts. Ruzena vient s’asseoir à la table à côté, et il est immédiatement pris d’une antipathie animale envers elle. L’infirmière se lève pour aller aux toilettes, en laissant sa boîte de médicaments contre son verre. Jakub s’en empare distraitement, et, presque inconsciemment, y laisse glisser sa pilule empoisonnée. Lorsque Ruzena revient, Jakub est tourmenté, mais il ne fait rien pour la prévenir. Ruzena s’en va avec le comprimé de cyanure dans sa boîte. Elle raconte qu’elle a trouvé l’amour en la personne d’un homme pur et mûr, qui serait prêt à l’aider à élever son enfant bien qu’il se fût promis de ne jamais en avoir lui-même. Jakub monte dans sa voiture pour fuir le pays. Olga s’entend merveilleusement avec son père adoptif, et le docteur Skreta semble avoir trouvé un nouveau goût à la vie, au point d’en oublier presque ses plaisanteries grivoises. Bien sûr, tous ont commencé à lire le livre de Klima, mais les évènements divers de la vie les en ont détournés, et le roman reste inéluctablement bloqué à la moitié sur les chevets de la ville.
— C’est à peu près où je me suis arrêté. À vous, maintenant, conclut-il.
     Élisa avait écouté avec une attention maximale. Les noms des personnages lui faisaient échos, et elle les découvrait sous leurs vrais visages. On lui faisait état de leur passé. Et, invisibles sous la table aux yeux du conteur, ses doigts s’étaient crispés sur les plis de sa robe légère au fur et à mesure que le récit avait avancé. Oh, elle avait bien perçu le climat tragique qui régnait à la fin de l’histoire et qui confinait à la beauté du drame, l’achèvement de personnages ratés, la bavure d’une froide toile d’aquarelle au soleil. Néanmoins, maintenant qu’elle connaissait les prémisses du roman, elle en découvrait avec stupeur toute la gravité, le sinistre, l’horreur ! Ce qu’elle avait pris pour l’indifférente naïveté d’un matin de printemps était en fait la désolation après le passage d’une tempête hivernale ! Devant l’enthousiasme ascendant de son invité, elle n’avait pu éprouver en elle que la descente contraire, jusqu’aux abîmes de la souffrance et de l’affliction, celles où avaient péri les personnages.
     Car la fin de l’histoire était la suivante :
     L’homme dont Ruzena est tombée éperdument amoureuse, c’est Bertlef, le riche américain qui avait aussi acheté « La danse des au revoir ». Il est bien plus vieux qu’elle, mais Ruzena s’en fiche bien. Elle l’aime. Il est sensible et attentionné. Son séjour dans les thermes est dû à une maladie du cœur. Klima est revenu pour essayer de convaincre l’infirmière d’avorter. Il est accompagné de sa femme, Kamila. Sur les conseils de Bertlef, Ruzena met Kamila au courant de l’aventure qu’elle a eue avec son mari. Elle lui révèle qu’elle attend un bébé de lui. Pour se venger, Kamila va coucher avec le docteur Skreta, et Olga les surprend en plein ébat. Elle reste choquée et n’est plus sûre de vouloir grandir auprès du docteur. Sur son chemin de fuite, Jakub hésite bien à faire demi-tour, mais finalement son moteur le porte jusqu’à la frontière qu’il franchit en versant une larme de lâcheté. C’est la honte d’avoir abandonné Olga et sans doute assassiné cette inconnue, Ruzena, qui devra finir d’achever la part d’humanité encore présente en lui. À l’instant exact où Jakub quitte le pays, Ruzena, pensant prendre son médicament, ingère le comprimé de cyanure. Elle meurt sur le coup. Bertlef, qui vivait en dilettante, perd goût à tout et sombre dans une folie de possédé. On accuse d’abord Klima, le riche écrivain. Il était resté désespérément dans la ville pour tenter de persuader sa femme Kamila de rentrer avec lui. Finalement, les soupçons planant sur lui se dissipent rapidement pour venir peser sur le docteur Skreta. Il est le seul habitant à être capable de synthétiser du poison. Des preuves sont d’ailleurs retrouvées dans son cabinet, et le docteur, pourtant innocent, est arrêté, laissant Olga orpheline. Seuls Klima et Kamila semblent profiter du drame pour se rapprocher et revenir ensemble à la capitale. L’auteur laisse derrière lui, sur les tables de chevet de la ville d’eaux, son ouvrage éventré en sa chair centrale d’un marque-page qui se révélait à présent pour Élisa être une lame de papier aiguisée dans le cœur de ses lecteurs. Olga et Bertlef, abandonnés de l’amour paternel ou charnel, s’en emparent tous deux et le jettent dans un feu de cheminée. En arrivant, Klima rend visite à son éditeur. L’entrepôt a brûlé. Tous les stocks ont été avalés par les flammes, sauf les exemplaires de « La danse des au revoir », déplacés juste avant l’incendie. Après cela, le roman s’arrache comme des petits pains chez les libraires de la grande ville.
     Élisa s’était repassé la trame en tête. Pouvait-elle narrer cela au jeune homme qui la dévorait à moins d’un mètre de ses yeux emplis de curiosité ? Devait-elle lui dire que « La danse des au revoir », bien qu’il ait pu entrevoir la possibilité d’une fin heureuse, était en fait un titre tristement prophétique ? Surtout, elle se sentait bien à cette table. Elle sentait naître en elle un élan d’affection pour ce jeune homme désireux d’apprendre une histoire qui ne pourrait que ternir ce moment lyrique. Devait-elle jeter sur le tableau le pot de peinture noire dont l’auteur du « Livre à moitié lu » avait lui-même badigeonné la seconde partie de son texte ?
     Elle posa la paume de sa main délicate sur la couverture du roman qui se tenait à mi-distance entre les lèvres du jeune homme et les siennes.
— Oui, c’est à moi. Mais je vais plutôt vous laisser le choix. Soit je vous offre la fin de l’histoire, soit…
     Elle se rapprocha sensuellement de lui.
— Je vous offre un baiser…
 
 
 

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     7 heures 17.
     Églantine Parmentier, emmitouflée jusqu’aux oreilles dans la peluche rose de son peignoir, retira du grille-pain les deux toasts qui venaient d’en bondir. À l’aide d’un couteau adéquat, elle étala sur chacun une noix de beurre salé qui disparut dans la mie avec la fulgurance magique de la pluie absorbée par la terre assoiffée d’un désert. Elle se brûla le bout des doigts. Dans la mélopée mécanique des appareils électroménagers matinaux, un « tac » en plastique lui indiqua que l’eau de son thé était prête. Son sachet parfum orange-cannelle s’en trouva ébouillanté dans une tasse complice. Pour ne pas se brûler la langue encore, elle y ajouta un filet d’eau froide du robinet. Dehors, les cris des enfants qui se rendaient à l’école et croisaient sur le trottoir leurs amis se superposaient aux crissements aigus des pneus qui amenaient les parents au travail. Les bruits traversaient la mince fenêtre d’Églantine et préparaient ses tympans à l’affrontement proche avec le monde extérieur pendant qu’elle avalait son petit déjeuner.
     Afin d’être digne dans cette confrontation, Églantine se brossa rudement les cheveux devant le miroir ovale qui était accroché au mur, entre la porte d’entrée et le placard pour la vaisselle. Chaque nœud défait, comme s’il se fut agi d’un épicentre nerveux, lui haussait la lèvre supérieure dans un rictus de cheval sur le point de hennir. Un jardinier ratissant son allée eût fait preuve de plus de délicatesse même envers ses cailloux. Lorsqu’elle eut parachevé sa torture capillaire et que les larmes ne se continrent plus que difficilement derrière le rempart des paupières, Églantine troqua son peignoir exubérant pour un pantalon taille-haute noir dont le bouton lui fit un deuxième nombril, assorti d’un chemisier blanc aux effluves exotiques de lessive chimique. Elle para ses lobes d’oreilles de petites billes dorées, couvrit de rouge ses lèvres humides, framboises sous la rosée matinale, et s’estima prête à franchir son seuil. Le temps d’enfiler ses escarpins, par trois fois elle revint devant le miroir vérifier l’état de sa coiffure. Forcément, elle se mit en retard.
     Les marches furent dévalées sous les claquements des talons. Dehors, elle retrouva le climat insignifiant et morne de la ville où les immeubles abritent du vent et la pollution du soleil. Avant de s’engouffrer dans la bouche du métropolitain, elle jeta un coup d’œil aux gros titres des journaux accrochés sur la devanture du kiosque. On y parlait politique et économie internationale. Sans rien acheter, Églantine pénétra dans le sous-terrain.
     Le passage de la lumière laiteuse du plein air citadin à l’éclairage artificiel du tunnel fut imperceptible. Églantine se retrouva sur le quai après avoir obéi aux instructions fléchées et s’aligna à l’endroit où une porte s’arrêterait, repérable aisément à l’usure noirâtre du sol.
     8 heures 16.
     Églantine se fraya un chemin dans la jungle humaine du wagon. « Pardon, excusez-moi, pardon, merci. » En se servant de ses coudes comme d’une machette, elle parvint à atteindre la porte close en face et à s’y adosser. C’était un hamac confortable au milieu de la faune encravatée. Sa main se glissa subrepticement dans son sac. Églantine adorait lire dans le métro. Cela lui donnait au moins l’impression de ne pas trop y perdre son temps. Ses doigts caressèrent agenda, mouchoirs, trousse à maquillage, papiers pliés, tickets de course, stylos et porte-clés, et ne trouvèrent pas le moindre roman. Il était resté somnoler sur sa table de chevet. À défaut, elle tâcha de méditer. Le grondement des rails et les annonces intempestives des stations par les haut-parleurs l’en empêchèrent. Églantine se contenta donc de parcourir des yeux les faces endormies des voyageurs embarqués avec elle, qui reflétaient la sienne comme autant de miroirs. C’était en quelque sorte un musée vivant, une galerie de portraits aux écouteurs, bâillements, cernes tirées.
     À trois arrêts de son terme, un homme mûr à ses côtés fit preuve de suffisamment de dextérité pour déplier la feuille d’un journal, et Églantine put survoler les entêtes des articles. Le « Procès houleux du tueur au loup de carnaval » et l’« Appel poignant de la mère de l’otage français retenu au Mali » la laissèrent indifférente. La litanie des « Pardon, excusez-moi, pardon, merci » chorégraphiée des contorsions d’épaules dut bientôt se reproduire, et Églantine fut emportée par le flot des voyageurs jusqu’à la sortie.
     8 heures 41.
     Égantine eût dû être arrivée depuis onze minutes. En franchissant la porte automatique, elle passa une dernière fois la main dans ses cheveux et tira sur ses zygomatiques pour se préparer à saluer chaleureusement ses collègues. Ils buvaient le café dans la salle du personnel. On lui retourna un bonjour poli et elle se fondit dans le groupe. Ils ne lui firent nulle remarque quant à son léger retard, même si elle crut croiser le regard lourd de reproches de Monsieur Robin.
     Églantine effectuait un stage de trois mois comme hôtesse d’accueil dans une banque. Elle renseignait les clients et les conseillait sur certaines offres exclusives, ou les envoyait paître avec élégance et tact lorsqu’elle ne pouvait rien pour les aider. Son stage devait s’achever dans un mois.
     Elle avala sans grimacer un café qui était toujours aussi mauvais. À l’aune de cet effort se lisait la détermination dont Églantine était prête à faire preuve pour socialiser avec ses collègues. Car elle se destinait à cette profession, tout en restant pleinement consciente de s’y vouer par nécessité plutôt que par vocation. Elle ne pouvait voir le travail autrement qu’une contrainte, qu’il convenait dès lors de rendre aussi peu désagréable que possible. D’où le jus de chaussette lapé avec une fausse envie et les échanges de politesse amicaux. Mais, son violon d’Ingres, c’était la peinture. Le soir, passée la porte de son modeste studio, Églantine s’armait de pinceaux touffus et les chargeait de munitions colorées pour prendre d’assaut d’une toile immaculée. Ainsi elle se perdait dans le cours non chronométré de son imagination. C’était ce qu’elle aimait vraiment. Le travail lui permettait seulement de subvenir à ses besoins. Elle était, comme elle se plaisait à le dire, une « conform-artiste ». Elle l’avait trouvé elle-même.
     8 heures 59.
     Églantine prit place à l’arrière du comptoir du hall d’accueil. La guerre de tranchées pouvait commencer. Le premier client ne tarda pas à arriver.
     10 heures.
     11 heures.
     Midi.
     Toute la matinée, les clients avaient défilé et Églantine n’avait pas même eu le temps de se tourner vers sa collègue Nathalie, assise à deux mètres d’elle, afin de se raconter leur soirée respective. Un seul homme mal luné s’était énervé sur elle comme il n’arrivait pas à joindre sa banquière pour un problème « ex-trê-me-ment urgent », et que ladite banquière se trouvait en plus en congé ce jour. Ne pouvant lui dire que sa conseillère devait être en ce moment en train de noyer son regard dans les vagues de Saint-Malo, Églantine s’était contentée d’imaginer l’homme tout nu. Le vif carmin qui lui montait au visage s’y restreignait-il ? C’était Nathalie qui lui avait donné l’astuce. Au moins, même si elle ne pouvait venir en secours à l’homme, elle ne cédait pas à l’impatience.
     Midi arriva avec la pause déjeuner. Aujourd’hui elle mangeait la première, pour relayer ensuite Nathalie. La petite cuisine était déserte. Elle mit à chauffer au micro-ondes la gamelle qu’elle s’était préparée la veille, et s’installa pour la déguster dans un silence d’église. Personne n’était là pour l’embêter.
     Madame Burlot poussa brusquement la porte. C’était la conseillère la plus sympathique avec Églantine, la seule qui s’intéressât à sa vie, ses études, ses passions, ses goûts. La seule à connaître son attrait pour la peinture. Son défaut au milieu de cette affabilité, ainsi qu’un poireau sur la joue lisse d’un visage distingué, était qu’elle ne pouvait s’empêcher de tisser des comparaisons avec sa propre fille. « Alors, ce tableau dont tu m’as parlé, il avance ? Ah, c’est bien ça. Ma fille vient de réaliser un nouveau court-métrage, je pourrais te le donner. Ça t’intéressera sans doute, elle est pleine de talents, et… » Églantine se taisait pour écouter impassiblement. Régulièrement, elle haussait un sourcil pour feindre l’intérêt. Dans l’esprit de Madame Burlot, elle devait être le tapis rouge qui mettait sa fille en valeur, le flash de l’appareil d’un fervent paparazzi.
     La banquière trouva autant d’éloges à déverser sur sa progéniture qu’il y avait de feuilles de salade dans son bol, puis, avant même qu’Églantine eût fini son plat, elle retourna à son bureau, laissant la jeune fille seule à nouveau. Elle sortit son téléphone et alluma la radio. Une voix couverte de parasites résonna dans la cuisine, vantant les qualités inégalées d’une quelconque automobile française. Églantine se sentait paisible et reposée dans cette bulle de solitude. Ses réserves de salive, épuisées dans les réponses adressées aux clients, pouvaient se régénérer.
     Il fallut que Monsieur Robin entrât à son tour.
     Il y avait deux personnes sur Terre avec lesquelles Églantine craignait de se retrouver dans la même pièce : Hannibal Lecter et Monsieur Robin. Ce banquier avait le profil d’une lame aiguisée et luisante de couteau de boucher. Ses mots tombaient sur Églantine pour lui scier le cœur. Son regard de fer froid se posa immédiatement sur l’appareil qui crachait la musique, et Églantine, d’un vif saut de main, s’empressa de l’éteindre. Il s’installa en face d’elle sans daigner lui accorder une parole, et, avec lenteur et précision, découpa un morceau de viande. Le sang translucide de la bête se répandit sur la céramique de son assiette. On n’entendait que les raclements aigus des couverts. Églantine, l’appétit coupé, se força à terminer rapidement son plat et décida d’aller prendre son dessert ailleurs. Elle glissa son yaourt ainsi qu’une petite cuillère dans son sac à main et, en regagnant la sortie, dut éprouver une sensation similaire à celle d’un bagnard libéré de la cadène. Elle osa lâcher derrière son dos un « Bon après-midi » timide. Nulle réponse ne chemina jusqu’à ses oreilles.
     Elle rejoignit la rue et s’assit sur les marches d’une basilique. Pour Églantine, l’utilité de ce lieu sacré se réduisait aux sièges qu’offraient ses escaliers. Les yeux glissants sur le sol damé et sale, elle avala son yaourt aux morceaux de fruits. Un pigeon faillit y ajouter sa sauce excrémentielle, mais la fiente tomba juste entre ses jambes. En dépit des risques de chutes stercoraires, elle eût volontiers souhaité passer le reste de la journée sur ces marches. Si seulement…
     13 heures.
     Églantine se remit derrière son comptoir. Elle laissa Nathalie aller faire taire les gargouillis de son estomac.
     14 heures.
     15 heures.
     16 heures.
     17 heures.
     L’après-midi défila sans encombre. Le monde semblait s’être réglé sur un lent métronome qui amenait à intervalle régulier des clients. Églantine avait réussi à vendre des contrats d’assurance de type II et IV, une assurance vie, ainsi que deux nouvelles souscriptions aux cartes Titanium et Platine.
     18 heures.
     Enfin Églantine fut libérée de son tabouret d’agence. Elle n’avait aucun plan pour la soirée. Elle allait rentrer chez elle, allumer la télévision, bouquiner un peu. Peindre, si elle en trouvait la motivation. Elle avait aussi quelques courses à effectuer. Son téléphone vibra alors qu’elle marchait pour rejoindre son appartement. C’était Annie, sa meilleure amie. Elle connaissait par cœur les horaires d’Églantine et savait l’heure propice pour la contacter.
     Annie voulait lui présenter son nouveau petit ami. Elle lui proposa de dîner dans un restaurant libanais le soir même, car l’ami en question était originaire de Beyrouth. Rendez-vous fut pris pour vingt heures. Ça laissait juste le temps à Églantine de remplir son frigidaire.
     Avant de sortir, elle quitta le pantalon qui lui avait serré les jambes comme du cellophane autour d’un bifteck, et enfila une robe décontractée couleur de jade. La soirée était tiède, un gilet beige lui suffit pour s’y mêler sans frémir.
     19 heures 58.
     Églantine ne se souvenait pas avoir déjà mangé libanais. Elle arriva la première devant le restaurant et attendit le couple sur le trottoir. Comme le crépuscule tirait sa couverture sur la ville, les rues se parsemaient de groupes de jeunes gens joyeux. Églantine, qui ne connaissait pas le quartier, se dit qu’elle devrait y revenir.
     Annie se pointa avec quinze minutes de retard. Elle tenait le bras d’un homme élancé au teint hâlé. Il était plutôt mignon. Avec les origines asiatiques d’Annie, il formait un joli couple, un mélange inhabituel. « Naël, Églantine. Églantine, Naël. Enchantée. Également. On rentre ? » Églantine était affamée. Ils s’installèrent en triangle autour d’une table ronde, dans un coin de la salle bruyante.
     Naël vanta si bien les produits de la carte qu’Élglantine se demanda un instant s’il n’avait pas des parts dans le restaurant. Il détaillait l’origine de telle ou telle spécialité, racontait qu’il en avait mangé la dernière fois qu’il avait rendu visite à sa famille, que sa grand-mère en faisait de divins… Églantine hochait la tête en cadence, pendant qu’Annie le dévorait tout entier de ses grands yeux émerveillés, comme si elle avait écouté un falafel déblatérer. Finalement, Annie commanda à la lettre ce que son amoureux lui avait dicté, tandis qu’Églantine resta sur ses premiers choix. Elle avait bien le droit de déguster ce qui lui plaisait.
     Durant le repas, elle eut à loisir de profiter des roucoulements des tourtereaux réjouis. Elle se fit raconter leur rencontre, qu’Annie lui avait déjà maintes fois détaillée au téléphone, et les premières anecdotes soi-disant amusantes de leur vie récente de couple. Églantine avait l’habitude de ces élans passionnés. Elle en avait vu d’autres. Combien de fois Annie lui avait-elle présenté l’homme de sa vie, avait-elle délaissé pour un temps son amie, et combien de fois était-elle revenue en pleurant se lover dans les bras de sa fidèle confidente, pareille à une colombe blessée qui retrouve son nid ? À force, Églantine n’accordait plus grand crédit à ses histoires de cœur. Au moins, la nourriture était franchement excellente. Mieux, Naël les emmènerait un jour au Liban, où elle était largement meilleure. Bien sûr…
     22 heures 42.
     Les amoureux eurent trop envie de s’isoler pour aller dépenser les calories qu’ils venaient d’ingérer. Églantine était, quant à elle, exténuée. En semaine, elle se couchait rarement aussi tardivement. Leurs chemins se séparèrent à un embranchement de couloirs du métropolitain. Églantine se retourna discrètement pour contempler Annie et Naël s’éloigner en s’étreignant dans le dos.
     Arrivée chez elle, Églantine se déshabilla et se brossa les dents, afin qu’elles gagnent la blancheur de la toile devant laquelle elle s’était fixée. Elle restait désespérément vierge sur son chevalet, depuis maintenant plus d’une semaine…

     Brusquement j’ouvre les yeux. Mon esprit est encore embué de la vapeur du sommeil. Je traverse à pas feutrés la frontière confuse qui sépare l’inconscience du monde réel. Quel rêve étrange je viens de faire ! Je crois m’en rappeler les images. Oui, je me souviens. Je m’éveillais dans une salle étriquée, une sorte cuisine avec un lit et quelques placards ; j’avalais avec une lenteur calculée de fades tartines, et puis je me peignais douloureusement, et puis je m’habillais pour sortir d’un immeuble ; ensuite, je me suis faufilée dans un tunnel jusqu’à un train blindé qui puait autant la transpiration que la fois où je me suis cachée dans la forêt de poils axillaires d’un géant ; j’ai cherché sans trouver un livre dans une musette, et je suis sortie, pour boire avec des gens peu drôles un café écœurant, avant d’aller m’asseoir pendant des heures, et des heures, et des heures, derrière un étal, et répéter inlassablement le même discours à des inconnus aigris ; j’avais seulement droit à une pause pour déjeuner ; mon repas avait été enfermé dans une petite boîte en plastique et je l’avais avalé devant une femme hypocrite puis un individu louche qui faisait peur ; il me semble que je suis allée dehors, avant de me retrouver à nouveau devant des anonymes pour des heures, et des heures, et des heures ; comme c’était long ! ; j’ai pu enfin fuir pour de bon cet endroit morne, et suis allée me perdre dans des rayons encombrés d’emballages aguicheurs ; après, j’ai rejoint ma prétendue meilleure amie et son mari, je crois, pour manger des beignets frits délicieux ; et je suis rentrée chez moi, il y avait un tableau vierge, qui me rendait toute triste ; c’est là que je me suis réveillée.
     Je reste un temps la tempe posée sur la pierre rugueuse que j’avais choisie pour oreiller. C’est vraiment à n’y rien comprendre ! Aussi sûr que je m’appelle Églantine Parmentier, ce rêve était sans queue ni tête. Les détours de l’inconscient m’émerveilleront toujours. Si la vie était ainsi, on ferait tous n’importe quoi. Nous serions tous fous, ce serait amusant ! Complètement décousu. Un peu effrayant, somme toute, parfois.
     Je bondis sur mes jambes souples et glisse sur des patins à roulettes. J’ai encore ma robe de mariée verte, je tourne en rond dans la raquette d’un terrain de basket-ball. Les gradins sont immenses et remplis, toute la foule m’acclame puis m’envoie en même temps un ballon en mousse. Ils se transforment en fruits dans les airs, et passent tous juste entre mes genoux. Un speaker conte l’action en direct, mais je n’en perçois que des grésillements incessants qui font mal aux oreilles. Alors je sors. Tous les regards se tournent vers le commentateur, qui arrête de parler et s’enfonce le micro dans la gorge.
     Mon grand-père m’attendait dehors. Il tient par l’auriculaire Miss Honduras 1984, en bikini et avec son écharpe. Son visage me dit étrangement quelque chose. Elle a les yeux bridés, le teint jaunâtre et les cheveux d’un noir d’encre de poulpe. Nous décidons d’aller tous trois jouer une partie de dames comestibles. Je choisis les noirs, me mets debout sur une bugne circulaire et glisse à toute vitesse en zigzaguant sur le plateau. Comme mon grand-père et Miss Honduras s’énervent, l’arbitre, un vieillard aveugle qui s’était sculpté un trône au sommet d’un baobab, m’assène un avertissement en langage des signes, et descend me tirer par le dos pour que je sorte du carré. Je n’ai pas fait faute ! Devant tant de partialité, je saute sur les ailes de mon autruche domestique et quitte le jeu.
     Le sable du désert devant nous semble n’avoir jamais été foulé. Nous nous y élançons gaiement, à pleine allure. Les empreintes de mon oiseau impriment un élégant motif sur les dunes, et soulèvent des nuages de poussière ocre. Sur la route, une petite fille me tire la langue. Elle est vraiment mignonne, avec sa face poupine, mais mon autruche refuse de s’arrêter. « Elle a quelque chose de burlesque », me dis-je. Mon bolide file à toute allure, alors je relâche doucement mes doigts crispés dans les plumes, puis me mets debout sur son dos, puis en équilibre sur les deux mains, puis sur une seule. Un cerceau doré tourne autour de ma taille. Je suis un peu maladroite. J’aperçois au loin, à l’envers, la fillette qui m’a tiré la langue. Petite prétentieuse, toujours à se vanter. L’autruche se retourne pour lui faire une grimace. « Bien fait ! Il ne fallait pas bruler le cinéma ! »
     Un homme adossé à un poteau déplie un long parchemin couvert de hiéroglyphes. Les caractères dansent sur la feuille, je ne saisis rien à leur ballet. L’homme se glisse sur mon chemin. Comme mon autruche l’enjambe, il me demande : « Vous avez votre ticket ? » Je fouille dans les plumes, mais ne trouve que des cubes cartonnés et des cylindres en aluminium. J’ai envie de lui dire « Flabadou ». J’articule « Escartule ».
     Je m’élève dans les airs, au milieu de confettis, jusqu’au lac en contrebas de la cascade. Les mâles musclés sont déjà là, tous nus. Sur la plage, ils s’occupent de dénouer les lianes des arbres pendant que les furets perchés sur les branches poussent de petits piaillements. Soudain, deux torses ciselés surgissent hors de l’eau. Ils s’allongent sur de larges serviettes roses et d’autres hommes quittent leur liane pour venir leur enduire la peau de graisse d’asperge. Ils préfèrent m’ignorer, alors je décide, pour les impressionner, d’ôter mes chaussures et d’en battre les semelles. « Je connais par cœur le dictionnaire germano-aztèque ! » J’ai très envie de remonter la cascade. Heureusement, un geyser jaillit et me propulse là-haut, et je retombe dans le pavillon d’une grosse trompette qui joue des notes de harpe.
     Je dois me dépêcher, j’ai plein de choses à accomplir aujourd’hui. J’arrache un bouquet de bourdons. J’essaie de me rappeler le rêve que j’ai fait cette nuit, mais je l’ai déjà oublié. C’est dommage, il était vraiment amusant. Tant pis. Je dois me dépêcher, Alexandre II, IV, VIe, Titus et Platon m’attendent sûrement. Il faut vite fermer le grand Robinet. Sinon, la boue liquide va se répandre partout.
 
 
 

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     Le bruit du moteur était assourdissant. L’esprit de Tony en était complètement abruti. Il n’avait pas l’air d’être le seul. Des abrutis, il en avait d’autres, à côté de lui. Ces gars-là riaient de façon grotesque, avec la même légèreté cocasse que s’ils se fussent trouvés à la terrasse d’un café. « C’est ça, amusez-vous les mecs, dans dix minutes, on s’écrase. Plaf, on vous entendra moins quand vous serez en omelette. »
     En attendant, c’était plutôt lui la femmelette. Et la voix tremblante et rebelle du pleutre en lui se demandait bien ce qu’elle foutait là. « Vouloir tout essayer au moins une fois dans sa vie, bla-bla-bla », c’était le matamore qui avait parlé. Fuyard du temps qui passe, celui-ci. Ça prend de faux airs de brave épanoui, de chevalier preux de l’époque moderne, avec l’armure en jean et l’hydromel dans une canette de bière, et ça s’en va risquer sa vie pour fuser au vent. Et puis quoi encore ? Montaigne l’a dit, on n’est jamais mieux assis que sur son canapé, point.
T     ony avait bien tout préparé, en plus. Il était arrivé le premier à l’aérodrome, et avait vérifié son matériel avec une attention minutieuse. Les voilures, le sac-harnais, les suspentes, l’extracteur, le déclencheur de secours, les coutures… Cheveux brossés, braguette fermée, pas de salade entre les dents. C’était un peu comme choisir son cercueil avant de mourir. « Vous prendrez du pin ou de l’acajou ? » Il avait opté pour la toile rouge. Elle s’accorderait à son teint durant la chute.
     Sur le tarmac que le soleil commençait à réchauffer, il avait passé cent fois le film dans sa tête, sans payer de ticket, et avait répété les gestes qu’on lui avait enseignés. On eût dit de la natation synchronisée hors piscine. Il connaissait par cœur ce que les spécialistes nommaient le « timing », et il savait aussi qu’il n’y en avait plus pour fuir une fois qu’on était assis dans la carcasse métallique de l’appareil. On aurait pu le larguer de nuit au-dessus de la mitraille d’un champ de bataille qu’il n’eût effectué plus méticuleuse préparation. Même la météo l’avait intéressé ce jour ! Il avait interrogé une à une toutes les présentatrices de la base. Les conditions climatiques étaient idéales pour aller s’aplatir dans un pré en fleurs. Une brise légère vous caressera alors les cheveux.
     Au fur et à mesure que le coucou avait pris de l’altitude, il avait senti un nœud se former dans son estomac, et sa voix grognarde avait émis des commentaires de plus en plus indignés, qui lui permettaient de ne pas entendre les blagues potaches des autres gars.
     Dire que c’était sa fiancée qui l’avait envoyé là ! Comme façon discrète d’assassiner son conjoint, elle repassera. Elle aurait mieux fait de lire du Agatha Christie. Sa partenaire lui offre donc un bon pour un saut en parachute à l’occasion de ses trente ans. Comment lui répond-il ? En souriant ! Peut-être même en lui disant qu’il l’aimait ! Et aussi sûr qu’il comptait autant de dents qu’un jeu de belote de cartes, il s’y était rendu avec l’envie dans le cœur et la candeur sur les joues. On lui avait présenté son moniteur, et ce type-là, avec ses cheveux grisonnants et son teint hâlé de randonneur, dut lui plaire, car il y était retourné ! Huit fois ! C’était plus que nécessaire pour une lune de miel.
     Et, à la retombée du neuvième saut accompagné, la petite chose qui vient titiller l’imagination quand on ne lui demande que de se taire et qui s’appelle curiosité, et qui ferait bien d’aller passer un séjour en Corée du Nord pour voir un peu ce que ça fait, cette étincelle lui insuffla le désir de recommencer encore, seul, cette fois. Quand la parole de l’ange en vous coïncide avec celle du démon, vous savez que vous êtes perdu.
     La cabine bascula et Tony cessa de contempler les nuages de travers par le hublot. L’avion avait atteint l’altitude requise. Les visages euphoriques de ces idiots pivotèrent tous dans la direction de Tony, comme si le vent eût soufflé vers lui, attirant le nez des girouettes. Si au moins le pilote pouvait perdre le contrôle maintenant, ils iraient tous se crasher ensemble. Chance égale pour tous, c’était ça, la démocratie. Avec un peu de bol deux ou trois survivraient à l’impact, et, au beau milieu d’une forêt de la Creuse, il faudrait dévorer les cadavres des autres pour s’en sortir.
     Au lieu de ça, Jean trouva malin et attentionné de déterrer une bouteille de champagne habilement dissimulée sous un amas de cordages qui n’avait guère d’utilité dans un avion. Ce voulait être la tradition pour le premier saut en solitaire. Sot en solitaire ? Palme de la stupidité remise à Tony pour son brillant soliloque funeste ! Posez-la sur l’acajou, merci.
     Avec ses gants épais qui tentaient de faire sauter le bouchon en liège et sa combinaison fluo, Jean ressemblait au géant vert en prise avec Excalibur. Paf ! Le bouchon alla rebondir contre la carlingue. Bravo ! Vive le nouveau roi Arthur ! Maïs et petits pois allaient connaître une période faste.
     Le champagne fut versé dans des flûtes en plastique. Tony se mit debout pour venir saisir la sienne. En levant son verre au niveau de son regard pour imiter le cercle de chevaliers sans table en quête du haricot magique, il suivit des yeux l’ascension des bulles dans le liquide doré. Elles montaient droit au ciel. Lui fonçait au sol. Et il les rejoindrait après.
     Il porta en tremblotant la coupe à sa bouche, et but une gorgée. Pendant ce temps, il ne vit pas deux de ses amis qui s’étaient placés derrière lui pour déverrouiller la porte et la faire coulisser sur ses rails. Jean n’eut plus qu’à le pousser. Les cons… Tony cracha sa gorgée alors qu’il se trouvait déjà dans les airs. Ça ferait des gouttes de champagne, quel luxe pour celui qui aurait la chance de les ramasser sur le coin de son crâne.
     Dans les premiers mètres de chute libre, la raison put reprendre le dessus sur la panique, et Tony parvint à se retourner. Il tint alors ce monologue fameux :
— AAAAAAAAAAAAAAH !
     Raccourci ici, et malheureusement pour la postérité, entendu de lui seul…

— La cigogne blanche est, parmi les cigognes, l’espèce la plus connue, et la plus commune sur le territoire français. Elle mesure en moyenne un mètre de haut, et ses larges ailes lui font une envergure d’un mètre quatre-vingt. Son bec long et pointu lui sert de pince pour attraper des proies menues, ou de poignard pour tuer les plus grosses. On se souvient de la fable de La Fontaine où la cigogne mange dans un vase allongé, pour le plus grand malheur du renard. Ces échassiers sont aussi de grands voyageurs, puisqu’ils sont réputés pour leur migration en Afrique au début de l’automne. Grâce à leurs grandes ailes, les cigognes sont capables de planer sur de très longues distances en utilisant les courants d’air chaud. Elles ne reviennent qu’au début du printemps. C’est ici, en Alsace, que nous guettons leur retour.
     Chloé s’immobilisa.
— C’est bon ? J’étais comment ?
— C’est dans la boîte ! Parfaite, ma douce, tu étais parfaite.
— Hey, n’en fait pas trop. Maintenant, on attend. J’espère qu’on aura de la chance…
     Chloé avait récemment obtenu son embauche à Arte, aux services des documentaires animaliers. Après cinq années d’études en journalisme, passées à s’imprégner des théories d’Albert Londres, décrypter les conflits géopolitiques contemporains ou encore apprendre l’art de confronter les sources pour faire jaillir l’objective vérité, on lui avait demandé de réaliser son premier reportage sur les cigognes d’Alsace.
     Elle avait dégluti sa salive en même temps que son impertinente fierté, et s’était mise au travail. Désireuse de prouver sa motivation et son sérieux pour son nouveau poste, étant de plus née dans une clinique de Strasbourg, elle s’était persuadée de son intérêt pour le sujet, et portait désormais à cœur d’attraper des images des volatiles blanc et noir à leur retour des pays chauds. Elle avait le vague souvenir de les avoir déjà attendus en des heures similaires, avec la sereine quiétude de l’enfant devant les yeux duquel un noble spectacle de la nature n’oserait se défiler. Aujourd’hui, elle n’était plus sûre de rien. Elle avait feuilleté tous les livres sur le sujet durant les préparations, à la recherche d’un lieu propice à l’observation des cigognes, et interrogé maints « anciens ». Ils lui avaient indiqué la plaine où elle se trouvait à présent avec Nicolas, son caméraman. Elle priait pour ne pas avoir à regretter ce choix.
     Le cadreur qu’on lui avait affecté tentait déjà de prendre ses aises avec la nouvelle. Chloé le voyait venir avec la discrétion d’une perche de cinéma. Elle lui montrerait qu’elle n’était pas un jouet aussi docile que son caméscope. Seuls les futurs téléspectateurs l’importaient. Même si, au fond, sa gaucherie l’amusait beaucoup.
     Les yeux rivés sur la toile d’azur d’un ciel sans nuage, fronçant les sourcils dans une moue concentrée que Nicolas avait la préférence de porter sur sa mince poitrine, elle distingua soudain des formes approchant. Les ombres grossissaient à l’horizon. C’étaient des tiges affinées telles des pics à brochette, entourées d’amples manches à plumes. C’étaient elles ! C’était un vol de cigognes !
     Aussitôt, elle porta ses mains à sa chevelure pour se recoiffer.
— Nicolas ! Les voilà ! Prends la caméra, vite ! Cadre bien. Tu les as ? Commence sur moi, puis passe rapidement sur les cigognes. Je continuerai à commenter. Prêt ? Trois, deux, un…
     La voix de Chloé se rasséréna soudain.
— C’est au milieu de cette plaine, dans la contrée alsacienne, que nous avons choisi d’attendre le retour des cigognes. Leurs vols sont difficilement prévisibles, tant ils dépendent du climat notamment, et nous nous trouvons bien heureux d’apercevoir, en ce moment même, au-dessus de nos têtes, le passage d’un groupe composé d’une dizaine d’oiseaux. Admirez comme elles se laissent planer, avec le cou bien tendu et les longues pattes dépassant largement de leur courte queue blanche. C’est le printemps ici, et elles reviennent des pays chauds où elles ont passé l’hiver. Elles rentrent toutes bronzées, elles en ont de la chance !
     Elle laissa échapper un rire sans conviction de sa gorge, consciente de la fadeur de ce pic d’ironie. Pour se ressaisir dans sa gêne irritée, elle jeta un regard par-dessus son épaule, au loin dans le ciel, en direction des volatiles, sans cesser de parler.
— Elles resteront jusqu’en… Hey ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Nicolas ? Nicolas, qu’est-ce que c’est ? C’est… Oh mon Dieu ! Un parachutiste ! Il y a un parachutiste qui arrive ! Avec la toile rouge, tu le vois ? Mon Dieu, elles vont se le prendre ! Tu filmes ça ? Elles vont se le prendre, elles vont le percuter… Il est tout près là ! Nicolas, tu as ça ? Attention ! Oh bon sang ! Elles se le sont pris ! Tu as vu ? Tu as filmé ? Oh la pauvre ! Oh le pauvre ! J’en ai vu une se prendre dans la toile. Ils tombent ! Tu filmes toujours hein, Nicolas ?

     Même en se laissant porter la majeure partie du temps, un périple de plus de quatre mille kilomètres, c’est harassant. On ressent la fatigue partout, les courbatures brûlent dans le cou, le long des tarses, et jusqu’au bout des ailes. On a envie de se poser, mais on ne peut pas, il faut avancer encore, toujours, inlassablement. À force, ça devient mécanique. On ne remarque même plus le paysage qui défile en dessous de nous comme un immense tapis roulant bariolé. On l’avale, simplement.
     Heureusement, nous sommes bientôt arrivés. Ça va me faire du bien, de retrouver l’Alsace, mon nid douillet perché sur cette haute cheminée, la tranquillité du pays. À chaque fois c’est pareil, je suis tiraillée entre le désir de rester un peu plus longtemps et celui de rentrer. Mais il le faut bien. Au début, je regrette la chaleur sèche de l’Afrique, l’étendue majestueuse de la savane, les couchers grandioses du disque solaire orange et rond comme un pamplemousse derrière l’horizon que découpent les montagnes. Les lions, les buffles, les éléphants… On est au zoo ! C’est un sacré spectacle, les copains là-bas. Et puis, au bout d’une semaine ici, je retrouve mes habitudes. Je m’y sens à nouveau chez moi. On s’acclimate. Le Nigéria, c’est autre chose. On n’a jamais froid, certes, mais, au fond, on finit par s’y ennuyer. À la longue, la température assomme. Plus elle monte haut, plus le coup fait mal. J’ai déjà vu ça, à une foire. Le jeune frappe au marteau, la capsule s’envole, doit atteindre la cloche. Avec nous, c’est l’inverse. Lorsque le mercure fait tinter la cloche, on se prend le coup de marteau. Et on n’arrive même plus à décoller. Ici, en Alsace, on est moins dérangé par la canicule, c’est sûr. Et par les prédateurs, aussi. Il n’y a pas de crocodiles dans les rivières. Et peu d’aigles infanticides dans le ciel. Pas de chasseurs non plus, ils baissent leur fusil devant nous. On se sent à l’abri. Et puis, l’Alsace, ça a son charme, avec ses jolies huttes pointues à pans de bois apparents, couvertes de tuiles arrondies toutes rouges. Oui, c’est plus confortable, c’est sûr.
     J’ai hâte d’arriver, maintenant.
     Après quelques milliers de kilomètres, on n’a plus l’esprit au clair. J’ai dû réfléchir à ces choses cent fois durant la traversée, plusieurs fois par jour. Même si on survole de beaux paysages, ça devient lassant, il faut trouver à s’occuper. Les ailes battent mécaniquement. On doit avancer, toujours, pour arriver dans les délais prévus. Pas le temps de trop rêvasser, non, pas le temps de se reposer. À la foire, les gens faisaient des loopings dans des chariots, à toute vitesse, pour s’amuser. Nous, on va toujours droit devant. Pas de détours. Allure constante.
     J’ai hâte d’arriver.
     Tiens ! Enfin, on voit des maisons rouges. Dans une heure nous serons parvenus à destination, peut-être moins… Il faudra s’installer. Trouver un nid pour la nuit. Et puis nous pourrons nous reposer. C’est la forêt, en dessous, la forêt alsacienne. Les plaines…
     Il s’est passé un truc. Je ne vois plus rien. Quelque chose de lourd me tire vers le bas, m’empêtre, m’emporte. Je tombe. Je ne peux plus battre des ailes, je n’arrive pas à les écarter. Je n’ai pas eu le temps de comprendre, je me suis pris dans quelque chose, je crois. Je n’ai rien vu venir, et maintenant je tombe, et plutôt vite. De plus en plus vite. Mince, je me débats comme je peux. Je n’ai plus beaucoup d’énergie. Je vois rouge, comme les tuiles. Voilà du bleu. Ça y est, mes ailes se libèrent. J’ai encore le bec coincé. J’écarte les ailes au maximum pour freiner la chute, mais ça n’a presque aucun effet. Ce truc est trop lourd, trop rapide. Je tourne, je vrille, je me prends à nouveau les ailes dans je ne sais quoi. Le sol se rapproche dangereusement. Qu’est-ce qui se passe ?
     J’y mets tout ce qu’il me reste de forces, et mon corps se dégage enfin pleinement. Mon bec est encore accroché. Je rétracte violemment mon cou. Voilà, je suis libérée. Je me cambre et bats furieusement des ailes. Le sol est tout proche, je vais le percuter de plein fouet, emporté par mon élan. Non, j’arrive à ralentir. Je bande mes muscles au maximum. Je gaine mon dos. Le sol n’est plus qu’à trois mètres environ, et je parviens à remonter. Je ne sais par quel miracle, je parviens à redresser. Je reprends tout de suite de l’altitude, et fonce rejoindre mes congénères. Ils ne m’ont pas attendue. C’est tout juste s’ils m’ont vu tomber. Pas le temps de me retourner, il faut les retrouver vite.
     Mais c’était quoi ce truc ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
     Vivement qu’on arrive, je suis fatiguée.

     Monsieur et Madame Raichle avaient respectivement quarante-et-un et quarante-quatre ans. Monsieur Raichle était un employé de bureau modèle. Il travaillait dans la même boîte depuis ses débuts, et, en vingt-trois ans de bons et loyaux services, avait gravi déjà deux échelons. Sa femme en était assez fière. Elle était secrétaire médicale, et n’avait pas d’échelons à gagner. Mais elle était bien copine avec le docteur, alors, quand elle ou son mari était atteint d’un rhume, il était facile de consulter à l’œil et d’obtenir une ordonnance gratis. C’était son petit privilège, à Madame Raichle. Son orgueil s’en trouvait flatté lorsqu’elle exhibait à ses voisines le parchemin à en-tête recouvert des hiéroglyphes de son patron.
     En ce samedi après-midi, ils se trouvaient paisiblement chez eux, dans le petit bourg de Malsheim. Monsieur Raichle lisait le journal sur la grande table de la salle à manger tandis que Madame Raichle tricotait dans un coin, à la lumière de la fenêtre. Derrière le carreau, elle avait assisté à toute la scène. Elle avait vite appelé son mari. Ils avaient vu la cigogne viser adroitement la verte pelouse si bien entretenue par Monsieur Raichle, et venir y déposer l’étoffe tenue entre son bec, qui berçait le nourrisson.
     Comme l’oiseau repartait avec des battements d’ailes précipités, ils sortirent sur le seuil. Là, ils se serrèrent dans les bras l’un de l’autre, émus par une affection pure et réciproque. Madame Raichle ne put retenir un torrent de larmes, que son mari attentionné essuya avec son mouchoir en tissu. Cela faisait maintenant quinze ans qu’ils essayaient d’avoir un enfant. Le médecin avait décrété la stérilité de Monsieur Raichle, alors ils avaient invoqué l’aide de la déesse Holda. Sans relâche, ils lui avaient adressé leurs prières. Dans sa magnanimité, elle avait fini par charger une messagère ailée du bout de chou. À présent, il se tenait là, sous leurs yeux, baignant dans sa parure de couffin couleur carmin. Et, même s’il était gros et poilu, ils l’aimeraient de tout leur cœur.
     Merci, la cigogne.

Voler enfin de ses propres ailes

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     Il existait, à une poignée d’années-lumière de l’endroit où nous nous trouvons, une planète de taille proche de la nôtre. La peuplade qui l’habitait était en tout point semblable à l’espèce humaine. Même dans l’infini de l’univers, la coïncidence d’un développement parallèle de la vie entre deux globes tant éloignés était tout à fait remarquable, et constitue pour nos scientifiques actuels un sujet d’étude captivant. Néanmoins, c’est un autre aspect singulier de cet astre qui retint d’abord l’attention de l’humanité après sa découverte, sociologues, anthropologues, philosophes, psychologues et historiens en tête. C’est de cette curiosité et de ses renversantes conséquences dont nous souhaitons tisser ici le récit.
     Cette planète lointaine en effet se trouvait scindée en deux par une immense muraille, haute de mille mètres et large du tiers. La ceinture de pierre en faisait le tour entier en son milieu, de sorte que de chaque côté de cet équateur fortifié s’étalait une superficie identique.
     Extraordinairement, les deux moitiés étaient symétriques par rapport au rempart. À quelques différences éphémères près, nous y reviendrons, les arbres jusque dans leurs ramuscules bourgeonnants étaient identiques à droite comme à gauche, la composition minérale des sols se faisait miroir, le vol sinueux d’un colibri était reproduit dans son exactitude de l’autre bord. Le reflet était total et n’écartait pas les habitants humanoïdes, qui se trouvaient de part et d’autre de la paroi. Chaque individu était ainsi doté d’un jumeau, ménechme de chair façonné dans un moule commun. Naissances, souffles, frémissements, convulsions et expirations fatales des deux peuples concordaient. La réalité inerte comme animée trouvait écho par-delà la muraille.
     Seulement, les deux moitiés étaient décalées dans le temps. Lorsque le Sud était baigné de la pleine clarté du soleil distant, le Nord se trouvait plongé dans l’obscurité de la nuit. Les journées étaient réglées selon un minutieux interrupteur à bascule, activé toutes les douze heures pour faire naitre d’une part le soleil couché de l’autre. Les derniers froids rayons des pieds du disque lumineux suivaient les rayons chaleureux de tête, prophètes d’un jour nouveau de l’autre côté de la muraille. Une unique saison tempérée séjournait de manière définitive dans l’empyrée.
     Lorsque le soleil en son zénith entrait dans l’alignement du rempart massif, que la nuit menaçait de jeter sur une moitié sa couverture bleu marine, la population que les rayons fuyaient tombait raide dans un sommeil profond, fait biologique étonnant sur lequel nous n’attarderons pas ici notre propos. L’ombre de la muraille se retranchait sous ses pieds avec un coup de massue. Il valait mieux alors, à ce moment précis que l’on nommait littéralement « coup de nuit », se trouver installé sur le moelleux d’une couche de paille ou, plus tard, d’un matelas en mousse. Les archives conservées rapportent des cas de décès absurdes causés par des chutes malencontreuses sur des rochers ciselés ou dans les flots impétueux d’un fleuve dont le tumulte ignore l’assommement du sommeil. Pour ces voyageurs imprudents, dont le nombre avait radicalement diminué grâce à l’éducation, vite ancrée en habitude et presque en réflexe, que les habitants avaient développée avec le temps, pour ces voyageurs la nuit de douze heures s’étirait éternellement.
     Au même instant, de l’autre côté de la muraille, celui où les rayons lumineux qui ne connaissaient de trêve surgissaient, les doubles s’éveillaient. Durant la journée qui suivait, ils se voyaient reproduire dans une exactitude millimétrée la pantomime jouée précédemment par leurs clones sur la face opposée. Leur destin de douze heures avait été préparé et scellé pour être donné sur cette nouvelle scène, géographiquement translatée, mais similaire. Les bâillements et étirements matinaux eussent pu avoir été auparavant observés par un œil omniscient, à douze heures d’intervalle. Gestes, paroles et jusque pensées allaient être méticuleusement répétés. Ceux qui devaient mourir ce jour avaient déjà perdu leur doublon derrière la muraille.
     Évidemment, le cycle ne se perpétuait infiniment. Il commençait d’un côté et s’achevait de l’autre. Il y avait les meneurs, et les suiveurs. Les décideurs, et les copieurs. Ceux qui dictaient majestueusement les actes pour deux, et ceux qui les singeaient naïvement, dans la plus profonde ignorance.
     Les habitants des deux bords avaient pleinement conscience du parallélisme qui régnait sur leur planète. On racontait que le premier acte d’un nouveau-né était double : brailler, et porter en son sein la connaissance de cette incroyable symétrie. Le schéma du mécanisme divisé de ce globe était gravé dans les gènes de chacun, entre la forme du nez et la couleur des yeux. Les hommes étaient habités d’une foi inamissible, qui les accompagnait comme un fidèle compagnon de leur premier jusque leur ultime souffle.
     Ce compagnon s’avérait toutefois tortionnaire. Car, si l’ambivalence déséquilibrée de leur univers était admise, personne ne savait de quel côté il se situait. Une troisième caractéristique commune à tous devait d’ailleurs venir à l’âge où l’on reconnaît son profil dans une glace. Une interrogation rongeante, un polype épineux qui se posait sur le cœur avec la discrétion d’un papillon glacé pour en gêner chaque battement : de quel côté suis-je ? Ai-je commencé le premier ? Qui dirige l’autre ? Suis-je un meneur, ou un suiveur ?
     Ces tumeurs sculptées en forme de points d’interrogation rendaient l’air moins respirable, couvraient les habitants d’un voile étouffant. Dans ses sensations quotidiennes, chacun pouvait aisément se persuader être doté d’un libre arbitre, et personne ne pouvait se figurer sans être saisi d’une puissante envie de vomir n’être qu’un pantin, un automate dont la seule gloire serait d’exceller dans l’art de l’imitation. Quelle estime un robot peut-il tirer de son existence ? Jusqu’aux songes des doubles étaient identiques ! Le subconscient, limbes où se mélangent les pensées et les pulsions de manière aléatoire, tumultueuse, ininterprétable, recrachait chez les deux clones les mêmes visions.
     Sur cette planète, pas une seule journée ne s’écoulait, presque pas même un geste ne s’amorçait, sans que l’auteur ne se demandât s’il venait d’avoir une idée originale ou s’il tombait sous le coup d’un plagiat flagrant, mais involontaire et inévitable.
     Il existait bien un moyen simple et efficace de trouver réponse à ces hantises œcuméniques : détruire la muraille, la percer à jour et venir saluer son voisin. Le premier à tendre la main pourrait la lever en triomphe. Il serait le meneur.
     Cependant, l’interdit de s’attaquer à l’imposante paroi murée était chez les habitants presque aussi irréfragable que leur connaissance innée de la situation. De temps immémoriaux, des prophéties avaient été formulées, et léguées oralement jusqu’à l’époque moderne. Les plus anciens manuscrits découverts relatent, à la suite du constat de la symétrie dérangeante de la planète, la malédiction pesant sur les habitants dans le cas où les pierres de la muraille viendraient à être écorchées. Il était prédit, en cas du moindre éraillement de la roche du rempart, qu’un sort funeste s’acharnerait sur les habitants. Les prédictions n’étaient pas plus précises quant à ce sort, mais le doute qu’elles laissaient planer suffisait à maintenir les hommes à une distance raisonnable du mur. Les pierres émanaient ainsi une aura ambiguë d’attirance chargée d’espoir mêlée à une répugnance magnétique superstitieuse.
     Les menaces ne faisaient cependant mention que de l’atteinte directe à l’intégrité de la roche. Il y eut donc des tentatives, des deux côtés fatalement, pour la contourner par-dessous. Le travail de sape fut rapidement arrêté par la rencontre d’un matériau inconnu jusqu’alors, si dense que les outils des tunneliers venaient s’y briser. L’expédient eût été trop simple, le rempart s’était assuré des fondations inexpugnables, qui firent lever les yeux au ciel.
     La civilisation connut durant cette période longue de plusieurs décennies un fulgurant essor technique. Après avoir tenté de dépasser en puissance et vitesse vers de terre et taupes, les esprits s’enluminèrent d’un rêve nouveau, celui d’égaler la grâce aérienne des oiseaux.
     Des essais de catapultages furent d’abord mis en place avec des objets divers. Inéluctablement, les tentatives les plus concluantes donnèrent lieu à la disparition pure et simple du projectile. Était-il passé de l’autre côté ? On envoya des messages dans le vent de la même façon qu’un échoué lance une bouteille contre les vagues. Comme aucun ne retombât dans sa propre moitié, on déduisit aisément que les obus pacifiques ne franchissaient pas la haie rocheuse.
     Pour en comprendre la cause, il fallut approcher une paire d’yeux de la crête de la muraille, perdue dans le coton des nuages. Il y eut un déchaînement d’idées formidable en vue de faire voler les hommes. D’ingénieux bricoleurs se regroupaient en équipes pour développer l’engin qui les porterait par-delà le mur. Ceux qui périrent, ils furent nombreux, dans leurs tentatives, furent honorés comme autant de marches nécessaires dans l’escalier du succès à venir.
     Malheureusement, les premiers à s’approcher des mille mètres d’altitude à bord d’un gigantesque ballon découvrirent à leurs dépens que, dix mètres sous la crête de la muraille environ, la pression des fluides ambiants chutait radicalement, dilatant en éclats tout ce qui franchissait cette limite. Le ballon explosa. Leur chute fut mortelle. L’aventure ne fut pas réitérée, et conclusion en fut tirée que la prophétie maléfique ne se laisserait pas contourner impunément.
     L’écoulement du temps est un remède à double tranchant. Il peut apaiser les âmes par les moyens de l’endormissement voire de l’oubli, mais aussi supprimer des mémoires ce qui ne devrait l’être. Les siècles passant, les ancestrales annonces sibyllines s’ébranlèrent, perdirent petit à petit leur autorité, et ne furent bientôt plus que rumeurs, légendes, fictions. En parallèle, le désir de savoir de quel côté l’on se situait avait enflé avec la logique impérieuse d’un char d’assaut, jusqu’à devenir incoercible.
     La civilisation d’alors avait atteint la suffisance matérielle. Les besoins primaires de tous étaient depuis longtemps satisfaits, la société était organisée et s’épanouissait dans une paix durable. L’abstraction avait gagné les arts, l’éducation universelle encourageait aux vocations de chacun, nul paria n’était inconsciemment écarté du progrès. Les esprits s’élevaient dans des sphères intellectuelles toujours supérieures. Alors, comme un seul homme, la population tourna son humble regard vers la muraille. C’était là le dernier retranchement de leurs passions. Les souffles des mégères qui portèrent des recommandations de méfiance se perdirent confusément au milieu de la fougue renaissante qui voulait en finir enfin avec cette division. Une écrasante majorité des habitants s’estimaient prêts à donner leur vie en l’échange de la réponse tant convoitée, dont le manque rongeait tel un acide corrosif leur chair, leurs os et leurs nerfs : étaient-ils les meneurs ? Ou de simples automates ? Tout ce que les millénaires avaient vu bâtir était-il le fruit de leur propre génie ? Ou la copie conforme de celui d’autres qu’eux ?
     Une décision fut prise. On allait percer la muraille.
     Grâce aux savoirs techniques et matériels acquis, des machines furent rapidement façonnées, engins messianiques qui devaient leur apporter la délivrance. Ils commencèrent à forer la base de la muraille.
     Qui donna le premier assaut ? Le Nord ? Ou le Sud ?
     Il fut en tout cas prémices d’une lente mais régulière progression dans la pierre. Non sans surprise, les habitants constatèrent que la muraille elle-même semblait moins inexpugnable que son sommet ou ses fondations. Ils avançaient. Le compte à rebours de la plus grande révolution que cette planète eût jamais connue était lancé.
     De chaque côté, les gens s’attroupèrent au fur et à mesure de la percée vers l’entrée du cratère horizontal, formant deux immenses mégalopoles, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre. Toute la puissance physique et intellectuelle accumulée par ces deux peuplades se déchaîna en un point unique, épicentre de la foudre. Tous participèrent à l’effort de percée. On encouragea de musiques, de danses et de festins les travailleurs du front. Les corps comme les esprits ne tinrent rapidement plus en place devant l’imminence de la révélation. Beaucoup perdirent la raison. Durant les jours précédant la jonction, le nombre de décès augmenta subitement. Ce présage défavorable fut interprété comme l’élimination de ceux qui avaient les nerfs les moins solides, et n’étaient pas dignes de pénétrer dans la sphère extrême de leur civilisation. Cruel sort que de s’éteindre si proche du dévoilement de l’archaïque secret  !
     Cinq cent trente-deux fois vingt-quatre heures furent nécessaires pour que les deux portions du tunnel se rejoignissent.
     Qui avait atteint le premier la frontière fatidique ?
     C’était le Nord.
     La femme la plus avancée dans le tunnel s’était soudainement écroulée au sol. C’était le coup de nuit du Sud. Son corps entier avait passé la frontière. On la tira en arrière et ses paupières se relevèrent. Elle était la première à avoir accompli la traversée.
     Les cœurs des témoins de l’affalement de cette pionnière, lisant dans cette chute la vérité libératrice, ressentirent un soulagement comparable à la grâce d’un condamné à mort. La pression de leur thorax se relâcha et, pour la première fois de leur vie, ils crurent aspirer librement l’air qui les entourait.
     Ce sentiment gagna comme une avalanche impétueuse l’ensemble des Nordistes. La joie fut démesurée. Un frisson extatique secoua voluptueusement cette moitié regroupée derrière la muraille. Et, en même temps, un cri d’avènement sortir à grand volume de leurs entrailles.
     Ils étaient les meneurs ! Ils étaient bien les meneurs !
     Se savoir doté d’un libre arbitre, savoir que l’on avait bel et bien existé jusque maintenant, que les années écoulées étaient authentiques et non tristes imitations, tout cela représentait une vague de bonheur plus puissante que tous les orgasmes amoureux passés réunis. Ils avaient vécu ! Ils avaient joui de la vie ! Ils avaient tout construit, créé, imaginé, façonné !
     Tout un peuple communiait dans l’alacrité des maîtres.
     Des festivités massives furent improvisées. La population n’était plus que liesse éperdue dans la fierté et la joie, farandole heureuse, souffle épanoui. L’ivresse apportée par cette connaissance nouvelle, qui en soi ne changeait rien à leur existence en tant que telle, mais levait miraculeusement sa nature apocryphe, emporta les habitants jusqu’à la tombée de la nuit.
     Certaines personnes précautionneuses prirent toutefois le temps de s’interroger sur l’avenir proche. Qu’allait-il arriver désormais ? Le Nord avait dépassé la frontière. Le Sud allait-il les suivre encore ? Lorsqu’ils auront atteint la moitié à leur tour, que se passera-t-il ? La légende de la malédiction se remit à circuler par murmures étouffés. En toute logique, le Sud devrait se trouver dans douze heures en pleines réjouissances. Mais quelles réjouissances existait-il pour les suiveurs ?
     Devant l’imminence de l’obscurité, ils n’avaient d’autres choix que l’attente. Tous s’endormirent dans leur foyer. Les visages étaient en majorité fendus d’un sourire rayonnant. Sur d’autres s’était figé l’affrontement de dernière minute entre le bonheur démesuré de la délivrance et l’inquiétude du futur ébranlé…

     Lorsque le soleil gagna le Sud, les habitants continuèrent à creuser, exactement comme leurs prédécesseurs douze heures plus tôt. Ils étaient, en toute ignorance, en train de répéter les actions de leurs clones.
     En début d’après-midi, quelques minutes avant que le Nord n’eût lui-même atteint la moitié fatidique, la galerie s’effondra. Après des millénaires d’exclusion, l’air du Nord et du Sud communiquait enfin.
     Le bruit chaotique des éboulements de roche fut annonciateur d’un autre effondrement, indicible, qui tint place dans l’esprit des Sudistes. Une lueur d’une intensité aveuglante y fit jour. Tous les habitants, dans le tunnel comme à mille lieues de la muraille, furent contraints de se mettre à genou, les paupières fermement closes et les mains sur les oreilles où perçaient un sifflement strident. Ce malaise les frappa en un éclair.
     Ces sensations douloureuses étaient pour eux nouvelles. Ils souffraient violemment. En même temps, ils croquaient à des impressions pures, véritables, et par là magnifiées. En se relevant, leurs yeux, narines, pavillons, paumes, estomac, s’écarquillèrent avec un appétit sans précédent.
     Dans la souffrance qui est celle de l’enfantement, une moitié de la population de la planète était en train de connaître une nouvelle naissance.
     Après l’accouchement utérin de leur mère, qui leur avait donné une enveloppe charnelle programmée pour copier, ils accouchaient à présent des sens. Ils découvraient les couleurs, les formes, la caresse des rayons du soleil, la mélodie du vent courant dans les cimes des arbres, tout cela pour la première fois. Tout était nouveau pour eux. Les nourrissons, dont les petites faces dodues s’étaient d’abord pétrifiées en une moue effrayée, riaient maintenant aux éclats. On vit des adultes se jeter dans les bras l’un de l’autre, courir à toute vitesse dans la nature, hurler à plein poumon, retirer leurs vêtements et se rouler par terre… Sur les joues des vieillards coulaient des larmes perlées qui traduisaient limpidement leur bonheur, celui de goûter pleinement à la vie après des décennies de servitude.
     Qui étaient ces hommes ? Leur passé ne leur appartenait pas. Ils amorçaient en plein vol une existence nouvelle. Au goût amer des années stériles qui s’étaient écoulées s’ajoutait sur leur palais la douceur suave des perspectives infinies qui s’ouvraient désormais pour eux. Ils avaient vécu jusque-là comme un autre, et leur surface caparaçonnée se craquelait soudain comme de la boue séchée pour laisser jaillir leur individualité. Enfin ! Enfin ils étaient libres ! Ils respiraient, flottaient, marchaient, criaient, scrutaient, reniflaient ! Que c’était bon…
     Ils avaient d’abord connu une vive douleur, suivie très vite d’une réjouissance incomparable en puissance. La phase de découverte passée, en leur cœur prit place un sentiment paradoxal. C’était l’allégresse de la déception.
     Au moment où la roche s’était effondrée, quand cette brûlante douleur interne avait fait vibrer leurs nerfs, ils avaient su qu’ils n’avaient encore jamais vécu. Ils goûtèrent l’amertume, la rage, la honte, la lâcheté, la haine rebelle, en même temps qu’ils apprécièrent la tiédeur réconfortante de ces passions authentiques.
     À vingt, trente, quatre-vingts ans, ils découvraient le choix. L’éventail des possibilités à portée de leur main. La liberté. Ils sortaient brusquement de leur épaisse prison, leur caverne insondable, et s’offraient à un monde vierge qui leur tendait les bras.
     Avec cette liberté nouvelle venait le fardeau de la responsabilité. Ils l’acceptaient avec délice. Le goût inédit de la vie valait bien l’éminence de la mort. C’était une faible contrepartie en échange de la beauté immanente qui les pénétrait par tous les pores.
     Ces analyses peu anodines se firent à toute vitesse dans leurs esprits ravivés. S’ils n’avaient pas été les leurs, ils étaient malgré tout habitués à manipuler les raisonnements. Ils comprirent aussi qu’il fallait désormais décider d’une marche à suivre. À peine dotés des facultés d’agir selon leur propre chef, des décisions de la plus haute importance quant à leur destinée leur incombaient. Un gigantesque rassemblement fut rapidement organisé afin de discuter de leur avenir. Ils devaient opérer avant le coup de nuit.
     Un œil extérieur n’eût pu déceler sur les visages de cette foule de différence notable par rapport à la veille. La volonté propre qui désormais les animait était un joyau incandescent enfoui au plus profond des cœurs. Il n’était ni douloureux, ni gênant, ni même inhabituel. Les palpitations alertes d’un sourd qui entend pour la première fois, ou d’un muet qui retrouve la voix, furent vite révolues pour laisser place à la résurgence de la froide mais précieuse raison.
     L’assemblée se montra unanime quant à l’attitude à avoir désormais. Leurs voix, dont les accents avaient imperceptiblement changé, s’élevèrent en un unique chant, un appel à la vengeance, au rétablissement de leur honneur, à l’exaction des meneurs. Ils se sentaient revanchards envers le Nord qui les avait manipulés durant des millénaires.
     Ils décidèrent ensemble d’une stratégie. Les leçons acquises dans leur rôle d’imitateurs ne s’étaient pas effacées de leurs mémoires. Ils n’allaient pas dépasser la frontière, mais rester tapis dans l’ombre, à l’arrière. Le Nord aurait tout lieu de se persuader que l’effet de miroir ne s’était point dissipé. Ils franchiraient sûrement la séparation. Alors ils sauraient les accueillir…

     N’ayant pas rencontré d’occupants du Sud à leur réveil, les Nordistes se sentirent emplis d’un orgueil plus puissant encore que la veille. Non seulement ils avaient mené, mais cela continuait et continuerait. Si la symétrie avait été brisée, sans doute les habitants du Sud seraient-ils venus congratuler leurs souverains méritants. La malédiction avait été une invention de vieux superstitieux craintifs. Ils pouvaient même à présent se rendre de l’autre côté pour y contempler comme dans un musée de figures en cire leur double, leur pantin aux bras ballants, animal de compagnie mimétique et obéissant.
     Les plus audacieux se portèrent volontaires pour passer la frontière. Une première vague de dix intrépides aventuriers, cinq femmes et cinq hommes, que la curiosité démangeait comme si dans leur veine circulaient des milliers de fourmis rouges, fut constituée. Ils voulaient être les premiers à jouir du spectacle de ces animaux, ces robots, si ressemblants en apparence, et creux à l’intérieur.
     Le scénario avait été savamment planifié. Ils tomberaient en franchissant la moitié, et s’éveilleraient avec les Sudistes. Eux agiraient comme ils l’avaient fait aujourd’hui, envoyant la dizaine de personnes correspondantes de l’autre côté. Les pionniers du Nord auraient alors à loisir de les observer discrètement. Et les Sudistes qui auraient à leur tour dépassé la limite se promèneraient béatement au Nord, le jour suivant, jetant des regards sans voir, écoutant sans entendre.
     Les volontaires s’enfoncèrent ainsi dans la pénombre du tunnel, et tombèrent dès lors que la totalité de leur corps s’y trouva plongée, non sans s’être amusés à rester à cheval entre les deux territoires. Le moment était historique.

     Lorsque les dix courageux s’éveillèrent au Sud, un comité d’accueil les empoigna et leur fit traverser de force le tunnel qui menait jusqu’à la lumière. Les explorateurs tentèrent bien de se démener tels des loups enragés dont la suprématie de chefs de meute est renversée par une vile mutinerie. Seulement, ils étaient dix contre des millions.
     La fin de la symétrie, la fissure dans le miroir, leur éclata soudain au visage. À nul moment il n’avait envisagé la possibilité d’être déchus de leur règne intemporel. On les traina jusqu’à une vaste place de la mégalopole, qu’ils connaissaient pour avoir la même sur leur propre territoire. Leurs doubles furent repérés dans l’assistance. Une à une, on reconstitua les paires. Les habitants du Sud, transfigurés en fauves assoiffés de sang, tournaient inlassablement autour de ceux qui les avaient toujours dirigés. Ils les tenaient enfin entre leurs griffes. Enfin ils pouvaient leur imposer leur volonté.
     Sans forme de procès, le Sudiste des dix paires formées sortit une lame aiguisée et l’enfonça sauvagement et à plusieurs reprises dans le corps de son sosie.
     Le Sud comptait désormais plus d’habitants que le Nord. L’équilibre des forces était à jamais rompu. Ils en restèrent là pour cette journée funeste, et célébrèrent cette première victoire de leur côté de la muraille.
     Le lendemain, les Nordistes constatèrent que les braves voyageurs n’étaient pas revenus, et que leurs marionnettes n’avaient pas non plus franchi la frontière. Ils surent alors à leur tour que le parallélisme avait été déréglé. Le Sud n’avait pas reproduit leurs actions.
     Pourquoi leurs confrères ne s’en étaient-ils donc pas retournés ? Ils s’étaient attardés de l’autre côté. Ce séjour était-il volontaire ? Les autres possibilités étaient effrayantes et peu probables. Les Nordistes avaient été pour le Sud la raison d’exister depuis la nuit des temps. Ils leur avaient permis de vivre, d’évoluer, de grandir. Si la symétrie avait été rompue, les esclaves affranchis devaient sans doute se confondre en gratitude envers leurs guides éternels. Les dix aventuriers devaient avoir été sanctifiés, portés au statut de rois, de dieux suprêmes ! Le double de chacun avait dû fondre en admiration devant la personne qui l’avait nourri, élevé, éduqué, qui avait fait de lui l’être accompli qu’il était devenu.
     L’hypothèse fut si communément admise que, ce jour-là, ce ne fut pas une dizaine, mais un millier de volontaires qui se pressa à la limite pour traverser.
     Ils furent accueillis de la même façon que leurs prédécesseurs, avec la même violence féroce. Chaque ancien meneur fut personnellement lapidé par son ancien suiveur.
     Plusieurs jours durant, des hordes nombreuses de Nordistes franchirent la frontière, attirés par la promesse d’une gloire étincelante, l’idéal d’être matériellement servi par celui qu’ils avaient jusque-là contrôlé à distance. Ils faisaient le voyage avec l’assurance et la sérénité du chef de famille qui s’en va retrouver sa femme et ses enfants.
     Tous se firent massacrer par leurs propres doubles. Le Sud exaltait. Au-delà du sentiment de vengeance en passe de s’assouvir, ils pressentaient que, bientôt, la planète entière leur appartiendrait.
     Finalement, plus personne ne passa la limite. Les habitants restés au Nord, ceux qui s’étaient montrés les plus méfiants, avaient désormais d’excellentes raisons de l’être. Aucun de leur congénère n’était revenu leur donner signe de vie, même avec leur jumeau en laisse. Ils s’éloignèrent au maximum de la muraille, jusqu’au pôle extrême, et se barricadèrent, entourés de munitions et de vivres. Quand bien même le bonheur régnerait de l’autre côté, ils préféraient encore continuer à vivre reclus ici plutôt que d’en porter le risque. Ils étaient les derniers dignes occupants de Nord. Leur fierté et leur domination ancestrale, avec eux, ne devaient s’estomper.
     Lorsque les Sudistes comprirent que plus personne ne se livrerait candidement entre leurs serres acérées, ils s’armèrent également, et se regroupèrent dans le tunnel. Tous ceux qui n’avaient pas encore assassiné leurs doubles étaient présents, couteau aux dents, accompagnés en masse des meurtriers satisfaits afin de préserver le rapport de force balançant en leur faveur.
     Ils se réveillèrent au Nord, et trouvèrent la ville désertée. Ils l’explorèrent, puis, s’étant repus de la ressemblance avec ce qu’ils avaient eux-mêmes bâtis, la saccagèrent intégralement. Ils détruisirent, pillèrent, brûlèrent, réduisirent à néant cette cité jumelle, qui était l’œuvre originale. Puis ils partirent à la chasse aux Nordistes.
     Sur leur passage, ils firent disparaître avec minutie chaque construction qu’ils rencontrèrent, la rayant du territoire jusqu’à ce que les pierres redeviennent d’inoffensifs cailloux. En progressant ainsi, ils finirent par trouver, après plusieurs mois, les derniers élus du Nord.
     La lutte fut âpre. Les Nordistes étaient préparés. Mais la rage enfouie des Sudistes ne s’était encore tarie, et supplantait la résistance apeurée des gens du Nord. Elle les poussait à se jeter corps et âme contre la forteresse. L’acidité de la liberté bafouée foulait aux pieds l’instinct de survie. Ceux qui n’avaient pas encore rencontré leurs doubles souhaitaient les éteindre de leurs mains. Il y eut des pertes de chaque côté. Certains meneurs du Nord purent survivre à leur clone de toujours. Mais tous furent finalement exécutés.
     Le Sud triompha.
     Il incombait à présent à leur libre arbitre balbutiant d’esquisser le profil d’un monde nouveau.
 
 
 

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     Les projecteurs s’abaissèrent brusquement pour éclairer d’un puissant faisceau blanc le centre de la scène, et un silence profond s’installa sur les fauteuils de velours rouge. Parmi les musiciens de l’orchestre symphonique, dans la fosse, seul le pianiste bougea. Ses doigts vinrent se poser sur les touches d’ivoire et s’y promener délicatement.
     Sur la scène, La Lezarda entama des pas de danse, enveloppée d’une robe à plumetis turquoise légère dont les plis s’élevaient dans le mouvement. Elle tournait sur la musique, et les spectateurs au premier rang pouvaient croire que le pianiste tirait les fils d’un gracieux pantin.
     La lumière était braquée sur un coffre ouvert, de pied. La danseuse gravitait autour comme un astre, lorsqu’une ombre remua à l’arrière-plan : Ronan Mage s’avançait, d’un pas hésitant. La Lezarda feignait de l’ignorer et continuait son orbite agile, tandis que le magicien se contentait de l’observer. On eût dit une boîte à musique avec un décor fixe et un petit personnage féminin tournoyant mécaniquement.
     Soudain, le magicien s’interposa dans la course de la belle, lui saisit une main, et se laissa emporter dans son flot langoureux. Un deux trois, un deux trois. Ils valsaient à présent comme s’ils avaient été absolument seuls. Les moins esthètes dans l’audience commencèrent à se remuer sur leur fauteuil, mais comprirent rapidement où l’on voulait en venir : le cercle dessiné par le couple était en fait spirale, ils se rapprochaient petit à petit de la grande boîte ouverte. Dans un heurt sourd, mais suffisant pour que le soliste relève ses mains, le dos de La Lezarda vint cogner une arête du coffre. Fascinée par cette intrusion, elle oublia complètement son partenaire pour s’intéresser à l’étrange objet. Elle en fit le tour, en inspecta les détails, l’effleurant du bout des doigts, tandis que Ronan Mage, n’osant intervenir, se tenait à l’écart et la suivait du regard, incrédule.
     Finalement, La Lezarda lui fit signe qu’elle allait rentrer dans la boîte. Le magicien tenta brièvement de l’en empêcher, mais en un éclair elle s’était introduite par l’ouverture et, riant comme une enfant sur le point de faire une bêtise, en refermait la porte. Ronan prit une mine apeurée et se précipita. Avant d’ouvrir, il fit apparaître en une microseconde une rose rouge dans sa main, et bascula violemment le clapet. La boîte était entièrement vide. Vase asséché pour une fleur à la destinataire évanouie.
     Cette fois-ci les archets des violonistes se mirent à dompter leurs cordes furieusement, et le public se leva pour saluer ce final magistral. D’un geste voluptueux, Ronan Mage lança la rose dans leur direction, avant que le grand rideau ne se referme complètement.

     C’était l’avant-dernier spectacle de sa tournée à Bobino, et tout s’était excellemment déroulé. Il commençait à être rôdé à présent, les numéros s’enchaînaient sans encombre, dans les coulisses comme sur scène.
     D’éminentes personnes venues assister à la représentation avaient déjà eu le temps de se glisser dans les couloirs pour le féliciter. À peine s’était-il épongé le front qu’il serrait les mains de Madame la Ministre de la Culture, de l’acteur américain Ben Affleck présent avec sa fille, et du directeur de la puissante maison d’édition Scrineo. Les avis étaient unanimes. C’était impressionnant, jeune, frais, revigorant, émerveillant. Et ce dernier tour, Ben le qualifia de son accent outre-Atlantique : « Gwandiose ».
     Ronan put s’esquiver après quelques minutes, signa quelques autographes aux admirateurs malicieux qui étaient parvenus à passer les systèmes de sécurité tels le maître de l’évasion Harry Houdini, se laissa prendre en photo par quelques autres Harry munis d’un appareil, avant d’atteindre enfin sa loge.
     Il enfonça brusquement la porte. La salle était entièrement vide. Il s’y enferma. C’était étrange : d’habitude, La Lezarda l’y attendait, et ils se retrouvaient tous les deux après le spectacle pour y jouer la suite logique du final de la disparition. Tant pis, elle avait dû être retardée elle aussi. Il ouvrit la bouteille de champagne et servit deux coupes. Il en but quelques gorgées tout en retirant sa queue-de-pie, puis sa chemise. On frappa.
— Oui ? … Oh pardon, je pensais que c’était…
— Vous pensiez que c’était elle ?
— Elle ? Enfin, oui, La Lezarda. Excusez-moi, je vais remettre ma chemise.
— Ça va Ronan, n’en faites pas tant pour moi, nous n’en sommes plus là. C’est pour moi cette coupe ?
— Allez-y, je vous en prie.
     Elle avait miré la flûte avec un sourire en coin. La nouvelle venue, c’était Lara, la manager de Ronan. Dix ans de plus que lui, quelques rides aussi, notamment sur le front, mais elle conservait un dynamisme d’hyperactive, des dents d’une blancheur éclatante, et une spontanéité de jeune fille impertinente. Elle portait sur le monde des avis tranchés et immuables, Ronan n’en faisant exception. Dans tous les domaines du show-business, elle avait travaillé avec les plus grands. Mais la prestidigitation, c’était une première. À l’écouter, Ronan l’avait pourtant éblouie d’emblée, car sa palette ne s’arrêtait pas à la manipulation d’objets : il savait créer des tableaux poétiques, y insérer des personnages et en interpréter lui-même, être grave quand il le fallait, mais léger et drôle à d’autres moments… En bref, il ne faisait pas simplement de la magie dans la vie, mais bien de la magie de la vie.
     C’est elle qui était venue le trouver alors qu’il ne faisait que des tours filmés qu’il postait sur la toile. L’étincelle du brasier de sa gloire virtuelle avait été une performance sur le parvis de Notre-Dame où il prenait tour à tour les apparences de Quasimodo, Frelon et Esmeralda, en se jetant seulement sous une cape ou derrière un paravent, et jouait ainsi à lui seul une piécette davantage adaptée de l’animé Disney que de l’original d’Hugo.
     La vidéo, sous-titrée, avait généré des millions de visionnages dans le monde entier, et les suivantes lui permirent d’accroître sa célébrité sur le Net. Lara avait senti le filon, et l’avait contacté au milieu d’autres agents renifleurs de sang frais. Elle avait su trouver les arguments pour se démarquer du lot et le convaincre : sa carte de visite impressionnante d’abord, et surtout elle lui proposait d’office un projet d’ampleur, s’accordant ainsi sa confiance… Vingt dates au théâtre de Bobino. Pour une première tournée, on pouvait difficilement espérer mieux.
     Et Ronan s’était montré à la hauteur. La tournée avait été prolongée, la salle ne désemplissait pas. Les journaux dispensaient à son égard d’excellentes critiques, les gens avaient besoin de rêver, de s’évader. C’était justement ce qu’il avait à leur proposer.
— Alors Ronan, comment vous sentez-vous ? La prochaine fois, ce sera la dernière, et il n’est plus question de prolonger. Le ballet russe prend possession des lieux en avril. Je connais ça, vous allez sûrement traverser une petite période de mélancolie. Le tout sera de se remettre en selle, créer à nouveau, pour revenir encore plus fort. Marquer une deuxième fois les esprits, c’est s’assurer de laisser sa trace pour longtemps.
— Oui, vous devez avoir raison. Vous savez, je me sens encore frais. J’ai beaucoup d’idées, et certaines sont déjà en phase d’implémentation dans mes ateliers. Je pense qu’il sera possible de revenir. Est-ce que ça plaira autant au public ? Je ne sais pas. Mais ce sera nouveau, je vous le garantis. Et puis, j’ai énormément appris de ce premier spectacle, et j’ai, je crois, conscience des points à améliorer.
— Ce discours fait plaisir à entendre. Si vous arrivez à quitter facilement les strass et les paillettes, ce sera une bonne chose. Mais méfiez-vous. Dans ce milieu, on peut vite perdre les pédales.
— Ne vous en faites pas, je tiens à rester lucide.
     Elle se rapprocha de lui et posa la main sur son épaule dénudée.
— Parfois ceci dit, il faut aussi savoir lâcher contrôle…
     D’un trait elle vida sa coupe, puis se retourna pour laisser Ronan seul dans sa loge.

— Vous n’avez pas vu La Lezarda ?
     Ronan circulait dans les allées du théâtre, et après de brèves paroles échangées avec les techniciens, leur posait la question, feignant l’innocence :
— Vous n’avez pas vu La Lezarda ?
     Après trente minutes à l’attendre dans sa loge, il n’avait pu tenir davantage.
— Vous n’avez pas vu La Lezarda ?
     « Non », « non », « pas vue depuis qu’elle est entrée en scène »… Il n’avait obtenu que ce genre de réponses. Son sac à main, avec son téléphone, était resté dans la loge. Où avait-elle bien pu aller ?
     Il était allé vérifier la trappe de la scène, sous la boîte. Chose étonnante, le mécanisme de réception avait été réinitialisé. Il avait pourtant déjà insisté auprès des assistants pour le faire lui-même, et s’en chargeait en général dans l’après-midi qui précédait la représentation, afin de ne pas maintenir les ressorts tendus.
     Il courait maintenant partout sans trouver personne qui ne l’avait aperçue après son passage sur scène. C’était invraisemblable. Il avait même fait le tour du théâtre, à l’extérieur, interrogeant les passants :
— Vous n’auriez pas vu une belle jeune femme, blonde, passer dans une robe bleue ?
     C’était difficile de lui répondre, on s’excusait souvent devant lui dans un haussement d’épaules, avant de reprendre chemin en se demandant qui était cet énergumène dans sa chemise haute couture.
     Aurait-elle pu partir avec quelqu’un ? Quelqu’un du public ? De son plein gré ? Enlevée ? Elle était si gracieuse durant son numéro, si envoûtante, qu’un fou aurait pu l’attendre sous la scène, et l’emmener… Auquel cas Ronan était responsable…
     Il était allé lui-même la chercher, pour lui proposer un rôle — et pas des moindres, être sa complice pour le bouquet final — dans son spectacle. La Lezarda, c’était déjà cette icône traversant les années comme une étoile filante, avec une cote de popularité au sommet, cette beauté divine aux yeux opalescents qui semblaient deux pierres précieuses cueillies dans un monde où la vulgarité des choses du quotidien n’existe pas. Elle avait commencé comme mannequin pour un créateur célèbre, dont le logo de la marque lui valut son surnom aux sonorités espagnoles. Sa fugacité d’esprit lui permit toutefois rapidement de mettre sa grâce au service de causes plus nobles. Elle s’était investie dans maintes associations humanitaires, parcourant le globe pour aider dans la mesure où elle le pouvait des sinistrés, sans jamais calculer son image, mais bel et bien guidée par les élans de son cœur. Elle était devenue une égérie pour la société, un modèle pour les jeunes filles, une amoureuse inaccessible pour les adolescents, une belle-fille idéale pour les parents.
     Elle avait pris des risques en jouant dans une pièce de théâtre l’année précédente. C’était là que Ronan l’avait vue pour la première fois. Il avait dû se ruer à l’ouverture des guichets pour avoir son siège. On s’interrogeait beaucoup pourtant sur sa performance : d’aucuns spéculaient sur le ridicule à venir de la « Bimbo » platine, d’autres, plus optimistes, voulaient croire à la découverte d’un talent plus étendu qu’on ne l’avait perçu jusqu’à présent… Ronan avait été de la deuxième catégorie. Il avait eu raison.
     Sur scène, elle avait été magnifique. Transcendée, totalement abandonnée au tourbillon psychologique de son personnage. Sans doute ses expériences à travers le monde, les épreuves dont elle avait été témoin, l’y avaient aidé. Elle avait développé une force de caractère qui, alliée à sa beauté physique pure, la rendait irrésistible. Ronan était tombé totalement sous son charme. Des nuits durant il avait rêvé d’elle. Elle l’avait obsédé au point de concevoir pour elle un tour.
     Il était dans la période d’écriture de son spectacle, essayant des heures durant des tours dans ses bureaux avec ses associés ingénieurs. Dans la nuit, en sons et images, tout lui était venu en même temps très clairement : la mise en scène, la musique, la robe, son costume, la forme de la boîte, sa couleur, et même le mécanisme magique qui devait la faire disparaître. Il ne put rester plus longtemps dans son lit, et au petit matin ses collègues le trouvèrent haletant en train de scier, souder et huiler ce qui devait constituer le coffre de disparition.
     Il fallait que tout soit parfait, afin qu’il puisse convaincre la principale intéressée de venir l’accompagner pour ce tour. Il aurait refusé de le faire avec toute autre qu’elle.
     Lara avait tout de suite désapprouvé, sans toutefois donner de raisons précises. En substance, elle souhaitait qu’il soit l’unique vedette de son spectacle, que la venue du public ne soit associée qu’à lui seul et non à la présence d’une « barbie superficielle qui n’avait rien à faire là ». Ronan ne s’était pas énervé, il avait continué d’insister, menaçant entre les lignes de jeter l’éponge s’il ne parvenait à obtenir un entretien avec La Lezarda. Lara avait fini par plier. Lui ouvrant son carnet d’adresses, elle avait pu décrocher une entrevue.
     Ronan s’y était rendu avec le stress de l’adolescent qu’il eût été juste avant sa première fois. Elle l’avait accueilli en toute simplicité, chez elle, dans son appartement parisien. Elle s’y trouvait seule, vêtue d’un jean bleu et d’un léger pull noir. Elle était sublime.
     Pour le plus grand soulagement du prestidigitateur, son sourire sut rapidement le mettre à l’aise, et il lui avança sa proposition. Le flottement qui s’ensuivit sembla durer une éternité. Le magicien en faisait dépendre, sinon sa carrière, du moins la réussite du spectacle pour lequel il avait déjà investi tant d’efforts.
     Mais La Lezarda marqua de l’intérêt. Elle parut même enchantée par cette idée originale qui venait troubler ses perspectives. Elle voulut en savoir plus sur le numéro en question, et Ronan lui expliqua en détail ce qu’il avait prévu. Il la transporta en pensées sur la scène de Bobino, dansant comme elle devrait le faire elle-même sous ses yeux d’azur amusés, et osant la prendre entre ses bras pour tourner avec elle. La boîte, la rose, la disparition… La réponse était entre les lèvres de La Lezarda…
— Faites-moi un tour, maintenant. Si vous parvenez à m’impressionner, j’accepterai de faire ce numéro avec vous.
     Ronan retrouva toute sa lucidité. Il retombait dans son domaine d’expertise.
— Avez-vous un bocal qui ferme, un pot à confiture, par exemple ?
     Elle alla lui chercher un pot de confiture vide, couvercle vissé.
— Merci. On vous surnomme La Lezarda, vous aimez les lézards ?
— Oui, bien sûr, je n’aurais pas accepté ce surnom autrement.
— Très bien, regardez.
     Ronan n’avait pas quitté le pot des mains. Il passa les doigts devant le réceptacle, le recouvrant durant à peine une seconde. Lorsqu’il les retira, un lézard se trouvait à l’intérieur.
— Oh ! Comment avez-vous fait cela ? C’est impossible !
     Il se rapprocha pour lui rendre le pot devenu vivarium.
— Tenez, ce lézard est à vous désormais. Attendez…
     Il secoua le pot, et un deuxième reptile sembla tomber du couvercle.
— Ça alors… Incroyable. Comment faites-vous ? Je m’avoue vaincue. Et pour votre numéro, je vous ai donné ma parole. C’est d’accord.
     Dès lors, ils commencèrent à répéter ensemble, apprenant la chorégraphie et ajustant le mécanisme de disparition. Ronan était tombé amoureux d’elle avant même sa première visite. La Lezarda, de son côté, abaissa progressivement ses défenses devant l’habileté du prestidigitateur qui ne cessait de lui présenter des tours incompréhensibles, et de remplir ses journées d’un imaginaire coloré forcé à rester inexpliqué…
     Leur union avait un peu fait parler dans les médias. Cependant, après les premières représentations, les mauvaises langues se turent et tous ceux qui avaient assisté au final ne pouvaient qu’approuver la pureté de ce couple. À chaque spectacle, Ronan faisait abstraction de l’audience pour s’évader avec elle, dansant comme lors des répétitions, lorsqu’ils s’étaient intimement rapprochés l’un de l’autre.

     À présent, La Lezarda n’avait pas donné signe de vie depuis la veille. Ronan n’avait pu fermer la paupière de la nuit, il avait harcelé les amis de sa complice, appelé sa famille, et jusque ses proches à lui. Il était allé jeter un œil dans la boîte du tour, comme pour s’assurer que celle-ci n’était pas véritablement ensorcelée. Il s’y était enfermé, avait actionné le mécanisme, et s’était simplement retrouvé sous l’estrade, comme prévu. Aucun n’indice ne s’y trouvait.
     Il fut contraint d’aller prévenir la gendarmerie. Bien entendu, le commissaire se trouva sceptique aux premiers bords, mais la notoriété de La Lezarda l’obligeait à traiter l’affaire avec précaution. Il recueillit le témoignage de Ronan, et lui demanda de revenir le lendemain si sa compagne n’avait pas réapparu.
     Vingt-quatre heures s’écoulèrent péniblement, vingt-quatre heures de détresse pour le magicien, qui sentit chaque seconde s’égrainer en lui serrant les tripes, avant de s’en retourner voir le commissaire. Cette fois, une procédure de recherche fut mise en place.
     Bien entendu, la nouvelle ne tarda pas à fuiter dans les médias. La Lezarda était bien trop célèbre pour que l’événement ne passe inaperçu. Et, dès le lendemain, les journaux de titrer : « Le mauvais tour de la femme disparue », « Le final raté de Ronan Mage », « Ronan Mage a-t-il vraiment fait s’évaporer La Lezarda ? ». Les articles étaient troublants, les journalistes eux-mêmes perplexes devant ce mélange d’illusion et de réalité.
     Ce fut la presse people qui s’empara grassement du phénomène. Certains magazines allèrent jusqu’à spéculer sur l’enlèvement de La Lezarda par Ronan Mage lui-même, ou bien carrément sur son éviction, prétextant une dispute inventée entre les deux protagonistes avant le spectacle. Tous les assistants furent interrogés. Ronan ne pouvait plus sortir de chez lui sans être frappé de cent éclairs de flashes.
     Tout le pays était alerté par cette affaire. Autour de lui, seule Lara restait imperturbable.
— Vous savez Ronan, je suis sincèrement désolée pour cette histoire. Je sais à quel point vous vous étiez attaché à cette personne ces derniers temps, mais, si vous voulez mon avis, elle a dû en avoir assez de ne jouer que les seconds rôles dans un spectacle de magie, et vous a claqué la porte au nez. Comprenez-moi, ce que vous faites est remarquable, et vous savez que je suis votre première admiratrice. Mais pour une femme de sa nature, avec la gloire qui lui monte à la tête, elle ne pouvait s’en satisfaire.
     C’était effectivement la solution la plus plausible. Ronan commençait à l’accepter. Il lui fallait passer à autre chose. D’autant plus qu’il restait une dernière date à la tournée, dans trois jours…

     Jamais Bobino n’avait été le théâtre de pareil mouvement de foule. Toute la journée, les caméras avaient attendu l’arrivée de Ronan, de sa manager, des techniciens. Consigne avait été donnée de les ignorer parfaitement, mais certains ne purent se retenir d’avoir leur minute d’antenne.
     Dès deux heures avant l’heure officielle, les premiers spectateurs se pressèrent devant la salle, et la masse grouillante ne cessa d’augmenter. Les services d’ordre eurent du mal à les contenir, et durent vite céder devant leur insistance et ouvrir les portes avant l’heure prévue.
     Bien que chaque place fût numérotée, ce fut une véritable ruée. Les gens hurlaient, se poussaient, de nombreuses personnes sans billet tentèrent d’entrer. Des journalistes faisaient valoir leur accréditation en guise de laissez-passer. Le personnel se trouva totalement débordé, et les portes durent finalement être refermées une heure avant le lever de rideau. La salle était déjà plus que bondée, plus personne ne fut autorisé à entrer.
     En coulisse, dans sa loge avec Lara, Ronan faisait les cent pas.
— Il va falloir remplacer le final. Je ne peux pas le faire sans elle. Je m’arrêterai au numéro des parapluies, et il n’y aura pas de rappel. Tant pis. Les gens qui sont venus ce soir ne connaissent rien à la magie, ils ne sont pas là pour ça. Ils veulent me voir moi, humilié. Je ne vais pas leur en donner pour leur compte, ils peuvent courir !
— Ronan, calmez-vous. Les spectateurs ont payé pour assister au spectacle, ils ont pris leur place longtemps à l’avance, et méritent qu’on leur offre un tableau de qualité, comme d’habitude. Peu importe ce qu’il s’est passé, faites juste votre travail comme vous savez si bien le faire, comme lors de n’importe quelle représentation. Et pour le numéro final, on va le faire.
— Mais je ne peux pas ! Avec qui voulez-vous que je le fasse ?
Lara s’avança, le fixant droit dans les yeux. Elle le prit par les hanches, et lui lança d’un souffle chaud sur le menton :
— Avec moi, tiens.

     L’audience n’avait cessé de le chahuter durant les numéros. Les gens bougeaient, émettaient des commentaires tout haut, se croyaient tout permis. De temps à autre parvenaient distinctement des cris aux oreilles du prestidigitateur : « Elle est où, La Lezarda ? », « Hey, tu vas la faire réapparaître ? », « Ouais, rend-la nous ! ».
     Ronan avait tâché de rester focalisé sur ce qu’il avait à faire. Il ne restait qu’un numéro. Un seul, et tout cela ne serait plus qu’une vilaine histoire du passé.
     Le piano émit les premières notes. La scène était vide, à l’exception du grand coffre ouvert, inondé de sa lumière. La salle se tut totalement pour la première fois. Elle avait compris.
     Ronan, seul, s’avança. L’audience commença à remuer. Puis Lara, par le côté droit, fit son apparition. Ce fut un tollé inouï. Les huées s’abattirent sur la manager, qui semblait ne pas les entendre. Imperturbable dans sa bulle, elle marchait vers Ronan qui l’accueillit dans ses bras. Et, au son des pianos et des sifflets, ils entamèrent leur spirale valsée.
     Lara était aux anges. Elle était sur scène, dans les bras du magicien, détestée de tout un parterre de vipères jalouses. Il suffisait d’être patiente, à la fin du tour le public ne pourrait que reconnaître sa beauté pure et le talent de Ronan.
     Son dos vint heurter le coffre et elle manqua de tomber, mais Ronan la maintint sur pieds. Elle joua la découverte, fit sans grâce le tour de la boîte, puis y pénétra. Ronan n’avait pas le cœur à y mettre beaucoup d’entrain. Ses pensées étaient ailleurs, un autre soir, lorsque ce n’était pas sa manager qui s’enfermait, mais bien la femme qu’il aimait si follement. Il en oublia même de faire apparaître la rose avant d’aller ouvrir le coffre. D’un air dépité, il se plaça simplement sur le côté, et d’un coup de doigts fit pivoter le battant sur ses gonds.
     Silence retentissant.
     Voilà, c’en était terminé. Le rideau pouvait se refermer sur cet échec ridiculisant.
     Pourtant non. Le rideau restait grand ouvert. Et dans la salle se répandait une franche clameur. Une femme fit un pas hors de la boîte et s’avançait maintenant sur scène, dans une robe fine comme une caresse. Ses cheveux étaient blonds, Lara semblait avoir été métamorphosée. Ronan resta abasourdi. Elle se tourna vers lui 
     C’était elle. La Lezarda était revenue.
     Ils se rapprochèrent lentement, volant l’un vers l’autre comme sur un nuage de coton suspendu aux fils d’une horloge arrêtée, vibrant seulement sous l’impact des applaudissements tonitruants. Ronan fit sortir la rose rouge et ses épines de ses doigts agiles, et le rideau aux couleurs des pétales fut clos sur une longue étreinte amoureuse. Ses lèvres avaient le goût des pays inexplorés.

     Sous l’estrade, Lara ne fut pas retrouvée. La boîte fut démantelée, et le tour plus jamais exécuté.