Archives mensuelles : avril 2015

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     Tous les habitants s’étaient pressés pour assister à la cérémonie d’inauguration, devant l’établissement mairie. Pareille réunion n’était d’habitude observée qu’à la seule occasion des dimanches matins de messe, dans l’église de bois surchauffée. Les effluves de parfums de femmes, qu’elles avaient presque toutes sans exception achetés au dernier colporteur de potions magiques passé dans la ville, se mêlaient à celles des eaux de rasage des hommes, qui s’étaient fait une toilette particulièrement méticuleuse le matin même. Un événement de ce genre était peu courant dans la petite localité de Falcon Creek. Le piano avait été précautionneusement sorti sur la terrasse du saloon pour jouer des mélodies de ragtime en patientant. Bientôt on ouvrirait les bouteilles et les relents de whisky viendraient supplanter les airs fleuris des dames agitant leurs éventails. Mais sous les fronts déjà perlants de gouttes de sueur, le désert du Nouveau-Mexique ne laissant pas même de répit un jour pareil, tous les regards étaient pour l’instant levés à l’endroit du tableau que la femme du maire, d’un franc lancer d’épaule, dévoilait.
     À côté du peintre qui peinait à dissimuler la fierté sur ses lèvres se dressait un portrait de pied grandeur nature de celui qu’on avait baptisé « l’Ange blond ». La foule resta coite quelques secondes, tout absorbée et émue qu’elle se trouvait dans la contemplation de son sauveur éphémère, tombé du ciel quelques semaines plus tôt.
     Puis les applaudissements tonnèrent, des « hourras » enthousiastes et des « bravos » exaltés se mêlèrent à la poussière ensablée en suspension. Les plus aguerris sifflèrent entre leurs dents, d’autres lancèrent leur chapeau dans les airs. Emportés par ce flot bouillonnant, deux acolytes au fond de l’assistance sortirent leur colt pour tirer quelques coups vers le ciel sans nuage. Toutes les femmes du premier rang sursautèrent. Le maire ne porta pas le regard de réprimande qu’on eût pu attendre de son éminente personne. Il rit gaiement, sa grosse main potelée appuyée sur son ventre proéminent.
     Le portrait était celui d’un homme d’une trentaine d’années, avec des cheveux de paille, ébouriffés sous un chapeau relevé. Ses yeux verts, comme si deux pierres précieuses avaient été collées sur la toile, étaient ceux d’un serpent. Il avait un nez aquilin, des oreilles pointues à la façon de celles des coyotes, mais sa physionomie générale était sereine et calme, et se rapprochait davantage de la douceur de l’agneau innocent. On pressentait qu’à tout moment, un tigre pouvait bondir de ce chaton candide. Le peintre avait choisi de tourner le visage pour n’en montrer que le profil gauche, afin de masquer la balafre qui s’étalait dans la réalité sur l’autre joue. D’un sourire charmeur, l’homme sur le portrait révélait une blanche dentition qui serrait un cure-dent en étau. Il portait à la ceinture, derrière laquelle ses pouces étaient glissés, un colt luisant, et l’on devinait le manche d’un poignard dépassant du côté dissimulé. Une étoffe noire, imperceptiblement rayée de gris, recouvrait son épaule et tombait le long de son bras.
     Parmi les spectateurs, plus d’une demoiselle poussa un langoureux soupir d’amoureuse. Amoureuses, elles l’avaient été dans leurs songes de la personne représentée. À défaut de la présence de l’être fantasmé, elles pourraient dorénavant épancher leur passion sur cette toile, comme on se dévoue à Dieu sur l’autel de l’église.
     Sur son pupitre, décoré de nœuds et rubans bleu-blanc-rouge, le maire se redressa et s’éclaircit la gorge.
— Mes chers amis, c’est pour moi un immense honneur d’inaugurer aujourd’hui ce superbe portrait de Monsieur William Scofield, l’homme qui a miraculeusement éradiqué le crime de notre ville, et que nous connaissons sous le surnom d’« Ange blond ». Cette œuvre trônera fièrement dans le hall de notre bel hôtel de ville, et devra, en tout instant, nous rappeler comment cet homme brave, ce héros modeste, nous est venu en aide, sans autre orgueil que la satisfaction du triomphe du juste, sans autre récompense que la paix qu’il a rétablie dans notre localité et dans nos cœurs. Je tiens vivement à féliciter l’artiste, fort demandé dans la région, qui nous a fait l’honneur de se déplacer jusque dans notre bourg pour réaliser cette œuvre si réussie : Monsieur Westham ! Nous pouvons l’applaudir, oui. Merci encore, Monsieur Westham. Mais revenons à l’Ange Blond. Son outil à lui n’a pas été un pinceau, mais la balance de la justice. J’aimerais, si vous le voulez bien, que l’on se remémore la série d’événements dont nous avons été victimes et dont William Scofield nous a vaillamment tirée.
     La soif asséchait les palais, mais les lèvres se fermèrent et les têtes s’inclinèrent religieusement. Les hommes ôtèrent leur chapeau, les femmes rangèrent leur éventail, et les plus jeunes enfants, comprenant que le moment se faisait grave, se turent pour entendre le récit du maire déjà cent fois, mille fois débattu dans les cuisines des foyers ou au comptoir du saloon.

* * *

     Falcon Creek était une petite ville d’une centaine d’âmes, sans trop d’histoire si l’on exceptait quelques esclandres à propos de tricheries aux cartes, de vols de bétail chez des paysans de la région ou de refus de paiement de consommations au saloon ou de rasages chez le barbier. Le shérif ne risquait pas l’arrêt cardiaque pour maintenir l’ordre dans le conté, et la cellule dont il avait la surveillance restait béante la plupart temps.
     Quelques nomades, visant la Californie pour y monter un ranch ou chercher de l’or dans des ruisseaux illusoires encore inexplorés, s’arrêtaient régulièrement à l’auberge et apportaient avec eux leur lot d’aventures, vécues ou mystifiées, mais suffisantes à éveiller l’imagination des sédentaires.
     L’un d’eux se présenta sous le nom d’Henri Henderson. Alors que la majorité des étrangers ne passaient plus de deux nuits dans la ville, Henri Henderson avait établi à l’auberge sa résidence temporaire depuis plusieurs semaines. Il descendait chaque matin vers neuf heures prendre son petit-déjeuner, et partait, à pied ou à cheval, visiter la région et les fermes alentours, pour donner souvent un coup de main aux paysans du coin. On l’invitait à déjeuner pour le remercier, et il rentrait avant que le soleil ne se couche, demandait un bain pour se décrasser un soir sur deux, et s’en allait après dîner au saloon pour jouer aux cartes et discuter avec ces messieurs. On le trouvait en différente compagnie, rieur, aimable, bavard sans être ennuyeux, conteur sans être prétentieux. Peu d’informations émergèrent sur sa vie passée, mais il était apprécié de tous dans la présente. Il ne manquait de se découvrir devant les dames, distribuait parfois des friandises aux gamins, et avait assisté à toutes les messes depuis son arrivée. Ivre un soir, il s’était battu contre un joueur de sa tablée, et on les avait retrouvés le lendemain au même endroit, payant des tournées l’un après l’autre. Ses signes caractéristiques étaient une moustache touffue noire, qui tombait droite sur ses lèvres comme un rideau de théâtre, et un chapeau de teinte identique, sans fioritures.
     Durant ses premiers soirs à Falcon Creek, il s’était envoyé en l’air avec les trois prostituées de l’auberge. Après les avoir possédées toutes l’espace d’une nuit, il ne reçut plus dans sa chambre que l’une d’elles trois, étrangement la dernière dont il s’était attaché les services. Elle se nommait Marita. Des bouclettes brunes lui tombaient en serpentins sur des épaules volontairement dénudées, recouvertes seulement plus bas, au niveau de la naissance de sa poitrine, d’une robe en satin aux tons pâles qui se perdait en plis et légers froufrous sur ses jambes. Elle la tenait naturellement de sorte qu’on puisse distinguer sa jarretière. Son visage était poudré pour adopter la pâleur de ses parures, et elle y collait une mouche toute ronde et bien noire sur le coin des lèvres.
     On avait compris rapidement que Marita était la raison qui retenait Henderson en ce lieu. Il n’avait cessé d’être courtois, poli, précautionneux le jour, mais le bougre s’était trouvé une amourette sous les draps de sa chambre d’hôtel. Ceux qui la fréquentaient avaient remarqué que Marita s’affichait de plus en plus radieuse. Elle rayonnait la joie d’être enfin désirée au-delà de sa seule plastique, la fierté d’avoir été choisie par cet homme si charmant, avec son élégante moustache et ses bonnes manières. Il est difficile de savoir ce qu’Henri Henderson comptait proposer à Marita. Malgré son attachement visible, il restait un aventurier parti à la conquête des terres reculées de l’Ouest. Tout périple demande ménagement, et l’on découvre parfois un âtre suffisamment accueillant, ou une âme suffisamment chaleureuse, où calmer les douleurs de son corps ou palier aux manques de son cœur. Une fois ses forces physiques et son intégrité mentale retrouvées, bien souvent l’objectif endormi se rappelle à l’explorateur, ravive la fougue dans ses jambes et l’adrénaline dans ses veines, et le fait reprendre la route. Rares étaient ceux qui, non nés à Falcon Creek, y étaient restés. On imaginait mal Henderson céder à une passion pour une fille de joie. C’était sûrement une habitude dans sa traversée. Pourtant, à Falcon Creek il réside encore, à l’orée de la ville, et de façon définitive.
     Éclairé de plein fouet par les puissants rayons d’un soleil nouveau, Henri Henderson fut retrouvé un matin gisant au pied de son lit, la gorge tranchée, la joue posée sur une flaque de liquide pourpre dont le parquet avait eu déjà le temps de s’imbiber, la moustache craquelée par son propre sang.

     Le tenancier de l’auberge, étonné de ne pas avoir encore vu Monsieur Henderson descendre à dix heures du matin, était monté frapper à sa porte. Comme personne ne répondit, il tourna la poignée, et trouva le verrou fermé de l’intérieur. Aucun bruit ne se faisait entendre. « Monsieur Henderson doit être en train de décuver d’hier », songea-t-il, et il vaqua à ses occupations.
     À onze heures cependant, ne l’ayant toujours pas aperçu, son inquiétude s’était faite trop pressante et il monta à nouveau, accompagné de sa femme, du double des clés, et de sa carabine Winchester décrochée du comptoir, dont il ne s’était jamais servi sauf à tirer des perdrix pour sa distraction. Sa femme en retrait, il tourna la poignée ronde comme une prune dans sa main gauche, tenant de l’autre le fusil. Le battant s’ouvrit en grand, sur la carcasse de feu Monsieur Henderson.
     L’enquête fut confiée comme le veut l’usage au shérif. Épaulé par son adjoint, ils découvrirent un revolver dans la commode de la chambre d’Henderson, avec lequel il ne sortait jamais. Dans le même tiroir ils trouvèrent une menue bourse, suffisante à payer ses nuits et consommations, qu’il avait réglées sans faute chaque jour au comptant. Au milieu de leurs fouilles, ils virent surgir une femme en larmes. C’était Marita. La femme du tenancier était allée la prévenir. Elle vint s’agenouiller sur le corps et lui donna un baiser tendre sur le front. Le shérif et son adjoint durent s’employer tous les deux pour la remettre d’aplomb et la ficher à la porte.
     Marita fut la première interrogée par les enquêteurs. Elle n’avait pas passé la nuit avec Henderson la veille, il avait dû rentrer trop éméché du saloon, ou bien trop en colère d’avoir perdu aux cartes. Elle ne sut que les renseigner sur la gentillesse de cet homme, qui lui avait fait des promesses pour l’emmener dans l’Ouest, où ils auraient fondé une famille… Elle était toute de pleurs et de cris plaintifs, et resta des jours à se lamenter dans son étroite chambre.
     En interrogeant les habitués des jeux, le shérif fut rapidement informé qu’on devait de modestes sommes à Henderson, et qu’il avait lui-même contracté de faibles dettes. Créancier parieur, dont la balance ne penchait pas encore trop d’un côté.
     Ce fut à peu près tout ce qu’il put obtenir.
     Il avait questionné le personnel de l’auberge : le patron et son épouse, leur fille, l’unique employée et les deux prostituées restantes. Il avait convoqué le barman, ses clients, puis l’épicier, le barbier, qui s’était occupé de l’entretien de la moustache d’Henderson, le tailleur, les paysans de la région chez qui il s’était rendu, et même certains qui affirmèrent ne l’avoir jamais rencontré. En fin de compte, presque tous les habitants étaient venus témoigner. Une centaine d’anecdotes étaient éparpillées sur son bureau et dans son crâne. Mais il piétinait là, personne n’apportant d’éléments tangibles, de déclarations montrant du doigt un comportement suspect, de griefs susceptibles d’être érigés en motifs de meurtre.
     Henri Henderson s’était endormi porte close et fenêtre ouverte, pour profiter dans son sommeil des frais embruns nocturnes. Sa chambre donnait sur l’extérieur de la ville, le début de nulle part. Le shérif avait fait l’essai, on pouvait escalader jusque-là grâce aux rainures de bois de la façade, et redescendre également de la même façon. L’assassin avait dû procéder ainsi. Voire utiliser une échelle. Toute trace sur le sable avait reçu le soin d’être effacée. Il semblait enfin que l’objet du crime fut une lame de rasoir ou un couteau aiguisé, chose que chacun possédait chez soi.
     En somme, l’enquête sombra dans une impasse. Le shérif, confronté pour la première fois de sa carrière à un meurtre, s’en rongeait les ongles. Ce n’était pas même qu’aucune piste n’aboutissait ou ne se révélait périlleuse, car il eût fallu des pistes pour cela. Or il n’en avait aucune à suivre.
     Dans tous les esprits de la ville, la méfiance prit lourdement place. De bienveillants les coups d’œil devinrent accusateurs, de polies les bienséances devinrent suspicieuses. On se jetait des regards en coin, on espionnait son voisin, on demandait des alibis par des questions qui se voulaient inopportunes. La ville se multiplia en autant de détectives qu’elle comptait de résidents. La perspective d’un assassin rôdant en toute impunité parmi eux, les croisant tous les jours, faisait frémir les enfants, verser des larmes aux femmes le soir dans la peur de s’endormir, hérisser les cheveux sous les chapeaux des messieurs. On mit en place des rondes nocturnes afin de surveiller les allées et venues sous la lune. La crainte n’en devint que plus profonde. Falcon Creek avait perdu une âme, mais en comptait une nouvelle : l’inquiétude.

     Le manège dura ainsi une dizaine de jours. Toute sortie de la ville était interdite, et nul vivant ne se présenta pour y entrer. Les visages s’étaient bouffis de cernes, et les toilettes striées de plis froissés, tant les pensées accusatrices et funestes occupaient les esprits. Le shérif avait fait défiler un à un les témoignages dans sa tête des centaines de fois. Des gens anxieux débarquaient au compte-goutte dans son bureau pour le questionner sur d’éventuelles avancées. On déversait sur lui des calomnies faciles qui n’avaient plus rien à voir avec le meurtre, on lui jetait à la face des noms de coupables idéaux. Cette histoire était en train de le rendre fou. Il connaissait par cœur la chambre d’Henderson, ses effets personnels, la façade qui permettait d’y grimper. Il lui semblait l’avoir fréquenté durant les jours précédant sa mort. Seul le visage de l’assassin lui échappait totalement.
     Ce fut alors que le contour d’un étranger se discerna à l’horizon, forme floue dans la chaleur, grandissant lentement, droite sur un cheval au pas. On le repéra de loin, et son arrivée fut annoncée de longues minutes avant qu’elle n’eût physiquement lieu. Il dut se trouver étonné et déstabilisé de tous ces regards inquisiteurs aux fenêtres, mais, ne laissant rien paraître, il lia sa monture devant le saloon et poussa le battant pour se faire servir un scotch au comptoir. Un profond silence s’établit lors de son entrée. Le pianiste avait cessé de jouer.
     Après avoir ingéré sa première gorgée, il s’enquit auprès du barman qui feignait de laver des verres :
— Qu’ont-ils tous, à me regarder comme ça ?
     Le barman ne se fit pas prier pour lui expliquer l’histoire et le contexte dans lequel l’étranger débarquait, tout en astiquant sa vaisselle au complet. Au fur et à mesure de la conversation, l’animation avait repris dans la salle, le souffle un instant suspendu s’était relâché. À la fin du récit, l’étranger se fit remplir un nouveau verre, saisit un cure-dent sur le comptoir, et, avant de rejoindre une table, lâcha au barman :
— Je vois, et vous avez les chocottes. Moi, votre histoire, ça ne me concerne pas. J’étais pas là. Ça ne va pas m’empêcher de dormir sur mes deux oreilles — il toucha son colt d’un côté de sa ceinture, un poignard de l’autre — si vous voyez ce que je veux dire. Au fait, William Scofield.
     Il avait retiré le cure-dent de sa bouche pour se présenter en haussant son chapeau d’un doigt, puis l’y remit et s’assit à une table où l’on jouait aux cartes. On lui fit une place et l’instruisit en quelques secondes des mises de circonstance. Dès l’instant où il reçut sa première main, ses yeux se mirent imperceptiblement à briller. Un sourire à mi-chemin entre l’amusement et l’envie se fixa sur son visage pour ne disparaître qu’après avoir empoché quelques gains assez conséquents. Tout en jouant, il distribua des remarques incisives et moqueuses aux hommes autour de lui. Il se tenait loin des limites de la méchanceté, et ses observations firent bien rire ceux qui n’étaient pas visés. Cet étranger n’avait eu besoin de rien de plus qu’un verre de scotch pour s’acclimater à l’air de Falcon Creek. Pour la première fois depuis dix jours, au saloon, on trouva une distraction à l’assassinat qui emplissait les pensées.
     La chambre d’Henri Henderson était encore condamnée à l’auberge, aussi le patron en donna-t-il une attenante à William Scofield. Le nouvel étranger demanda à ce qu’une des filles le rejoigne. Marita refusant de quitter sa chambre, l’une des deux autres prostituées prit l’homme en soin. L’heureuse élue devrait bientôt prendre une importance religieuse en ville pour avoir partagé ce moment d’intimité avec William Scofield. Il s’était montré impétueux avec elle cette nuit-là, juste ce qu’il faut pour rester dans le jeu sans tomber dans la rudesse, prenant plaisir sans guère s’attarder sur celui de sa partenaire. La fille saurait bientôt embellir l’acte de sa part d’imagination pour en donner le récit d’un embrasement d’étreintes et de volupté.
     Après qu’elle l’eut satisfait, William Scofield questionna l’amie de Marita sur Henri Henderson : quel genre d’homme était-il, quelles étaient ses habitudes, quelles furent les réactions des habitants… Il affichait un air détaché, posant ses questions et écoutant les réponses en fixant le plafond. Puis il la congédia pour s’endormir en solitaire.
     On vit pendant quarante-huit heures le jeune homme blond arpenter Falcon Creek de long en large, discutant avec ces dames par-ci, ces messieurs par là. Il aurait déjà dû partir, selon les règles tacites à Falcon Creek. À l’inquiétude d’un meurtrier en liberté, les maris ajoutèrent la jalousie de cet homme épanoui dans sa vigueur. Lorsque William Scofield arrêtait de marcher, il avait une façon élégante de jeter son châle noir par-dessus son épaule, puis de le refaire basculer en s’en allant. Il fit quelques provisions chez l’épicier, acheta quelques minutions chez l’armurier, se fit raser longtemps la barbe, qui ne semblait pourtant mériter un soin extrême, et le maire vint même en personne lui rendre une visite de courtoisie pour lui souhaiter la bienvenue en sa charmante agglomération.
     Quarante-huit heures. Ce fut le délai qu’il suffît à William Scofield pour identifier l’assassin d’Henri Henderson et le livrer au shérif, preuves et aveux à l’appui.

     La nuit était déjà avancée et le shérif, de garde, dormait dans le hamac fixé dans le coin de son bureau. Il était fort rare qu’on vienne l’y déloger. Il fut pourtant réveillé par la porte qui s’ouvrit violemment sous l’effet d’un coup de savate, et à travers ses pupilles chassieuses il vit entrer le barbier, Jimmy Felton, tremblant et apeuré. Juste derrière lui, digne, majestueux, rectiligne, suivait William Scofield, pointant le canon de son colt contre le dos du barbier. Il fit avancer Jimmy en le poussant, et referma la porte avec une lenteur obséquieuse.
     Le shérif avait bondi de son fauteuil :
— Qu’est-ce que cela signifie ? beugla-t-il.
— Pardonnez mon intrusion à cette heure, shérif, répondit William Scofield. Je viens vous apporter le criminel que vous recherchez.
— Que dites-vous ? Monsieur Felton, voyons, c’est notre barbier.
— Il m’a fait ses aveux, et je suis à peu près certain qu’il serait prêt à les réitérer devant vous. Monsieur Felton ?
— C’est moi, shérif. C’est bien moi. J’ai tué Henri Henderson.
— Vous entendez, shérif ?
     William Scofield souriait au shérif abasourdi comme s’il venait de résoudre une énigme amusante. À quelques pas seulement de lui, Jimmy Felton avait l’air d’un enfant pleurnichard que l’on venait de punir gravement d’une énorme bêtise. En l’occurrence, une irrémédiable bêtise. Il était gravé sur sa face ronde telle une pomme un mélange de honte et d’incompréhension, qui se manifestait par des joues rougies et des yeux vagues. Comme si on lui avait dicté la honte et que, en acteur médiocre, il tâtonnait à se fixer dans son rôle. Qui l’eût découvert à cet instant eût été en droit de s’étonner que ce fût à cet homme que fussent confiées les gorges tendues de Falcon Creek.
     Le shérif tenta de rassembler ses esprits.
— Je n’en crois pas mes oreilles. Jimmy Felton, toi ? Sacré bandit. C’est vraiment toi ?
— Oui, shérif, c’est vraiment moi, répéta le barbier la tête baissée.
— Ça alors. Ça alors ! J’aurais bien pensé à n’importe qui, mais Jimmy Felton ! Jimmy Felton une pire crapule ! Pourquoi t’as fait ça, hein ?
— Je… je…
     William Scofield mit fin à ses bégaiements. Il glissa une main sous son étoffe, et jeta sur le bureau un rasoir replié et un vieux morceau de papier fripé.
— Ceci devrait vous intéresser. C’est l’arme du crime. Monsieur Felton me l’a remise intentionnellement. Quant à la lettre, je vous laisse la découvrir.
     Le shérif la déplia et posa sur ses narines les lunettes qui l’attendaient sur son bureau. C’était une reconnaissance de dette. Monsieur Felton s’engageait solennellement à rembourser à Monsieur Henderson l’honorable somme de 106 dollars et 30 cents perdus aux cartes.
— C’est vraiment toi, se répétait le shérif, comme pour bien ancrer en sa conscience que l’homme à l’air benêt qui se tenait devant lui avait commis l’acte le plus hideux qui soit. C’est vraiment toi. Et pour du fric, en plus. Juste pour du fric, t’as tranché la gorge de ce pauvre Henderson ?
     Jimmy Felton, les yeux emplis de larmes, opina.
— Avec ça ? demanda le shérif en lui montrant le rasoir replié.
     Le barbier opina à nouveau, et de crainte recula jusqu’à ce que les barreaux de la cellule l’empêchent d’en faire davantage.
— Tu es bien lâche, Felton. Un poltron qui a voulu se prendre pour un homme, voilà ce que tu es. Bandit de la pire espèce. Oh, nous te punirons va ! Nous te punirons.
     Puis, se tournant vers William Scofield :
— Comment l’avez-vous démasqué ?
— Tout le monde n’avait que ça à la bouche ici, l’assassinat d’Henri Henderson. Dès que je suis arrivé, on ne m’a parlé que de ça. J’ai entendu cent histoires, cent réactions, cent avis. La seule qui ne sonna pas naturelle, c’était celle de Monsieur Felton. Je me faisais raser la barbe, et, à la différence des autres, il semblait fuir mes questions, s’accrochant à d’autres sujets de conversation, plus banals. Et puis j’ai songé au rasoir qu’il m’appuyait sur la gorge. Ça a fait tilt. J’ai cherché à en apprendre plus sur lui, ai mené mon enquête, trouvé le papier, c’était déjà presque suffisant. Il a suffi ensuite de le brusquer un peu, je l’avoue shérif, mais il m’a vite tout avoué. C’était il y a quelques minutes. Je vous l’ai amené directement.
     Le shérif prit dans un tiroir un trousseau de clés, et s’avança pour serrer la main de ce détective improvisé.
— Monsieur Scofield, c’est bien cela ? Je ne sais comment vous remercier. Au nom de tous les habitants de Falcon Creek, je pense qu’on vous doit une fière chandelle. J’étais moi-même à mille lieues de soupçonner Felton. Pourriture… Merci.
— Je n’ai fait que mon devoir, shérif.
     Puis le shérif s’avança vers Jimmy Felton, plus sanglotant que jamais. Ce dernier s’écarta, et l’homme à la poitrine étoilée put ouvrir la cellule. Il agrippa le bras du barbier et l’y jeta. Avant de refermer, il l’appela :
— Hey, Felton ?
     L’invoqué se retourna. Le shérif lui envoya un marron chaud droit dans le nez. Jimmy Felton partit jarreter pantelant sur le grabat de pierre et s’y allongea sur le flanc, sonné.
— Et bien, ça va être la fête en ville, demain. Tout le monde va être soulagé. Vous serez porté en triomphe, j’en fais peu de doutes.
     William Scofield prit soudain un air préoccupé.
— Shérif ? Vous disiez tout à l’heure que vous ne saviez comment me remercier. J’ai bien une idée. La famille de cet assassin a été mise au courant. Devant moi il leur a tout expliqué, avant que je ne vous le livre. Il a, vous le savez sans doute, une épouse et trois enfants, un grand fils et deux filles, encore mineurs. Je vous laisse imaginer leur abattement. Avant que je ne sorte, ils m’ont demandé s’ils pourraient quitter la ville, dès cette nuit, avant d’avoir à subir les regards terribles de leurs voisins. Je les comprends aisément. Ils ne méritent pas un tel traitement. J’ai proposé de les accompagner Je me sens en quelque sorte responsable de leur affliction, et j’aimerais, avec votre consentement, accéder à leur requête.
— Hm, bien sûr, je vois. Si tel est votre souhait, je ne vais pas vous en empêcher, ni vous ni eux. Comment comptez-vous faire ? Je ne crois pas que ce bandit dispose d’assez de chevaux.
— Justement, pour cela j’aurais besoin de vous. J’ai remarqué en arrivant une vieille diligence, garée juste à côté de votre bureau. Croyez-vous que nous puissions partir avec ?
— La voiture vient d’un vaurien arrivé ici sans passagers, et reparti aussi vite avec son cheval seul. Elle n’est à personne, je vous la céderai volontiers. Prenez-la, oui.
— Merci shérif. De la part de la famille Felton.
— Vous aurez sûrement besoin d’un coup de main, pour le départ ? Je vais demander à mon adjoint de venir vous aider.
— C’est aimable à vous, mais je crois que la famille ne souhaite voir personne. Vous comprenez, la honte dans laquelle les a plongé leur chef…
— Je vois. Oui, je comprends.
     Les deux hommes sortirent et le shérif aida William Scofield à atteler son cheval au fiacre. Il lui donna une nouvelle franche poignée de main, quand une question lui vint à l’esprit :
— Alors vous ne reviendrez pas assister à la pendaison de cette ignoble crapule ?
— Non shérif. Je vous laisse le soin de faire disparaître cet assassin du monde des vivants.
     De longues minutes plus tard, une diligence silencieuse et chargée de bagages jusqu’au toit quittait Falcon Creek en direction de l’Ouest.
     Le lendemain, dès le lever du soleil, le shérif alla réveiller le maire pour lui conter ce qui était arrivé. Toute la ville fut bientôt mise au courant de l’événement, la joie et l’insouciance revenant du même coup poser valises dans les foyers. On trouva rapidement le sobriquet de « l’Ange blond » pour William Scofield, et l’après-midi même, à l’entrée est du bourg, sous la pancarte qui indiquait le nom du lieu, on ajouta un nouvel écriteau :
     « Ci l’Ange blond descend punir les assassins. Méfie-toi, étranger, si tes intentions sont mauvaises. »
     Le lendemain encore, sans autre forme de procès, Jimmy Felton fut pendu haut et court, sous une déferlante de huées, jets de boue séchée, mottes de terre et cailloux. Lorsqu’il cessa de gigoter au bout de sa corde, le shérif y ajouta un crachat en plein sur la face, et beaucoup vinrent l’imiter. Soudain on s’écarta pour laisser une femme avancer. Dans ses habits sombres de deuil, Marita défit la ceinture du pendu, baissa son froc jusqu’aux chevilles, ouvrit un canif tranchant de ses dents et lui scia l’appendice. Elle reçut du sang sur elle. La foule, après un silence surpris, applaudit allègrement. Les femmes portaient au cœur la rage qui avait dû pousser Marita à se venger ainsi.
     On laissa l’assassin se balancer au bout de sa corde quelques jours, à la merci des charognards, et le décrocha lorsque l’odeur devint vraiment insupportable. Sa famille, aux mœurs discrètes, ne fut pas regrettée. Les hommes reprirent l’habitude de se raser le temps de trouver un nouveau barbier.

* * *

     Vingt ans après le discours d’inauguration du maire, le tableau s’affichait toujours au mur de la grande salle de l’hôtel de ville, les couleurs à peine ternies et une couche de poussière reposant sur le cadre. Il arrivait encore fréquemment qu’une jeune fille devenue dame pousse un soupir de regret à la vue de l’héroïque cow-boy qu’elle avait laissé s’échapper dans sa jeunesse pas assez fougueuse.
     À quelques miles à l’ouest de Falcon Creek, Allan Payson venait installer sa ferme avec son épouse et ses deux bambins. Il avait remonté les manches de sa chemise salie de terre et laissé tomber ses bretelles, pour creuser le sol afin d’y planter les barrières en bois de son futur parc à bétail, quand sa pelle buta sur quelque chose de dur. Maudits cailloux… Il gratta tout autour, et resta stupéfait devant sa découverte singulière. Il en trouva trois autres en pelletant à la ronde.
     Pétrifié, il jeta une légère couche de terre sur les ossements et ordonna à ses enfants de ne pas s’approcher. À présent il se tenait debout sur ses étriers, fouettant les jarrets de sa monture afin d’aller rendre compte au plus vite en ville des quatre squelettes qu’il venait d’exhumer de ses terres.

     En 1891, soit trois années avant l’arrivée en trombe d’Allan Payson dans le bureau du maire, William Scofield, dit l’Ange blond de Falcon Creek, s’éteignait seul dans une cabane isolée au fin fond de la Californie. La pneumonie avait fini par l’emporter après des semaines de toux violentes et de grelottements sous son étoffe noire rapiécée. Derrière lui, il avait eu le temps de laisser une longue lettre de plusieurs pages. Sur ce parchemin étaient figées ses dernières paroles. Parmi elles, au milieu d’autres pêchés confiés, il disait avoir tranché la gorge d’Henri Henderson. Être revenu en ville quelques jours plus tard pour livrer le barbier aux mains du shérif en menaçant les membres de sa famille ligotés et bâillonnés. Puis avoir étouffé un à un cette femme et ses trois enfants dans l’arrière d’une diligence d’emprunt. Et de les avoir enterrés, dans la terre ocre du désert, futur terrain à bétail d’Allan Payson.
 
 
 

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     Le Twinkle Hotel, avec ses vingt-cinq étages, était de loin la plus haute tour de la ville. Dressé sur le flanc d’une colline, il toisait les autres bâtiments, et offrait aux paliers supérieurs un splendide point de vue sur la mer. C’était aussi l’hôtel le plus luxueux. Certaines suites permettaient de se prélasser dans une baignoire recouverte de feuilles d’or, ou de s’égarer sous les draps d’un lit à baldaquin géant. Les chambres des étages inférieurs restaient plus modestes, correspondant simplement à l’usage que l’on pouvait en attendre.
     Pour éviter à la clientèle d’avoir à gravir les marches de l’interminable escalier, deux ascenseurs, d’un modèle identique, avaient été installés dans une large colonne au centre de la tour et parcouraient nuits et jours les strates numérotées. Ils ne s’arrêtaient presque jamais, enchaînaient inlassablement les voyages, répondant aux pressions incessantes de boutons des clients hâtifs, s’organisant au mieux pour que tous gagnent leur chambre en un délai minimal. Aux heures de pointe, le matin et dans la soirée, on ne leur accordait pas une seconde pour reprendre leur souffle entre les descentes et les montées, alors que même le plus expérimenté des coureurs cyclistes a droit à un peu de plat avant d’attaquer un nouveau col. Avec les hommes et femmes d’affaires, les riches touristes, originaires de tous pays et désireux de profiter au maximum de leur temps dans cette contrée inconnue, les quelques résidents permanents et le personnel, les deux pauvres ascenseurs devaient travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Gare à la panne ! Alors un mécanicien bourru venait les maltraiter à coups de clé à molette et de décharges électriques. L’hôtel était allé jusqu’à mettre en place récemment des grooms à l’intérieur des cabines durant la journée, pour mieux les surveiller et les pousser à l’efficacité.
     Cette colonne constituait pour les élévateurs un couloir de l’effort et du désespoir. Seulement par moment il l’aimait pour leur offrir de se frôler dans leur course respective. Car le malheur de ces ascenseurs était qu’ils étaient éperdument amoureux l’un de l’autre. Vous figurez-vous la souffrance que cela peut représenter d’adorer un être de toutes vos forces, que l’on vous enferme dans une demeure commune, et, qu’à coup de fouets infatigables, l’on vous force à ne cesser d’y tourner en rond, sans pouvoir vous parler, seulement en éraflant parfois furtivement une phalange de l’âme sœur ? Ce supplice donne idée de ce que ressentaient les ascenseurs de l’hôtel. Tout au long des journées, ils ne parvenaient qu’à brièvement se croiser, le temps d’échanger un rapide clin d’œil, un sourire, un hochement de tête, avant de continuer, chacun dans sa direction. Il arrivait, par quelque miracle d’itinéraire de client qui tenait lieu d’alignement improbable des astres, que les deux cabines aient à monter ou descendre simultanément, et ce chemin parcouru côte à côte, main dans la main, constituait pour ces cages métalliques un bonheur inconcevable. C’était le seul moment où elles synchronisaient leur souffle et leur battement de cœur, où elles fusionnaient pour ne faire qu’un dans leur passion.
     Et lorsque, à la nuit tombée, l’hôtel était bercé par les ronflements de ses dormeurs et le trafic s’amenuisait, on ne les laissait afficher leur ardeur dévorante. Un vigile et une réceptionniste les immobilisaient au rez-de-chaussée, porte ouverte, et avaient sur eux des yeux qui ne voulaient céder à la fatigue. Toute tentative de fuite appelait la trousse à outils du mécanicien. Que peut-on dire d’un amour qui n’a d’autre choix que des heures de tortures en contrepartie de quelques minutes d’épanouissement ? Les ascenseurs s’y refusaient d’un tacite accord et patientaient langoureusement en l’attente de trajets parallèles.

     Minuit avait déjà sonné lorsqu’Aimé rentra de son colloque professionnel. Il n’aspirait plus qu’à quitter son costume gris foncé et ses chaussures rigides. Son chef avait souhaité organiser un séminaire de travail dans un lieu exotique, et avait choisi cet endroit. Soit. Qu’il eût voulu mettre une réunion en fin d’après-midi passait encore. Aimé avait profité de la première moitié de la journée pour visiter la ville. Mais, bien évidemment, il avait fallu qu’on se dispute, même à cent lieues des bureaux, qu’on ne tombe d’accord sur rien, qu’on s’éternise sur des détails futiles et qu’on ne soit pas sorti à minuit, laissé avec le vide au ventre, en ayant davantage reculé sur les sujets de réunion que progressé. Aimé, lassé de ces débats sempiternels dont il avait cru que ces vacances apparentes le priveraient, avait fini par s’excuser, se lever, et rentrer à l’hôtel. Il était arrivé au stade où un doux oreiller devient le meilleur confident de l’homme. Son esprit éreinté, il ne demandait qu’à se débarrasser de sa tenue stricte et que le moelleux du matelas et le silence de la nuit épousent les formes de son corps. Il salua en une fois l’hôtesse d’accueil et le vigile, qui le pria d’emprunter l’ascenseur de droite. Il s’y engouffra d’une traite en balançant sa mallette en cuir.
     Il en fallut de peu à Pénélope pour l’avoir. La porte s’était refermée sur son nez. Ce n’était pas bien grave, un autre stationnait à côté. Elle rentrait d’un dîner avec l’amie à laquelle elle était venue rendre visite. Elles ne s’étaient pas encore vues depuis son déménagement, et le repas avait été délicieux pour ses papilles découvrant des spécialités locales autant que pour ses oreilles, emplies des rires et des anecdotes de leur discussion. En dépit de l’insistance de son amie, Pénélope avait préféré s’installer à l’hôtel plutôt que de la déranger dans son modeste appartement. Son amie travaillait, et puis elle jouissait ainsi sans retenue de son confort personnel. Par exemple elle pourrait prendre un bain moussant en rentrant dans sa chambre. Elle pressa le bouton portant le numéro trois.

     Aimé se rendait au douzième étage. Pourtant l’ascenseur le dépassa, et continua sa course. Frénétiquement Aimé appuya sur douze, le martela de son doigt boudiné, mais la machine ne semblait plus répondre. La cabine était hors de contrôle. Aimé gardait son sang-froid. Sans doute l’appareil était-il victime d’une erreur, et il le déposerait quelques niveaux plus haut. Il n’aurait qu’à descendre par les escaliers. Le chiffre vingt-quatre s’afficha sur l’écran électronique, l’ascenseur continua un peu, avant de ralentir, puis de s’immobiliser complètement.
     Pénélope ne comprenait pas. Elle ne s’était pas arrêtée comme prévu. La cabine n’avait pas voulu stopper son ascension, mais à un rythme constant l’avait portée jusqu’en haut. Maintenant, elle était bloquée entre le vingt-quatrième et le vingt-cinquième étage. Les portes restaient closes, même en pressant la commande d’ouverture. Sans plus tarder, Pénélope enfonça le bouton d’urgence.
     Après quelques minutes d’attente, Aimé avait également donné l’alarme. Il s’était adressé à une voix à travers le haut-parleur, qui lui avait demandé de garder son calme, l’avait informé qu’on allait intervenir. Apparemment un problème identique venait d’avoir été signalé dans le deuxième ascenseur. Ils semblaient s’être étrangement arrêtés l’un à côté de l’autre. On allait remédier à cela au plus vite et les faire sortir. Aimé ne s’inquiéta pas et se laissa glisser par terre, pour s’asseoir les genoux repliés, la tête entre ses bras, sa mallette contre ses jambes. Il fallait que ça tombe sur lui, maintenant…

     Les deux ascenseurs jouissaient pour la première fois d’un amour pur et direct. N’en pouvant plus de seulement s’entrecroiser, ne supportant plus d’avoir à agir l’un envers l’autre comme des inconnus, ils avaient élaboré ce plan. Les deux personnes pénétrant dans le hall de l’hôtel avec suffisamment d’écart avaient été le signal. Elles avaient représenté leur passeport pour fermer leurs portes et se libérer du joug du vigile. L’ascenseur de droite le premier atteignit le lieu de rendez-vous, dans l’entre-deux étages le plus haut perché.
     Que pouvaient se dire à présent ces deux amoureux qu’on avait laissés languir et dont le bâillon venait de tomber ? On imagine facilement en de pareilles circonstances des paroles dignes de l’éternité, des aphorismes inspirés de la plus pure philosophie, des alexandrins dictés par la nature même, première des poétesses. Ces dialogues-là sont réservés aux cercles d’intellectuels entraînés et n’ont guère d’intérêt lorsqu’il s’agit seulement de confier sa passion.
     Non, simplement les deux ascenseurs étaient libres et heureux. Ensemble, ils contemplèrent les rues et leurs bâtiments, l’horizon noir découpé par les montagnes, à peine discernable, le ciel étoilé. Ils commentèrent la chorégraphie des lanternes des bateaux qui tanguaient doucement sur le roulis des vagues. Ils scrutèrent d’un regard unique les néons clignotants de la ville, les ampoules aux fenêtres qui s’éteignaient une à une, les phares filant des rares voitures. Cette spontanéité naïve dit l’amour plus que les sérénades, les odes et les grandes idées. Il irradiait d’entre les étages vingt-quatre et vingt-cinq du Twinkle Hotel toute la puissance d’une passion franche, simple, et belle.

     Pénélope avait immédiatement paniqué. Elle avait expliqué son problème au haut-parleur avec une voix haletante, ne trouvant plus son souffle. On lui somma de ne pas perdre ses nerfs, tant elle ne risquait rien. La panne allait vite être résolue. Ses jambes lâchant sous le poids de la peur, qui fait aux os tripler leur densité, elle était tombée sur le parterre carré de la cabine. Elle retenait difficilement des larmes angoissées en essayant de se concentrer sur autre chose. Ça lui avait fait du bien de revoir son amie. Comme elle semblait heureuse ! Elle avait trouvé un mari ici, charmant avec elle, et attendait son deuxième enfant. Elle avait trouvé la vie meilleure qu’elle était venue chercher, sans doute même au-delà de ses espérances. Et elle, Pénélope, que fuyait-elle en voyageant ainsi, d’hôtel en hôtel ? La monotonie, la routine, l’ennui. Mais que recherchait-elle exactement ? Quel était son but ? En tout cas, durant son année de tour du monde d’hôtel en hôtel, de suite en suite, elle n’avait encore rien trouvé…
     Aimé voulut se tenir occupé. Il n’avait à sa disposition que sa mallette de travail, et il écarta vite l’idée de lire des rapports. Après tout, la cabine et son silence offraient un bon endroit pour réfléchir, méditer, se recentrer sur soi. Aimé fit le bilan de sa journée, de sa semaine, de ses derniers mois. Comme à chaque fois qu’il s’élevait au-dessus du cycle des habitudes, qu’il prenait du recul sur l’existence qu’il menait, une unique peine retint toute l’attention de son cœur. Bien qu’accompli professionnellement et entouré d’amis précieux, il n’avait toujours pas rencontré la femme de sa vie. Surtout, à trente et un ans, il était sans enfant. Orphelin inversé. Après trente et une années à consacrer du temps pour lui-même et nul autre, il se sentait l’envie et la force d’en accorder à une famille.
     Les ascenseurs, de la contemplation béate du présent, avaient glissé dans le recueillement des souvenirs communs. Ils trouvèrent là mille choses à se raconter. Ils évoquèrent les anecdotes dont ils avaient été témoins, souvent connues d’eux seuls, car la cage d’ascenseur est à l’hôtel ce que le confessionnal est à l’église. L’ascenseur de droite conta l’histoire du couple illégitime surpris par la femme de l’amant infidèle lorsqu’il avait ouvert ses portes au rez-de-chaussée. S’en était suivi une scène de ménage retentissante qui l’avait immobilisé pendant presque une heure. Il avait été au spectacle. L’ascenseur de gauche lui rappela la fois où, victime d’une avarie mécanique, un réparateur intérimaire avait fait croire que son intervention durerait toute la journée, alors que le changement d’une simple pièce suffisait, et qu’il en profita pour s’enfermer et lire un roman.
     Ils se remémorèrent avec émotion leur rencontre, un an auparavant. Comment ils avaient appris à partager l’étroite colonne, à collaborer, à être la fierté de l’hôtel. Comment leur relation presque professionnelle avait glissé malgré le peu de temps qu’on leur laissait libre dans la complicité, l’attirance, la passion. Comment ils s’étaient l’un à l’autre donnés des indices de leur ardeur naissante, comment ils les avaient l’un et l’autre compris. Enfin ils condamnèrent leurs conditions de travail trop lourdes, qui les avaient menés à fixer ce rendez-vous nocturne, qui était extase, et dont ils avaient à l’avance accepté de subir les conséquences. S’arrêter entre le vingt-quatrième et le vingt-cinquième étage ce soir avait été le meilleur choix de leur vie jusqu’à présent. L’homme et la femme qu’ils transportaient respectivement s’étaient endormis et leur laissaient le plus profond calme.

     Dehors, une horde de mécaniciens avait débarqué armé jusqu’aux dents de tournevis, perceuses aux calibres divers, fils électriques, marteaux… Ils avaient monté leur matériel par les escaliers et s’activaient maintenant pour tenter d’ouvrir les cabines. Elles avaient un comportement étrange, ne répondant pas au circuit alternatif qui devait suppléer le principal en cas de panne. Les réparateurs s’épanchaient en suppositions sur les causes du problème, mais aucune n’emporta leur conviction. Nul dysfonctionnement technique n’était apparent. Dans la nuit des pompiers vinrent leur prêter assistance sans plus de résultat. Les nouveaux venus laissèrent les experts trouver une solution et se retirèrent pour attendre la sortie des deux personnes, enfermées depuis plus de quatre heures.
     Le jour se leva et les ascenseurs s’ébahirent du spectacle du soleil naissant. En silence, ils admirèrent l’astre rayonnant gravir progressivement les étages du ciel. Lorsqu’il eut entièrement dépassé la ligne brisée de l’horizon, ils se dirent un au revoir chargé de tendresse et de promesses, et redescendirent lentement. Les mécaniciens les avaient tout juste chatouillés dans leur transe. Ils se laissaient à présent attirer par la gravité jusqu’au sol. Après ce long dysfonctionnement inexplicable, ils s’attendaient à être démantelés. Ce serait comme s’ils avaient sauté dans un précipice en se donnant la main après s’être juré un amour éternel.
     Arrivés au niveau zéro, ils maintinrent leurs portes closes quelques instants encore, ainsi que les lèvres restent aimantées à celles de l’être aimé dans les adieux. Puis lentement, très lentement, les épais battants en métal s’écartèrent. Deux rideaux s’ouvraient sur le rez-de-chaussée, un autre se fermait sur la scène de la passion.
     Aimé et Pénélope avaient été tirés de leur torpeur simultanément par la mise en mouvement des ascenseurs. Dans leur chute, ils avaient repris conscience de leur claustration, et aussi vite que le réveil vint en eux l’espoir de sortir bientôt. Rêvaient-ils encore ? Les lumières s’étaient bien rallumées dans les cabines, et la progression des appareils faisait de légers cahots. Durant la descente ils retrouvèrent chacun contact avec la réalité, regagnèrent des sensations dans leurs jambes et parvinrent à se relever. Les portes s’ouvrirent sur un plein jour qui leur agressa les prunelles. Devant eux se dessinaient les pompiers au premier plan, puis les réparateurs, le personnel et quelques journalistes à la recherche de miettes d’information pour leur édition prochaine.
     Aimé fit un pas et baigna dans la lumière du hall de l’hôtel. Pénélope, quelques mètres à sa droite, agit de même. Avant de continuer plus avant, chacun tourna la tête l’un vers l’autre. Il ne leur en fallait pas plus pour comprendre qu’ils venaient de traverser la même épreuve. Il ne leur en fallait pas plus pour s’éprendre l’un de l’autre sous l’effet d’un violent coup de foudre.
 
 
 

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I

     Son cadavre était allongé sur la table d’opération, la tête légèrement relevée. C’était un beau spécimen qu’il avait déniché, sans doute son plus beau depuis bien des années. Courbé sur le corps, il n’avait pu s’empêcher de contempler d’abord la pureté de ses courbes immobiles et froides, dont la blancheur réverbérait la lumière du projecteur placé au-dessus. En lui massant les muscles pour les assouplir ensuite, il avait ressenti un puissant plaisir tactile au contact des courts poils et du derme si doux. De derrière le masque qui lui recouvrait le nez et la bouche s’était échappé un rire nerveux d’excitation. Il l’exposerait au premier plan. C’était certes « son » cadavre, mais il eût été dommage que personne d’autre ne puisse profiter de sa beauté.
     Encore fallait-il qu’il parvienne par son talent à le maintenir intact. Il venait de sortir de l’armoire le carton contenant les produits nécessaires au processus, dont il avait au préalable préparé les dosages. L’odeur d’alcool mêlée à celle de décomposition aurait agressé n’importe quelles narines peu entraînées. Il posait maintenant délicatement sur son plan de travail sa trousse à outils. Scalpels, ciseaux, pinces, seringues… Rien n’y manquait. En posant le regard sur ses ustensiles ainsi étalés, son air changea soudainement. Il se fit plus sérieux, profondément concentré. Le temps était compté pour lutter contre la putréfaction naturelle déjà amorcée. Aussi procéda-t-il à l’incision de l’artère fémorale, pour pouvoir y injecter quelques litres de liquide biocide à base de formol. Il avait hautement dosé le formaldéhyde afin que son œuvre soit statufiée pour longtemps.
     La sueur perlait sur son front. Il appliquait à ses gestes un soin méticuleux, n’entendant pas même, dans la profondeur de son sous-sol, l’orage qui grondait au-dehors. Pourtant, en lui, il se projetait déjà à l’étape d’après, et songeait aux légères modifications esthétiques qu’il opérerait sur son cobaye. Il se résolut à lui coller les yeux et les lèvres, et le teindrait sans doute en plus clair. Sa signature d’artiste, en quelque sorte. Pour les accessoires, il choisirait plus tard.

II

     La pluie qui n’avait cessé de la nuit tombait sur le crâne dégarni du commissaire Moretti. Il avait encore oublié son parapluie au bureau la veille, et rentrait la nuque dans ses épaules et les mains dans les poches de son imper en tâchant de marcher vite pour ne pas être trop mouillé. Malgré tout, il entra trempé dans le commissariat. Le nouveau qui se tenait derrière le comptoir de la réception se retint de pouffer en le voyant arriver ainsi. Le commissaire pesta pour lui-même, ôta son blouson beige et le laissa sur le portemanteau de l’accueil. Il se retourna et dit d’une voix claire en regardant le « bleu » dans les yeux :
— Le nouveau, au lieu de te marrer, va plutôt préparer mon café.
     Le jeune se retira tête baissée, et le commissaire s’installa à son bureau pour attendre sa boisson chaude. De toute manière, il n’avait plus que quatorze fois à faire ce trajet dans ce sens, il avait compté en venant. Dans trois semaines, le commissaire Édouard Moretti prendrait sa retraite. Et il aurait tout le loisir de se promener en ville sans scruter en permanence les faits et gestes des passants à la recherche d’un acte criminel, sans être constamment à l’affût d’un indice qui ferait progresser une enquête, sans avoir à se tenir alerte continuellement pour sa propre sécurité. Dans trois semaines, le commissaire Moretti, comme on retourne ses poches pour les vider, balayerait de sa conscience les crimes impunis dont il avait connaissance, se contentant de n’être plus qu’un mari et un père attentionné, et attendrait encore plus impatiemment l’arrivée d’un petit-fils éventuel. Il se voyait déjà, avec sa femme, allongés tous deux sur la terrasse de leur maison de campagne, parlant de tout et de rien avec un mojito sucré, profitant des premiers rayons du printemps… Mais il lui restait encore trois semaines. Et il pleuvait.
     Après quarante ans de carrière, s’il ne devait utiliser ses derniers jours au sein de la police qu’à une seule chose, ce serait sans aucun doute à trouver la pourriture qui enlevait des filles depuis six ans et n’avait jamais été retrouvée, pas plus que ses victimes en un seul morceau. Le mode opératoire des enlèvements était resté identique pour les huit victimes identifiées, et seuls des membres de certaines d’entre elles avaient été découverts dans divers endroits lugubres.
     En sa qualité de fin enquêteur, on avait évidemment confié l’affaire au commissaire Moretti dès son commencement. Néanmoins depuis, les disparitions mystérieuses s’étaient enchaînées sans qu’il ne réalise d’avancées tangibles. D’autres équipes avaient été mises sur le coup, sans plus de succès toutefois, ce qui rassurait Édouard Moretti au plus profond de son orgueil.
     Il ne lui restait donc que quinze jours pour accomplir ce qu’il n’avait su faire en six ans. Autant dire mission impossible, et le physique du commissaire était bien éloigné de celui de Tom Cruise. Avec l’âge il avait pris un léger embonpoint qui l’empêchait de courir toute la journée comme il en avait autrefois l’habitude.
Édouard Moretti en était là lorsqu’on frappa à la porte. Sans doute le café.
— Entrez.
— Salut Édouard ! Comment tu vas ?
     Ce n’était pas le « bleu », mais Boris, un autre collègue. Moretti poussa un long soupir évocateur.
— Comme un lundi à sept heures du matin. Que veux-tu, Boris ?
     L’homme toussota.
— J’ai un nouveau dossier pour toi.
— À trois semaines de ma retraite ?
— Tu vas comprendre. C’est une nouvelle fille qui a disparu. Alors forcément, on a pensé à toi.
     Le commissaire leva un sourcil.
— Bon, tu me le files, ce dossier ?

III

     Elle s’appelait Laura Daguin. Un mètre soixante-quinze, mince, un physique de mannequin. C’était une jeune kinésithérapeute. Depuis douze jours personne n’avait eu de nouvelles. Le lendemain de l’enlèvement, une alerte fut levée par son petit ami, qui était venu la chercher chez elle. On avait joint au dossier une photo de la fille qui datait de trois jours avant son enlèvement, une photo de profil Facebook. La jeune femme prenait la pause devant un miroir.
     Le commissaire avait reconnu tout de suite le modus operandi du criminel. La fille avait été enlevée dans sa rue un vendredi soir, une impasse isolée et sans éclairage à une heure avancée de la nuit. Des témoins éméchés ont dit avoir vu une fourgonnette blanche passer dans le quartier dans la même période de temps. L’âge de la fille, vingt-cinq ans, corroborait également l’hypothèse que le kidnappeur des huit filles précédentes avait encore frappé. Et puis, c’était tout.

IV

     En quinze jours de travail, le commissaire Moretti n’avait rien pu trouver, et, malgré sa promesse d’effacer de sa conscience toutes les enquêtes en suspens et les atrocités qu’il avait connues, celle-ci refusait de s’évaporer. Il se démenait avec un morceau de ruban adhésif qui s’empêtrait inlassablement sur le bout de ses doigts, une fourmi qui ne restait fermement accrochée à la feuille qu’il secouait, un bouton rouillé qui pour rien au monde ne quitterait son tiroir. C’était son premier samedi de retraité, et il s’était levé tôt pour aller flâner en ville, mais il ne se sentait pas encore tout à fait libre. Chacune de ces filles aurait pu être la sienne. Il lui faudrait un peu de temps pour prendre du recul par rapport à ce dossier brûlant, et sans doute ne l’oublierait-il jamais complètement. Rien ne l’interdirait de se renseigner régulièrement sur les progrès accomplis auprès de ses collègues. Enfin, de ses ex-collègues.
     Sa première lubie de retraité avait été en se levant de partir à la recherche d’un couvre-chef, fort utile en cette période humide. Il en choisit un beau chez le chapelier du quartier, en feutre beige, et le vissa sur son crâne à sa sortie bien qu’il ne plût pas encore. Un peu plus loin, il s’arrêta devant un magasin de vêtements féminins. Il se sentait l’envie soudaine de faire plaisir aux deux femmes de sa vie. Le vendeur l’accueillit poliment et lui demanda s’il recherchait quelque chose de particulier. Édouard Moretti rétorqua qu’il venait juste jeter un regard dans l’éventualité d’un cadeau, et le vendeur retourna à son comptoir. Il parcourut calmement la boutique, sans rien trouver d’intéressant. Il n’était pas un spécialiste de la mode féminine, et fonctionnait plutôt au coup de cœur lorsqu’il s’agissait de gâter ses chères et tendres. Comme il n’en eut pas ici, il remercia le vendeur et sortit tranquillement. Il continua en longeant la vitrine du magasin, celle devant laquelle il n’était pas encore passé, et s’arrêta net.
     La pluie refit son apparition. Édouard Moretti n’en avait cure et restait scotché devant le mannequin de cire. Il était criant de réalisme. Devant un pilier arrondi, la fille, blonde, élançait sa tête vers l’arrière dans une pause langoureuse, comme si elle cherchait à profiter du temps qui passait, à le retenir pour mieux savourer l’instant présent. Mais pour elle le temps ne filait pas, elle restait immobile par-delà les jours et les semaines, tant dans son apparence qu’intérieurement. Édouard Moretti bomba le torse tandis qu’il émettait ces réflexions poétiques. Il crut d’abord que ce qui l’avait troublé était la ressemblance de la figure moulée avec celle de quelqu’un qu’il connaissait. Il chercha quelques secondes dans sa mémoire vieillissante puis, ne trouvant pas, comprit vite que la raison de son émoi était tout autre. Elle était à trouver dans la robe noire et échancrée que portait la poupée grandeur nature, et qui venait de lui taper dans l’œil. Tout de suite il avait dû se figurer sa fille dans cette tenue. Elle serait resplendissante ! Il retourna immédiatement dans la boutique, non mécontent au passage de s’abriter des gouttes fraîches et du tonnerre qui cognait au loin. Le vendeur revint à sa rencontre :
— Est-ce que je peux vous renseigner monsieur ?
— Oui, encore moi ! J’aurais voulu voir la robe noire en vitrine, en 38, c’est pour ma fille.
— Très bien ne bougez pas, je reviens tout de suite.
     Le vendeur se perdit derrière un rideau, et revint avec le modèle entre les mains.
— Tenez, si vous voulez y regarder de plus près. C’est une robe superbe, sobre et pourtant élégante, décontractée et pourtant classe, pour une femme qui s’assume et qui se sent bien dans sa peau.
     Édouard Moretti l’inspecta de plus près, plus par principe que par réelle connaissance du textile. Il fut prompt à se faire un avis.
— Je vais la prendre.
— Je vous fais un paquet ?
— Volontiers.
     Le vendeur, un homme simple et charmant en apparence, les cheveux très courts, châtains avec des reflets roux, alla s’atteler à l’emballage derrière son comptoir. L’ex-commissaire, de l’autre côté, se laissa aller à quelques confidences.
— Ma fille va être heureuse, je pense. Maintenant que je suis à la retraite, j’ai plus de temps, alors vous voyez, j’ai décidé de la gâter un petit peu.
— Oui, je vois, vous avez bien raison je suppose. De quelle profession êtes-vous retraité, monsieur, si ce n’est pas trop indiscret ?
— Oh, pas du tout ! J’étais commissaire de police. J’en ai mis des bandits en prison, croyez-moi !
     Les deux hommes rirent gentiment.
— Tous ?
— Malheureusement non. Pour tout vous dire, il y en a un, en particulier, qui court toujours et à cause duquel je continue de me faire du mauvais sang. Un salop qui kidnappe des filles. Il en est à neuf, vous vous rendez compte ? De jeunes filles, avec la vie devant elles… Elles avaient toutes plus ou moins l’âge de la mienne aujourd’hui, vous imaginez ? Ce type en liberté, moi, ça me refroidit…
— À qui le dites-vous monsieur.
     Il y eut un rapide blanc, puis le vendeur ajouta :
— Attendez, ne bougez pas, je reviens de suite.
     En une seconde le vendeur avait disparu à nouveau derrière le rideau, et revint bientôt avec un petit sac en papier.
— Pour aller avec la robe, et vous remercier d’avoir défendu les honnêtes citoyens dont je fais partie durant vos années de labeur, je vous offre ce petit gilet blanc à boutons. Il est assorti. Dans cette tenue, votre fille sera magnifique, sans l’ombre d’un doute.
     Le commissaire, qui ne refusait jamais les avantages que pouvait lui offrir sa fonction dans la vie quotidienne tant ils lui semblaient mérités, afficha un air franchement reconnaissant.
— Alors là, merci monsieur. Ça me flatte. Des gens aimables comme vous il n’y en a plus guère. Ça me gêne un peu même. Je reviendrai, d’accord ?
     Puis Édouard Moretti sortit et prit le chemin du retour, en sifflotant entre les larmes du ciel.

V

     Louise était resplendissante dans sa nouvelle robe.
     Ses parents l’avaient invitée au restaurant ce samedi soir, à l’initiative de son père récemment retraité. Elle était arrivée chez eux en fin d’après-midi. Elle ne les avait pas vus depuis le dimanche précédent.
     Avant qu’ils ne sortent, son père lui avait remis un paquet contenant une superbe robe noire en soie. Sans doute avait-il eu envie de marquer le coup pour sa vie nouvelle, afin que sa fille ne l’oublie pas. Elle l’avait immédiatement essayée : il fallait bien avouer qu’elle était quasiment parfaite. Sa mère lui avait soufflé qu’elle ressemblait à France Gall, dans ses plus belles heures. Elle avait accepté le compliment, consciente de ce que la chanteuse représentait pour sa mère, et continué de s’étonner du bon goût de son père dans le choix de ses cadeaux.
     Comme elle s’apprêtait à sortir ainsi vêtue, il lui fit remarquer qu’elle aurait sûrement froid habillé de cette façon. Lorsqu’elle lui répondit qu’elle avait sa veste, Édouard Moretti lui tendit avec un sourire non dissimulé un nouveau sac du magasin.
— Oh, papa, tu me gâtes !
— C’est bien normal, tu es la plus belle…
     C’était un fin gilet en laine blanc cassé avec deux poches, qui se mariait à merveille avec la robe. Soit son père s’était mis à lire des magazines de mode, soit il avait été habilement conseillé. En tout cas, on n’aurait d’yeux que pour elle au restaurant.
     Son père avait choisi un indien. Il adorait les épices. Bien vite, sa mère mit sur la table le sujet de son célibat et son désir d’être grand-mère, et aussi vite Louise coupa court à la conversation en sortant fumer une cigarette. Édouard Moretti lança un regard glacial et accusateur à sa femme. Il sortit rejoindre sa fille.
     Sur le trottoir, abritée sous l’auvent en toile du restaurant, elle chercha son briquet sur elle. Évidemment elle l’avait laissé dans son sac à main. Son père lui tendit le sien. Il avait promis à sa femme d’arrêter de fumer, mais gardait encore un feu et un paquet sur lui, « au cas où ».
— Il faut lui pardonner.
— Quand va-t-elle finir par me laisser tranquille ? J’ai l’impression qu’elle me voit encore comme une enfant. Et que je le resterai toute ma vie, si je n’en mets pas justement un au monde.
— Tu sais, elle pense savoir ce qui serait bon pour toi, elle a toujours été comme ça. Elle ne veut que ton bonheur, on ne peut pas lui reprocher ça.
     Louise émit un sourire fendu par la cigarette à l’adresse de son père, et enfonça ses mains dans les poches. Elle sentit au bout de ses doigts une matière cartonnée, de forme rectangulaire. Intriguée, elle sortit l’objet. Le commissaire, curieux, ne put se retenir d’y jeter un coup d’œil. Puis de s’écrier :
— Donne-moi ça !
     Lorsque Louise retourna à l’intérieur, les plats étaient arrivés. Elle s’installa et, gênée, informa sa mère que son père venait de les quitter subitement.
— Comment ? Mais où est-il allé comme ça ?
— Je ne sais pas, c’était bizarre. J’ai sorti une carte de visite du gilet qu’il m’a offert, il l’a vue et s’est trouvé tout excité. C’était la carte d’une kinésithérapeute, Laura Daguin, je crois. Et puis il a filé vers la voiture.
— Il a pris la voiture en plus ? Sans doute une de ses histoires au commissariat… Je crois qu’il n’a pas encore bien saisi le concept de la retraite. Tant pis, mangeons sans lui. S’il le faut, nous rentrerons en taxi.

VI

     Simon Ferdinand fermait le grillage en fer de sa boutique. Il ne faisait pas encore nuit, et pourtant déjà sombre tant le ciel était couvert de nuages gris. Il pleuvait continuellement depuis trois jours maintenant. Simon raffolait de ce temps.
     Avant de partir, il ne put faire autrement que de jeter un dernier coup d’œil extasié à sa sculpture. Malheureusement il n’avait pu garder les membres d’origine, sans quoi elle n’aurait pas tenu debout et aurait trop attiré l’attention. Mais là, avec ses bras en plastique, on ne pouvait que s’étonner du réalisme de l’œuvre, sans y croire pour autant. Les jointures étaient camouflées par la robe, et il avait réussi à la maintenir au niveau du dos et de la nuque sans que les tuteurs ne se voient derrière. Ces subtilités indiscernables aux yeux du profane rappelaient l’étendue des progrès qu’il avait accomplis depuis le temps où il s’entraînait sur les animaux. Il ne savait combien de mois sa figure resterait ainsi fraîche et vivante. En attendant, il la savourait chaque jour.
     Ce matin, il avait vu le commissaire s’arrêter devant en sortant. Quelle ne fut pas alors la fierté en lui, celle d’un artiste dont l’œuvre est reconnue, d’un fleuriste dont le bouquet est humé, d’un coureur qui le premier franchit la ligne d’arrivée. Alors forcément, lorsque l’homme était revenu à l’intérieur pour acheter la robe, et lui avait expliqué tout niaisement qu’il était le responsable de l’enquête sur la disparition des jeunes femmes, ça touchait au sublime. Il crut entendre le cœur de la fille battre en vitrine. Devant lui tel le juge qui siège il avait le coupable, l’avocat et la victime, tous marionnettes dont il tirait les fils. Le commissaire n’avait pas remarqué que ses mains s’étaient mises à frémir, non tant de peur d’être pris que d’excitation. Il le narguait au plus haut point, le toisait à une distance atmosphérique ! Quel bonheur il avait éprouvé !
     Aussi voulut-il aller plus loin, n’avoir aucun regret, marquer l’événement de son empreinte, cristalliser le merveilleux, apporter le coup de pinceau final qui fait ajouter « chef » devant « œuvre », donner l’estocade qui clouerait le commissaire au mur comme un vulgaire papillon de collection épinglé… Et il avait pensé au gilet. Sa poupée le portait le soir où il l’avait enlevée pour lui faire don de la beauté éternelle. Par chance, il était assorti à la robe noire qu’il avait choisie dans son stock pour l’habiller en vitrine — la plus élégante, au passage.
     À présent il imaginait la fille du commissaire, sa poupée à lui, se pavanant dans son gilet blanc, sous les yeux admiratifs de son badaud de père, qui avait plus que jamais la réponse à ses questionnements à portée de mains, mais les emporterait malgré tout dans sa tombe. Et à l’enterrement, sa fille mettrait la robe noire et le gilet blanc…

VII

     Le magasin était évidemment fermé. Mais il avait senti le besoin de s’y rendre au plus vite. Cette carte, retrouvée dans le gilet de sa fille, l’avait chamboulé. Il s’était repassé le film de sa journée en tête, son passage à la boutique, le cadeau du vendeur… Il avait fallu qu’il y revienne immédiatement.
     Édouard Moretti était figé devant la vitrine, la pluie dégoulinant le long de son dos, prenant son épine dorsale pour une gouttière, s’infiltrant à travers le mince tissu de sa chemise. Il portait seulement le chapeau acheté le matin même, peu avant la robe. La robe… Comment avait-il pu ne pas s’en rendre compte ce matin ?
     Il faisait face au mannequin qui la portait, à peine masqué par le rideau maillé de fer gris. Lentement, il sortit de la poche intérieure de son imper la photo de la fille disparue trois semaines plus tôt. Il la leva devant lui, l’aligna à côté de la figure de cire.
     Comme il se l’était figuré en venant, la ressemblance était troublante. Les deux personnes, l’une disparue et l’autre pas même vivante, arboraient les mêmes traits fins, des lèvres et un nez presque identiques. Les sourcils et le menton étaient similaires, il l’aurait juré. S’il avait joué au jeu des sept différences, il ne serait sans doute pas arrivé au compte. La plus évidente était la couleur des cheveux. Laura Daguin était brune, le mannequin en vitrine blond. Et puis il y avait ces coupures au niveau des poignets. L’ex-commissaire regretta tout de même que les paupières de la statue soient closes, car il aurait voulu y voir des couleurs totalement distinctes afin de se rassurer.
     Oubliant sa promesse, il sortit son paquet de cigarettes et s’en grilla une. Le point orange de braise se réverbéra sur la glace, au niveau de l’épaule gauche de l’envoutant mannequin.

VIII

     Le commissaire avait enquêté. Comme au bon vieux temps. La boutique appartenait à un certain Simon Ferdinand. Il passa au poste sous prétexte de saluer ses collègues, qui le charrièrent sur son retour dès le lundi matin alors qu’il avait désormais des vacances à vie, et parvint à accéder à l’ordinateur pour rechercher le dossier de Ferdinand. C’était bien l’homme qu’il avait vu au magasin le samedi. Son dossier indiquait qu’il avait travaillé auparavant pour une entreprise de pompes funèbres. Il irait y rendre une visite de courtoisie.
     En début d’après-midi, Édouard Moretti entrait dans l’agence Pompes Funèbres Isabelle Moreau. Une forte femme l’accueillit. Il avait pris avec lui son badge de commissaire, que ses collègues lui avaient solennellement remis à titre de souvenir, et le brandit pour faire plus d’effet. Les réponses coulaient toujours plus vite après que le badge ait été exhibé.
— Bonjour madame, je suis le commissaire Moretti. Pourrais-je parler au patron, ou à la patronne, s’il vous plaît ?
— Bonjour monsieur le commissaire. C’est moi. Isabelle Moreau, enchantée.
     Elle lui tendit la main avec plein d’assurance, et il perdit la sienne le temps d’une seconde dans cette poigne dodue.
— Que puis-je faire pour votre service ? Il n’est rien arrivé de grave, j’espère ?
— Non, ne vous inquiétez pas. J’aurais juste besoin de quelques renseignements. C’est à propos de Simon Ferdinand. Il a travaillé pour vous, n’est-ce pas ?
     L’ombre d’un trouble sembla passer dans le regard de la patronne.
— Oui, en effet. Il est parti il y a six ans maintenant.
— Six ans dites-vous ? Hum… Combien de temps est-il resté à votre service ?
— Je ne sais pas exactement… Attendez… Il était là depuis le début, lorsque nous avons commencé. Donc il est resté six… Cinq ans. Oui, c’est ça, cinq ans.
— Et quelle était sa fonction ?
— Monsieur Ferdinand était notre thanatopracteur.
— Pardon ?
— Thanatopracteur. Il s’occupait de préparer les personnes décédées, pour les présenter sous un beau jour à leurs proches avant qu’elles ne partent.
— Ah, d’accord. C’est intéressant. Enfin… Dans une certaine mesure. Et que pouvez-vous me dire de lui à part ça ? En tant qu’homme comment se comportait-il ? Pourquoi est-il parti ?
— Et bien, c’est un peu gênant, monsieur le commissaire. Disons qu’un jour, il devait s’occuper d’une jeune fille décédée dans un accident de la route. Elle avait été défigurée, et sa famille avait demandé à ce que cela soit dissimulé. C’était le travail de, euh, monsieur Ferdinand d’opérer la jeune fille puis de la préparer, la maquiller, l’habiller… C’est ce qu’il faisait dans sa salle, tout seul, quand je suis entrée pour voir où il en était. Et alors je l’ai vu…
     Elle se tut, bouleversée. En vérité, elle ressentait du soulagement de pouvoir enfin confier cet épisode à quelqu’un.
— Quoi ? Qu’avez-vous vu ?
— Il venait manifestement d’embrasser la fille. Il était penché au-dessus d’elle, ses lèvres à quelques centimètres, avant de se relever précipitamment lorsque j’ai ouvert la porte. Et puis… Mais j’ai fait promesse de n’en rien dire…
— Vous pouvez y aller madame, cette discussion est strictement confidentielle, et il se peut que ces éléments soient en lien direct avec une affaire grave.
— Et bien, il… Il la caressait. Il avait ses mains sur sa poitrine et son ventre. C’était dégoûtant, monsieur le commissaire. J’étais répugnée, j’avais envie de vomir. Il a tout de suite compris que j’avais compris, et est devenu tout rouge, décontenancé. Si ça ce n’est pas une preuve de mauvais agissement !
— Continuez je vous prie, qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
— Je l’ai sommé de sortir, et même de partir tout de suite. Nous avons eu une discussion. Il partirait, mais m’a demandé de ne rien dire de ce que j’avais vu. Je lui ai répondu que je verrais, j’avais envie de le salir, qu’il comprenne la chose dégoûtante qu’il avait commise ! Mais….
— Mais ?
     Elle s’était arrêtée et évitait le regard du commissaire. Elle avait peur de croiser la flamme du jugement de l’homme de loi, tout en étant au fond d’elle-même reconnaissante de lui permettre de délester sa conscience du poids de se souvenir douloureux. Une larme imperceptible roulait sur sa joue.
— Il s’est mis en colère, il avait ce regard de fou, de malade… Il a commencé à me menacer, à me dire qu’il avait de l’expérience pour refroidir les corps. Il m’a serré le cou dans sa main gauche, et, de l’autre, brandissait son poing. Il se mordait les lèvres, et répétait : « Promets-moi que tu ne diras rien ! Promets-moi que tu ne diras rien ! » J’avais si peur, il y avait une telle conviction dans ses yeux, je le pensais sincèrement prêt à tout. Et finalement, je n’ai pu en parler à personne. J’avais trop peur. Vous comprenez ?
     La femme ne put retenir ses sanglots plus longtemps. Le commissaire lui tendit un mouchoir. D’expérience il en avait toujours dans sa poche, dans le cas où un interrogatoire tournerait au mélodrame.
— Oui, ne vous inquiétez pas. Je comprends très bien. Vous n’avez rien à vous reprocher. Aidez-moi encore. Ensuite, comment avez-vous expliqué le départ de monsieur Ferdinand ?
— Il est parti en faisant croire qu’il agissait de son plein gré. Les employés se sont un peu étonnés de cette décision brusque, et puis on a arrêté d’en discuter, petit à petit. Simon était quelqu’un d’assez discret, il n’avait pas des relations très fortes avec les gens d’ici. Heureusement, car en parler me plongeait dans un grand embarras. Je crois qu’il a ouvert une boutique de prêt-à-porter ensuite. Une surprenante reconversion selon moi. Je ne l’ai jamais revu, et tant mieux. Je ne supporterais pas de croiser son regard.
— En tout cas je vous remercie. Vous avez été d’une aide précieuse.
     Isabelle Moreau regarda Moretti partir, et ne put s’empêcher de l’interroger à son tour juste avant qu’il ne franchisse le seuil :
— Monsieur le Commissaire, est-ce qu&rsquoil est arrivé quelque chose ?
     Édouard Moretti quitta l’agence et enfonça son chapeau sur son crâne. À quoi bon le lui dire, elle culpabilisait déjà assez. Et puis, il avait à se rendre quelque part, au plus vite.

IX

     Au commissariat il avait pris la précaution de noter l’adresse de ce Simon Ferdinand. Juste dans l’éventualité où… Maintenant, il filait à toute allure. On était lundi, et le magasin était fermé. Pourvu qu’il soit chez lui…
     En homme aguerri par des années de métier, Édouard Moretti avait un plan. Il le cuisinerait, lui tirerait des aveux, lui passerait les menottes qu’il avait gardées puis appellerait le poste. Des interrogatoires il en avait mené des centaines, et celui-ci risquait fort d’être son dernier. Celui qu’il attendait depuis six ans. Le paraphe de toute une carrière. Après seulement, il pourrait avoir la conscience paisible. Et puis dans les journaux, dans les rues, on ferait l’éloge de ce récent retraité qui tout seul était parvenu à arrêter le kidnappeur, le tueur sordide, celui à cause de qui les filles n’osaient plus sortir la nuit. Il serait proclamé à juste titre comme l’héroïque défenseur de la population, ce qu’il avait fait toute sa vie au reste sans jamais en recevoir la juste reconnaissance.
     Il se gara dans une rue voisine, fourra les menottes dans ses poches avec les photos de toutes les filles disparues, et marcha. Il se préparait à un combat psychologique. Mais on ne leurrait pas facilement le commissaire Moretti.
     Arrivé sur le seuil, il prit une grande respiration, essuya avec un mouchoir en tissu les gouttelettes d’eau de pluie qui coulaient sur son visage — il avait laissé son couvre-chef flambant neuf sur la banquette —, et sonna. Au bout de quelques secondes, Simon Ferdinand lui ouvrit la porte. Il l’accueillit poliment.
— Bonjour, c’est pour quoi ?
     Il ne semblait pas l’avoir reconnu.
— Bonjour monsieur, je suis le commissaire Moretti. Nous nous sommes déjà aperçus à votre boutique. J’aurais quelques questions à vous poser. Est-ce que je peux rentrer ?
— Bien sûr ! Je me rappelle de vous. Allez-y, rentrez. Nous pouvons nous asseoir au salon, c’est tout droit, je vous en prie.
     Le commissaire s’enfonça dans le couloir et Simon Ferdinand lui emboîta le pas après avoir fermé la porte. Arrivé au bout, il pénétra dans un salon de taille modeste, et s’arrêta net. Au sol, il y avait un tapis comme ceux en peau d’ours où la fourrure de la bête est étalée avec la tête encore présente, gueule ouverte. Sauf que devant lui, ici, il s’agissait manifestement d’une peau humaine, celle d’une femme, et la tête y était également, le menton sur le parquet, les cheveux bruns et bouclés retombant sur la fine épaisseur de peau étendue derrière. La bouche était béante, comme si un cri allait en jaillir. Des yeux vitreux ressortaient de leurs orbites. On eût cru qu’elle hurlait pour qu’on la relève, qu’on lui redonne forme…
     Haletant, le commissaire tira les photos de sa poche et les fit défiler. La tête était celle de Claire Prenois, la cinquième disparue, il y avait deux ans. Il…
     Du sang gicla sur le tapis humain. Le commissaire venait de se faire trancher la gorge avant d’avoir eu le temps de se retourner. Il s’étala sur la peau inerte de la jeune fille dont il avait recherché la chaleur durant ces deux dernières années.
     Simon Ferdinand, ravi, contemplait la scène. Le sang dégouliner sur son tapis humain. Les photos de ses poupées étalées au sol. La lueur métallique des menottes qui avait glissé de la poche de l’imperméable beige.
     « Ça tombe à pic, pensa-t-il, le commissaire servira à mes expérimentations. Il me faudra bien de nouveaux mannequins pour le magasin de prêt-à-porter masculin que je vais ouvrir bientôt. »
 
 
 

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     Le soleil se lève à peine et les ruelles s’animent des pas mous des travailleurs matinaux. Clairsemées dans la ville, quelques figurines de papier s’éveillent sous leurs gouttes de rosée cristallines. Beaucoup passent sans y prendre garde. Certains y portent un discret regard sans y accorder plus d’attention, quand d’autres esquissent timidement devant ces formes enfantines leur premier sourire de la journée. Les habitués, chaque matin, guettent une nouveauté et prennent quelques secondes pour s’arrêter à chacune.
      Ce pouvait être des animaux, ou bien des figures géométriques. Hélène se souvient avoir trouvé à l’aube un petit piano à queue, plié dans une feuille vert pâle, sur l’une des marches de son parvis. Elle avait hésité à le rentrer à l’intérieur, afin de le conserver, mais il se trouvait très bien ainsi à décorer la rue. De retour chez elle, plus tard, le piano s’était évaporé.
      Ce sont des sculptures en papier journal ou cartonné, quadrillé ou uni, propre ou sali. Presque chaque jour Renan jette son journal achevé dans une même poubelle de la cité. Un soir avant de balancer son quotidien dans le dévidoir, il arrêta net son geste. Sur le rebord métallique de la poubelle trônait un cygne sculpté dans l’édition de la veille. Il semblait patauger dans une mare placide qui recouvrait les détritus. Renan avait manqué de l’en éjecter en jetant son journal, dont il ne se débarrassa exceptionnellement qu’à la corbeille suivante.
      Parfois, lorsqu’il a plu dans la nuit, on retrouve dans les caniveaux des feuilles déchiquetées par les assauts de l’eau et sans plus de contenance aucune. Elles disparaissent en lambeaux dans les torrents des trottoirs, ou bien ramassées par la pelle d’un nettoyeur de la ville.

           La première fois que Lassa s’est fait coincer par des hommes aux képis, c’était il y a quarante-sept jours. Dans son sac elle avait rassemblé ses figures et s’amusait à les disposer où bon lui semblait. Une sur ce bord de fenêtre, ici sur cette table de bar, ou par terre contre ce mur… Elle vagabondait en chantonnant lorsqu’elle aperçut deux silhouettes venir dans sa direction. On ne voyait pas très bien à la seule lueur des réverbères, mais elle avait deviné aux angles carrés de leur crâne les képis qui y siégeaient. Elle ne s’était jamais trop méfiée des hommes aux képis, ils étaient là pour protéger. Jamais encore elle ne leur avait parlé. Elle continua son chemin, indifférente, mais les hommes l’arrêtèrent.
— Petite, c’est toi qui as jeté ce papier par terre ?
      Elle ne sut que répondre.
— Tu le ramasses immédiatement, et le mets à la poubelle. C’est de la pollution, et c’est interdit. Passe pour cette fois, mais qu’on ne t’y reprenne plus.
      Quelques secondes restèrent en suspens. Elle s’attendait à ce que l’homme rigole sous son képi. Mais son visage sombre demeurait inflexible. Alors Lassa fit quelque pas en arrière sans se retourner, ramassa son iguane et, du bout des doigts, alla le jeter.
— Et qu’on ne t’y reprenne plus !

          Lassa aimait se promener dans la ville, lorsqu’il faisait beau. Elle se laissait flotter de rue en rue, de cour en cour, et trouvait mille raisons pour s’amuser. Lorsqu’il faisait beau, les gens prenaient leur temps et flânaient dehors, et souriaient entre eux et autorisaient leurs enfants à gambader dans les parcs. Lassa aussi se rendait dans les parcs, et jouaient avec des garçons et des filles de son âge. Elle parlait peu, mais pouvait s’intégrer facilement dans leurs jeux. Elle les connaissait tous, et en inventait de nouveaux. Elle aimait beaucoup aller dans le bac à sable et bâtir avec ses amis à coup de seaux et de râteaux de nouvelles villes, dans lesquelles les personnages miniatures vivaient dans une joie imperturbable.
      Ce qu’elle adorait par-dessus tout, c’était monter dans sa robe à fleurs les marches qui menaient à la grande colline. Par temps caniculaire, elle était quasiment la seule à s’y risquer, et elle partait en éclats de rire en doublant des groupes d’adultes haletants et suants qui avaient accepté l’ascension sans le secours du funiculaire. Au sommet, entourée de couples oisifs et de joueurs de guitare, elle s’asseyait simplement et contemplait des heures durant les bâtiments de la ville en contrebas. La chaleur laissait léviter au-dessus des toits un nuage flou, comme si les maisons avaient trop chaud et cherchaient à se protéger.
      Où va cette famille, marchant sur l’avenue, là-bas ? Y a-t-il des gens qui vivent dans cet appartement bizarre ? Ce chien, est-il abandonné ? Pourquoi les feux tricolores ont-ils ces couleurs ?
      Parfois, Lassa s’asseyait à côté de quelqu’un et l’interrogeait à voix haute. Lorsqu’elle préférait rester seule, elle n’avait qu’à imaginer les réponses pour elle-même.
      « Ils doivent rendre visite à la tante Catherine, qui leur a préparé l’habituelle tarte aux myrtilles, dont personne n’ose dire qu’elle n’est pas bonne, alors que même la tante Catherine se force pour l’avaler. » « C’est l’atelier d’un vieux photographe un peu fou, qui n’ouvre jamais les volets pour pouvoir développer ses photos, et qui n’en sort même plus, si bien qu’il ne prend plus que des photos de son atelier. » « Mais non, c’est le chien du photographe, sauf que lui aime bien prendre l’air de temps en temps. » « Ça doit être les couleurs préférées de son inventeur. J’aurais aussi pris du vert, avec du mauve et du bleu. »
      À la fin de la journée, elle se plaçait au point le plus haut de la grande colline, sur la pointe des pieds, pour être la dernière à voir le soleil se coucher complètement derrière l’horizon, avant de redescendre les escaliers. C’est dans cette descente qu’un jour elle fit connaissance du petit garçon.
      Il était assis sur un banc avec sa mère, et ils se levaient quand Lassa les aperçut. Elle remarqua que le petit garçon avait laissé quelque chose derrière lui. C’était une sorte de fleur en papier, pointue, avec de minuscules ronds de couleurs. Ça avait l’air précieux, alors Lassa lui courut après et le lui rendit. Le petit garçon sembla content.
— Ma cocotte ! Merci beaucoup, elle a dû tomber. Tu veux que je te le fasse ?
      Elle lui fit hâtivement oui de la tête, tant et si bien que ses courtes tresses heurtèrent doucement sa nuque.
— Dis un chiffre !
      Lassa décida sept. Le petit garçon compta.
— Choisis une couleur !
      Il y avait du vert, et du mauve. Lassa montra le mauve.
— « Tu dois miauler comme un chat. »
      Lassa éclata de rire.
— Allez, miaule !
      Elle hésita un peu, et puis poussa un beau miaulement aigu de chat. Le garçon rit avec elle.
— Tu peux la garder si tu veux, j’en fabriquerai une autre.
      Lassa le remercia, et mit ses doigts dans la cocotte. Elle alla s’asseoir sur le banc et l’examina. Sous chaque triangle, le petit garçon avait écrit une phrase différente.
      Des semaines entières, Lassa défila dans les rues avec une cocotte en papier dans la main. Elle avait facilement appris à refaire les pliages, et essayait d’inventer des phrases originales à cacher sous les pétales. Chaque jour, elle partait avec une nouvelle cocotte, et y jouait avec les gens qu’elle croisait. « Chantez l’air d’une chanson avec d’autres paroles », « Faites le poirier », « Buvez un grand verre tout entier sans respirer », « Imitez le canard poursuivi par un chasseur »… Des inconnus avaient devant elle exécuté les plus drôles pitreries. Elle s’amusait beaucoup.
      Un après-midi, elle avait repéré un vieux monsieur qui avançait lentement, le dos courbé sur sa canne en bois, sur le trottoir d’en face. Elle avait traversé la route pour s’interposer devant lui, et lui avait fait la cocotte. Le vieil homme tomba sur « Apprenez-moi quelque chose ».
      Ni une ni deux, il lui fit en la fixant dans ses yeux proches :
— Tu sais faire autre chose que les cocottes ?
      Lassa balança son crâne pour répondre que non. Elle faisait quand même très bien les cocottes.
— Asseyons-nous.
      Ils s’assirent sur un banc qui se trouvait là, et lentement, très lentement, en un temps qui parût infini à l’enfant débordant d’énergie, le vieil homme porta sa main à une poche intérieure de sa veste, en tira un carnet à spirales, et déchira un feuillet rectangulaire à carreaux. Sans mot dire, il la plia en deux, en deux encore, la retourna, puis plia… Ses doigts ne tremblaient pas. Il avait des mouvements très précis. Lorsqu’il eut terminé, il posa sur la cuisse de Lassa un petit crapaud. Son index pressa l’arrière-train, et le batracien s’envola jusque son ventre.
      La feuille de carnet avait pris vie ! Elle était devenue une vraie grenouille sauteuse ! Lassa s’amusa un certain temps à la faire bondir le plus haut et le plus loin possible. Elle se décala à une extrémité du banc, et, avec son âgé partenaire, ils se l’envoyèrent en allers et retours acrobatiques.
      Lorsqu’elle fut satisfaite de ses jets, Lassa demanda au vieux monsieur un autre feuillet de son carnet, pour qu’elle puisse essayer aussi. Elle tenta de comprendre comment le batracien géométrique avait pris forme, mais les plis ne semblaient jamais dans le bon sens. Tout au plus parvenait-elle à imiter vaguement le corps triangulaire de l’animal. Elle usa une, deux, cinq feuilles, puis finit par demander au vieux monsieur de lui montrer comment il avait fait. Alors ils disposèrent tous deux une feuille vierge sur les genoux, à la manière d’une serviette en tissu au restaurant, et le vieux monsieur refit ses gestes lents et précis, marquant une pause entre chaque pour que Lassa puisse le reproduire. Ils étaient exactement symétriques, avec un temps de décalage. Entre leurs doigts la matière s’animait peu à peu.
      La grenouille de Lassa sautait un peu moins bien que celle du vieux monsieur. Elle était un peu bancale, et il la qualifia d’« estropiée », mais Lassa lui répondit qu’elle était peut-être tout simplement trop vieille, comme lui. Ça le fit rire. Il avait vraiment un rire de vieillard, provenant du fond d’une gorge caverneuse, mais chaleureux et franc. Elle lui demanda s’il savait donner naissance à d’autres animaux, et de les lui enseigner.
— Si tu veux, reviens me voir quand tu le souhaites, je passe souvent par ici. Au fait, sais-tu comment ça s’appelle ? Ce sont des « origamis ». L’art du papier plié.
      « Origami », c’était joli comme mot, ça sonnait un peu comme « salami ». Lassa glissa sa grenouille estropiée dans une poche, et le vieux monsieur lui laissa conserver les deux autres, pour qu’elles ne soient pas séparées.
      Des semaines durant, Lassa s’en allait vagabonder dans le quartier où elle avait croisé le vieux monsieur la première fois. Elle le quêtait candidement, guettant chaque carrefour, et courait à lui lorsqu’elle l’apercevait enfin. Il marchait toujours précautionneusement, plié en deux sur sa canne, peinant à soulever ses chaussures. Alors elle l’accompagnait, en lui montrant les origamis les plus réussis qu’elle avait façonnés depuis la veille. Le vieux monsieur lui avait appris plein de nouvelles formes : des cygnes, des tortues, des tourbillons de plusieurs teintes, des papillons, des bateaux, et même des éléphants ! Il lui amenait des feuilles de toutes les couleurs, et elle pouvait repartir avec pour s’entraîner. C’était un vrai petit monde qu’elle s’était à force constitué, une jungle féerique, un zoo sans grillage, léger comme du papyrus.
      Quand Lassa avait fini de lui montrer ses origamis, le vieux monsieur et elle s’asseyaient sur un banc, ou sur des marches, ou bien même à la table d’un café où il lui offrait une citronnade. Il posait son chapeau à côté de lui, et lui apprenait une nouvelle sculpture. Une seule à chaque fois. Et Lassa répétait devant lui jusqu’à ce qu’elle y arrive parfaitement. Avec le temps, elle n’avait même plus besoin de copier les gestes du vieux monsieur. Il lui suffisait de le regarder faire la première fois, et elle pouvait reproduire la forme immédiatement. Au fur et à mesure, elle ajoutait des détails aux êtres qu’elle créait : une oreille plus ronde, un ventre un peu plus gros, une forme plus en relief… Un jour elle était arrivée avec une fleur en papier. Une fleur complète, avec tige, feuilles et pétales. Elle avait utilisé plusieurs feuilles du vieux monsieur, et au sommet de la tige verte s’épanouissait un bouquet rouge, bleu, jaune et orange. Elle l’avait offert au vieux monsieur. Il lui avait promis de la mettre chez lui, dans un vase sans eau.
      Il se montrait toujours très gentil et patient avec elle, et elle était satisfaite d’avoir pu le remercier avec la fleur. Les heures passées avec lui semblaient suspendues, comme les mouvements qu’il donnait avec ses bras. Lassa adorait le rejoindre. Pourtant, en le cherchant un après-midi, elle ne trouva pas le vieux monsieur dans les rues. Elle avait parcouru plusieurs fois chacune, son sac en toile rempli de nouveaux pliages sur l’épaule, sans trouver nulle trace de sa canne et de ses chaussures usées. Le lendemain, elle ne le trouva pas non plus. Ni le surlendemain.
      Il sortait pourtant tous les après-midi, Lassa l’avait toujours rencontré. Jamais il ne l’avait avertie qu’il ne se promènerait plus, qu’elle ne pourrait plus le voir. Elle était venue dès le lever du soleil et avait traversé le quartier de long en large, jusqu’à la nuit. Seule la sirène aiguë d’une ambulance était venue la sortir un instant de sa recherche effrénée. En vain.
      Au bout d’une semaine sans croiser le vieux monsieur, Lassa eut une idée : comme elle portait toujours son sac en toile avec quelques origamis, elle allait les laisser dehors. Ainsi, s’il venait à passer, il pourrait voir ses nouvelles figurines. Elle glissa la main dans son sac, et posa un petit crabe marron sur le bord du trottoir. De la sorte elle vida la totalité de sa musette dans les rues du quartier, les animant de touches de couleurs chatoyantes.
      Elle recommença le lendemain, et le surlendemain, et les jours d’après. Souvent, ses origamis de la veille avaient disparu. Peut-être le vieux monsieur les avait-il emmenés chez lui, pour les mettre avec la fleur. Aux quelques-uns qui restaient, elle apportait du renfort. Un jour, elle remplit son sac de cent grenouilles sauteuses, et en recouvrit le banc sur lequel elle avait appris avec le vieux monsieur, la première fois. On aurait dit un nénuphar géant, entièrement enseveli sous un troupeau de batraciens. C’était très drôle à voir. Si le vieux monsieur l’avait oubliée, en passant devant le banc il se souviendrait forcément d’elle.
      L’hiver arriva et Lassa dut cesser d’arpenter le quartier du vieux monsieur. Il faisait trop froid pour s’asseoir dehors et apprendre des origamis. Alors elle passa son temps à inventer de nouvelles formes. Elle se mit à créer des instruments de musique, et des petits édifices, des fruits, ou des personnages minuscules. Les reptiles étaient ses préférés : elle pouvait faire de longs serpents au corps dentelé, ou bien des lézards, iguanes ou crocodiles. Jamais elle n’en avait vu en réalité, elle était donc heureuse d’en avoir des imitations réduites et de les faire vivre dans cette zone du monde où ils étaient absents. Elle les façonnait à l’aide de vieux journaux ou magazines ramassés çà et là. Il y avait tellement de formes qu’elle ne pouvait pas toutes les garder. Dans son sac elle conservait ses favorites, et devait abandonner les autres, sans oublier comment les reproduire.
      Dès qu’elle le pouvait, elle dépensait son argent dans une boutique pour acheter des paquets de feuilles blanches, et colorées, et quadrillées. Ça pesait lourd dans son sac, mais les paquets rapetissaient vite. Elle en sculptait les feuilles, mariant les teintes et les formes, et, à la tombée de la nuit, sortait dans la ville pour les déposer. Elle semait ses origamis comme un fermier des graines. La ville était son champ, les rues ses sillons. Et chaque soir c’était une centaine de petites figurines qui s’installaient à même le parterre crasseux, à la lumière des lampadaires qui leur masquaient les étoiles.
      Elle n’avait pas oublié le vieux monsieur, et en laissait régulièrement dans sa partie de la cité. Mais s’il avait changé sa promenade, désormais, elle était sûre qu’il croiserait l’un de ses origamis. Et puis, ça l’amusait d’explorer la ville entière avec son sac rempli, et de poser un papier où ça lui semblait joli. Elle les laissait dans leur sommeil, et, en se réveillant le matin, les imaginait bâiller en s’éveillant eux aussi, avec les premiers rayons solaires, aux quatre coins de la ville.
      Lorsque ses paquets étaient épuisés, elle utilisait les journaux avant d’avoir assez économisé pour s’en procurer à nouveau. À force de déambuler, elle connaissait les meilleurs endroits pour ses figurines, avec du silence, des arbres et plein de recoins où les cacher. Lorsqu’elle le pouvait, elle s’amusait à mettre du papier blanc et uni sur les rues sales et pavées, et quadrillé contre les murs trop lisses de certains immeubles. Le contraste les faisait ressortir du décor, s’élever au premier plan, comme sur sa peau noire lorsqu’elle manipulait des feuilles crémeuses.

     La dernière fois que Lassa s’est fait coincer par des hommes au képi, c’est hier. De multiples fois déjà elle s’était fait reprendre pour pollution de l’espace public, et avec incompréhension elle avait dû se débarrasser des origamis, parfois de son sac entier. On la laissait repartir, en l’avisant de ne plus recommencer.
      Hier, elle est tombée sur des hommes au képi qui l’avait déjà surprise. Ils étaient deux, comme souvent, deux messieurs ventrus, dont les lèvres de l’un supportaient une moustache très noire et très touffue. Ils la virent de loin et accélèrent le pas.
— Hep, toi !
      Lassa était restée transie.
— C’est bien ce qui me semblait, c’est toi. On t’a déjà vu, et les collègues nous ont rapporté tes méfaits. Tu ne veux donc pas cesser de balancer des papiers par terre, hein ? On dirait même que ça t’amuse ? On verra si tu t’amuseras encore, quand on t’embarquera.
      Ils l’attrapèrent chacun par un bras. L’homme à sa gauche saisit son sac et le lança carrément un peu plus loin, dans une benne à ordures. Lassa ne dit mot.
      Ils l’emmenèrent jusqu’au commissariat. À l’intérieur, Lassa reconnut plein d’hommes au képi qu’elle avait déjà vus. Ils levèrent tous les yeux vers elle au même moment.
— Ah, la petite salisseuse. Beau boulot, les gars. Elle veut toujours pas se calmer ?
— On dirait que non. M’est avis qu’elle changera d’attitude après une nuit derrière les barreaux.
      On la confia à un autre homme, sans képi, mais avec la même veste que les autres. Il la guida à travers des escaliers descendants, un dédale de salles et de couloirs, jusqu’à une grille à la porte ouverte.
— Tu vas passer la nuit ici. Tâche de réfléchir à ce que tu as fait. On viendra te chercher demain matin.
      Il referma la grille sur elle, et verrouilla à clé la cellule dans un chaos de cliquetis métalliques. Puis il s’éloigna, claquant une autre porte derrière lui, et Lassa se retrouva entièrement seule.
      La cellule n’était pas très grande. Le sol était gris, comme les murs et le plafond. Contre le mur du fond, dans toute sa longueur, une plaque de béton s’étendait à un mètre environ du sol. Il n’y avait pas de coussin. Il n’y avait pas non plus de fenêtre. Lassa avança sa tête à travers les barreaux, les saisissant entre ses mains. Ils étaient d’un fer gris, froid, et rugueux.

           Lorsque le gendarme surveillant vint inspecter les cellules ce matin, il fut surpris de découvrir la porte de l’une d’elles entrebâillée. De loin, il crut voir dans le trou de la serrure une sorte de clé, très fine, comme du papier. En s’avançant, il ne put qu’être spectateur d’un tableau singulier. La cellule était submergée de formes en papier. Le sol était tapi de plusieurs couches d’insectes et de mammifères, et d’arbres et de fleurs et d’instruments de musique. Sur le lit s’étalaient des maisons et des bonshommes, et d’autres animaux encore, d’autres instruments. Autour d’un barreau, sur toute sa hauteur, s’entortillait un long serpent. Jusqu’au plafond pendaient des créatures ailées, oiseaux, ptérodactyles, Pégases, libellules, avions de chasse…
      Il se baissa pour en ramasser une et, aux écritures, reconnut les carnets d’amendes utilisés par lui et ses collègues.
      C’était dommage, ces origamis-là le vieux monsieur ne les verrait sans doute jamais.